X

Pour tourner les pages utiliser flèches   ←  →   ou   ≡  (Menu)

   Article (16/30)

Jacques Massu et la torture

Par Jean Planchais et Florence Beaugé Publié le 22 mai 2008

Proposé par Djaffer LAMANI (Ancien Moudjahed)

 


 

Jacques Massu, le général repenti

Le compagnon de la Libération est mort le 26 octobre 2002. Son nom reste attaché à la torture en Algérie. A la fin de sa vie, le chrétien avait exprimé ses regrets.

Jacques Massu est entré dans l'histoire à trois reprises au moins. Une première fois en 1940, quand il répond, parmi les tout premiers, à l'appel du 18 juin et se rallie à la France libre. Une deuxième fois, en mai 1968, lorsque, commandant en chef des Forces françaises en Allemagne, il accueille à Baden-Baden le général de Gaulle, qui vient de quitter la France secouée par les événements. Une dernière fois, en juin 2000, quand il sort de sa retraite pour regretter et condamner l'utilisation de la torture et les exactions pendant la guerre d'Algérie.

Né le 5 mai 1908 à Châlons-sur-Marne, passé par Saint-Cyr, ce capitaine de 33 ans a choisi de servir dans la Coloniale. Il commande depuis 1938 la 3e compagnie du régiment de tirailleurs sénégalais du Tchad et la subdivision militaire du Tibesti. Le gouverneur du Tchad, Félix Eboué, s'est, le premier en Afrique française, rallié au général de Gaulle, suivi avec enthousiasme par Massu. Lorsque Leclerc arrive au Tchad, le capitaine a le coup de foudre. Il suivra son nouveau patron jusqu'en Indochine. D'abord le Fezzan (région saharienne au sud-ouest de la Libye), où Massu participe à la conquête des oasis libyennes sur les Italiens. Puis la poursuite des Germano-Italiens jusqu'en Tunisie. Au Maroc, en 1943, le "marsouin" (infanterie de marine) se transforme en cavalier lorsque Leclerc forme la 2e division blindée. Il fait la campagne de France en 1944 : la Normandie, Paris, la Lorraine. Fonçant à corps perdu à travers les Vosges, Massu est un des protagonistes de la percée vers Strasbourg.

La guerre en Europe finie, pas de repos : le lieutenant-colonel Massu est placé à la tête du détachement précurseur qui débarque à Saïgon. Il participe au dégagement de la ville et du sud de la Cochinchine. Il restera en Indochine jusqu'en 1947 puis, à son retour, devient "para". Son avancement n'est pas particulièrement rapide. "Ce magnifique guerrier, lit-on dans son dossier, n'a pas l'étoffe d'un général." En attendant, il a le sens et le goût du contact avec les hommes et ses boutades font le tour des popotes. En juin 1955, général de brigade, il commande le groupe parachutiste d'intervention et, l'année suivante, la toute neuve 10e division parachutiste, qui deviendra vite la "division Massu". Il débarque le 6 novembre 1956 à Port-Saïd (Egypte), lors de l'opération de Suez. La ville prise, il fonce vers le sud, avec les Anglais, mais les ordres de Paris comme ceux de Londres les arrêtent sur la route d'Ismaïlia (Egypte).

Retour amer en Algérie, où s'annonce la "bataille d'Alger". Le FLN a lancé une offensive terroriste : des bombes placées dans les lieux publics font des dizaines de morts et de blessés dans la population. Le ministre résident en Algérie, Robert Lacoste, confie tous les pouvoirs de police à l'armée. Le 7 janvier 1957, Massu écrit sur son bloc :"Sainte Mélanie [la sainte fêtée ce jour], priez pour le nouveau commandant militaire du département d'Alger !" Les quatre régiments de la 10e DP se partagent la ville. Ils écrasent dans l'oeuf la grève décrétée par le FLN. Maîtres d'Alger, ils emploient tous les moyens pour dépister les poseurs de bombes et trouver leurs caches. Chaque régiment a son centre d'interrogatoire où la torture est utilisée presque systématiquement. Un jour, Massu se fait "passer à la gégène" et affirme n'avoir pas trouvé la chose insupportable. En réalité, ses subordonnés n'ont pas "mis toute la sauce" lors de cette séance - c'est lui- même qui l'indiquera, un peu goguenard, des années plus tard, au Monde.

En France, de François Mauriac à l'extrême gauche, on s'indigne. La disparition d'un jeune universitaire communiste, Maurice Audin, arrêté par les parachutistes et probablement torturé à mort, alimente la polémique. Au prix d'un nombre indéterminé de morts et de disparus, l'offensive du FLN est brisée et ses réseaux algérois sont démantelés.

Le 13 mai 1958, la foule envahit le siège du gouvernement général, Massu est le seul, grâce à sa popularité et à sa voix de tonnerre, à pouvoir se faire entendre. Faute de pouvoir enrayer le mouvement, il en prend la tête et crée un comité de salut public dont il se nomme président.

En France et à l'étranger, la réaction est vive : déjà considéré comme un tortionnaire, Massu est maintenant dénoncé comme factieux et fasciste. L'arrivée au pouvoir du général de Gaulle qu'il a appelée de ses voeux dénoue, pour le commandant du Grand Alger, une situation gênante. Il reste commandant du corps d'armée, préfet d'Alger et préfet de la région. S'il obéit, son entourage le pousse cependant à grogner. Il grogne trop fort en janvier 1960. Dans une interview accordée à l'envoyé spécial de la Süddeutsche Zeitung de Munich, il malmène la politique de Paris. De Gaulle le rappelle. Massu dément ses propos, mais de façon peu convaincante. Il ne regagnera pas Alger. La nouvelle y suscite une réaction violente : la semaine des barricades.

Vacances forcées pour ce gaulliste qui, comme beaucoup d'autres, a cru obéir en maintenant l'Algérie française. Il défend devant le tribunal militaire les accusés du "procès des barricades". Ce sera son baroud d'honneur. En janvier 1961, rentré en grâce, il devient gouverneur militaire de Metz et commandant de la VIe région militaire. En février 1966, il est nommé commandant en chef des forces françaises en Allemagne. Deux ans plus tard, de Gaulle, qui a quitté Paris en proie aux émeutes, débarque le 29 mai 1968 à Baden. Il passe une heure avec Massu, dont l'assurance le réconforte, puis repart pour l'Elysée. Massu quitte l'Allemagne en juillet 1969 pour prendre sa retraite.

Il lui reste à écrire, maintenant que la discipline ne le contraint plus au silence. Il plaide non coupable, avec quelque talent et un style châtié, sans grand rapport avec sa verve habituelle. En novembre 1971, il publie La Vraie Bataille d'Alger, qui lui vaut, l'année suivante, la réplique de Pierre Vidal-Naquet ( La Torture dans la République). Installé à Conflans-sur-Loing, un village du Loiret où il mène une vie de gentleman farmer, Massu se consacre ensuite à la rédaction de plusieurs autres ouvrages, notamment Baden 1968. Les années passent. On n'entend plus parler de lui.

Le 22 juin 2000, au moment où on s'y attend le moins, Jacques Massu fait sa réapparition. Celui qui a connu plusieurs drames dans sa vie personnelle - la mort de son épouse, puis celle de leur fille unique - et qui a maintenant 92 ans se voit rattrapé par l'Algérie. Deux jours plus tôt, Le Monde a publié le récit d'une ancienne " fellagha " (partisan de l'indépendance), Louisette Ighilahriz, capturée en septembre 1957 à l'âge de 20 ans par l'armée française, puis torturée et violée pendant ses trois mois de détention à l'état-major de la 10e division parachutiste à Alger.

Cette femme, devenue psychologue et qui a fait carrière au sein du FLN, incrimine deux des principaux chefs militaires de l'époque, le général Massu et Marcel Bigeard, alors colonel. L'un et l'autre, dit-elle, venaient sur le lieu de ses interrogatoires, même s'ils laissaient à un subordonné, le capitaine Graziani, le soin de passer aux "travaux pratiques." Si Louisette Ighilahriz a eu la vie sauve, c'est grâce à un inconnu, qui l'a fait transférer en prison pour la soustraire à ses tortionnaires, et qu'elle recherche depuis quarante ans, un certain commandant Richaud.

Invité le lendemain par Le Monde à commenter cet épisode, le général Massu va créer l'événement. Alors que le général Bigeard nie tout en bloc et qualifie ce récit de "tissu de mensonges", le vainqueur de la bataille d'Alger le confirme pour l'essentiel. Tout en indiquant ne pas se souvenir de Louisette Ighilahriz et en démentant avoir été mêlé personnellement à ses tortures, Massu révèle avoir très bien connu le commandant Richaud, médecin chef de la 10e division parachutiste, "un humaniste", décédé dix-huit mois plus tôt. "Je peux aider cette femme [Louisette Ighilahriz] à retrouver ses proches" propose-t-il en ajoutant "vraiment regretter" ce qui s'est passé. Plus inattendu encore, Massu avoue qu'avec le recul la torture ne lui paraît "pas indispensable en temps de guerre" et qu'on pourrait "très bien s'en passer." "Quand je repense à l'Algérie, cela me désole, déclare-t-il. Tout cela faisait partie d'une certaine ambiance, à cette époque, à Alger. On aurait pu faire les choses différemment."

Un an après le vote historique du Palais-Bourbon, permettant de qualifier de "guerre" ce qui n'était jusque-là que des opérations de "maintien de l'ordre", les remords de Massu le chrétien, au soir de sa vie, vont accélérer le travail de mémoire en France et libérer les consciences, sur fond de polémique et de passion. "A quoi bon rouvrir le débat alors que les plaies sont encore à vif ?", reprochent les uns, rappelant les crimes du FLN, tandis que douze personnalités, à l'initiative de L'Humanité, réclament une reconnaissance et une condamnation officielles, par l'Etat français, des exactions commises pendant la guerre d'Algérie.

Le 23 novembre 2000, le débat rebondit. Dans un entretien au Monde, le général Paul Aussaresses, 82 ans, coordinateur des services de renseignement à Alger en 1957, évoque pour la première fois ses crimes de guerre, en particulier les exécutions sommaires qu'il a pratiquées en personne. Il précise qu'il n'en a ni remords ni regret.

Une repentance de l'Etat français ? Il serait contre. Dans cette même édition, le général Massu revient de son côté sur ses "regrets". Il avoue qu'il a toujours souffert de voir son nom "associé à la torture"et déclare que, "si la France reconnaissait et condamnait ces pratiques, [il] prendrait cela pour une avancée."

Il évoque au passage les deux enfants algériens qu'il a adoptés en 1958 : Malika, qui lui a été confiée à l'âge de 15 ans par ses parents, et Rodolphe, qu'il a recueilli à l'âge de six ans. "Pour moi, ils sont la preuve que l'intégration, celle pour laquelle je me suis toujours battu, était possible et n'était pas une chimère", souligne-t-il. Au cours de cet entretien réalisé à Conflans-sur-Loing en présence de sa seconde épouse, Massu prévient qu'il gardera, désormais, le silence. Accepterait-il de livrer d'autres secrets, en particulier de dire la vérité sur Maurice Audin ? Il hésite. Au terme d'un interminable silence, d'une rare intensité, il lâche, impénétrable, le regard fixe : "Je ne sais plus. Si je m'en souvenais, je vous le dirais."

 


 

X

   Article (17/30)

C’était de Gaulle

Proposé par Djaffer LAMANI (Ancien Moudjahed)

 


 

À quelques jours d’une échéance électorale concernant l’institution dans laquelle notre pays a été enfermé, quand chaque semaine amène son lot de tromperie et de désillusion, il est bon de se souvenir qu’il a existé des personnes pour lesquelles l’intérêt du pays passait avant tout.

Voici une série de citations du Général de Gaulle extraites du livre C’était de Gaulle écrit par Alain Peyrefitte.

Comment ne pas saluer bien bas la clairvoyance de cette personne dont les jugements sont encore valables 60 ans après avoir été émis.

276 – À la première initiative que je prendrai pour assurer l’indépendance du pays, pour expédier ad patres leur dada de supranationalité, c’est à dire l’abaissement de la France, je les aurai contre moi.

285 – La France ne sera jamais isolée si elle redevient elle-même et si elle incite les autres nations à devenir elles-mêmes en respectant les autres.

286 – L’indépendance est aux peuples ce que la liberté est aux individus.

288 – Depuis que la Russie comme l’Amérique sont capables de s’anéantir, les deux forces de dissuasion s’équilibrent et s’annulent. Vous pensez bien que les Américains ne vont pas risquer leur survie pour défendre l’Europe. Ils ne l’ont jamais fait. Ils ne le feront jamais. Dans toute leur histoire, ils n’ont jamais mis en jeu leur existence nationale pour un engagement à l’extérieur.

La force de dissuasion n’est pas faite seulement pour dissuader un agresseur. Elle est faite aussi pour dissuader un protecteur abusif.

Nous ne pouvons qu’être d’accord pour nous coordonner dès lors que nous sommes indépendants.

315 – Le sentiment national, chaque fois qu’il arrive quelque chose de grave, est la base de tout. Dans les périodes calmes, on l’oublie. Dans les cas de danger pressant (…), il n’y a plus que la nation qui compte.

315 – Il n’y a que la résolution des nations libres, c’est-à-dire la force de leur sentiment national, qui soit capable de faire reculer les agressions des régimes totalitaires.

355 – Nous refusons de nous laisser absorber par le géant anglo-américain. C’est nous qui refusons que l’Europe se noie dans un atlantisme qui n’est que le couvert de l’hégémonie américaine.

362 – Les Américains : Dans les pays sous développés, ils ont la tentation de s’appuyer sur les planches pourries qui leur sont favorables, et d’autant plus favorables que ce sont eux qui les ont pourries, plutôt que de s’appuyer sur des régimes durs, issus d’une véritable volonté populaire. Car ces régimes-là, ils les craignent.

Les Américains ne pourront jamais s’empêcher de favoriser au maximum la carrière d’un Jean Monnet, car ils reconnaissent en lui leur homme, et de s’opposer à de Gaulle, car ils sentent en lui l’homme qui leur résiste.

366 – Notre politique, c’est de réaliser l’union de l’Europe.(…) Mais quelle Europe ? Il faut qu’elle soit véritablement européenne. Si elle n’est pas l’Europe des peuples, si elle est confiée à quelques organismes technocratiques plus ou moins intégrés, elle sera une histoire pour professionnels, limitée et sans avenir. Et ce sont les Américains qui en profiteront pour imposer leur hégémonie. L’Europe doit être indépendante.

367 – Ce que veulent les anglo-saxons, c’est une Europe sans rivage, une Europe qui n’aurait pas l’ambition d’être elle-même. (…) C’est en réalité l’Europe des Américains, l’Europe des multinationales, une Europe qui dans son économie et encore davantage dans sa défense et sa politique serait placée sous une inexorable hégémonie américaine, une Europe où chaque pays européen, à commencer par le nôtre perdait son âme.

378 – L’OTAN (…) est une machine pour déguiser la mainmise de l’Amérique sur l’Europe.

380 – La politique : Il faut toujours parler haut et ferme si on veut faire respecter son point de vue. Sinon on est toujours couillonné.

387 – Les journalistes : Quand une difficulté surgit, il faut absolument que cette faune prenne le parti de l’étranger contre le parti de la nation dont ils se prétendent pourtant les porte-parole. Impossible d’imaginer une telle bassesse.

Vos journalistes ont en commun avec la bourgeoisie française d’avoir perdu tout sentiment de fierté nationale.

La bourgeoisie : Déjà en 1940, elle était derrière Pétain car il lui permettait de continuer à dîner en ville malgré le désastre national. (…) Pétain avait trouvé l’arrangement. (…). Les bonnes affaires allaient reprendre.

La révolution française n’a pas appelé au pouvoir le peuple français mais cette classe artificielle qu’est la bourgeoisie. Cette classe s’est abâtardie jusqu’à devenir traîtresse à son propre pays.

388 – En réalité, il y a deux bourgeoisies. La bourgeoisie d’argent qui lit le Figaro et la bourgeoisie intellectuelle qui lit Le Monde. Les deux font la paire. Elles s’entendent pour se partager le pouvoir.

Les Américains se sont infiltrés dans tous les organes de propagande et dans les partis. Ils ont noyauté les partis politiques.

Le snobisme anglo-saxon de la bourgeoisie française a quelque chose de terrifiant.

Je ne dis pas que la presse soi-disant française reçoive des enveloppes des ambassades étrangères comme c’était le cas avant guerre. (…) Je crois surtout que l’Amérique et l’Angleterre paient indirectement.

435 – Le critère des critères, c’est l’intérêt du pays qui doit toujours primer. L’État en est le garant. Si la légalité est défaillante, la légitimité doit s’y substituer.

446 – Il faut avoir des principes et des objectifs, non un programme.

475 – Quand les parlementaires ont le choix entre un type capable et un tocard, ils sont toujours portés à préférer le tocard.

505 – Qu’un magazine de mode présente les collections, c’est son rôle. Mais que le journal télévisé qui s’adresse à tous les Français transforme en une obsession quotidienne le défilé de robes à 3000 francs, c’est une provocation pour les ouvriers qui gagnent 500 francs par mois. Et puis c’est bien de montrer la France des régates, du tourisme hippique mais ce sont là des vacances de riches. Et pourquoi toujours préférer ce milieu frelaté, ce monde de l’argent facile, des filles faciles, qui sont une provocation pour un public populaire dont la vie est difficile ?

511 – Le plus difficile est de rester réaliste quand on a un idéal, et de garder un idéal quand on voit les réalités.

518 – Les Américains : On s’apercevra qu’ils veulent étendre leur hégémonie au monde entier. (…) Il dépend de nous, Européens, que les Américains ne soient pas les plus forts. Encore faut-il qu’il y ait des Européens et qu’ils soient décidés à ne pas se coucher. Ce n’est pas évident.

525 – Si le marché régnait en maître, ce sont les Américains qui régneraient sur lui. Ce sont les multinationales qui ne sont pas plus multinationales que l’OTAN. Tout ça n’est qu’un simple camouflage de l’hégémonie américaine. Si nous suivions le marché les yeux fermés, nous nous ferons coloniser par les Américains. Nous n’existerons plus, nous, Européens.

 


 

X

   Article (18/30)

L'Algérie avant l'occupation française

Par Kaci Abdmeziem. Ancien rédacteur en chef à l’agence de presse (APS)

Proposé par Djaffer LAMANI (Ancien Moudjahed)

 


 

Je suppose que vous auriez sans doute aimé naître et grandir à cette époque où l'Algérie, sans pétrole et sans gaz, se débrouillait plutôt bien et offrait du bonheur. Ce bonheur, elle ne se contentait pas de l'offrir à ses enfants. L'étranger qui s'y aventurait finissait toujours par y rester et à s'y faire adopter.

Plage de Bab El Oued et l'enceinte est de la ville d'Alger, "Qaa Essour"

Je me suis souvent demandé à quoi pouvait ressembler l'Algérie avant la prise d'Alger par les Français en juillet 1830.

J'ai pu enfin assouvir ma curiosité grâce à un petit livre édité en 1960, c'est à dire au paroxysme de la guerre d'indépendance.

Ce petit livre, "Histoire d'un parjure", on le doit à un Français, Michel HABART, qui a basé son travail sur les écrits laissés par les Généraux de la Conquête.

Voici ce que disent de ce pays, tel qu'ils l'ont vu avant d'y mettre le feu et d'y répandre le sang, quelques-uns de ces criminels :

Colonel Saladin : "Rien de comparable en Europe à la région de Blida."

Saint Arnaud : "La Kabylie est superbe, un des pays les plus riches que j'aie jamais vus."

Gentry de Bussy : "Pays couvert d'arbres fruitiers de toutes espèces, jardins cultivés jusqu'à la mer, grande variété de légumes grâce à un système d'irrigation très bien entretenu par les Maures."

Je suppose que vous auriez sans doute aimé naître et grandir à cette époque où l'Algérie, sans pétrole et sans gaz, se débrouillait plutôt bien et offrait du bonheur.

Ce bonheur, elle ne se contentait pas de l'offrir à ses enfants. L'étranger qui s'y aventurait finissait toujours par y rester et à s'y faire adopter.

L'attraction exercée par ce pays était telle, d'ailleurs, signale Michel HABART, que les capitaines de navires accostant au port d'Alger interdisaient aux matelots de descendre à terre de peur de les voir s'évanouir dans la nature.

Mieux que cela ! De nombreux soldats espagnols désertaient leurs garnisons d'Oran et venaient s'installer à Alger en qualité d'esclaves, condition qu'ils jugeaient plus humaine que celle qui était la leur dans l'armée d'occupation.

 


 

X

   Article (19/30)

L'Etoile Nord Africaine  - Amar Imache

Par M. I. dans CONTRIBUTION (liberte-algerie)

Proposé par Djaffer LAMANI (Ancien Moudjahed)

 


 

“On ne peut rien construire avec le faux. La vérité seule est constructive. Ne laissez pas dénigrer ce qui est bien et déformer les faits. Car s’il est une chose qu’un peuple ne doit pas laisser déformer, ternir ou voler, c’est son histoire. S’il est une chose qu’un peuple doit défendre, c’est son idéal et la route qu’il doit suivre pour y parvenir.” Citations extraites de “Lettre d’adieu aux Algériens résidant en France”, par Imache Amar en février 1947, au moment de quitter la France et rentrer définitivement en Algérie.

A la veille de la Première Guerre mondiale, Imache Amar, âgé d’un peu plus de 18 ans, il est né le 7 juillet 1895 à Béni Douala en Kabylie. ll émigre en France. C’est là qu’il mènera le combat pour l’indépendance de l’Algérie. Un long combat qui s’étalera depuis le début des années 1920 jusqu’en 1947.En février 1947, il décide de revenir en Algérie, après près de trois décennies de lutte, de lutte acharnée, souvent seul, et de nombreux séjours en prison.
De la prison aussi bien en France qu’en Allemagne, il en ressortira complètement malade et boiteux. Mais cela ne l’empêche pas de poursuivre le combat jusqu’au dernier jour de sa vie.
Imache Amar trouve son premier emploi dans les mines du Pas-de-Calais, dans le nord de la France. En 1917, il se retrouve à l’usine Michelin à Clermont-Ferrand. Six mois plus tard, un autre travail à l’usine de construction et armes navales, dans la Charente.
Vers 1919, il revient dans les mines du Nord, mais cette fois-ci pour travailler comme mineur de fond. En 1922, il est à Paris. A partir de maintenant, s’amorcera pour lui l’évolution de la vie professionnelle vers la vie politique.
A partir de 1926, il trouvera à l’usine Roger et Gallet dans le département de Levallois-Perret, un travail stable et bien rémunéré, puisqu’il deviendra rapidement chef d’équipe. Un travail qui lui permet de concilier engagement politique et vie professionnelle. En novembre 1934, il sera viré de ce poste de travail et emprisonné en raison de son engagement politique.
Tout au long de cette vie professionnelle, de ces déplacements d’une usine à une autre, d’une ville à une autre, d’un hôtel à un autre…, Imache Amar côtoie beaucoup de monde, se fait des amis et découvre en même temps les dramatiques conditions d’existence des Algériens et des Nord-Africains résidant en France.
Il s’est finalement rendu compte que les conditions de vie des Algériens travaillant en France sont aussi désastreuses et humiliantes que celles des Algériens en Algérie. Les consciences s’éveillent, les travailleurs algériens se sentent concernés et commencent à se mobiliser.
Imache Amar réussit à convaincre ses compatriotes que pour arriver un jour à retrouver la liberté et la dignité, il faut nécessairement passer à la lutte politique.
C’est ainsi que naît, le 7 décembre 1924 à Paris, devant plusieurs milliers de travailleurs nord-africains en majorité algériens, la première organisation sociopolitique dénommée le Cona (Comité des ouvriers nord-africains) citée par l’historien Amar Ouerdane.
Cette organisation avait pris en charge à ses débuts les problèmes plutôt sociaux des ouvriers nord-africains. La première motion votée par le Cona a été le soutient politique à la lutte menée contre l’Espagne par Abdelkrim El-Khettabi qui créait dans le Rif marocain la première république berbère.
Deux années plus tard, en juin 1926, le Cona se transforme en parti politique : l’Etoile nord-africaine (ENA). Au premier point de son programme, l’ENA inscrit la revendication de l’indépendance de l’Algérie, ainsi que celle des autres pays d’Afrique du Nord.
C’est la première fois que la question de l’indépendance de l’Algérie, avec celle de ses voisins, a été clairement affirmée et inscrite dans un programme politique.
Une année plus tard, en février 1927, les revendications de l’ENA sont déposées sur le bureau de la Ligue anti-impérialiste de Bruxelles. Cette action est le premier acte tendant à inscrire la question de la décolonisation dans un cadre international.
Cette extraordinaire mobilisation des ouvriers algériens et cette dynamique politique qui s’enclenche ne pouvaient passer inaperçues chez l’administration coloniale. Dans un premier temps, celle-ci fut surprise par l’arrivée soudaine de cette organisation politique revendiquant l’indépendance de l’Algérie. D’autres groupes furent également pris d’inquiétude à l’émergence de l’ENA.
Il s’agit de la bourgeoisie musulmane constituée essentiellement de propriétaires fonciers et de gros commerçants. Ceux-ci s’inquiètent pour leurs privilèges, ils considèrent l’ENA, à juste titre, comme une menace pour ces privilèges.
Ils vont alors réagir sans tarder, puisque dans la même année, en juin 1927, sera créée la Fédération des élus musulmans d’Algérie qui, elle, revendique, non pas l’indépendance de l’Algérie mais l’assimilation.

L’inquiétude de la puissance coloniale
L’inquiétude de la puissance coloniale face à ces bouleversements est motivée par l’approche du centenaire de la colonisation. Des préparatifs se font un peu partout, des festivités grandioses sont prévues aussi bien en Algérie qu’en France, pour fêter comme il se doit ce triste anniversaire.
C’est précisément ce moment que choisissent les militants de l’ENA, derrière des hommes déterminés comme Imache Amar, pour passer à l’offensive et dénoncer la colonisation. Les adhésions au parti sont de plus en plus nombreuses. Les réunions dans les cafés, les restaurants, les hôtels et même dans les lieux de travail aux heures de pause sont de plus en plus fréquentes et attirent beaucoup de militants et sympathisants. Tous se mobilisent et se concertent pour mieux saisir la gravité du drame que vit l’Algérie.
Pour les autorités coloniales, rien ne doit venir perturber ou gâcher la fête du centenaire. L’idéologue colonialiste Octave Depont sera chargé par les autorités préfectorales de suivre et d’informer sur toutes les activités des dirigeants étoilistes, lesquels feront désormais, l’objet d’une surveillance accrue.
Les rapports sont accablants : Octave Depont alerte les autorités françaises sur les actions et démarches politiques d’Imache Amar qu’il qualifie de menaces et de risques pouvant entraver la présence française en Algérie. Les sanctions vont alors tomber : l’ENA, créée en juin 1926, est dissoute en novembre 1929
L’année 1930, qui marque le centenaire de la colonisation, est donc fêtée comme prévu, tout le monde a festoyé, dansé, jubilé …
La France coloniale va maintenant opérer un profond changement dans sa stratégie de domination. Cette première expérience de l’ENA la contraint à rechercher de nouvelles orientations à sa politique en Afrique du Nord. Pendant qu’au Maroc la répression franco-espagnole se poursuit toujours sur les populations du Rif, en Algérie on procède au partage du territoire en trois départements : Alger, Oran et Constantine.
Chaque département aura son autorité administrative et son autorité religieuse. Chekib Arslan, leader du monde arabo-islamique, se saisit de l’éveil de la conscientisation politique des Algériens sur la seule base du sentiment de l’Algérie algérienne et suggère alors à Messali d’infléchir la politique de l’ENA afin qu’elle s’inspire et qu’elle se réfère exclusivement à la seule idéologie arabo-islamique.
Face à ces visées colonialistes de subversion, des hommes bien avisés et éclairés, à l’image d’Imache Amar et de ses compagnons, vont réagir efficacement et courageusement contre cette stratégie coloniale de la division et contre les velléités idéologiques de Chekib Arslan. Ils le feront en approfondissant et en réaffirmant la doctrine du parti, à savoir l’indépendance totale de l’Algérie algérienne.
Par ailleurs, il faut rappeler qu’à la création de l’Etoile nord-africaine en 1926, Imache Amar avait soulevé la question de la création d’un journal. Certains de ses amis s’étonnaient : mais pourquoi un journal ? Ce à quoi Imache répondait : un parti sans journal est comme un enfant sans parents. Il ne survivra pas longtemps. Le journal sera le vecteur de nos idées à travers notre communauté émigrée et au sein des populations nord-africaines.

Des ouvriers émigrés au service de la cause
Les émigrés aisés (commerçants et restaurateurs), sollicités pour apporter leur contribution financière, répondent favorablement, à l’image de Banoune Akli, qui mettra ses économies au service du parti, en prenant en charge les frais de transport des militants sur les lieux des meetings, tandis que les locaux de son restaurant abritent souvent les réunions des responsables de l’ENA.
Le parti se dotera, à partir de 1930, d’un organe d’information mensuel : le journal El-Ouma. L’offensive politique sera désormais plus efficace et plus percutante. L’Etoile nord-africaine, dissoute en 1929, revient en 1933, plus forte que jamais, sous une nouvelle appellation : la Glorieuse Etoile nord-africaine.
Pour donner plus de légitimité à l’action politique, une nouvelle direction sera élue lors de l’assemblée générale des militants tenue le 28 mai 1933. Imache Amar est élu secrétaire général du parti et rédacteur en chef du journal El-Ouma ; Si Djilani, directeur de la publication ; Radjef Belkacem, trésorier du parti.
Le congrès d’Amsterdam-Pleyel est prévu pour juin de la même année à la salle Pleyel de Paris. Un congrès qui réunit les partis, organisations diverses et personnalités qui se réclament du pacifisme et avec comme mot d’ordre : contre les guerres et contre le fascisme.
Pour Imache Amar, c’est l’occasion inespérée pour alerter la communauté internationale sur la terrible injustice que vit le peuple algérien. Il sollicite, au nom de l’ENA, l’adhésion et la participation à ce congrès.
Le Parti communiste français, qui joue un rôle de premier plan dans l’organisation de cet événement, oppose un niet catégorique à cette sollicitation.
Cependant, Imache Amar restera toujours convaincu que les meilleures tribunes pour défendre la cause algérienne sont les congrès internationaux. Il faut que l’opinion internationale se rende compte que l’Algérie ce n’est pas des peuplades d’indigènes qu’il faut civiliser.
L’Algérie est un peuple, avec son histoire, sa culture et sa civilisation. Et cela, Imache Amar tient absolument à le rappeler devant les instances internationales, mais surtout face à la France coloniale, en prônant toujours dans sa démarche politique la prise en compte des structures et des coutumes berbères dans le programme politique du mouvement national.
Il est convaincu que ces structures sociales, administratives politiques et économiques que sont thajmaath, thiouizi, le arch et les archs… Toutes ces valeurs ancestrales qui existent depuis des millénaires donneront à l’Algérie indépendante un caractère social et démocratique.

 


 

X

   Article (20/30)

La dernière frappe du révisionnisme médiatique

Par Mohammed Harbi et Gilbert Meynier dans Confluences Méditerranée 2004/1 (N° 48)

Proposé par Djaffer LAMANI (Ancien Moudjahed)

 


 

- 1 La crise algérienne donne lieu, ici et là, en France, à des tentatives pour réhabiliter moralement la colonisation et l’absoudre de ses péchés. Faute de parvenir à concevoir un rapport d’égalité avec l’Algérie, les nostalgiques de l’ordre colonial œuvrent à la déconstruction de la mémoire collective que le peuple algérien garde de la domination française. Ce projet et la stratégie de sa mise en œuvre ne sont pas séparables. Le seul moyen pour assurer le succès, c’est de ne pas reculer devant la pratique du détournement, de l’occultation des travaux des historiens qui portent un regard neuf sur les rapports franco-algériens en les dépouillant de leur lot de ressentiments et de mythes.

- 2 Le genre qui convient le mieux à la falsification de l’histoire est l’examen d’un problème en pièces détachées. On peut dès lors faire de l’histoire tout en affirmant n’avoir pas l’intention d’en faire. Georges-Marc Benamou est coutumier de cet exercice. Dans l’exploitation du révisionnisme médiatique, voici un travail rapide qui accumule les erreurs et les omissions.
On trouvera en annexes les principales d’entre elles., multiplie les citations sans références, et convoque surtout des témoignages et des ouvrages de seconde main. Même s’ils sont incidemment cités, des historiens aussi fondamentaux que Charles-Robert Ageron n’ont pas été lus. Bien que cité dans la bibliographie, mon (Mohammed Harbi - hm) fln, mirage et réalité.
Harbi Mohammed. Le fln, mirage et réalité, des origines à la…, n’est pas utilisé. Mon (Gilbert Meynier - gm) Histoire intérieure du fln.
Meynier Gilbert. Histoire intérieure du fln 1954-1962. Paris :… est citée une fois, et sur une question de détail. Le grand livre sur la guerre d’Algérie de l’historien allemand Harmut Elsenhans.
Elsenhans Hartmut. La Guerre d’Algérie, 1954-1962. La… est ignoré. D’autres, aussi fondamentaux que ceux de Sylvie Thénault, de Raphaëlle Branche.
Branche Raphaëlle. La Torture et l’armée pendant la guerre… et de Jacques Frémeaux.
La France et l’Algérie en guerre 1830-1870, 1954-1962. Paris :…, ne sont pas davantage connus. Dès sa sortie à l’automne 2003, Un mensonge français a fait l’objet d’un battage médiatique ; il a eu droit notamment, à une heure de grande écoute, à une tribune dans l’émission présentée par Arlette Chabot, Mots croisés, où le seul historien présent, Fouad Soufi, n’a pratiquement pas pu intervenir, et à d’autres appréciations qui, de même, se conformaient souvent à l’éthique des clubs d’admiration mutuelle qui sont structurellement la norme de fonctionnement des réseaux médiatiques parisiens. Pourtant il a été critiqué, parfois vivement, dans quelques journaux. Notamment Benjamin Stora en a fait dans Le Monde un compte rendu critique, tout en laissant entendre que le livre ouvrait certaines pistes. Non que Benamou, de fait, ne pose pas quelques questions vraies – mais celles qu’il pose sont partielles. Et il leur donne des réponses dans un certain air du temps : dans l’histoire algéro-française, il n’apprécie que le delta sans quasiment dire un mot du fleuve dont il a charrié les alluvions.

- 3 Pratiquement pas un mot sur le bientôt bi-séculaire contentieux franco-algérien. A peine une douzaine de lignes, page 250, en remords furtivement tardif, sur les ignominies coloniales qui ont pesé si lourd. Même pas un rappel de la sanglante conquête de l’Algérie ; si l’on y décompte les centaines de milliers de morts de la famine de 1868, produite sur le lit du bouleversement du mode de production communautaire sous les coups de l’intrusion du capitalisme, elle coûta à l’Algérie autour d’un million de morts, soit pas loin d’un tiers de sa population. Rien sur les brutales répressions des insurrections qui s’ensuivirent au XIXe siècle, rien sur celle de l’insurrection de
l’Aurès en 1916-1917. Si les milliers de victimes de l’insurrection du Constantinois au printemps 1945 sont notées à la va-vite (mais dites de responsabilités algériennes éventuelles), rien sur le bilan humain global de la guerre de 1954-1962.

- 4 Si l’historien ne peut à l’évidence retenir les chiffres algériens officiels de mobilisation victimisante, et si l’on retient l’évaluation plausible de Charles-Robert Ageron.
Ageron Charles-Robert, dans Matériaux pour l’histoire de notre… – historien à qui l’on peut faire confiance –, la guerre de 1954-1962 aurait tué autour de 250 000 Algériens, ce qui, rapporté à la population, représente le nombre de morts de l’épouvantable guerre d’Espagne quatre lustres plus tôt. A peine plus de choses sur les « interrogatoires poussés » qui, dans le jargon militaire français, désignaient la torture institutionnalisée ; rien sur les « corvées de bois », qui désignaient les exécutions sommaires de prisonniers, théoriquement abattus en tentant de s’enfuir. Les archives militaires françaises nous apprennent que, sous cette rubrique, il y eut, de 1955 à 1962, selon les décomptes officiels français, 21 132 « rebelles abattus lors d’une tentative de fuite ».
Archives du Service Historique de l’Armée de Terre (Vincennes),…. Silence enfin sur les camps de regroupement, que l’on connaît notamment grâce au beau rapport de Michel Rocard.
Reproduit notamment dans Vidal-Naquet Pierre. La Raison d’Etat.…, qui enfermèrent plus du quart de la population civile algérienne et furent si gros de déracinements, d’exils et de déchirements du tissu social. Sur ce sujet, l’ouvrage de Michel Cornaton, celui de Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad, ainsi que l’article synthétique de Charles-Robert Ageron, ne sont pas cités.
Cornaton Michel. Les Camps de regroupement de la guerre….

- 5 Pas un rappel non plus, même succinct, de la spoliation foncière qui porta pendant l’Algérie française en superficie sur 2/5 des terres, mais plus si l’on tient compte de la qualité desdites terres : les convoitises coloniales s’étaient portées naturellement sur les meilleures d’entre elles. Il n’y a que les Palestiniens qui, dans l’histoire des colonisations, aient été davantage dépossédés (80% de leurs terres ont été confisquées si l’on en croit tels « nouveaux historiens » israéliens). Rien non plus sur les famines et les disettes, souvent accompagnées de choléra et de typhus – 1868, 1888, 1897, 1909, 1917, 1920.
Sur ce sujet, on renverra à la thèse essentielle d’André… –, sur celle de 1941-42, aggravée par le typhus.
D’après les statistiques officielles, pour les années 1941 et…, rien sur les épidémies dévastatrices, non jugulées par un encadrement sanitaire squelettique. Pas davantage de notations, si ce n’est par vagues et hâtives allusions, sur l’inégalité systématique institutionnalisée et le racisme, les promesses non tenues, les élections truquées. Juste, à la sauvette, une notation non analysée sur « un apartheid sans nom » (p. 30). Silence encore sur le service militaire obligatoire imposé sans contreparties depuis 1912, et qui s’imposa effectivement à partir de 1916 à des classes d’âge entières pendant trois décennies, ni sur l’obligation scolaire qui, elle, ne fut jamais réalisée par la puissance tutélaire qui se targuait de faire œuvre de civilisation : en 1914, seulement 5% des enfants algériens étaient scolarisés dans le système d’enseignement français, à peine 10% l’étaient au moment du déclenchement de l’insurrection de 1954.

- 6 Certes on conviendra sans difficultés que la colonisation ne fut pas qu’une abjection ; elle fut par certains aspects, au moins dans sa bonne et dans sa mauvaise conscience, relativement différente de la pure réification marchande et financière de la mondialisation capitaliste actuelle. Mais elle fut, aussi, largement une ignominie.

- 7 Dans le cas de Georges-Marc Benamou, Français d’Algérie et juif arraché tout jeune enfant à sa patrie algérienne, même une douleur réelle n’autorise pas à dire n’importe quoi. Ainsi, « totalitarisme » est mis dans son livre à toutes les sauces. Le fln fut pour lui « totalitaire », « un parti totalitaire ». Souvent, terrorisme est traité en quasi synonyme de totalitarisme. Or, autoritaire et cruel ne veut pas forcément dire totalitaire. Pour qui connaît un tant soit peu le fln comme objet d’histoire, en aucun cas l’historien ne pourra retenir le concernant la signification courante que le terme de totalitaire a prise depuis Raymond Aron et Hannah Arendt – celui d’une religion séculière imposant à la société et à l’Etat le poids de sa terreur idéologique –, mais bien davantage l’acception des idéologues italiens Alfredo Rocco et Giovanni Gentile, pour lesquels il signifia la dévotion absolue à la nation et au pouvoir d’Etat.

- 8 En fait de totalitarisme, le fln fut surtout la projection politique de l’esprit de surveillance et de l’unanimisme communautaires de la société algérienne. C’est pourquoi, tout violent qu’ait pu être sur le terrain le fln/aln, il surfa plus sur certaines tendances profondes de cette société qu’il ne s’imposa à elle par la seule violence. L’unicité et l’unanimisme cultivés par l’idéal communautaire y répondirent en écho, par exemple, au discours populiste révolutionnariste d’un Boumediene. Pour cela, même autoritaire et violent, le fln – celui du moins qui a triomphé – ne peut même pas être considéré comme une vraie dictature.

- 9 Par ailleurs, contrairement à ce que dit l’auteur d’Un mensonge français, le fln ne fut pas un « parti », mais un front supervisé par un appareil militaire. Il n’eut en tout cas rien à voir avec un parti communiste à la soviétique : il ne fut jamais qu’une courroie de transmission du pouvoir d’Etat tôt militarisé, et non le maître de ce même pouvoir d’Etat comme il le fut en URSS. Citant Guy Pervillé, Benamou écrit que les institutions du fln furent « inspirées des statuts du pc de l’urss » (p. 207). Le fln s’inspira en effet dans ses statuts de 1959 du modèle du « centralisme démocratique ». Mais ce qu’il oublie de dire, c’est que ces statuts furent soigneusement expurgés de toutes les références de classes. La direction du fln, cartel d’élites d’origines diverses et sans autre dénominateur commun que la libération de l’Algérie de la servitude coloniale, évoluait au-dessus de multiples factions.

- 10 Il y eut en effet de tout au fln. Même si un appareil militaire violent y a très tôt emporté – cela dès l’été 1957 –, cela n’autorise pas à mettre sous le boisseau les talentueux ministres et cadres civils, et tous ces hommes de dossiers qui – à l’ugta, dans les ministères et ambassades du fln – y travaillèrent avec acharnement et avec un esprit ouvert à la libération de leur patrie. Que Georges-Marc Benamou lise par exemple les Mémoires de Saad Dahlab, le dernier ministre des Affaires étrangères du gpra.
Dahlab Saad. Pour l’indépendance de l’Algérie. Mission…, s’il est désireux de remédier à ses jugements tranchés.

- 11 Et, en 1955-56, même un pur maquisard comme Belkacem Krim était partisan de formules de
compromis, formules que le blocage de la situation politique enterra. Si vraiment, comme un Alain Savary en avait engagé le processus, une stratégie par étapes à la tunisienne avait été fermement proposée au fln, tous les documents disponibles indiquent que sa direction l’aurait acceptée. On sait – mais Benamou ne le sait pas ou ne le dit pas – que le torpillage prit la forme, le 22 octobre 1956, de la piraterie aérienne française qui suspendit toute vraie négociation pour quatre ans. Dans les thrènes que l’auteur adresse ici et là aux occasions perdues, Alain Savary, désavoué par son lâche gouvernement et acculé à la démission, n’a droit à aucun salut. Ce n’est à vrai dire pas que le 6 février 1956 que Guy Mollet s’est « déshonoré », « et avec lui la République » (p. 86).

- 12 Parmi les procès qu’il instruit contre de Gaulle, l’auteur lui reproche d’avoir intronisé le fln comme seul représentant du peuple algérien, notamment à la suite des manifestations citadines de décembre 1960 qui lui démontrèrent la représentativité dudit fln. : « La leçon du voyage. Oui, décidément, le fln, c’est l’Algérie » (p. 179). En effet, même s’il n’était pas le seul mouvement nationaliste en scène – il y avait le mna –, et que cela plaise ou non, le fln incarnait l’indépendance depuis si longtemps désirée par le peuple algérien. Ce n’est pas de Gaulle à lui seul qui en fit « l’incarnation de la nation algérienne ». En histoire, on ne choisit généralement pas ses interlocuteurs. Ils s’imposent à vous. En l’occurrence, qui avait lancé et conduit la guerre, si ce n’est le fln ? Et en toutes circonstances, discuter avec des fantoches, avec des interlocuteurs préfabriqués ou de convenance, est une perte de temps et une faute politique.

- 13 Quant à « l’anticolonialisme totalitaire », qui est un des topoi du livre, un syntagme bricolé ne peut tenir lieu de concept. Et il faut savoir ce que totalitarisme veut dire. Que l’anticolonialisme soit devenu une norme éthique n’autorise certes pas le manichéisme échafaudé en son nom, mais pas non plus sa dévalorisation vulgaire en épouvantail politique. Historiens, nous n’avons rien à voir avec ce procès intenté aux « images pieuses » qui auraient été imposées par ce « totalitarisme. » Rappelons que les images que propose l’historien ne peuvent qu’être impies parce qu’il tente de dire le vrai contre tous les stéréotypes et contre toutes les conventions de toutes les histoires officielles ce qui l’expose aux feux croisés des uns et des autres. Nous les avons subis l’un et l’autre et nous en sommes fiers. Et, contrairement aux allégations de l’auteur pour qui l’histoire de la guerre d’Algérie « ne s’étudie pas » (p. 36), nous sommes quelques-uns à penser contribuer à l’écrire.

- 14 La « religion anticolonialiste » (p. 101) n’était en tout cas pas hégémonique dans les années 50 ; elle était plutôt à contre-courant. L’un de nous (gm) a en mémoire, dans son expérience de lycéen, les boycotts et l’ostracisme dont quelques-uns de ses condisciples et lui-même furent pour cela l’objet au très bourgeois lycée Ampère à Lyon, sans compter les tabassages par les crs lors de manifestations anticolonialistes, pour ne pas parler de la répression qui s’abattit sur les jeunes anticolonialistes ou soldats refuzniks. G.-M. Benamou a-t-il entendu parler de Jean Muller ? Connaît-il le sort qui fut celui de Marc Sagnier ? Même si la répression y fut quantitativement moins sanglante que celle du 17 octobre contre les Algériens, les victimes du métro Charonne, le 8 février 1962, étaient bien des militants communistes anticolonialistes. Et ne pourrait-on être anticolonialiste sans épouser le manichéisme de Sartre, de Fanon ou de Ben Bella ? Lutter pour l’indépendance de l’Algérie, ce n’était pas forcément approuver en tout le vent dominant au fln dans ses schématisations communautaristes, et il n’y eut pas qu’Albert Memmi et Raymond Aron dans ce cas.
Des anticolonialistes aussi prestigieux que Francis Jeanson ou Henri Curiel eurent des débats parfois très vifs avec des militants de la Fédération de France du fln, voire eurent maille à partir avec lui. Alors, « de leurs utopies [des « anticolonialistes totalitaires », nda], il ne reste rien que des cendres, des ruines » ? (p. 113). Notre contempteur d’anticolonialisme range dans ces dernières la « révolution algérienne ». Or, le terme de « révolution » ne fut, au fln, que l’équivalent sémantique de guerre de libération ou de jihâd. Et, avec Boumediene, le discours et la pratique révolutionnaristes furent une rhétorique et un moyen de clientéliser globalement le peuple pour qu’il reste docile et soumis au pouvoir d’Etat. Ceci dit, une aspiration libertaire, celle qui mut les hommes de la guerre d’indépendance, ne peut en aucun cas être confondue avec sa mouture bureaucratique. Et, en histoire, tout est dialectique, et toute analyse tranchée qui ignore la dialectique relève plus de l’idéologie que de l’histoire.

- 15 Alors, quels peuvent être les dessous des dénonciations de Benamou ? Ne s’inscrivent-elles pas en contrepoint de ses sanglots mal contenus sur « l’ultime soupir de l’Empire [avec une majuscule, nda] français », sur « le terminus de l’histoire pour la France d’hier » p. 18). Serions-nous dans la plus ordinaire des nostalgéries ? Les femmes algériennes sont toujours « les fatmas » (p. 34, p. 96, …), sans majuscules et sans guillemets… En tout cas, nous sommes dans le narcissisme nationaliste français : l’auteur adresse un péan à cette Algérie française qui aurait été « le produit de cette culture laïque et universaliste » (p. 51), mais en ignorant apparemment que ce fut selon une variante de cette culture qui confisqua les biens dévolus aux fondations pieuses et au système d’enseignement traditionnel (biens habûs) et les fit servir à instrumentaliser l’islam par un clergé musulman aux ordres, et qui, aussi, institutionnalisa la discrimination et le racisme. Ne se contredit-il pas quand il parle d’« apartheid » (p. 30) ? A moins que l’apartheid ne fasse partie des catégories de l’universalisme…

- 16 Que dire du panégyrique de Camus qu’il dresse en tentant laborieusement d’éclaircir sa fameuse formule : « Je préfère ma mère à la justice » (traduisons : je préfère les Français d’Algérie au fln, son combat fût-il juste). Mais, s’en étonnera-t-on, silence sur le Jules Roy de La Guerre d’Algérie.
Julliard, 1961, réédit. Union Générale d’Éditions/10-18, 1971,… qui préférait, de son côté, aimer autant la justice que sa mère, Jules Roy, tout autant Pied-Noir que Camus, et au surplus colonel de l’armée de l’air et à contre-courant de son milieu militaire d’origine : il déclara finalement, non sans douleur, ne pouvoir que soutenir le camp des pouilleux violentés. La seule fois où Benamou mentionne Jules Roy (p. 249), c’est pour noter qu’un vieux colon qui lui ressemblait était antisémite. Ceci dit, il ne faut surtout pas comprendre que Jules Roy l’était.

- 17 Comme Camus, notre auteur ne dit jamais « les Algériens », mais « les Arabes », conformément aux vieilles taxinomies coloniales – qui furent aussi celles de Maurice Thorez – qui voyaient dans les Algériens une mosaïque de communautés : « Les Arabes, les Kabyles et les Européens » (p. 265). Cela ferait rire aujourd’hui même le plus obtus des islamo-arabistes ou le plus benêt des berbéristes. Quelle amertume : il y a des gens qui en sont encore là au début du XXIe siècle… La citation que Benamou produit page 94, tirée de la préface de Camus aux Chroniques algériennes en 1958, pourrait à la virgule près figurer dans n’importe quel rapport d’officier français du 2ème Bureau. Qu’on en juge :

- 18 [Si Camus] « ne peut approuver une politique de conservation ou d’oppression, [il ne peut] non plus approuver une politique de démission qui abandonnerait le peuple arabe à une plus grande misère, arracherait de ses racines séculaires le peuple français d’Algérie et favoriserait seulement, sans profit pour personne, le nouvel impérialisme qui menace la liberté de la France et de l’Occident.

- 19 Le livre fonctionne aussi, au moins implicitement, comme une défense de l’universalité du capitalisme et du marché, et parfois fort explicitement, comme un dédouanement de la guerre de reconquête coloniale française et de son arsenal répressif corollaire. Par exemple, il est dit, sur les manifestations citadines de décembre 1960 organisées à l’occasion de la visite de de Gaulle, que « les forces de l’ordre […] ne savaient plus qui réprimer » (p. 176). Doit-on rappeler qu’elles l’ont vite su ? : il n’y eut, parmi les morts, pratiquement que des Algériens alors que les manifestants acclamaient le fln et, en même temps, soutenaient la politique gaullienne engagée par le discours du 16 septembre 1959. Mais, chez Benamou, cela donne : « Chacune des étapes du général De Gaulle a ainsi apporté son lot de morts arabes et européens ». No comment.

- 20 Toujours sur la répression, le général Massu et le colonel Godard, dits « hostiles à toute ségrégation » (p. 52), sont présentés, ou peu s’en faut, comme de doux humanistes alors que tous les gens normalement informés savent que, quels que fussent les prurits humanitaires de tel ou tel, l’armée française fut plus massivement et plus industriellement tortionnaire que certains éléments d’une aln, fondamentalement artisanale dans sa violence, et qui, au moins, luttait pour l’affranchissement des Algériens, et que les Algériens se défendaient contre un conquérant qui les avait conquis dans la brutalité. Quand on ne se contente pas de l’écume des aboutissements factuels, c’est la violence française qui fut première. Certes, Mouloud Feraoun, dans son Journal.]
Seuil, 1962. « Dresse un portrait terrifiant des futurs maîtres de l’Algérie » (p. 208). Saisi par le syndrome de la dénonciation hémiplégique qu’il juge par ailleurs sévèrement, notre dénonciateur oublie de dire que Feraoun brosse un tableau tout aussi terrifiant des pratiques de l’armée française.

- 21 Au vrai, ces « Arabes » combattent-ils vraiment pour leur liberté ou sont-ils primairement soumis à leurs pulsions violentes quand ils ne sont pas tout bonnement manipulés ? Les pages 179-180 offrent au lecteur une anthologie de facture coloniale sur ces jeunes d’Alger incapables d’agir, en décembre 1960, sans sollicitations extérieures. En d’autres temps, on enseignait que les « indigènes » étaient « influençables » Si ces jeunes se sont alors mobilisés, ce fut, d’après notre auteur, du fait d’une manipulation de « militaires d’obédience gaulliste des sau ».
Sections d’Administration Urbaines : l’équivalent urbain des…. Si l’on ne peut exclure de telles manœuvres pro-gaullistes, qui, en fait, durent simplement signifier aux manifestants qu’ils avaient le champ libre, les acteurs que met en scène le texte de Benamou, appartiennent bien à une masse manipulée (donc manipulable),qui a donc affronté les balles des « forces de l’ordre » en brandissant des drapeaux algériens cousus dans l’improvisation (les manipulateurs français avaient-ils été à ce point inconséquents qu’ils ne leur avaient pas fourni les drapeaux ?), mais, selon cette version, sans la spontanéité sur laquelle tous les rapports militaires français conservés aux archives insistent d’abondance, à tel point que l’organisation fln d’Alger prit le train en marche en tâchant à la va-vite d’encadrer les manifestations. Des musulmans manipulables, et qu’il vaudrait mieux laisser à leur torpeur, cela renvoie à un essentialisme d’école primaire orientaliste sur l’islam, l’islam incontournable.

- 22 Un demi-siècle plus tard, « rien n’a changé » (p. 16), puisque ressurgissent des affaires de foulard. C’est évidemment faux ; tout a changé : les femmes, en Algérie, souvent contre leur société et contre le pouvoir, sont courageusement devenues des actrices de leur vie, et souvent des militantes, et elles sont quasiment toutes scolarisées. Nous sommes des laïcs et nous n’aimons pas le voile, pas plus en France qu’ailleurs, car nous savons combien il est signe d’oppression masculine et de ségrégation sexuelle sous des oripeaux prétendument musulmans. Ceci dit, en France, il est d’ores et déjà résiduel et il est symptomatique d’un malaise multiforme porté structurellement par la sauvagerie capitaliste actuelle, génératrice de régression sociale et de violence, et productrice des replis communautaristes qui fragmentent et fragilisent les résolutions politiques.

- 23 Il y a certes un obscurantisme sous couleur d’islam ; il existe, mais pas comme une essence qui serait en soi musulmane : Benamou note lui-même, en se référant à Germaine Tillion, que telles tendances réactionnaires plongent beaucoup plus leurs racines dans la préhistoire que dans l’islam tard venu. Et les stéréotypes sur un islam en soi obscurantiste font bon marché des tendances rationalistes actuelles très vivantes dans le monde arabe – vivantes mais suspectées ou pourchassées par les pouvoirs – sans compter celles de l’islam classique où le terme de ilhâd (athéisme) est attesté plusieurs siècles avant l’apparition de son synonyme français. Mais Benamou accrédite les facilités/vulgarités médiatiques ignorantes de vent d’ouest à la mode sur le « choc des civilisations », celles qui représentent une césure qui serait essentielle entre Islam et Occident.

- 24 Ces « musulmans », ils se sont rendus coupables de tortures « pratiquées par l’ennemi algérien » (p. 33) sur les Français d’Algérie. La réalité oblige à dire qu’elles furent beaucoup plus largement appliquées par des Algériens à d’autres Algériens, ceux qui étaient réputés traîtres et qui furent, de fait, souvent impitoyablement traités. Mais, à lire Benamou (p. 81), on peut comprendre que seuls des Français furent torturés et exécutés par la police de Boumediene après l’indépendance. Qu’il se rassure : les Algériens à l’avoir été furent sans comparaison bien plus nombreux que les Français. Et jamais la violence ne sépara les « musulmans » des « Européens ». Elle exista en intensité variable dans les deux camps.

- 25 Les seuls « Arabes » que Benamou sauve, les hommes de son cœur, ce sont les « libéraux » de l’udma réputés francisés, placés par l’appareil militaire comme tête d’affiche internationale au gpra, en particulier la figure emblématique de Ferhat Abbas, qui est dit croire encore en 1945 à l’intégration à la France (p. 267). Au prix d’un travestissement de leur itinéraire, l’auteur ignore le Manifeste du Peuple algérien qu’Abbas signa en 1943 et qui était déjà bien loin d’être un manifeste intégrationniste. Les autres sont renvoyés aux gémonies dans une thématique, voisine de celle du maccarthysme, comparable à celle de ces officiers français du 2ème Bureau qui assimilaient faussement le FLN au communisme ennemi du Monde Libre.

- 26 Finalement, on l’aura compris, ce livre pèse lourd de son poids de nostalgies coloniales et nationalistes françaises. « L’agonie de l’Algérie française » est vue comme « une amputation » (p. 249), « comme ce fut le cas pour l’Alsace-Lorraine » en 1871 : Thiers – de Gaulle, même combat. Et les « Arabes » ont tout lieu de regretter d’avoir disjoint leurs destins de ceux de la France : n’y eut-il pas des enfants pour scander à Oran « Algérie française ! » lors de la visite de Chirac en mars 2003 ?
Au vrai, le régime algérien actuel est tellement honni et méprisé que tout ce qu’il clame est suspecté et rejeté, y compris parfois même la geste résistante de 1954-62 dont il se réclame et qu’il manipule. Il n’y a donc rien d’étonnant qu’une partie de l’opinion algérienne le voie comme un prolongement du système colonial. Il n’y a rien d’étonnant non plus que la nostalgie coloniale puisse figurer un remède à la dureté des temps et servir à stigmatiser le pouvoir algérien. Faut-il préciser que cela n’entache en rien la légitimité du combat du peuple algérien pour son indépendance ?

- 27 Plus franco-françaises sont les autres accusations du livre, notamment la charge portée contre de Gaulle, jugé piètre négociateur et politique médiocre ayant agi dans l’imprévision. Surtout, il est accusé de « lâchage », voire de « largage » de l’Algérie. On évite à peine le « bradage », comme aurait dit Le Pen. C’est là une mouture à peine nouvelle des vieux procès faits à de Gaulle par le nationalisme français et tels de ses procureurs français d’Algérie. Le fln est accusé d’avoir été « allié à De Gaulle » (p. 56), comme si un accord de compromis entre adversaires était une alliance. Mieux : il aurait existé un « axe De Gaulle-Sartre » (p. 100) et, même, de Gaulle aurait été le « complice » de Sartre (p. 103), Sartre aurait été le « Malraux off » (p. 107) du président de la Ve République. Il ne saurait être question ici d’exonérer Sartre de son manichéisme et de ses jugements tranchés, mais tout de même, une attirance éventuelle, d’ailleurs à mieux démontrer, n’est pas une alliance et elle ne constitue pas un « axe ».

- 28 Au surplus, nous nageons en plein contresens quand nous voyons traiter de Gaulle de vulgaire cartiériste séduit par un frileux repli hexagonal. En fait, on sait maintenant qu’il fut un politique soucieux de l’arrimage à l’Europe et à la mondialisation capitaliste, qui déjà se profilait, et cela sous les scansions vergogneuses gaulliennes du national, ainsi que l’a lumineusement montré l’historien Harmut Elsenhans, professeur à l’université de Leipzig. Sa grande thèse sur la guerre d’Algérie était parue à Munich en 1974. Benamou, qui ne la connaît pas, est à l’unisson du narcissisme français ordinaire qui répugne à lire les langues étrangères. Tout de même, Elsenhans a fini par être traduit en français et publié en France en 1999. Il aurait donc pu le lire.

- 29 Rien de bien nouveau dans Un Mensonge français sur les préparatifs du retour au pouvoir de de Gaulle, si ce n’est beaucoup de remplissage journalistique. Rappelons sur ce point que Christophe Nick, qui est cité une fois, a fait sur ces matières le point de manière exemplaire.
Nick Christophe. Résurrection. Paris : Fayard, 1998, 836 p.. Ce qui est surtout attaqué, c’est le « dogme » d’une « infaillibilité gaulliste sur la question algérienne » (p. 168) (alors que les historiens sont d’accord sur l’empirisme et le pragmatisme du président de Gaulle) ; et surtout, il fut le responsable d’une « défaite française ». Sur les menaces de partition de l’Algérie, pour lesquelles fut utilisé à contretemps Alain Peyrefitte, le livre ne dit pas qu’elles ne furent vraisemblablement envisagées que comme un moyen de pression sur le fln.

- 30 Ce sont les accords d’Evian qui sont principalement portés au passif de de Gaulle, ces accords qui auraient été par lui bâclés, et jamais respectés (« violés », p. 41) par un fln qui aurait négocié avec l’idée bien arrêtée de ne pas les honorer (pp. 203 et sq.). Benamou ne dit pas que les hommes qui appliquèrent les accords d’Evian ne furent pas ceux qui avaient négocié ces accords : pour résumer, les ex-centralistes du mtld, Ben Khedda et Dahlab, vrais politiques et hommes de dossiers, chassés de l’exécutif algérien en août 1957 par les colonels de pouvoir, et rappelés au gpra en août 1961 parce
qu’ils étaient les plus capables de conduire avec les Français la négociation – ceux-là mêmes que Benamou range sans discernement parmi « les révolutionnaires de Tunis » (p. 205). De cette conduite, l’appareil militaire algérien, et notamment le segment militaire qui avait le vent en poupe – l’Etat-Major Général (emg) dirigé par le colonel Boumediene –, était bien incapable.

- 31 Fut donc déléguée la charge de la négociation à cette équipe de civils compétents où émergea aussi la figure brillante du jeune Mohammed Seddik Benyahia. Mais, pendant toute la poursuite des pourparlers, les hommes de l’emg ne cessèrent de les dénoncer démagogiquement comme traîtres et néocolonialistes, tout en reconnaissant en privé que de tels accords étaient inévitables. Puis, la paix et l’indépendance acquises, ils congédièrent lesdits civils et s’emparèrent du pouvoir par la force dans l’été 1962. Il est donc faux d’écrire que « la plupart des dirigeants du fln ne voulaient pas appliquer ces accords ». Ceux qui les ont contractés furent exclus du pouvoir et marginalisés, sans compter que l’oas aida aussi puissamment à les rendre inapplicables. Ceci dit, aucune guerre ne se termine bien car aucune guerre n’est génératrice de morale. Benamou, lui, ne voit « pas une seule qualité aux accords d’Évian » (p. 212) alors même qu’ils consacrèrent l’inéluctable indépendance de l’Algérie et qu’ils mirent fin à une guerre cruelle et injuste imposée à un peuple pauvre, opprimé et mal armé.

- 32 Dans la cruauté de la guerre, il y eut le sort des harkî(s). Benamou parle à leur sujet de « massacre collectif » à raison de dizaines de milliers de massacrés. A vrai dire, et si l’on veut faire œuvre d’historien sachant raison garder, une série de massacres, même sanglants, ne relève pas forcément de « l’extermination systématique » (p. 221). Les horreurs dont les harkî(s) furent les victimes ont été décrites, et nous avons été de ceux qui ne craignirent pas d’en parler. Mais dans certaines régions – l’Ouest Constantinois notamment –, les harkî(s), qui furent tout sauf des enfants de chœur, avaient fait des dégâts et s’étaient attiré la haine de bien des populations. Il faut le dire.

- 33 Ceci dit, jamais ni Ben Khedda, ni l’emg, dirigé par Boumediene, ni personne au gpra, n’a donné l’ordre de massacrer. C’étaient des hommes d’ordre à qui l’anarchie du printemps 1962 faisait horreur. Mais la direction de Tunis était obsédée par les conflits internes et la course au pouvoir conduite par l’emg. Il y eut nombre d’actions de sous-ordres, souvent des « marsiens ».
Hommes n’ayant rejoint le fln/aln qu’au mois de mars 1962., ralliés tardifs à l’aln qui tenaient à surprouver dans le sang un patriotisme tardivement démonstratif. Souvent, des communautés, dont, à l’origine, telles jamâ‘a(s).
Assemblées de notables qui règlent la vie des communautés. avaient choisi parmi leurs jeunes hommes lesquels iraient à l’aln et lesquels iraient dans les harka(s), protégèrent leurs ressortissants. Lorsqu’ils purent rejoindre leurs contribules, les harkî(s) purent être plus facilement protégés que lorsque l’isolement les rendait plus vulnérables.

- 34 Les « 10 000 disparus » parmi les harkî(s), ce n’est pas là un chiffre « gaulliste », ainsi que le représente Benamou, c’est le chiffre avancé par Jean Lacouture dans Le Monde en novembre 1962 sur la foi de sources militaires françaises qui avaient bien peu le fln en sympathie – il suffit pour s’en convaincre de lire leurs rapports conservés aux archives – et qui n’avaient aucune raison de minimiser le chiffre des massacrés, même si Lacouture a pu ultérieurement être pris dans l’air du temps de la mobilisation victimisante en avalisant l’impossible chiffre de 100 000 morts.
Télérama, 13 septembre 1991.. Sur ce sujet, contrairement à ce qui est affirmé dans le livre, les archives françaises ne sont plus complètement « cadenassées ». Les cartons concernant les massacres des harkî(s) ne permettent en aucune façon d’avaliser le chiffre de 70 000 victimes qu’avance Benamou. Dans l’inflation victimisante, certains sont allés jusqu’à 150 000 morts : encore un effort, et il n’y aura pas eu un seul survivant…

- 35 Ces chiffres idéologiques sont martelés par leurs producteurs sans aucune preuve historique sérieuse. Rien de tel dans les documents démographiques tels que ceux utilisés pour ses bilans de victimes de la guerre par Charles-Robert Ageron. Rien de tel dans le central carton 1H1793 des archives du shat.
Service Historique de l’Armée de Terre (Vincennes). consacré aux massacres de harkî(s). Le rapport du général de Brébisson du 13 août 1962, qui s’y trouve, décrit des horreurs « d’une extrême violence » et il estime, à cette date, que, « d’après les renseignements recueillis, on peut […] estimer à plusieurs centaines le nombre d’anciens supplétifs massacrés », et que, certes, « tout se passe comme si le fln profitait de la période actuelle pour effectuer contre les Algériens ayant servi la France une purge dont il laisse la responsabilité aux échelons subalternes ». Un rapport du 2ème Bureau du lieutenant-colonel Prunier-Duparge, également du 13 août, recense « 328 harkis ou moghazenis » « victimes de massacres collectifs ou exécutés ces dernières semaines », dont 246 en wilâya 2, 72 en wilâya 3 et 10 en wilâya 1.
Respectivement Constantinois, Kabylie, Sud Constantinois/Aurès.. Et un rapport du 9 novembre 1962, pour le Sud Constantinois, parle d’un charnier de « cent anciens membres du gms.
Groupe Mobile de Sécurité. de M’chounèche », de plusieurs dizaines d’exécutions et de centaines de prisonniers.

- 36 Tous les rapports évoquent les tâches dégradantes et l’humiliation infligées aux harkî(s). Une enquête de la Croix-Rouge parue dans L’Observateur du Moyen-Orient et de l’Afrique du 1er mars 1963 évalue le bilan à « des milliers de victimes ». La Croix-Rouge a enquêté sur « des camps de harkis », mais elle estime dans ce rapport que, « contrairement à certaines rumeurs », il n’en existerait pas ès-qualités, tout en attestant l’existence de « camps de travaux publics ouverts » où les harkî(s) sont surveillés. Au surplus, ajoute la Croix-Rouge, « Ben Bella s’est efforcé, après avoir repris la situation [politique, nda] en mains, de soustraire les harkis menacés aux règlements de compte en les transférant dans des régions où ils n’étaient pas connus ».

- 37 Et Benamou ignore les trois articles fondamentaux de Charles-Robert Ageron qui, à notre avis, font autorité, ou devraient faire autorité sur le sort des harkî(s).
« Le drame des harkis ». XXe siècle, N° 42, 1994, pp. 3-16 ;… : Ageron, qui a démontré, preuves démographiques à l’appui.
Cf. article cité supra, note 4., que le nombre des victimes algériennes de la guerre fut de beaucoup inférieur aux chiffres de victimisation produits par l’histoire algérienne officielle, est un historien fiable, bien éloigné des fracas et des fatras médiatiques. On ne pourra donc que lui faire confiance lorsqu’il affirme que les chiffres délirants avancés par certains « historiens » n’ont aucun fondement. Quoi qu’il en soit, dans un sens ou dans un autre, l’inflation victimisante est une offense à l’histoire.

- 38 A titre hypothétique, l’origine de ces dizaines de milliers de gens tués comptabilisés comme
harkî(s) pourrait provenir d’un amalgame non innocent avec les Algériens tués d’une manière ou d’une autre par l’aln/fln de 1954 à 1962, et comprenant, outre les harkî(s) tués en 1962-63, les « traîtres » abattus et les victimes des purges internes de l’aln, total général que l’un de nous (gm) a proposé, au grand maximum, à une cinquantaine de mille en chiffres ronds.
Gilbert Meynier, op. cit., p. 283 et pp. 289-290.. Il reste qu’il y eut une responsabilité certaine du pouvoir politique français dans l’abandon à leur sort des harkî(s).

- 39 Un mensonge français insiste enfin sur le sort des Pieds-Noirs, ces « empêcheurs de l’histoire » (p. 246) pour de Gaulle, et surtout sur le massacre du 5 juillet 1962 à Oran. Sur ces douloureux événements, il n’y aurait « aucune étude historique définitive » (p. 252). Il ne faut pas pour autant oublier la décisive contribution de Jean-François Paya à l’ouvrage collectif L’Agonie d’Oran.
Ternant Geneviève de (dir.). L’Agonie d’Oran, t. 3. Nice :…, lequel Paya est le seul, avec Fouad Soufi, à pouvoir écrire un livre sur ce sujet. Là, le bilan est plausible et Benamou s’y révèle un peu moins non-historien que d’ordinaire : il y aurait eu à Oran ce jour-là de 200 à 300 morts sur les 4 000 à 6 000 Pieds-Noirs tués de 1954 à 1962 qu’il comptabilise.
Les chiffres tirés des archives militaires françaises donnent 2…, le chiffre fourni pour la même période par les archives militaires françaises étant de 3 666 (soit moins de 0,36% de la population contre 2,7% pour les Algériens avec les chiffres retenus par Ageron). Il y eut donc, au prorata de la population, du fait de la guerre, près de 7,5 fois plus de morts côté algérien que côté pied-noir.).

- 40 Dans le sort des massacrés d’Oran, Benamou évoque une plausible provocation de « l’aln de l’extérieur » (une fusillade anonyme qui fit une centaine de morts, dont les trois quarts d’Algériens, et qui fut suivie par le rapt de centaines d’Européens et leur massacre à la cité Petit Lac), mais sans dire que le fln à Oran, obéissant au gpra, le Gouvernement provisoire légal, il était important, pour l’armée des frontières et l’emg qui la contrôlait, de démontrer que ce fln-là était incapable d’assurer l’ordre alors que ce n’était pas le cas des troupes dépendant de l’emg. De fait, ce furent des troupes survenues du Maroc, conduites par le capitaine Bakhti, qui rétablirent brutalement l’ordre à Oran.

- 41 On ne trouvera pas dans Un mensonge français d’évocation aussi obsédante de ce que Pierre Vidal-Naquet a appelé « les crimes de l’armée française », ou des crimes de l’oas, à l’exception de l’assassinat de Mouloud Feraoun, que de celle des massacres de harkî(s) ou d’Européens à Oran le 5 juillet 1962. Les violences de l’oas sont aussi factuellement évoquées à travers les obsessions d’enfance de l’auteur dans la confusion des affrontements oas-fln, et l’évocation de la victime enfantine exemplaire, Delphine Renard, grièvement blessée lors d’un attentat visant André Malraux. Plus largement, les violences de l’oas figurèrent le bouquet final d’une violence coloniale séculaire. Rien ne permet dans le livre de s’en rendre compte : c’est que nous y sommes dans l’émotionnel, pas dans l’histoire. Finalement, à lire Benamou, les « anticolonialistes totalitaires » se sentent moins seuls à faire fonctionner leur « mémoire hémiplégique ».

- 42 Enfin, côté algérien, est-ce innocent d’affirmer que « le seul parti fréquentable en Algérie [est] le rcd, militant intraitable de la laïcité », et qu’il « fait partie des principaux partis d’opposition laïcs au fln » (p. 273) ? D’une part, le fln n’est plus le pouvoir, s’il l’a jamais été : c’est beaucoup plus crûment l’oligarchie militaire, qui a pris décidément barre sur le fln depuis 46 ans, l’oligarchie militaire, dominante dans sa sanglante majesté, qui le détient. Quant au rcd, tous les gens normalement
informés savent qu’il ne figure au mieux qu’une manière d’opposition de sa majesté : une caution laïque, présentable pour les médias français – et les naïfs qui les suivent –, de l’appareil militaire qui opprime et pille l’Algérie. Rappelons que Khalida Messaoudi, figure du rcd, qui fut l’égérie du féminisme laïque, a fini… porte-parole du gouvernement.

- 43 Benamou dénonce l’Algérie actuelle, mais il se garde bien de nommer les responsables de la terrible situation actuelle : rappelons que Pinochet a été inquiété pour 3 000 disparitions au Chili. Avec les décideurs algériens d’aujourd’hui, nous en sommes au moins à 7 200 – c’est là le nombre des dossiers constitués par la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme. Les responsables, ils sont dans la descendance de ceux qui ont réalisé par l’intimidation le coup d’Etat de l’été 1957 contre le fln civil et politique issu du congrès de la Soummam. La dénonciation, chez notre dénonciateur, ne vise que des objets médiatiquement porteurs, si même elle ne cautionne pas, au mieux par le silence, les pouvoirs en place. Il révèle que, comme toute vertu, toute dénonciation à ses limites.

- 44 Pour conclure, quand notre ami Pierre Vidal-Naquet juge, comme il l’a fait dans Marianne, que le livre de G-M. Benamou est une « merde », nous sommes d’accord en cela qu’il ne fait qu’opposer un examen rigoureux et méthodique des conditions historiques qui ont présidé au déroulement du drame algérien à une vision inutilement diabolisante.

Annexe - Principales erreurs relevées dans Un Mensonge français

- 45    p. 37 : la répression de l’insurrection du Constantinois du printemps 1945 n’eut pas lieu « le jour où s’achève la deuxième guerre mondiale » mais dans les semaines qui suivirent.

- 46    p. 38 : l’auteur signale les 71 victimes européennes de l’insurrection du 20 août 1955 mais il omet de signaler les autres tués : 21 civils algériens et 31 membres des « forces de l’ordre ». Le Congrès de la Soummam n’adopta pas la « stratégie de la terreur », déjà largement utilisée. Il décida simplement de porter la guerre en ville.

- 47    p. 50 : l’Algérie est dite n’avoir été « ni une colonie de conquête ni une colonie de peuplement ». C’est là une contre-vérité : elle fut l’une et l’autre.

- 48    p. 51 : en 1848, la « population arabe » est dite « surabondante ». Or, elle n’était que de 2 à 3 millions d’habitants, décimés par la guerre de conquête. Et la démographie, contrairement à ce qui est écrit, remonte près d’un demi-siècle avant la pénicilline ; dont l’usage est bien loin d’avoir été « massif » ainsi qu’il est dit.

- 49    p. 53 : Le projet Viollette (et non « Violette ») fut discuté en 1936 et non en 1935.

- 50    p. 54 : la vieille ligne « julesferryste » ne fut jamais appliquée ainsi qu’en témoignent ses fort maigres résultats en matière de scolarisation des enfants algériens.

- 51    p. 71 : Sartre est déclaré « marxiste » (p. 103, il devient « marxiste-léniniste »). Dieu reconnaîtra les siens.

- 52    p. 79 : Amar Ouzegane et Mohamed (écrit Mohammed) Lebjaoui n’ont jamais été dirigeants du Front à Alger ainsi qu’il est allégué, même « en fait » début 1957. Tous les gens normalement informés savent que la direction d’Alger revenait au cce (Comité de Coordination et d’Exécution) depuis le Congrès de la Soummam (août 1956), c’est à dire, sous la houlette de Ramdane Abbane, à
Benyoucef Ben Khedda, Saad Dahlab, Mohammed Larbi Ben M’hidi et Belkacem Krim. Que Ouzegane et Lebjaoui aient joué un rôle éminent dans la rédaction de la Charte de la Soummam et aient été des adjoints du cce n’empêche pas qu’ils furent des subordonnés.

- 53    p. 98 : est mentionné « un général du fln ». Il n’y eut jamais de général au fln. Le Congrès de la Soummam avait fait du grade de colonel le grade suprême de l’aln.

- 54    p. 108 : Henri Curiel n’a jamais été « contrôlé par le parti communiste ». Il fut plutôt considéré comme un stalinien autoproclamé.

- 55    p. 116 : le commando qui a exterminé 301 Algériens au douar Ben Ilman, mechta Kasba, dit « massacre de Melouza », n’était pas dirigé par le colonel Saïd Mohammedi, mais par le lieutenant Abdelkader Bariki, dit Sahnoun, agissant en effet sous les directives de Mohammedi, colonel de la wilâya 3. « L’hémiplégie du souvenir », stigmatisée par Benamou, qui différencie la bonne et la mauvaise torture, ne fait pas partie du registre de l’historien. Au surplus, s’il avait parcouru mon (gm) Histoire intérieure du fln, il aurait appris qu’il y eut plus sanglant que Melouza : le massacre de la « Nuit rouge », dans la nuit du 13 au 14 avril 1956, commandé par le lieutenant Fadel H’mimi, sous les directives du capitaine de zone, Amirouche, qui extermina la dechra Tifraten dans la Basse Soummam.

- 56    p. 122 : en 1945, De Gaulle n’a pas préféré « le conformiste Pinay au visionnaire Pierre Mendès-France ». Ce fut René Pléven, et non Antoine Pinay, qui fut préféré aux Finances à Mendès-France.

- 57    p. 185 : Benamou mentionne que, dans l’aln, « des associations d’officiers libres se forment ». A en juger par les documents disponibles, un seul groupe d’officiers se dénomma « officiers libres » en se rebellant contre la direction de la wilâya : ce fut en wilâya 3 (Kabylie) en 1959-60. Il y eut deux autres mouvements séditieux d’importance : en 1957, le « complot des lieutenants » en wilâya 5 (Oranie, Maroc) et, dans la même wilâya, la révolte du capitaine Zoubir en 1959-1960.

- 58    p. 186 : le colonel Mohand Ou El Hadj (wilâya 3) est dit avoir été tué en juillet 1961. En réalité, il ne mourut que dans les années 70.

- 59    p. 214 : est mentionné l’historien « Mohammed Arbi ». Il s’agit en réalité de Mohammed Harbi, l’un des deux signataires de ce texte. Et je (mh) ne fus jamais « un chef fln », mais successivement un militant de la Fédération de France du fln jusqu’en 1958, puis un cadre civil dans différents ministères, notamment les Affaires étrangères dirigées en 1961-62 par Saad Dahlab ; et je fus aussi expert aux négociations d’Evian.

Notes

On trouvera en annexes les principales d’entre elles.
Harbi Mohammed. Le fln, mirage et réalité, des origines à la prise de pouvoir (1945-1962). Paris : éd. Jeune Afrique, 1980, 446 p.
Meynier Gilbert. Histoire intérieure du fln 1954-1962. Paris : Fayard, 2002, 814 p.
Elsenhans Hartmut. La Guerre d’Algérie, 1954-1962. La transition d’une France à une autre. Le passage de la IVe à la Ve République. Paris : Publisud, 1999, 1072 p.
Branche Raphaëlle. La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962. Paris : Gallimard, 2001, 474 p. ; Thénault Sylvie. Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d’Algérie. Paris : La Découverte, 2001, 347 p.
La France et l’Algérie en guerre 1830-1870, 1954-1962. Paris : Économica, 2002, 365 p.
Ageron Charles-Robert, dans Matériaux pour l’histoire de notre temps. Paris : bdic, 1992 ; repris dans Enseigner la guerre d’Algérie, adhe, sfhom, avec le concours de l’université de Paris VIII-Saint-Denis, 1993.
Archives du Service Historique de l’Armée de Terre (Vincennes), carton 1H1459.
Reproduit notamment dans Vidal-Naquet Pierre. La Raison d’Etat. Paris : réédit. La Découverte, 2002, 338 p.
Cornaton Michel. Les Camps de regroupement de la guerre d’Algérie. Paris : réédit. L’Harmattan 1998, 304 p. ; Bourdieu Pierre, Sayad Abdelmalek. Le Déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie. Paris : Minuit, 1964, 228 p. ; Ageron Charles-Robert. « Une dimension de la guerre d’Algérie : les regroupements de populations ». In Jauffret Jean-Charles, Vaisse Maurice. Militaires et guérilla dans la guerre d’Algérie. Bruxelles : Complexe, pp. 327-362.
Sur ce sujet, on renverra à la thèse essentielle d’André Nouschi. Enquête sur le niveau de vie des populations rurales constantinoises de la conquête jusqu’en 1919. Essai d’histoire économique et sociale. Paris : puf, 1961, 767 p.
D’après les statistiques officielles, pour les années 1941 et 1942, le surcroît cumulé des décès par rapport à 1939, année normale (111 850) s’établit à 163 190.
Dahlab Saad. Pour l’indépendance de l’Algérie. Mission accomplie. Alger : Dahlab, 1990, 347 p.
Julliard, 1961, réédit. Union Générale d’Éditions/10-18, 1971, 254 p.
Seuil, 1962.
Sections d’Administration Urbaines : l’équivalent urbain des sas.
Nick Christophe. Résurrection. Paris : Fayard, 1998, 836 p.
Hommes n’ayant rejoint le fln/aln qu’au mois de mars 1962.
Assemblées de notables qui règlent la vie des communautés.
Télérama, 13 septembre 1991.
Service Historique de l’Armée de Terre (Vincennes).
Respectivement Constantinois, Kabylie, Sud Constantinois/Aurès.
Groupe Mobile de Sécurité.
« Le drame des harkis ». XXe siècle, N° 42, 1994, pp. 3-16 ; « Supplétifs algériens de la guerre d’Algérie ». XXe siècle, N° 48, 1995, pp. 3-20 ; « Le drame des harkis : mémoire ou histoire » ? XXe siècle, N° 68, 1995, pp. 3-15.
Cf. article cité supra, note 4.
Gilbert Meynier, op. cit., p. 283 et pp. 289-290.
Ternant Geneviève de (dir.). L’Agonie d’Oran, t. 3. Nice : Éditions Gandini, 2001.
Les chiffres tirés des archives militaires françaises donnent 2 788 tués et 875 disparus, soit un total de 3 663 (cf. Gilbert Meynier, op. cit., p. 283).

 


 

X

   Article (21/30)

La France toujours fidèle à elle même

Proposé par Djaffer LAMANI (Ancien Moudjahed)

 


 

La France toujours fidèle à elle-même avant mai 1945 contre les Algériens il y a eu Novembre 1944 contre les tirailleurs sénégalais.

Des soldats des colonies massacrent.

En novembre 1944, des tirailleurs sénégalais ayant combattu pour la France, attendant leur démobilisation dans le camp militaire de Thiaroye, prés de Dakar. Ils réclament le paiement de leur solde. Le 1er décembre, des soldats français leurs tirent dessus, officiellement en riposte a une mutinerie armée. Le bilan annoncé et de 35 morts. Un mensonge et un crime d’état, pour l’historienne Armelle Mabon. Selon celle qui enquête depuis 2000 sur le sujet, les tirailleurs n’étaient même pas armes et cette fusillade était préméditée. Elle aurait fait entre 300 et 400 Victimes. « Morts par la France », de patrice Perna et Nicolas Otero, éditions les Arenes.

La bleuite il faut avoir suivit l’histoire des services français pour comprendre les termes l’histoire est un éternel recommencement.

Dans l’affaire Dreyfus car en oublie souvent, se sont les services d’espionnage français qui sont à l’origine du plus grand scandale d’état de l’histoire de France.

Dans la chronologie des événements en mars 1896 le service des renseignements français intercepte un télégramme (le « petit Bleu ») adresse par Von Schwartzkoppen à un officier français, Ferdinand Esterhazi. Le nouveau chef de l’espionnage, le lieutenant-colonel Picquart, reconnait l’écriture du Bordereau qui incriminait Dreyfus ! Il en informa l’état Major...

On connait la suite de cette histoire imaginaire et fausse du début à la fin.

Du petit bleu à la bleuite, le capitaine Leger n’a pas eu beaucoup d’imagination.

Auquel il faut se souvenir qu’a cette périodes les éléments du FLN était au niveau de la casbah la plus part habiller de bleu de chauve, tenu de la plus part des agents travaillons au niveau du port d’Alger. D’où la seule création du Capitaine Leger était de faire balader ces éléments soit disant retourner après avoir était arrêter avec cette tenue cette combinaison a fait que la tenue bleu et le petit bleu cher aux services français, d’où le seul mérite la création du terme la bleuite, revient a Leger.

De plus les purges et la bleuite qui sont deux choses tout a fait différentes furent associer par les services français, car les purges sont un autre problème, qui sortira de l’hombre en temps opportun.

Les atrocités du FLN. Formulent des medias françaises dictée par la politique française.

Les autorités françaises envoient d’abord un corps expéditionnaire de 18.000 militaires très vite, les effectifs atteignent 30.000 hommes.

L’armée française se montre impitoyable : exécutions sommaires, tortures, regroupements forces, incendies de villages. La France expérimente une nouvelle technique de guerre « psychologique » : des suspects sont jetés vivants, depuis des avions afin de terroriser les villageois dans les régions d’opérations.

Cette description n’a pas eu lieu en Algérie mais a Madagascar en 1958 (Pierre Boiteau, contribution à l’histoire de la nation Malgache, éditions le temps des cerises. Colloque international des 9, 10 et 11 octobre 1997 à l’université de Paris Vll Saint-Denis, éditions le Temps des cerises, 1998.)

 


 

X

   Article (22/30)

La population algérienne au 31 octobre 1954

Proposé par Djaffer LAMANI (Ancien Moudjahed)

 


 

 

 

 

En Cours    + info →

 

 

 

 


 

X

   Article (23/30)

L'algerie Il y a 150 ans

Proposé par Djaffer LAMANI (Ancien Moudjahed)

 


 

Il y a 150 ans, Arthur Rimbaud faisait l'éloge de l'Emir Abdelkader et de la lutte des Algériens contre le colonialisme

Il y a 150 ans, le célèbre poète français de la prose rimée Arthur Rimbaud faisait l'éloge de l'émir Abdelkader et la lutte des Algériens contre le colonialisme dans un poème, peu connu, écrit à l'âge de 14 ans et qui l'avait intitulé "Jugurtha". C'est un poème, écrit le 2 juillet 1869, présenté lors du concours de l’académie des Ardennes dont il obtint le premier prix. Le poème de 75 vers en latin a été publié le 15 novembre 1869 dans le "Moniteur de l'enseignement secondaire" de l'Académie de Douai.

"Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra : Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha ", c'est ainsi que Rimbaud (1854-1891), élève de collège à Charleville (Ardennes, Grand-Est), évoque dans ses vers, à travers la légende de Jugurtha, l'émir Abdelkader, héros de la résistance algérienne contre l'occupation française, qui avait été déjà libéré (1952) de sa détention au château d'Amboise par Napoléon III. Un seul sujet était au concours : "Jugurtha", roi numide (160-105 av.J.-C.), sur lequel les candidats devaient écrire leur poème. Dans son blog, l'universitaire Chérif Lounès a expliqué que "Rimbaud écrivit son poème en partant de la vie de combat du roi numide Jugurtha contre Rome. Il fit ensuite le parallèle avec celui mené par l'émir Abdelkader qui s’était opposé durant 15 années de 1832 à 1847 à l’armée coloniale française la plus puissante du monde à l’époque". Frédéric, le père du jeune poète avait été envoyé à Oran où il avait participé à la colonisation de l'Algérie, notamment en livrant batailles contre l'émir Abdelkader et son armée qui luttait contre l'invasion française. Très probablement sous l'influence des écrits de son père, connu pour avoir été arabophile, notamment en réalisant une traduction du Coran, Arthur Rimbaud s'intéressait à l'époque de ce qui se passait dans le monde arabe. Dans son ouvrage "Rimbaud et l'Algérie" (2004, Paris Méditerranée, Hédi Abdel-Jaouad, professeur au Skidmore College de New-York, a analysé la "fascination" qu'exerça l'Algérie sur le jeune prodige, qui abandonna la poésie à l'âge de 21 ans (1875). Pour ce professeur, Rimbaud actualise, dans son poème, la légende afin d'illustrer une autre résistance : celle de l'émir Abdelkader en lutte contre l'occupation française. "Malmenant le double mythe de l'Afrique romaine et de l'Algérie française avec humour, le poète est l'un des premiers Français à reconnaître le fait national algérien", a souligné l'auteur de l'ouvrage, affirmant que le poète français "prend le parti de l'Algérie contre la France".

Le professeur Marc Ascione a indiqué dans un article publié en juin 1991 dans "Le Magazine Littéraire, n 289" que le jeune poète a évoqué en langue latine une actualité politique "brûlante", celle de la colonisation d’Algérie, soulignant qu'il a profité de cette occasion pour "faire l’éloge de la révolte" des Algériens. Arthur Rimbaud parle dans son poème de la colonisation française de l'Algérie un "destin funeste" arrachant à la légende algérienne sa patrie,souhaitant que de l'Algérie "surgissent cent lions" qui déchirent sous leurs crocs vengeurs les bataillons. "Tu verras l’Algérie prospérer sous sa loi Grand d’une terre immense, prêtre de notre droit, Conserve, avec la foi, le souvenir chéri Du nom de Jugurtha ! N’oublie jamais son sort: Car je suis le génie des rives d’Algérie ! ", A ainsi terminé son poème Arthur Rimbaud, un génie de la littérature française Arthur Rimbaud a dédié 75 vers latins à Jugurtha Arthur Rimbaud, né le 20 octobre 1854 à Charleville-Mézières dans le département Champagne-Ardenne, mort et inhumé le 10 novembre 1891 dans cette même ville, continue d’être adulé aujourd’hui encore. Sa tombe est fleurie sans cesse et reçoit des lettres, des poèmes glissés entre les dalles de sa sépulture et expédiés par ses admirateurs de par le monde. Rimbaud doit sa renommée à ses poèmes. Mais pour les Berbères, il est devenu célèbre par ses longues strophes sur Jugurtha. En effet, le 2 juillet 1869 à Charleville-Mézières, ville natale de Rimbaud, un concours général de vers latins oppose plusieurs académies du Nord. Le sujet proposé aux candidats est « Jugurtha », roi numide. Parmi les compétiteurs se trouve le collégien Arthur Rimbaud, alors âgé de 15 ans. Tandis que les plumes crissent sur le papier, Rimbaud affamé n’écrit rien. Il demande des tartines au concierge. Une fois rassasié, Arthur saisit son porte-plume et écrit ses 75 vers latins sans consulter une seul fois son « Gradus ad parnassum » [manuel composé par des Jésuites du Collège Louis-le-Grand à Paris au milieu du XVIIe siècle, NDLR]. A midi, il rend sa copie et obtient le prix. «Rimbaud parle en latin d’une actualité politique brûlante, celle de la colonisation d’Algérie (à laquelle avait pris part un certain capitaine Rimbaud [le capitaine d’infanterie Frédéric Rimbaud était le père d’Arthur Rimbaud, NDLR]), profitant de cette première tribune, qui lui est offerte pour faire l’éloge de la révolte» souligna Marc Ascione le traducteur du poème dans « Le Magazine littéraire », N°289, juin 1991. Adaptation d'un texte de Nacer Boudjou publié sur Association Aurès Cultureon octobre 3, 2007. CT I Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra : Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha… Du second Jugurtha de ces peuples ardents, Les premiers jours fuyaient à peine à l’Occident, Quand devant ses parents, fantôme terrifiant, L’ombre de Jugurtha, penchée sur leur enfant, Se mit à raconter sa vie et son malheur : ‘’Ô patrie ! Ô la terre où brilla ma valeur !’’ Et la voix se perdait dans les soupirs du vent. ‘’Rome, cet antre impur, ramassis de brigands, Echappée dès l’abord de ses murs qu’elle bouscule, Rome la scélérate, entre ses tentacules Etouffait ses voisins et, à la fin, sur tout Etendait son empire ! Bien souvent, sous le joug On pliait. Quelquefois, les peuples révoltés Rivalisaient d’ardeur et, pour la liberté, Versaient leur sang. En vain ! Rome, que rien n’arrête, Savait exterminer ceux qui lui tenaient tête !….’’ Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra : Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha… ‘’De cette Rome, enfant, j’avais cru l’âme pure. Quand je pus discerner un peu mieux sa figure, A son flanc souverain, je vis la plaie profonde !… La soif sacrée de l’or coulait, venin immonde, Répandu dans son sang, dans son corps tout couvert D’armes ! Et une putain régnait sur l’Univers ! A cette reine, moi, j’ai déclaré la guerre, J’ai défié les Romains sous qui tremblait la terre !….’’ Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra : Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha… ‘’Lorsque dans les conseils du roi de Numidie, Rome s’insinua, et, par ses perfidies, Allait nous enchaîner, j’aperçus le danger Et décidai de faire échouer ses projets, Sachant bien qu’elle plaie torturait ses entrailles ! Ô peuple de héros ! Ô gloire des batailles ! Rome, reine du monde et qui semait la mort, Se traînait à mes pieds, se vautrait, ivre d’or ! Ah, oui ! Nous avons ri de Rome la Goulue ! D’un certain Jugurtha on parlait tant et plus, Auquel nul, en effet, n’aurait pu résister !’’ Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra : Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha… ‘’Mandé par les Romains, jusque dans leur Cité, Moi, Numide, j’entrai ! Bravant son front royal, J’envoyai une gifle à ses troupes vénales !… Ce peuple enfin reprit ses armes délaissées : Je levai mon épée. Sans l’espoir insensé De triompher. Mais Rome était mise à l’épreuve ! Aux légions j’opposai mes rochers et mes fleuves. Les Romains en Libye se battent dans les sables. Ils doivent prendre ailleurs des forts presqu’imprenables : De leur sang, hébétés, ils voient rougir nos champs, Vingt fois, sans concevoir pareil acharnement !’’ Dans les monts d’Algérie, sa race renaîtra : Le vent a dit le nom d’un nouveau Jugurtha… ‘’Qui sait si je n’aurai remporté la victoire ? Mais ce fourbe Bocchus… Et voilà mon histoire. J’ai quitté sans regrets ma cour et mon royaume : Le souffle du rebelle était au front de Rome ! Mais la France aujourd’hui règne su l’Algérie !… A son destin funeste arrachant la patrie. Venge-nous, mon enfant ! Aux urnes, foule esclave !… Que revive en vos cœur ardent des braves !… Chassez l’envahisseur ! Par l’épée de vos pères, Par mon nom, de son sang abreuvez notre terre !… Ô que de l’Algérie surgissent cent lions, Déchirant sous leurs crocs vengeurs les bataillons ! Que le ciel t’aide, enfant ! Et grandis vite en âge ! Trop longtemps le Français a souillé nos rivages !…’’ Et l’enfant en riant jouait avec un glaive !… II Napoléon ! Hélas ! On a brisé le rêve Du second Jugurtha qui languit dans les chaînes… Alors, dans l’ombre, on, voit comme une forme humaine, Dont la bouche apaisée laisse tomber ces mots : ‘’Ne pleure plus, mon fils ! Cède au Dieu nouveau ! Voici des jours meilleurs ! Pardonné par la France, Acceptant à la fin sa généreuse alliance, Tu verras l’Algérie prospérer sous sa loi… Grand d’une terre immense, prêtre de notre droit, Conserve, avec la foi, le souvenir chéri Du nom de Jugurtha !…N’oublie jamais son sort: III Car je suis le génie des rives d’Algérie !…’’

 


 

X

   Article (24/30)

Le 20 Août 1956 est une date charnière

Proposé par Djaffer LAMANI (Ancien Moudjahed)

 


 

Le 20 Août 1956 est une date charnière. Un moment décisif, un moment phare dans l’histoire de notre guerre de Libération nationale.

Près de deux années se sont alors écoulées depuis que les artisans de Novembre ont déclenché la guerre d’indépendance nationale. Leur conviction était alors établie qu’était venu le temps de la contre-offensive générale et multiforme sur la base de la priorité à donner à l’action armée.
La répression menée par l’Etat colonial français fut incapable d’endiguer, encore moins de briser, l’élan libérateur de la nation algérienne. Sur le terrain militaire, la guérilla s’étend inexorablement tandis que les unités de l’Armée de libération nationale (ALN) infligent à l’armée coloniale française ses premières défaites.
Sur le terrain politique, l’Algérie retrouve l’unité qui avait caractérisé le mouvement des Amis du manifeste et de la liberté (AML), à la fin de la deuxième guerre mondiale, que l’on peut donc considérer comme une sorte de répétition générale de ce qui sera notre lutte de libération et qui fut noyée dans les flots de sang de la répression coloniale du 8 Mai 1945.

A la veille du Congrès de la Soummam qui se déroulera le 20 août 1956, un homme formidable et génial, Abane Ramdane, qui réintégrera la lutte en février 1955 après avoir purgé cinq années de détention dans les prisons françaises de 1950 à 1955, mettra l’accent sur le rassemblement de l’immense majorité des forces politiques et sociales de notre pays à rejoindre les positions du Front de libération nationale (FLN), tels que les Centralistes du MTLD, les Abbassistes de l’UDMA, les Oulémistes qui dans la clarté ont tous signifié leur adhésion au FLN/ALN qui structure désormais en profondeur le mouvement étudiant avec l’UGEMA, le mouvement ouvrier avec l’UGTA, et les commerçants avec l’UGCA au sein de l’Association du Cercle du Progrès «Nadi Ettarakki» du Cheikh Tayeb El Okbi et Mahmoud Ben Siam. Il s’agissait pour tous les responsables de trouver des réponses satisfaisantes aux nouvelles questions liées à l’expansion rapide du mouvement insurrectionnel.
Autrement dit, comment transformer le torrent populaire en énergie combattante sur tous les plans. Faire le bilan de vingt mois de Révolution, critiquer certaines méthodes employées, en préconiser d’autres et surtout unifier le commandement, tels étaient les buts que s’était fixés Abane en convoquant un Congrès.


Les idées politiques d’Abane Ramdane

En effet, dès son entrée en scène mars 1955, Abane se préoccupa au plus haut point de la constitution effective du FLN en tant que mouvement politique capable de prendre efficacement le relais des partis de l’époque prérévolutionnaire et de les supplanter. Pour lui, l’ALN s’étant constituée sur le terrain dès le 1er novembre 1954, à l’initiative du «Comité des Six», elle avait poursuivi son développement progressif sous la houlette des chefs de zone.
Il s’agissait à présent d’en faire de même pour le Front de libération nationale en lui donnant de la consistance sur le terrain. C’est ce qu’il entreprit de faire, avec un grand esprit d’initiative, à partir du 1er avril 1955 par un travail préparatoire dont les idées directrices nous sont restituées à travers deux tracts (avril et juin 1955) ainsi que neuf correspondances adressées par Abane à la délégation extérieure entre le 20 septembre 1955 et le 15 mars 1956.
Le 4 avril 1956, Alger confirme à la délégation du Caire la tenue d’une réunion des principaux chefs de la résistance FLN et ALN. Il écrit que cette réunion aura lieu chez Zighoud Youssef dans le Nord-Constantinois. Le 14 mai, Abane informa le Caire que le principe de la réunion est toujours maintenu mais que le lieu avait changé.
La délégation extérieure au Caire n’étant pas décidée à participer à ce Congrès sous prétexte des dangers qui pourraient survenir en cours de route entre Le Caire et le lieu où se tiendra cette réunion, Abane et Ben M’hidi décident de quitter Alger le 19 mai pour se rendre au PC de la Wilaya IV (l’Algérois) dirigé par le colonel Sadek, de son vrai nom Dehilès Slimane.


L’appel des intellectuels initié par le FLN le 19 mai 1956

Le 19 mai 1956, la section UGEMA d’Alger lançait un appel à la grève illimitée des cours et des examens et au ralliement aux maquis de l’ALN. L’année 1956 apparaît, sur divers registres, comme l’année de l’installation de l’état de guerre en Algérie. De mai à juin 1956, des dizaines d’étudiants et lycéens déterminés affluaient vers les hauteurs de l’Atlas blidéen en direction du PC de la Wilaya IV (l’Algérois) dirigé par le colonel Saddek.
Dans la déchera d’El Ouazana, des jeunes écoliers et universitaires seront accueillis par les chefs de la Révolution algérienne, Abane Ramdane, Larbi Ben M’hidi, Dehilès Slimane, dit le colonel Saddek, le colonel Amar Ouamrane, le commandant Omar Oussedik ; d’illustres noms du FLN/ALN formaient leur comité d’accueil.
Quel privilège ! A quelques semaines de la tenue du déterminant Congrès de la Soummam (20 août 1956), les chefs révolutionnaires ont prévu un séminaire sur place. En préparation du Congrès du 20 août, ils sont venus s’enquérir de l’adhésion des étudiant à la cause nationale.
Kamel Kalache, l’un des lycéens de Médéa ayant eu cet échange avec Larbi Ben M’hidi : «Si Ben M’hidi, elle est où notre armée ?» Souriant, il répondit : «C’est vous l’armée !» – «Oui, mais où sont nos officiers ?» – «C’est vous les futurs officiers de l’armée», ajouta-t-il. Pour mettre encore mieux en relief la confiance mise en eux par les dirigeants de la Révolution algérienne, le récit de Kamel Kalache est une mine d’enseignements.
«Des débats politiques dirigés, tour à tour, par Abane, Ben M’hidi et les autres chefs avaient lieu tous les après-midi au cours desquels étaient discutés différents thèmes.
Quel avenir pour l’Algérie libre et indépendante ? Quel système politique adopter ? Régime socialiste, communiste, ou démocratique ? Au plan économique, la question de l’exploitation des ressources du sous-sol algérien suscitait l’intérêt ainsi que l’émancipation de la femme algérienne», y est-il consigné.


L’acheminement de Abane Ramdane et de Ben M’hidi au PC de la Wilaya IV

Aussitôt l’appel des intellectuels du 19 mai 1956 fut initié par le FLN, Abane et Ben M’hidi furent acheminés d’Alger vers Blida grâce au vaillant et audacieux professeur Chaulet, accompagné de son épouse Claudine munis de leur Citroën 2 chevaux grise. A Blida, une quarantaine d’hommes armés, sous le commandement du colonel Sadek, de son vrai nom Dehilès Slimane, les attendaient au pied de Chréa, dans l’Atlas blidéen.
Le convoi fut composé de deux voitures. La première devant transporter Abane entouré du colonel Sadek et le colonel Ouamrane munis tous deux d’un pistolet mitrailleur et la deuxième où se trouvait Ben M’hidi. Le voyage se déroula sans incident, mais voilà qu’en arrivant à la sortie de Blida la première voiture tombe sur un barrage militaire.
Aussitôt, et constatant un éventuel danger, le professeur Chaulet au volant de sa voiture ralentit, mais le colonel Sadek assis à l’arrière à droite de Abane se trouvant au milieu, demande au professeur de poursuivre normalement jusqu’au barrage militaire. Arrivés à la hauteur du barrage, le professeur Chaulet, avec un sang-froid extraordinaire, tapera plusieurs fois sur les genoux de son épouse Claudine qui était enceinte de leur fils Luc en disant : «Alors madame Chaulet, soyez sans crainte nous arrivons bientôt à l’hôpital et tout se passera bien.»
Au même instant, Sadek et Ouamrane posèrent leur doigt sur la gâchette de leur arme automatique. Le soldat français ayant constaté une femme enceinte à bord du véhicule va ordonner immédiatement à ses hommes d’ouvrir la voie, en invitant le conducteur à poursuivre sa course. Arrivés à destination où la quarantaine d’hommes armés les attendaient depuis l’aube dans les maquis de Blida, les deux chefs, Abane et Ben M’hidi, commencèrent leur marche escortés par le colonel Sadek et le colonel Ouamrane vers le PC de la wilaya IV dans la région de Z’barbar.


L’arrivée des premiers intellectuels en Wilaya IV

«Deux années après le déclenchement du 1er Novembre 1954, je me trouvais dans l’Algérois, au lieudit Béni Missra, au nord-est de Médéa dans l’Atlas blidéen, où j’avais installé le PC ; le poste de commandement militaire de la Wilaya IV (l’Algérois) que je dirigeais depuis quelque temps. En prévision de la progression ennemie dans la région, je prenais souvent ma paire de jumelles afin de scruter l’horizon.
Par un beau matin de printemps, après avoir pris une tasse de café bien chaud avec mes compagnons d’armes, je saisis encore une fois cette paire de jumelles pour balayer l’horizon. Après une observation minutieuse tous azimuts, et à ma grande surprise, voilà que j’aperçois un mouvement suspect qui se dessinait au loin en avançant dans ma direction. Intrigué, je sonne l’alerte au PC.
Au fur et à mesure que celle-ci progressait inlassablement, je distinguais des silhouettes portant des tresses, c’était un groupe de quatre cavaliers constitué de trois jeunes femmes et un seul homme. Meryem Belmihoub (ép. Zerdani), Fadila Mesli (ép. Rédjimi), Safia Bazi et Amara Rachid.
Arrivés à une vingtaine de mètres de moi, ils descendirent à terre. Je les saluais avec beaucoup de chaleur et d’affection sachant qu’ils étaient ces premiers étudiants à avoir répondu à l’appel du FLN initié par Abane et Ben Mhidi ayant sollicité la participation des éléments intellectuels Algériens à travers un tract diffusé au début du mois de mai 1956.
Ce jour là, c’était le 19 mai 1956… Ils furent logés à côté de mon PC pour les garder en contact permanent. Dès le premier entretien, il s’était avéré que Amara Rachid était un paramédical de la faculté de médecine d’Alger, Fadila Mesli infirmière venue de Tlemcen, Meryem Belmihoub de la faculté de droit et Safia Bazi qui était institutrice.
D’autre part, et en prévision de l’arrivée d’autres groupes, je me devais de les intégrer rapidement aux mouvements d’embuscade dans la région. Entre le 18 et le 30 de ce mois de mai 1956, la nouvelle s’en est allée comme une traînée de poudre, drainant dans son sillage tous les lycées d’Alger, Maison-Carrée, Blida, Médéa et Berrouaghia.
Ainsi submergé par des affluences de toutes parts, ce qui révèle que le tract du FLN initié par Abane et Ben Mhidi fut un catalyseur formidable ayant orchestré les énergies à travers tout le pays. Je me tourne vers Abane et Ben M’hidi en leur disant : ‘‘Maintenant que nous sommes rejoints par des intellectuels, mais en plus par nos Algériennes, le colonialisme français est foutu…!» Ben Mhidi éclate de rire et Abane esquisse un sourire.»


Le départ de l’escorte

Il fallait prévoir la sécurité des congressistes Abane et Ben M’hidi qui allaient se réunir quelque part en Kabylie. La grande conférence -Abane disait même un Congrès- allait s’ouvrir dans le courant du mois d’août, pense le colonel Sadek, de son vrai nom Dehilès Slimane. Tous les chefs de zone et les représentants de l’extérieur devaient se réunir pour la première fois depuis le déclenchement de la Révolution.
Le colonel Sadek, Si M’hamed, commissaire politique, et Si Chérif, un homme du Sud à qui on avait confié la zone 6 (Sahara) devaient être du voyage. Le colonel Sadek composa l’escorte d’une centaine d’hommes armés et quatre fusils mitrailleurs de protection. A l’aube du 13 juillet 1956, l’escorte démarra du PC de la Wilaya IV (l’Algérois) dans les monts forestiers de Z’barbar.
Il prévoyait quelques jours de voyage pour gagner la vallée de la Soummam où devait se tenir la réunion de tous les responsables. Une dizaine de jours pour faire à pied les 150 kilomètres à vol d’oiseau qui séparaient le PC de la wilaya IV de la vallée de la Soummam, il fallait bien compter cela, car sur ces 150 kilomètres il allait falloir passer à travers le tiers de l’armée française.
Le ciel d’Algérie était envahi d’avions de reconnaissance de type Piper C-109 de l’armée de l’air française afin de repérer le moindre mouvement et indice suspects qui pourraient dévoiler aux renseignements de l’armée coloniale l’endroit de la tenue de ce Congrès extraordinaire.
Le 13 juillet, près de Z’barbar, la caravane d’Alger qui comprenait Ouamrane, Abane, Ben M’hidi, Sadek et Si Chérif avec une escorte d’une centaine d’hommes armés s’était fait accrocher par un bataillon français. Pour la première et unique fois de la Révolution, les deux «politiques», Abane et Ben M’hidi, allaient assister à une embuscade tenue par l’armée coloniale pour la toute première fois de leur vie. Les deux congressistes furent impressionnés par les échanges de tirs.
Il n’y avait pas eu de casse. Sous la violence de la riposte, les Français, croyant avoir affaire à une katiba, s’étaient repliés. Le colonel se souviendra avoir dit en roulant les ‘R’: «On les a terrassés avec un feu bien nourri, à tel point qu’ils ont détalé comme des lièvres».
Le calme revenu, le chef d’escorte, le colonel Sadek, rappellera à Abane et Ben M’hidi de se mettre rapidement à l’abri derrière un buisson si un autre accrochage devait survenir éventuellement. «Je suis responsable de votre acheminement à la Soummam, dira-t-il. Vous n’êtes pas là pour participer aux embuscades car vous êtes deux politiques trop importants.»


Il faut arriver à la Soummam entiers !»

Le 17 juillet, près de Bouira, dans les environs de Palestro, un nouvel accrochage eut lieu. Le colonel Sadek dira : «Nous progressions normalement en file indienne, j’étais à l’arrière de celle-ci quand j’aperçus une drôle de pierre rectangulaire qui n’était qu’un transmetteur que j’avais connu pendant la deuxième guerre mondiale en tant que tirailleur algérien ayant débarqué à Monté Casino.
Je demande aux soldats d’interpeller le colonel Ouamrane qui se trouvait en tête de file. Aussitôt arrivé, je lui montre la fameuse brique en lui disant que c’est un poste émetteur appartenant à un poste militaire français qui ne devrait pas être très loin d’ici. Le colonel Ouamrane ne prenant pas très au sérieux cet engin qui jonchait le sol ordonne à la file de poursuivre la marche.
Le colonel Sadek lui dira : ‘‘Ah bon, tu ne veux pas me croire !’’ Il donnera un coup de pied à celle-ci en avertissant ses hommes de se préparer au combat. Quelques centaines de mètres parcourus, ils entendront la voix d’un soldat français avec l’accent marseillais :‘‘Halte-là’’… Aussitôt, le colonel Sadek ordonne aux soldats : ‘‘90° sur la droite. Tir croisé, feu à volonté !’’ …
Encore une fois, dira-t-il, on leur a donné une tannée en leur infligeant une lourde défaite. Le colonel Ouamrane recevra une balle dans le mollet qui lui faisait très mal. Alors le colonel Sadek lui dira en ces termes : ‘‘Tu ne voulais pas me croire, voilà qui est fait’’ A Boukerou (le pseudo du colonel Ouamrane). Il poursuivra : ‘‘N’oublie pas que je suis un vétéran de la deuxième guerre mondiale, par conséquent je connais bien les dispositifs de l’armée française.»
Après une journée de marche, le convoi militaire décide de faire une halte pour passer la nuit afin de se reposer.


Une anecdote du Congrès de la Soummam.

Autour d’un café après un modeste dîner par une belle nuit étoilée du mois de juillet de l’année 1956, Dehilès, dit le colonel Sadek, interpellera un soldat de son contingent faisant partie de l’escorte militaire et lui demandera de raconter le drôle de rêve qu’il avait fait quelque temps auparavant aux deux chefs suprêmes du FLN, en l’occurrence Abane Ramdane et Larbi Ben M’hidi qui étaient chacun d’eux assis sur un rocher. Le jeune soldat intimidé et impressionné par la présence des deux congressistes commencera à narrer son récit.
Il leur dira : «J’ai rêvé d’une belle vache en bonne santé avec de jolis yeux noirs et des mamelles remplies de bon lait se faisant téter par une dizaine de petits cochons noirs à l’apparence répugnante». Abane, qui avait les yeux plongés dans son journal L’Echo d’Alger et Ben M’hidi qui tenait sa tasse de café en regardant très affectueusement le jeune soldat rétorquera à celui-ci en esquissant comme d’habitude un sourire serein et confiant.
«Apparemment, tu as fait un rêve prémonitoire !» Aussitôt, Abane refermera son journal en prêtant l’oreille à l’intervention de Ben M’hidi qui poursuivra en ces termes : «Cela m’a l’air d’un rêve de prémonition où la vache regorgeant de bon lait pourrait représenter la future belle Algérie libre et indépendante qu’on ne connaîtra pas fort probablement vu notre esprit de sacrifice et notre engagement solennel à libérer notre patrie du joug colonial français, et les soi-disant petits cochons noirs pourraient être ces intrus et opportunistes venant de tout bord, ceux précisément qui n’auront pas participé à ce mouvement de libération, mais de surcroît viendront profiter et s’enorgueillir de notre sacrifice que je pourrais les nommer tour à tour ‘‘Ewled lahram’’».
Dans le silence de la nuit, les trois chefs se regardèrent avec un air perplexe. Aussitôt, Abane enchaînera et dira : «Oui, bien sûr, tout est possible. On peut imaginer un tas de scénarios. Nous sommes justement là pour poser les fondations d’une République démocratique qui devra drainer une élite de femmes et d’hommes qui seront en mesure de gouverner notre pays dans les règles de l’art.»
Abane poursuivra en disant : «Georges Clemenceau avait dit lors d’une allocution prononcée à l’Assemblée Française au lendemain de la grande guerre en 1918 : ‘‘La guerre et les affaires d’Etat sont des problèmes importants qui doivent être confiées à des hommes mûrs et compétents, et non à des militaires bourrus et encore moins à des opportunistes’’».
Le colonel Sadek : «Il se fait tard mes amis car demain nous allons avoir une longue marche à poursuivre.» Extinction des feux…
Le lendemain matin, à l’aube, le convoi reprit sa progression vers la Soummam après avoir partagé un café bien chaud avec de la galette. Deux jours plus tard, au douar Beni-Mélikèche, dans la région de Tazmalt, la caravane algéroise fit sa jonction avec les Kabyles Krim, Amirouche et Mohammedi Saïd.
Dans la nuit du 22 juillet, la caravane comptait maintenant deux cents hommes. Lors du passage de la ligne de chemin de fer Bouira-Bougie, les chefs FLN tombèrent dans une embuscade de routine tendue par des rappelés.


On apprendra plus tard que le mulet qui transportait quelques documents inhérents au Congrès de la région s’était détaché du convoi et de panique s’était rendu dans une caserne coloniale à Tazmalt, apportant à domicile aux services de renseignements français l’annonce d’une conférence dès plus importantes, la date fixée au 30 juillet, toute la documentation nécessaire à l’établissement d’une plateforme politico-militaire de la plus haute importance ! Seul le lieu de la rencontre manquait.
Immédiatement, le général d’Elissagaray monta une gigantesque opération de ratissage dans toute la région des Bibans. En fait, c’était une diversion opérée par Abane, Ben M’hidi, le colonel Sadek, le colonel Zighoud, chef Constantinois, et le colonel Amirouche dans un seul but de tromper et troubler les cartes des renseignements français. Le colonel Sadek se souviendra de son vivant bien après l’indépendance que les documents authentiques et confidentiels du Congrès étaient dans les deux poches de chacun des deux congressistes, Abane et Ben M’hidi, au nombre de 30 pages.
Il affirmera qu’il était le seul à le savoir, car Abane et Ben M’hidi lui faisaient confiance dès lors qu’il était devenu leur conseiller militaire vu sa grande expérience de la deuxième guerre mondiale, mais surtout le fidèle ami d’Abane.

 


 

X

   Article (25/30)

Le code de l'indegénat

Proposé par Djaffer LAMANI (Ancien Moudjahed)

 


 

Code de l’Indigénat en Algérie.

Une liste de 27 infractions spécifiques à l’indigénat a été établie en 1874. Augmentée en 1876 et 1877, elle comporte en 1881, par exemple, les infractions suivantes : réunion sans autorisation, départ du territoire de la commune sans permis de voyage, acte irrespectueux, propos offensant vis-à-vis d’un agent de l’autorité même en dehors de ses fonctions, ... Outre le séquestre, l’indigène peut être puni d’une amende ou d’une peine d’internement. A ces peines individuelles, peuvent s’ajouter des amendes collectives infligées aux tribus ou aux douars. Ces peines restreignent considérablement les libertés des indigènes et des confiscations vont permettre l'appropriation de leurs terres.
Codifiées en 1881, les infractions spéciales constituent progressivement un véritable code de l’indigénat. Il faut les distinguer des crimes et délits commis en violation de la loi française, lesquels sont du ressort de la loi française.


Code de l'indigénat (28 juin 1881)

Unanimement qualifié de « monstre juridique », le code de l'indigénat est le morceau de choix de l'arsenal législatif et réglementaire colonial ; code policier travesti en code judiciaire, ce régime répressif et discriminatoire spécifique aux indigènes vient s'ajouter en ce qui les concerne à la législation pénale de droit commun.
Dès le début de la conquête, les indigènes sont administrés par des postes militaires, remplacés en 1844 par les bureaux arabes, dirigés par des administrateurs militaires investis d'un pouvoir disciplinaire sur les indigènes, exerçant des peines allant parfois jusqu'à l'exécution sommaire. Une instruction écrite du général Bugeaud apportera une première réglementation à ce pouvoir, qui inspirera très largement le code de l'indigénat.
Promulguée le 28 juin 1881, la « loi qui confère aux administrateurs des communes mixtes en territoire civil la répression, par voie disciplinaire, des infractions spéciales de l'Indigénat »,
Ce code fait de l'indigène un justiciable particulier, soumis à des règles de droits civil et pénal exorbitantes au regard du droit commun républicain. En effet, les actes visés par le code ne sont pas réprimés en raison de leur nature, mais en raison de la qualité de leur auteur : tout à fait licites en temps ordinaire, ils deviennent répréhensibles si leur auteur est un « Arabe », autre nom de l'indigène musulman. Prononcées dans les communes de plein exercice par les juges de paix et dans les communes mixtes par l'administrateur, les peines infligées sont le séquestre, l'internement administratif et l'amende individuelle ou collective (ces deux peines pouvant être converties, dès 1897, en journées de travail forcé). Modifiée à plusieurs reprises, la liste des infractions réprimées est dressée par le gouverneur général et comprend en 1881 vingt-sept infractions spéciales, parmi lesquelles on peut citer « l'omission ou le retard de plus de 8 jours dans les déclarations de naissance ou de décès », « la réunion sans autorisation pour zerda, ziara ou autres fêtes religieuses », « le départ du territoire de la commune sans permis de voyage », « l'acte irrespectueux », « la plainte ou la réclamation sciemment inexacte ». Les procédures liées au code de l'indigénat sont tout aussi exorbitantes, les inculpés devant en supporter tous les frais, mais ne peuvent en aucun cas faire appel.

Entre 1898 et 1910, les indigènes subissent une moyenne de 20 000 punitions par an, dont 600 000 jours de travail forcé.

 


 

X

   Article (26/30)

Le CRUA

Proposé par Djaffer LAMANI (Ancien Moudjahed)

 


 

Le CRUA : courte existence, immense œuvre

Le comité révolutionnaire pour l’unité et l’action (CRUA) a eu, certes, une courte existence mais à permis la tenue de la réunion des 22. Né de la scission du parti nationaliste, le MTLD (mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques), il a tenu à ressouder, dans le premier temps, les rangs du parti avant de s’engager dans une perspective d’action armée en vue de soustraire le pays du giron colonial. Bien que certains membres du comité central aient accompagné ce comité dans le seul but de contrarier Messali, président du parti, il n’en reste pas moins que les partisans de la voie neutraliste ont su gérer, avec intelligence, cette période cruciale en l’orientant dans le sens de rassembler toutes les forces vives de la nation.

Un groupe d’activistes a opté pour la solution qu’attendait la base depuis les événements de Sétif et Guelma en 1945 : le passage à l’action armée.

Quels étaient alors les moments forts allant de la scission au passage à l’action en passant par la naissance du CRUA, le 23 mars 1954 ? La crise au sommet du parti a connu son point de non retour lorsque la direction du parti avait appelé, le 10 décembre 1953, pour la tenue d’un congrès national algérien. Cette proposition, pour rappel, avait été rejetée lors du congrès tenu six mois plus tôt. Messali, en résidence surveillée à Niort, avait décidé alors d’utiliser tous les pouvoirs en sa possession pour que la direction ne réussisse pas dans cette entreprise. En estimant que le comité central se lançait dans une voie de réformisme, le président avait décidé de porter le débat dans la rue pour que l’opinion sache l’orientation déviationniste, selon lui, du comité central.

La réunion s’est déroulée dans une école coranique Al Rachad. Elle a regroupé quatre militants : Mohamed Boudiaf, Mostefa Ben Boulaid, Mohamed Dekhli et Ramdane Bouchebouba. Toutefois, si les deux premiers avaient fait partie de l’organisation paramilitaire du MTLD, l’OS, les deux derniers étaient des politiques proches des centralistes. Le comité s’est fixé pour objectif la réunification du parti et son orientation vers l’action armée à court terme. « Pour Mohamed Boudiaf, l’objectif était de convoquer un congrès unitaire où toutes les tendances seraient représentées, y compris les anciens de l’OS, écartés depuis 1951 et interdit de congrès en 1953.

Les soupçons qui pesaient sur Mohamed Dekhli et Ramdane Bouchebouba étaient avérés exacts lorsque les deux tendances, centralistes et messalistes, préparaient séparément leurs congrès pour l’été 1954. Mohamed Dekhli et Ramdane Bouchebouba ont soutenu nettement le point de vue du comité central au sein du CRUA, alors que Mohamed Boudiaf et Mostefa Ben Boulaid, ont estimé inutile la convocation du congrès centraliste. Ils ont proposé la préparation de l’insurrection immédiate afin que la lutte réunisse tout le peuple autour de cet idéal. Mais la tergiversation des centralistes a conduit le groupe à se scinder. Ceux qu’on appelait les activistes du CRUA ont convoqué, le 25 juin 1954, une réunion à laquelle ont participé vingt-deux militants de l’organisation spéciale. C’était le fameux groupe des 22. Ce jour-là la discussion était orientée dans le sens de réunir les conditions pour défier l’occupant. La décision d’affronter la puissance coloniale n’a rencontré aucune opposition parmi les présents. Ils ont, pour ce faire, créé un conseil collégial contenant cinq membre : Mohamed Boudiaf, Mostefa Ben Boulaid, Rabah Bitat, Larbi Ben M’hidi et Mourad Didouche. Leur mission était de réunir les conditions pour qu’une action armée soit déclenchée dans un temps relativement court. <
/br>Cependant, le conseil de la révolution a pris définitivement la place du CRUA après la tenue de la conférence des cadres, de la tendance centraliste, le 1 juillet à Alger. Cette conférence a scellé la division entre centralistes et activistes. Au reproche de Zoubir Bouadjadj, membre des 22, à l’encontre des centralistes les accusant de trahir le CRUA, Ramdane Bouchebouba a répondu : « le CRUA n’existe plus. Nous l’avons formé pour éviter la scission, nous avons échoué : le CRUA doit disparaître ».

Il ne restait, par conséquent, au conseil de la révolution qu’à convaincre les Kabyles de se joindre à eux pour se lancer véritablement dans l’action armée. La rencontre entre Ben Boulaid pour le groupe des 22 et Krim Belkacem et Amar Ouamrane pour la “ fédération du MTLD“ de Kabylie, a eu lieu au café maure, El Arich, à Alger. « Mostefa Ben Boulaid est très étonné de voir Belkacem Krim et Amar Ouamrane l’approuver. La Kabylie est prête à se joindre à vous, dit Krim Belkacem, mais tu connais notre sympathie pour le vieux Messali ». En somme, fin août, Krim et Ouamrane se sont ralliés aux 22 et Krim a été désigné pour être le sixième membre du conseil de la révolution. C’était le « comité des six », lequel a été rejoint par les membres de la délégation extérieur du MTLD composée de Ahmed Ben Bella, Mohamed Khider et Hocine Ait Ahmed.

 


 

X

   Article (27/30)

Le Jugurtha

Proposé par Djaffer LAMANI (Ancien Moudjahed)

 


 

Le Jugurtha d'arthur Rimbaud (1854-1891) Jacques Demorgon Voyage à travers le temps et les espaces, l’itinéraire est lent et sinueux, comme à travers une « terra incognita ». Un Rimbaud nouveau transparaît, une nouvelle image du poète se construit au fur et à mesure de la lecture. En plus du «voyant», il y a le Rimbaud «clairvoyant», intellectuel en herbe, ayant très tôt saisi le mouvement de l’Histoire et la dimension spirituelle de l’Homme et qui opposera dans son poème, Jugurtha le Numide, et sa «réincarnation», l’Emir Abdelkader, le «Lion des Arabes», au mythe de l’«Afrique Latine» et son corollaire, celui de l’«Algérie Française ». Dans cet ouvrage, composé de huit «tableaux», Abdel-Jaouad procédera sur quatre chapitres à une lecture fouillée du poème, en recourrant à toutes les ressources de l’analyse textuelle, de la rhétorique classique à la sémiotique en passant par la psychocritique. Il soulignera le caractère polysémique et polyphonique du texte en analysant les sources intertextuelles les plus évidentes invoquant tour à tour Salluste et son Bellum jugurthurinum, Virgile et son Tu Jugurtha iris , Victor Hugo et ses Châtiments et enfin Guez de Balzac et ses Lettres Le cinquième chapitre sera consacré à une lecture symbolique et «cabalistique» du poème: Jughurta représente dans l’oeuvre de Rimbaud les premiers exemples du dualisme Occident-Orient. Une lecture anagrammatique suivra pour contrer celle de Jean Louis Cornille selon laquelle on y retrouve voilé Synergies Algérie n° 2 - 2008 pp. 207-224 Analyses d’ouvrages récents %u25BA Abdel-Jaouad, Hédi. Rimbaud et l’Algérie . New York-Tunis: Les Mains Secrètes, 2002, 174 Pp. Rimbaud et l’Algérie est un ouvrage original, riche, que nous offre Hedi Abdel-Jaouad, résultat d’une lecture croisée, multiple, de Jugurtha , un poème en latin d’Arthur Rimbaud, rédigé à l’âge de 15 ans (!) pour un concours littéraire et auquel la critique n’a accordé que peu d’attention quand elle ne l’a pas sciemment occulté. Par cet effort, Abdel-Jaouad a voulu «combler une lacune dans les études rimbaldiennes » et « montrer que l’Algérie sous le joug du colonialisme néo-latin, terre, langue et peuples, a été, et dès le début, présente et agissante dans l’univers affectif et poétique de Rimbaud.» (2-3). 208 le nom du véritable héros de cette allégorie, l’Empereur Napoléon III. Abdel- Jaouad pense qu’il s’agit au contraire d’un discours ironique qu’a permis le recours à la prosopopée. L’ombre du père dominera les deux chapitres suivants. Officier de l’armée coloniale en Algérie, Frédéric Rimbaud abandonnera sa famille alors que le poète n’avait que six ans et ne laissera dans la mémoire de son fils que le poids d’une absence. Pour Abdel- Jaouad, Jugurtha est un poème-miroir dont le vrai destinataire serait le personnage fantasmatique du père, un investissement narcissique du poète pour le faire sortir de l’oubli et du silence imposés par la mère. L’ouvrage se termine par les traces rimbaldiennes dans la littérature algérienne de langue française, notamment chez Jean Amrouche, Kateb Yacine, Jean Sénac, Malek Alloula, Habib Tengour et Isabelle Eberhardt. Abdeljouad, généreux, nous gâtera en nous offrant en appendice une excellente traduction du poème réalisée par Chédly Abdel-Jouad et Radhia Abboud et transcrite par Hésa al Thani ainsi qu’une courte étude sur la réception de Rimbaud en langue arabe sous le titre évocateur de Rimbaud d’Arabie Saddek Aouadi Université d’Annaba, Algérie

 


 

X

   Article (28/30)

Le plan Challe et la stratégie du Général De Gaulle

Proposé par Djaffer LAMANI (Ancien Moudjahed)

 


 

Comment comprendre le plan Challe, lancé en févier 1959 par l’armée française pour obtenir une victoire totale sur l’ALN? Quel rôle devait-il jouer dans les objectifs politiques du gouvernement français? Quels ont été les moyens mis en œuvre, les tactiques utilisées? Comment l’ALN a fait face ?

Le plan Challe n’avait pas que des objectifs militaires. Il doit être compris comme un élément déterminant de la stratégie politique du général de Gaulle.
Dès le déclenchement de la guerre de libération le 1er novembre 1954, le gouvernement français a eu une réaction simple en estimant qu’il était face à des actes de banditisme qu’il fallait sévèrement réprimer. Une révolte de plus, comme il y en avait tant eu auparavant. La répression s’abattit sur les populations et sur des militants du mouvement national, y compris sur ceux qui n’avaient joué aucun rôle dans le déclenchement de la lutte armée. On envoya des renforts et on a pensé en terminer très vite.
La lutte armée s’intensifia dans l’année qui suit à tel point que l’on vit pointer officiellement des solutions politiques préconisées par le gouvernement français. Le problème algérien n’était pas nouveau et l’on ressortit les nombreux avertissements qui avaient été lancés à partir de 1945. Il ne suffisait peut-être pas de réprimer et il fallait faire quelque chose. C’était une sorte de premier résultat de la lutte armée. Les dirigeants français reconnurent la nature du mal et dans leur grande majorité préconisèrent des mesures à caractère économique et social. Sur le plan politique, l’éventail des positions fut assez large. Il y eut ceux qui refusèrent toute réforme politique. Le 3 janvier 1957, André Voisin secrétaire général du mouvement des élus locaux d’origine européenne déclarait : « les populations algériennes demandent du travail, du pain et de la justice. On juge leur donner satisfaction en leur accordant un bulletin de vote par tête, de valeur strictement égale en vertu des principes sacrés de la démocratie classique…La démocratie numérique est dépassée. » Les partis qui participèrent aux différents gouvernements, avancèrent des propositions de nature politique. Jusqu’en 1957 il y eut une série de discussions sur des projets de réformes politiques, en fait des reprises des textes déjà adoptés auparavant mais jamais appliqués. Mendès France, qui fut un bref moment, chef du gouvernement proposa des élections libres et la définition d’un nouveau statut de l’Algérie élaboré par les instances élues. Le plan du gouverneur général Soustelle comportait des mesures politiques (instauration d’un collège unique) et sociales (redistributions des terres et créations d’emplois) et proposait plus d’égalité (effort dans la scolarisation, accès aux emplois publics, équivalence des salaires). La crainte du gouvernement français était de voir la règle du suffrage universel accorder la majorité à des élus algériens. Il ne put jamais surmonter cette contradiction : suffrage universel et domination politique des Européens. On préconisa plusieurs formules dans le nouveau statut préconisé pour l’Algérie, notamment des pouvoirs réduits pour les instances élues au suffrage universel (où les Algériens auraient pu être majoritaires) au détriment d’instances nommées par le gouvernement français, dotées de la réalité du pouvoir afin de maintenir la domination européenne. Le maire d’Alger Jacques Chevalier, réputé libéral, reconnaîtra en août 1957 que le recours au collège unique était inévitable mais : « il sera sans doute nécessaire d’établir une chambre haute dans laquelle les Européens auraient une représentation plus importante » (Le Monde du 9 août 1957). Le ministre résident Robert Lacoste déclara : « en face de l’assemblée algérienne pourrait par exemple exister une assemblée dont le recrutement serait différent de la première, la décision intervenant après accord des deux assemblées » (conférence de presse du 16/09/1957).


Les réformes envisagées pour l’Algérie

L’idée d’une réforme de l’Algérie avait pourtant progressé. Certains préconisèrent une large autonomie dans une France fédérale (par exemple le parti radical dans sa déclaration d’août 1956, et le maréchal Juin à la même période). D’autres envisagèrent dès 1957 le découpage en territoires ethniquement homogènes et le ministre Jules Moch alla jusqu’à suggérer un « Etat musulman » à côté de trois départements français. Cette idée de partition fut reprise plusieurs fois plus tard. La majorité des Européens d’Algérie refusèrent toute réforme impliquant le suffrage universel. Ils exigèrent le maintien du double collège. Les agriculteurs du Constantinois déclarèrent en septembre 1956 que c’était là « le seul moyen d’éviter l’éviction des Français de souche dans toutes les assemblées délibérantes ». Pourtant le grand capital colonial de type capitaliste (par différenciation avec la propriété coloniale de taille plus réduite de type parcellaire) était prêt à céder ses terres moyennant indemnisation.
Mais toutes les mesures proposées se rejoignaient sur un point central : il fallait obtenir au préalable une victoire militaire sur l’ALN. Un premier pas avait été fait cependant par le gouvernement de Guy Mollet qui avait accepté des contacts secrets avec le FLN pour obtenir un cessez le feu. Il le déclara lors de sa conférence de presse du 10 janvier 1957 où il précisa sa démarche : cessez-le-feu et élections libres dans les trois mois pour discuter du nouveau statut. Il confirma son attachement au collège unique et annonça des mesures économiques et sociales pour améliorer les conditions de vie des Algériens. Pour lui, le FLN n’était pas représentatif de la majorité du peuple algérien et les contacts avec lui avaient échoué parce qu’il exigeait le préalable de l’indépendance. Le journaliste Jacques Fauvet interprétait ainsi la position de Robert Lacoste, alors ministre résident : « Il est persuadé qu’il faut tenir aussi longtemps qu’on n’entrevoit pas de solution permettant de préserver à coup sur la présence française» (09 janvier 1957). Les gouvernements français se retrouvaient dans une situation inextricable. La guerre de libération s’étendait, la « pacification » était moralement et financièrement trop coûteuse. On estimait en 1956 à 317 milliards de francs les dépenses militaires et on ne parvenait pas à susciter une adhésion populaire. Les méthodes de l’armée française renforçaient les rangs du FLN et empêchaient l’émergence d’une élite algérienne favorable au gouvernement. De plus le vote des pouvoirs spéciaux, l’appel aux militaires et l’emploi généralisé des mesures de répression allaient compliquer le problème. Le gouvernement français se rendit compte qu’il fallait gagner à sa cause au moins une partie des Algériens et dégager une élite locale opposée au FLN. Les mesures de « pacification » éloignaient cet objectif et les représentants des élites algériennes jusque-là considérées comme modérées avaient rejoint le FLN. L’aile extrémiste de l’armée devenait partie prenante du jeu politique et s’était alliée aux éléments les plus durs de la minorité européenne. Pour le FLN la démarche était relativement claire. Il devait obliger le gouvernement français à négocier avec lui sur la base de l’indépendance. C’était sa position dans la déclaration du 1er novembre 1954 et il s’en tenait à sa stratégie du congrès de la Soummam : étendre la lutte armée, ancrer l’idée d’indépendance au sein du peuple algérien, regrouper toutes les forces politiques, élargir son audience auprès de l’opinion française en métropole, obtenir des victoires diplomatiques sur la scène internationale.
Dès son arrivée au pouvoir, le général de Gaulle reprend à son compte les propositions des précédents gouvernements. Il applique le suffrage universel avec collège unique (contenu dans la loi-cadre de Robert Lacoste adoptée en janvier 1958) lors du référendum sur la constitution le 28 septembre 1958. Il élargit les mesures économiques et sociales préconisées par ses prédécesseurs en en faisant le plan de Constantine qu’il annonce le 3 octobre 1958. Cette démarche doit être mise en relation avec ses mesures strictement militaires : le 15 octobre, il désigne Challe comme adjoint du général Salan qu’il remplacera le 19 décembre comme commandant en chef de l’armée en Algérie, avec la mission de mettre sur pied un plan pour en finir avec l’ALN (le plan Challe débuta le 6 février 1959).


Le général Challe

Le 23 octobre de Gaulle offre « la paix des braves », demandant la reddition des combattants de l’ALN. Le GPRA qui venait d’être constitué un mois plus tôt, répliqua aussitôt le 25 octobre par un communiqué : « Le problème du cessez-le-feu en Algérie, n’est pas simplement un problème militaire, il est essentiellement politique. La négociation doit porter sur l’ensemble du problème de l’Algérie. Notre but est l’indépendance. » Il appela à renforcer la lutte armée. Le général de Gaulle résume sa stratégie dans son discours du 8 janvier 1959 où il réserve « une place de choix à l’Algérie de demain, pacifiée et transformée, développant elle-même sa personnalité et étroitement liée à la France. » Il accepterait une Algérie indépendante, mais pas avec le FLN. Il compte sur son plan de Constantine pour la transformer et sur le plan Challe pour la pacifier.


De Gaulle vise l’élimination de l’ALN

Il cherche une victoire militaire pour que le GPRA ne soit plus en mesure de dicter ses conditions, et il espère dégager une élite algérienne favorable au maintien de liens forts avec la France, appuyée par une majorité de la population. Il sait que si la guerre continue, il sera impossible de dégager cette troisième force. Il devait s’en ouvrir aux militaires lors d’une visite en Algérie fin août 1959 : « même en la pacifiant complètement, nous ne garderions pas l’Algérie pour longtemps si nous ne la transformions pas de fond en comble afin d’en faire un pays moderne. L’évolution prévue par le plan de Constantine que nous avons étudié doit permettre cette transformation sur le plan matériel. Mais il est nécessaire aussi qu’intervienne une transformation morale. L’ère de l’administration indirecte des autochtones par l’intermédiaire des Européens est révolue. » Mais il n’oublie pas le volet militaire de sa stratégie en affirmant : « …J’ai constaté des progrès saisissants dans l’œuvre de pacification menée ici. Elle devra être achevée.» Un mois plus tard, le 16 septembre 1959 il annonce qu’il consultera les Algériens sur leur avenir et demandera à tous les Français d’entériner ce choix. Le 29 septembre le président du GPRA annonce qu’il est prêt à négocier sur l’indépendance. Mais de Gaulle ne relâche pas sa pression militaire. Le Plan Challe continue. L’opération "Jumelles" commencée le 22 juillet 1959 dans la wilaya 3 continuera jusqu’au 3 avril 1960. L’opération "pierres précieuses" entamée le 6 septembre 1959 dans le Constantinois se déroulera en plusieurs étapes dont la dernière "Jade Onyx" est déclenchée en mai 1960. Dans le Hodna l’opération "Etincelle" de juillet 1959 est suivie en juin 1960 par "Flammèche". C’est en 1960 que seront engagées les opérations "Prométhée" dans le sud Oranais et "Cigale" dans la région centre, "That" dans les Ouled Naïl. En octobre 1960, le Général Crépin (qui avait succédé à Challe le 24 avril 1960) déclencha dans les Aurès la série d’opérations "Trident" planifiées par son prédécesseur et qui avaient été programmées initialement pour avril 1960. C’est en 1961 (« Isère » en mars et « G9 » en septembre) que furent clôturées les dernières grandes opérations dans les Aurès. Au cours de ce qu’on appela « la tournée des popotes » qu’il fit début mars 1960, de Gaulle aurait dit, d’après Claude Paillat (dossier secret de l’Algérie) : « Il faut que le succès des armes soit incontestable. Si les rebelles déposent les armes, l’armée doit les prendre, mais je n’y crois pas. Alors il faut que l’armée aille les chercher. » Trois mois plus tard, de Gaulle s’adresse directement au GPRA à qui il déclare qu’il est prêt à négocier avec lui directement. Cela débouchera sur la première rencontre de Melun le 21 juin 1960 qui ne donna aucun résultat mais qui valut par son côté psychologique. Le 5 juillet 1960, Ferhat Abbas déclare : « Nous devons renforcer nos moyens de lutte et notre combat armé. L’indépendance ne s’offre pas. Elle s’arrache. La guerre peut être encore longue. » Il reprend la même position dans sa proclamation du 1er novembre. Le 4 novembre de Gaulle reconnaît l’existence future d’une Algérie algérienne « qui existera un jour ». Les manifestations des Algériens en décembre 1960 dans différentes villes sont réprimées dans le sang. Elles montrent l’assise populaire de l’idée d’indépendance. La pacification est un échec malgré les moyens déployés, et l’émergence d’une troisième voie est impossible. Les contacts entre le GPRA et le gouvernement français reprennent en février 1961. Après le putsch raté du 21 avril, le gouvernement français annonce une trêve unilatérale le 20 mai 1961. Il suspend les grandes opérations militaires offensives pour une année. Le 22 octobre 1961, de Gaulle se prononce pour un référendum qui aboutirait à « l’institution d’un état algérien souverain et indépendant ». Un compromis est alors en vue sur deux questions essentielles qui avaient bloqué les négociations : l’exploitation du pétrole du Sahara et le maintien de bases militaires. De Gaulle devait faire face à l’aile extrémiste et violente des Européens d’Algérie qui s’était lancée dans une opposition armée contre son pouvoir avec le soutien d’une partie des militaires, hostiles à l’indépendance.
On voit ce que fut la stratégie de de Gaulle depuis 1958. Celui-ci espérait une victoire militaire totale pour ne pas avoir à négocier l’indépendance avec le FLN. Il avait au début comme objectif d’améliorer les conditions de vie des populations algériennes pour que celles-ci rejettent la rupture totale avec la France. Il espérait comme solution extrême une Algérie indépendante à terme mais où les représentants des Européens auraient eu la direction effective de l’économie, partageant le pouvoir avec des élus algériens attachés à la France, la troisième force qu’il a essayé de dégager. Dans une phase suivante, il ne compta plus sur la minorité européenne dont une grande partie rejoignit un mouvement extrémiste violent qui s’opposa à sa politique. Il cherchait cette nouvelle Algérie qui aurait accueilli pour une durée indéterminée des bases militaires françaises, et aurait confié à des entreprises françaises l’exploitation du pétrole du Sahara, assurant ainsi un approvisionnement régulier et à bon prix de la métropole. Un pays certes indépendant mais avec une présence militaire française importante et la tutelle effective sur l’économie et la vie du pays. Il chercha à faire adhérer une majorité des Algériens à sa politique (d’où le plan de Constantine) et à dégager une direction favorable, jouissant d’une certaine crédibilité. Cet objectif ne pouvait être atteint qu’au prix d’une victoire militaire. L’impossibilité de réduire l’activité militaire de l’ALN et de dégager une troisième force en dehors du FLN, l’amena à négocier avec le GPRA le meilleur compromis possible. De Gaulle fit de plus en plus de concessions politiques, imposées par les circonstances et l’évolution des rapports de force sur le terrain, mais il ne relâcha jamais la poursuite des actions militaires pour être à chaque fois en position de force.


La stratégie militaire du plan Challe

Le plan Challe comprenait un axe stratégique important sur lequel il s’est appuyé : l’isolement de l’ALN de ses sources extérieures d’approvisionnement. Les barrages électrifiés avaient été entamés en 1957. La ligne Morrice, du nom de l’ancien ministre de la défense de la 4ème république s’étendait le long des frontières terrestres avec le Maroc et avec la Tunisie. En plus des barbelés, les barrages comportaient des lignes électrifiées avec une surveillance électronique qui repérait les tentatives de passage et faisait déclencher les tirs de canon et l’intervention des blindés. Des patrouilles assuraient la surveillance de jour comme de nuit, aidées par des reconnaissances aériennes. Ces barrages furent efficaces et rendirent très difficile l’acheminement des armes aux combattants de l’ALN. Ils mobilisèrent quelques 80.000 soldats français pour leur surveillance.
On chercha aussi à couper l’ALN des populations. Plus de deux millions de personnes furent déplacées vers des camps de regroupement. Leurs villages furent rasés et les territoires désertés furent considérés comme zones interdites où l’on intensifia les bombardements massifs. Cette pratique fut systématisée et on institua en novembre 1959 une inspection générale des regroupements de population.
Auparavant, dès 1955, le gouverneur général Jacques Soustelle avait institué les SAS qui visaient un objectif similaire. Gérées par des militaires, ses sections administratives spécialisées étaient destinées à rapprocher les services publics des populations rurales isolées, apportant l’école et des soins principalement. On chercha à réduire l’influence du FLN et à susciter des adhésions.
Le plan Challe se basait sur l’emploi de forces importantes pendant des périodes relativement longues qu’on utilisait pour occuper les terrains et rechercher les combattants de l’ALN. Cette tactique se basait sur l’utilisation intensive des hélicoptères qui permettaient de déplacer rapidement les troupes. Les grandes unités dites de réserve générale, qui dépendaient directement du haut commandement intervenaient massivement et par surprise sur un vaste secteur qui était bouclé avec le soutien des troupes dites de secteur qui étaient sous l’autorité des chefs militaires locaux. Elles avaient pour mission de rechercher les combattants de l’ALN et, en liaison radio permanente, pouvaient être déplacées très rapidement sur les lieux de combat. Les unités opérationnelles constituées de troupes nombreuses (on utilisa 40.000 soldats pour l’opération jumelles) étaient transportées avec une grande rapidité sur le terrain grâce à l’utilisation massive des hélicoptères. Les troupes laissées en réserve étaient déposées par la voie des airs sur les différents points d’accrochage où il leur fallait un temps très court pour intervenir. Le général Challe s’en expliqua : «Il ne suffit pas d’effectuer un bouclage, de ratisser et de partir. Il faut rester et dans une très grande zone car le fellagha marche très vite dans une région qu’il connaît bien. Il faut donc le pousser vers l’inconnu. Si nous restons longtemps, si nous prenons le djebel, si nous l’occupons jour et nuit le rebelle va se cacher. Or il faut qu’il vive. On ne vit pas dans une cache. Surtout dans une guerre pareille. L’ennemi a besoin de contact avec la population sinon celle-ci se désintéresse de lui et du combat qu’il mène. Si chaque fois qu’il sort, quelle que soit la région, il tombe sur une zone alertée sa vie va devenir impossible. C’est ce que nous devons réussir : lui rendre la vie impossible. » On cherchait a entretenir une situation d’insécurité permanente au sein des zones de repli et de cantonnement de l’ALN en utilisant au mieux les capacités offertes par les hélicoptères en matière de reconnaissance, d’appui et de déplacement des soldats. On repère une katiba de l’ALN et on ne la lâche plus, on la poursuit et on l’oblige à éclater en petits groupes. Là interviennent les commandos de chasse mis en place par le général Challe. Il s’en expliqua ainsi : (d’après son chef d’état-major, le général de Boissieu) : « le quadrillage forcément un peu statique par un contrôle léger et dynamique d’unités qui, pourchassant sans trêve les bandes dans les djebels, créeront chez elles l’insécurité et leur rendront la vie intenable. C’est dans ce but que j’ai prescrit la mise sur pieds de commandos de chasse. » Plus tard il précisa sa conception : « Je veux de véritables chasseurs. Je veux que chaque commando soit accroché à chaque katiba, la marque comme au rugby, la fasse courir, la déplace à une zone voisine où un autre commando de chasse prendra le relais. Il faut les épuiser et leur faire changer de terrain. » Ces commandos de chasse, petites unités extrêmement mobiles, ont été constituées en majorité de supplétifs algériens, et vivaient de jour comme de nuit dans les maquis, agissant sur renseignements soutirés auprès de la population. En liaison radio avec leur commandement, elles traquaient les petits groupes de l’ALN, issus des unités que l’intervention massive des troupes de réserve générale avait forcé à éclater. Elles vivaient comme eux, sur les mêmes lieux, surveillaient leurs itinéraires, leurs lieux de ravitaillement, leurs refuges. Elles pouvaient bénéficier de l’intervention de soldats héliportés et d’un appui aérien si nécessaire. L’armée française était arrivée dans bien des cas à comprendre qu’une unité de l’ALN vivait dans un territoire délimité où elle était connue des populations sans lesquelles elle ne pouvait tenir. Les commandos de chasse furent très souvent collés à des unités de l’ALN qu’elles poursuivaient sans cesse dans un territoire délimité jusqu’à les accrocher.


Un camp de regroupement

Dans ce dispositif, le renseignement était indispensable. Il fallait récolter l’information qui permettait de déclencher les grandes opérations dans la surprise et avec le plus de chance de succès. Le général Challe mit en place un réseau de renseignement généralisé et institutionnalisé : les DOP (détachements opérationnels de protection). Il s’en expliqua ainsi : « Dans une guerre subversive, dans une guerre de maquis, le prisonnier doit être interrogé rapidement par ses vainqueurs. Le renseignement se décante petit à petit. On doit remonter la filière. Et il est difficile pour un non spécialiste de tirer quelque chose d’un prisonnier. » Il veilla à ce que ces unités soient dirigées par des spécialistes. Les commandos de chasse vivant dans les maquis avaient aussi besoin de soutirer l’information auprès des populations des villages isolés et des prisonniers, et de l’exploiter rapidement, utilisant des méthodes violentes, sans contrôle aucun, loin de tout témoin.
Les résultats furent différents. Les combattants résistèrent par exemple mieux en Kabylie. « On estime que la rébellion n’a perdu que 40% de son potentiel. Les rebelles ont su se fractionner et courir plus vite » (Le Mire). Challe qui commanda directement les 40.000 hommes engagés dans l’opération Jumelles aurait dit : « Les katibas ont disparu. Où ? En profondeur ! Dans la population ».
Paradoxalement, l’ampleur du plan Challe a pu jouer sur le renforcement du moral des combattants de l’ALN : c’étaient les dernières cartouches de l’armée française. Celle-ci n’avait pas autre chose à mettre en place, pas d’autre plan aussi coûteux. Il n’y aurait rien après. Les deux parties étaient engagées dans une sorte de guerre d’usure. Pour l’une, les moyens colossaux devaient aboutir à une victoire rapide. Pour l’autre, il fallait tenir à n’importe quel prix, survivre et renaître ensuite. Le temps ne jouait pas en faveur de l’armée française. On sait maintenant que Challe avait un délai limité. Le premier ministre Michel Debré l’aurait prévenu : il faut pouvoir dresser un bulletin de victoire au mois de juillet 1959. Le général Georges de Boissieu confirmera : « ce n’est pas sans étonnement que le général Challe reçoit fin avril une curieuse lettre du premier ministre lui prescrivant de lui soumettre un programme de réorganisation de notre système militaire, prétextant que la situation en Algérie ne peut continuer à obérer indéfiniment les finances de l’Etat » (cité par Le Mire).


La pacification est inutile

En 1959, de Gaulle reconnut six mois après le déclenchement du plan que la pacification pouvait s’avérer inutile. Il le dit aux militaires lors d’une visite en Algérie fin août 1959 : « même en la pacifiant complètement, nous ne garderions pas l’Algérie pour longtemps si nous ne la transformions pas de fond en comble.» En avril 1959 déjà il affirmait dans un entretien accordé à l’Echo d’Oran : « Je crois qu’une solution heureuse ne peut être trouvée que dans une évolution totale de ce pays…Si cette évolution échoue ; même si la pacification était définitive, l’Algérie serait rapidement perdue pour nous, car à la première occasion elle se soulèverait de nouveau et cette fois, il n’y aurait plus de solution ».
Sur le plan strictement militaire, les initiateurs de ce plan en reconnaissent certaines limites : « le général Faure qui dirige tout ce cirque constate que les bandes ont déjà éclaté. Il va falloir s’armer de patience et entreprendre le long et indispensable travail de détail en surface. » (Le Mire sur l’opération Jumelles). Ce même auteur a ce commentaire : « Challe ne prétend pas liquider d’un coup l’ALN. Il veut affaiblir celle-ci afin de la rendre vulnérable aux actions des commandos de chasse. Il a promis à de Gaulle une victoire mais il sait que la victoire ne signifiera pas la fin totale des combats. Leur poursuite incombera aux commandos qui, pourchassant sans trêve les bandes dans les djebels, créeront chez elles l’insécurité et leur rendront la vie intenable ». Le général Challe aurait déclaré en février 1959 devant le comité de défense : « Si ce qu’on attend de moi est que je puisse dire : la moitié de l’Algérie est totalement pacifiée, il ne s’y produit plus d’attentats, il n’existe plus ni OPA ni bandes rebelles, je ne peux pas garantir au gouvernement un tel bulletin de victoire… ».
Les unités de l’ALN face à des troupes très nombreuses appuyées par d’importants moyens, intervenant sur de longues périodes sur un territoire étendu, sont obligées d’éclater en groupes de taille réduite, cesser temporairement leurs déplacements et réduire leurs activités. Les commandants de l’opération Jumelles constatent même qu’elles se sont fondues au sein de la population.


Usage intensif de l’hélicoptère

Mais une fois ces grands moyens retirés, peut-on être sûr que l’ALN ne renouvellera pas ses forces? C’est l’hypothèse et le pari que fait Challe en affirmant que ce sera aux commandos de chasse de traquer les petites unités, supposant que l’affaiblissement des forces de l’ALN allait être définitif. Cette vision statique ne sera pas confortée sur le terrain. Avancer l’idée que les commandos de chasse, petits groupes parcourant les maquis suffiraient pour achever le travail d’élimination de l’ALN reviendrait à réutiliser une tactique déjà utilisée et qui avait échoué : celles de contre-maquis soutenus par l’armée française et combattant l’ALN.
Le plan Challe fut excessivement coûteux pour le gouvernement français ; mobilisant des dizaines de milliers d’hommes à chaque fois, grevant considérablement les dépenses publiques. Moralement il fut encore plus coûteux et rendit vains et dérisoires les efforts faits en matière économique et sociale. La recherche à grande échelle du renseignement extorqué aux populations, systématisée dans toutes les unités militaires engendra des abus qui éloignèrent encore davantage les populations algériennes. Le regroupement des populations par son ampleur eut des conséquences négatives maintes fois décrites et étudiées. Il ne joua pas pour l’adhésion des Algériens à la politique de de Gaulle.


Quelle indépendance ?

L’indépendance était inéluctable. Jusqu’en 1958, on imagina l’Algérie comme intégrée dans un état fédéral avec la France, comme région partagée entre provinces regroupant en majorité les Européens et provinces musulmanes, comme territoire où le pouvoir politique et économique serait entre les mains de la minorité européenne par des montages juridiques complexes accompagnant un suffrage universel et une participation plus apparente que réelle des populations algériennes à la gestion des affaires communes. La vision de de Gaulle n’a pas été fondamentalement différente. Après y avoir cru au début, il comprit qu’il ne pouvait compter sur la minorité européenne d’Algérie dont une partie resta extrémiste et hostile à toute évolution. La France ne pouvait devenir une grande puissance si la guerre durait en Algérie obligeant le maintien d’une très nombreuse armée et empêchant de dégager des moyens financiers pour industrialiser la métropole. Le général de Gaulle voulait faire de la France une grande puissance militaire et industrielle, jouant un rôle important au niveau mondial, non inféodée à une alliance. Il chercha à dégager une force politique algérienne disposant d’un certain appui populaire et surtout distincte du FLN qu’il considérait comme peu malléable. Il ne la trouva pas, contrairement à certains pays d’Afrique où une élite locale assurait encore à la France une domination politique et économique, plusieurs décennies après l’indépendance. L’intérêt de la France, pour de Gaulle était l’exploitation du pétrole du Sahara pour assurer une indépendance à la France, le maintien de bases militaires et d’un centre d’essais nucléaires. Il ne semble pas que la minorité d’origine européenne fut une grande préoccupation pour de Gaulle, surtout que la position du FLN a été constante sur ce point : on retrouvera dans les accords d’Evian les positions énoncées par le FLN dans sa déclaration du 1er novembre 1954. De plus, l’appui accordé par une majorité de cette population à un mouvement extrémiste et violent diminua considérablement les possibilités de la voir jouer un rôle politique majeur. On ne chercha plus à garder l’Algérie à la France. On avait besoin du pétrole algérien et de bases militaires en Algérie. Comment réaliser cet objectif sans mener une guerre trop coûteuse et impopulaire ? De Gaulle fut alors convaincu que l’option militaire ne pouvait pas réussir et il négocia alors avec le GPRA le meilleur compromis possible.

 


 

X

   Article (29/30)

Le statut des musulmans en Algérie coloniale

Proposé par Djaffer LAMANI (Ancien Moudjahed)

 


 

"Doit-on oublier qu’un sujet n’est qu’un rebelle en disponibilité ?"

- 01 En 1803, le Code civil rompt avec l’approche féodale de l’Ancien Régime qui attribuait la qualité de Français sous le principe dominant du jus soli et qui la retirait au Français qui quittait le territoire sans esprit de retour. Désormais, la nationalité devient un droit de la personne : elle se transmet comme le nom de famille, par la filiation ; elle est attribuée à la naissance ; elle ne se perd plus si l’on transfère son domicile à l’étranger. En outre, le Code civil introduit une liaison entre nationalité et droits civils.
- 02 Lorsque, par l’Ordonnance royale du 24 février 1834, l’Algérie est officiellement annexée à la France, cette liaison est interrompue. Les indigènes musulmans ou juifs sont français. Arrêt de la cour d’Alger du 24 février 1862. Mais ils ne jouissent ni des droits civils, ni des droits politiques : ils ont une nationalité de sujet, par défaut en quelque sorte, fondée non pas sur l’attribution de droits mais sur le fait que « placés sous la souveraineté directe et immédiate de la France, ils sont dans l’impossibilité de pouvoir en aucun cas revendiquer le bénéfice ou l’appui d’une autre nationalité : d’où il suit nécessairement que la qualité de Français pouvait seule désormais être la base et la règle de leur condition civile et sociale ».


Un statut de sujet

- 03 Lors du traité de capitulation signée par le bey d’Alger, le 5 juillet 1830, la France s’engage solennellement « à ne pas porter atteinte à la liberté des habitants de toutes classes et à leur religion ». Un tel statut pouvait paraître l’octroi par le vainqueur d’un privilège au vaincu. Très vite il apparaît qu’il ne s’agit que de laisser les musulmans sous l’application des lois personnelles et successorales dépendant des perceptions du Coran&. Dans tous les autres domaines, ils se voient soumis à un statut juridique d’infériorité.
- 04 Dès 1830, les conditions d’achat ou de vente forcée des immeubles d’Alger sont une violation des clauses de la capitulation. C’est le premier acte d’une politique d’expropriation, qui scande les différentes étapes de la longue et dure conquête de l’Algérie. Le séquestre est en fait l’une des trois peines spécifiques qui peuvent s’appliquer aux indigènes musulmans pour des « infractions spéciales à l’indigénat non prévues par la loi française ». Codifiées en 1881, les infractions spéciales constituent progressivement un véritable Code de l’indigénat. L’Algérie politique. Histoire et société,…. Il faut les distinguer des crimes et délits commis en violation de la loi française, lesquels sont du ressort de la loi française et jugés par des jurys où les musulmans sont en minorité. Une liste de 27 infractions spécifiques à l’indigénat a été établie en 1874. Augmentée en 1876 et 1877, elle comporte en 1881, par exemple, les infractions suivantes : réunion sans autorisation ; départ du territoire de la commune sans permis de voyage ; acte irrespectueux ; propos offensant vis-à-vis d’un agent de l’autorité même en dehors de ses fonctions ; plainte ou réclamation sciemment inexacte ou renouvelée auprès de la même autorité après solution régulière.
- 05 Outre le séquestre, l’indigène peut être puni d’une amende ou d’une peine d’internement. À ces peines individuelles, peuvent s’ajouter des amendes collectives infligées aux tribus ou aux douars, dans le cas d’incendies de forêts. Dans les communes de plein exercice, c’est le juge de paix qui a le pouvoir de juger et de décider des peines. Dans les communes mixtes – c’est-à-dire celles où résident quelques Européens – c’est l’administrateur de la commune.
- 06 En matière de droits politiques ou plus exactement publics les musulmans peuvent, depuis 1866, être admis à servir dans les armées de terre ou de mer ou à certains emplois civils. Mais la représentation des musulmans dans les organes politiques élus en Algérie est limité au tiers des conseillers municipaux dans les communes de plein exercice, bientôt réduit au quart par le décret du 7 avril 1884, ce nombre ne pouvant jamais dépasser le chiffre de six, y compris au sein du conseil municipal d’Alger, qui compte quarante conseillers. Enfin, les conseillers musulmans ne peuvent plus participer à l’élection du maire.


La progressive intégration des juifs et des étrangers

- 07 Les musulmans n’ont pas la « pleine nationalité ». C’est le terme employé par Paul Bourdarie dans son introduction… française et aucune procédure ne leur permet de l’obtenir jusqu’en 1865. Inspiré par Ismaël Urbain, ce sénatus-consulte est promulgué par Napoléon III dans le cadre de sa politique du « royaume arabe». Il permet aux indigènes musulmans et israélites de demander à « jouir des droits de citoyen français » ; l’étranger justifiant de trois années de résidence en Algérie peut bénéficier de la même procédure : la demande est instruite et, le cas échéant, la « qualité de citoyen français » est conférée par un décret rendu en Conseil d’État. Pour la première fois, la pleine nationalité s’ouvre aux indigènes juifs et musulmans. Les trois catégories d’habitants d’Algérie non pleinement français – les 30 000 juifs, les 3 millions de musulmans et les 250 000 étrangers – sont traitées séparément mais presque sur le même pied, dans ce droit de la nationalité ad hoc qui s’applique dorénavant en Algérie.
- 08 Cette égalité formelle entre les trois catégories de « non pleinement français » est rompue le 24 octobre 1870, lorsqu’un décret du gouvernement de la Défense nationale constitué après la défaite de Sedan face à la Prusse confère la nationalité française aux israélites indigènes des départements d’Algérie et abroge pour ce qui les concerne le sénatus-consulte du 14 juillet 1865. C’est, pour les juifs d’Algérie, la dernière étape d’un processus d’assimilation qui a débuté dès le début de la conquête française, bien accueillie par la majeure partie de cette petite minorité discriminée sous le régime des beys d’Algérie.
- 09 Déjà, au cours de son voyage en Algérie, en mai 1865, Napoléon III avait reçu une pétition de 10 000 signatures de juifs qui réclamaient leur « naturalisation collective ». Puis, de 1865 à 1869, les conseils généraux des trois provinces d’Algérie, où siégeaient des colons et des musulmans, avaient émis chaque année des vœux unanimes en faveur de la naturalisation des israélites indigènes. Le 8 mars 1870, Napoléon III transmet ce projet de naturalisation collective qui devient, le 24 octobre suivant, après enquête et avis favorable de Mac Mahon, gouverneur général, l’un des sept décrets pris sous l’inspiration de Adolphe Crémieux&.
- 10 Quelques jours après la chute de l’Empire le 4 septembre, ces décrets – un autre des sept décrets du 24 octobre 1870 « assimile » administrativement l’Algérie à la métropole, la divise en trois départements sous l’autorité d’un gouverneur général civil rattaché au ministre de l’Intérieur – participant d’une même stratégie du gouvernement provisoire de consolidation d’une situation algérienne particulièrement instable. L’assimilation juridique des israélites d’Algérie assure leur fidélité au nouveau régime et apporte à une population française de 90 000 personnes environ le renfort de 35 000 nouveaux citoyens.
- 11 Presque vingt ans plus tard, par la loi du 26 juin 1889, l’enfant né en Algérie d’un parent déjà né en Algérie est français à la naissance comme l’enfant né en France d’un parent né en France. Si les parents sont nés à l’étranger, l’enfant sera français à sa majorité, sauf renonciation dans l’année qui la suit.
- 12 Une revendication des élus des colons français au Parlement se trouve ainsi réalisée. Le sénatus-consulte de 1865 n’avait pas eu les effets escomptés sur les étrangers installés en Algérie (Espagnols, Italiens, etc.). Malgré le faible coût et la rapidité de la procédure, il n’y avait eu, entre 1865 et 1881, que 4428 naturalisations, soit 276 par an. Aussi, la population étrangère s’accroissait jusqu’à bientôt dépasser la population française. Le 30 septembre 1884, le gouverneur Louis Tirman soumet au Gouvernement un projet de loi élaboré par l’école de droit d’Alger, qui propose de conférer la nationalité française à tout individu né en Algérie de parents étrangers [à moins qu’il ne décide de conserver sa nationalité d’origine dans l’année qui suit sa majorité]. Mais le Gouvernement rejette une disposition qui aurait consacre le retour du droit du sol. La fenêtre d’opportunité s’ouvre enfin lorsqu’un nouveau texte de loi sur la nationalité vient en discussion à la chambre. Les députés du Nord et des départements frontières veulent le retour du jus soli pour imposer aux enfants d’immigrés l’égalité des devoirs, en particulier militaires. Le renfort des élus d’Algérie, qui obtiennent l’application du jus soli à leur territoire, contribue sans aucun doute à l’adoption de la loi de 1889. Appliquée à une population étrangère souvent présente depuis deux générations, la loi produit immédiatement ses effets. Au recensement de 1891, il y a 267 672 Français contre 215 793 étrangers et en 1896, l’écart s’est encore accru (331 137 contre 211 580).
- 13 Restent à l’écart de ce processus « d’intégration », qui a déjà concerné les juifs algériens en 1870, les « indigènes musulmans », qui constituent la majorité de la population de l’Algérie. La loi de 1889 les déclasse même explicitement : à la demande des élus d’Algérie, la loi de 1889 ne s’applique pas aux indigènes musulmans. En matière de « naturalisation » des musulmans, la « doctrine » des colons d’Algérie est qu’il faut en rester à la porte étroite de la naturalisation individuelle ouverte par le sénatus-consulte de 1865. À Paris, des voix s’élèvent bien dans les milieux « indigénophiles » pour accorder aux musulmans d’Algérie un accès immédiat ou progressif à la pleine nationalité. Paul Leroy-Beaulieu, fondateur en 1881 de la Société française pour la protection des indigènes des colonies, se prononce clairement pour une assimilation graduelle, qui permettrait de fondre les différents éléments de la population de l’Algérie. Au Parlement, la naturalisation collective « dans le statut » est proposée en 1887 par deux députés de gauche, Michelin et Gaulier&. Ménageant les transitions, une proposition de loi de M. Martineau prévoit en 1890 « d’accorder progressivement la naturalisation française à tous les indigènes musulmans d’Algérie ». D’abord, ne seraient concernés que ceux résidant dans les communes où « la population française est supérieure à la population musulmane ». Dans les autres communes, il propose d’accorder la naturalisation :
- 14 1) à tous les enfants à naître à compter de la promulgation de la loi ;
2) aux indigènes ayant servi sous les drapeaux ou ayant exercé des fonctions administratives ;
3) à ceux ayant bénéficié d’une éducation suffisante consacrée par le certificat d’études primaires. Ce projet rencontre beaucoup de soutiens. Mais il se heurte à une majorité parlementaire aisément mobilisée par les élus des Français d’Algérie.


La dénaturation de la nationalité

- 15 Pour sortir de ce statut de l’indigénat, pour demander à devenir pleinement français, le musulman d’Algérie reste donc régi par le sénatus-consulte de 1865. Il est déjà formellement français. Il doit pourtant se soumettre à une procédure plus contraignante encore que la procédure de naturalisation ouverte pour un étranger.
- 16 Pour expliquer le nombre très faible de musulmans d’Algérie demandant l’accession à la pleine nationalité, la raison la plus couramment invoquée est le souhait d’une très large majorité d’entre eux de conserver le statut personnel dicté par le Coran. Il est vrai que le sénatus-consulte de 1865 oblige le musulman d’Algérie non pas à renier sa religion musulmane – il peut continuer de la considérer en tant que code moral et comme recueil de prescriptions religieuses –, mais à respecter le Code civil français, c’est-à-dire à ne plus pratiquer les cinq coutumes qui lui sont incompatibles : la polygamie ; le droit de djebr, qui permet à un père musulman de marier son enfant jusqu’à un certain âge ; le droit de rompre le lien conjugal à la discrétion du mari ; la théorie de « l’enfant endormi » qui permet de reconnaître la filiation légitime d’un enfant né plus de 10 mois et jusqu’à cinq ans après la dissolution d’un mariage ; enfin le privilège des mâles en matière de succession.
- 17 On aurait pu naturaliser les musulmans d’Algérie « dans le statut », c’est-à-dire les déclarer pleinement français en leur permettant de conserver leur statut personnel conforme aux prescriptions du Coran. On ne l’envisage pas, non pas pour des raisons de principe, mais pour des raisons d’opportunité. Car la naturalisation dans le statut était déjà présente dans le droit colonial français : les habitants des quatre communes françaises du Sénégal avaient été faits français par la conjugaison de la loi du 24 avril 1833 et de l’abolition de l’esclavage en 1848 ; la loi du 29 septembre 1916 les avait plus tard confirmés, eux ainsi que leurs descendants, comme citoyens français. Par le décret du 5 avril 1848, les indigènes des cinq villes françaises de l’Inde s’étaient aussi vus accorder le droit de vote indépendamment de leur statut personnel. Ils étaient français et citoyens indépendamment de toute naturalisation individuelle, inscrits pour l’élection d’un député à la chambre sur les mêmes listes électorales que les autres Français, même si l’exercice de leurs droits politiques était limité au territoire de la colonie.
- 18 Il ne faut pas croire cependant que le simple fait de renoncer au statut personnel de musulman (c’est-à-dire aux coutumes incompatibles avec le Code civil) suffisait pour acquérir la pleine nationalité. La preuve en est donnée par les musulmans convertis au catholicisme étudiés par André Bonnichon. Dans les années 1920, ils sont – selon ses évaluations – plusieurs centaines ou quelques milliers. La plupart sont naturalisés, mais pas tous, pour des raisons qui tiennent parfois à l’âge, lorsqu’ils ont moins de 21 ans et qu’ils n’ont pas encore eu accès à la procédure de naturalisation. Dans ce cas, le converti non naturalisé reste considéré comme un indigène musulman soumis au « Code de l’indigénat », au régime pénal et de police, aux tribunaux répressifs indigènes, mais aussi au tribunal du cadi là où il existe. Pour justifier cette règle, la cour d’appel d’Alger a statué en 1903 que le terme musulman « n’a pas un sens purement confessionnel, mais qu’il désigne au contraire l’ensemble des individus d’origine musulmane qui, n’ayant point été admis au droit de cité, ont nécessairement conservé leur statut personnel musulman, sans qu’il y ait lieu de distinguer s’ils appartiennent ou non au culte mahométan ».
- 19 Cette assignation à l’origine ethnique ou religieuse, qui maintient le musulman converti dans le statut de l’indigénat tant qu’il n’a pas fait l’objet d’une naturalisation (laquelle relève d’une décision de l’autorité publique), montre le caractère ethnico-politique, et non pas simplement civil ou religieux, de ce statut. Un musulman ne peut quitter ce statut que s’il en fait la demande et que si l’État l’accepte, après avoir enquêté comme dans une procédure de naturalisation classique. Le sénatus-consulte de 1865 n’employait pas le terme de « naturalisation » puisque le musulman d’Algérie était français. La doctrine, la Cour de cassation et l’administration appelèrent et continuèrent néanmoins d’appeler cette procédure de son nom véritable : naturalisation – une naturalisation gérée au ministère de la Justice selon les mêmes modalités et par les mêmes services qu’une naturalisation d’étranger. Rappelons ce que disait en 1987 le professeur Paul Lagarde sur les différentes techniques d’attribution de la nationalité :
- 20 « Ce que le législateur [prend] en considération, c’est l’intensité des liens qui unissent un individu à sa population. Si ces liens sont très forts, alors la nationalité va être attribuée à cette personne sans qu’on lui demande son avis. La volonté individuelle ne jouera pas. Au contraire, si les liens sont réels, mais ne sont pas suffisamment forts, alors il peut être fait appel à la volonté positive de l’intéressé pour renforcer des liens qui à eux seuls n’auraient pas été suffisants. »…
- 21 Il aurait pu ajouter que, si ces liens sont discutables, il est fait appel non seulement à la volonté de l’individu, mais aussi au contrôle de l’État.
- 22 Dans les établissements français de l’Inde, les indigènes avaient obtenu un droit individuel à la pleine nationalité : par le décret du 21 septembre 1881, il leur suffisait de renoncer par un acte volontaire à leur statut personnel et de déclarer se placer sous l’empire des lois françaises, pour devenir pleinement français. Il n’y avait point de décision discrétionnaire du Gouvernement : tous les natifs de l’Inde des deux sexes, âgés de plus de 21 ans, pouvaient faire cette déclaration au moment du mariage, ou devant un officier d’état civil ou le juge de paix de leur domicile.
- 23 En Algérie, on avait donc choisi de maintenir à l’égard des musulmans la procédure la plus difficile, la plus soumise au contrôle de l’État, celle de la naturalisation. Et on ne la facilitait pas ! Le parcours d’un postulant était parsemé d’obstacles : le dossier devait être constitué de huit pièces différentes – dont un certificat de bonne vie et de bonnes mœurs – ; l’indigène devait se présenter devant le maire (décret du 21 avril 1866) ou l’autorité administrative et « déclarer abandonner son statut personnel pour être régi par lois civiles et politiques françaises ». ; une enquête administrative était effectuée sur la moralité, les antécédents et surtout la situation familiale du demandeur ; enfin, le dossier était transmis avec l’avis du préfet et celui du gouverneur au ministère de la Justice, puis au Conseil d’État, avant qu’un décret ne soit signé par le président de la République.
- 24 La procédure de naturalisation était d’autant plus difficile que l’administration locale faisait preuve d’une rare bonne volonté. Tous les témoignages concordent en ce sens. M. Gastu, ancien député d’Alger, rapporte que quelques semaines après la révolte de 1871, dans les premiers jours du mois de septembre, « la population de Bougie vit avec surprise arriver de nombreux groupes indigènes appartenant à diverses tribus qui se rendaient auprès du juge de paix, pour remplir les formalités relatives à la naturalisation. Que fit l’autorité militaire de qui ces indigènes relevaient ? Elle mit en prison les plus influents, de manière à intimider les autres. Puis les cavaliers du Bureau arabe furent envoyés dans toutes les directions pour enjoindre aux Kabyles que la contagion aurait gagnés de rester chez eux. Malgré tout, 82 Kabyles réussirent à se faire inscrire à la mairie et obtinrent du juge de paix les actes de notoriété nécessaires pour l’obtention des demandes. Ce succès partiel ne laissa pas d’encourager la tribu des Beni-Mohali qui, tout entière, se rendit à Bougie pour remplir les formalités. Mais telle fut l’attitude de l’autorité militaire, qu’elle dut renoncer à tout projet de ce genre ». Jules Ferry, venu à Alger en 1892 à la tête d’une délégation de sept sénateurs, note : « Les administrateurs sont systématiquement opposés à la naturalisation. ».
- 25 « Un indigène vient trouver un administrateur, un maire de village et lui dit : “Je veux me faire naturaliser ”. L’administrateur ou le maire lui répond : “Qu’avez-vous besoin de vous faire naturaliser ? Vous aurez des difficultés dans votre famille, votre femme n’y tient pas sans doute, votre gendre vous cherchera des querelles ”. »
- 26 Ce témoignage est confirmé en 1919 par le député socialiste Doizy puis par l’ancien gouverneur Maurice Viollette, qui écrit en 1931 : « Les naturalisations seraient infiniment plus nombreuses si l’administration les facilitait. ». André Bonnichon signale aussi le peu d’empressement à accueillir les demandes de naturalisation : « On nous a cité le cas d’une justice de paix de Kabylie où 72 dossiers de naturalisation avaient dormi pendant deux, trois et quatre ans. ».
- 27 Résultat : en cinquante ans (de 1865 à 1915), 2396 musulmans d’Algérie sont naturalisés français. La majorité sont des militaires, des fonctionnaires ou des musulmans convertis au catholicisme. Jusqu’en 1899, le nombre des demandes finalement enregistrées rejetées est très faible. À partir de 1899, il augmente sensiblement jusqu’à atteindre un tiers, la moitié voire les trois cinquième des demandes, ce que l’administration justifie par le fait que « les titres des postulants sont examinés avec sévérité et avec le souci de n’accorder la qualité de Français qu’à ceux qui ont donné la preuve non équivoque de leur attachement à la France ».
- 28 Pour caractériser la situation du sujet français, donc du musulman d’Algérie, il est souvent fait référence à un arrêt de la cour d’appel d’Indochine de 1910 :
- 29 « Une situation intermédiaire entre celle des citoyens français et celle des étrangers ; par leur nationalité, ils se rapprochent des citoyens ; par leur statut personnel, ils se rapprochent des étrangers. En ce qui concerne les Algériens, on pourrait dire que, par leur nationalité, ils se rapprochent des étrangers sans en être tout à fait les égaux, et que, par leur statut personnel, ils y sont inférieurs. Comme l’étranger arrivé récemment en Algérie, l’Algérien est soumis à la procédure de naturalisation pour devenir pleinement français ; mais les descendants d’étrangers deviennent automatiquement français, tandis que les descendants de l’Algérien musulman, nés eux aussi en terre française, doivent toujours en passer par la naturalisation. En outre, un étranger bénéficie en France des mêmes droits civils que les Français, il est soumis aux mêmes lois pénales ; il est enfin protégé par son État représenté en France (y compris à Alger) par des consuls. Le musulman lui, est soumis au Code de l’indigénat décrété et géré unilatéralement par la France. Théoriquement, lorsqu’il se trouve à l’étranger, il est sous la protection d’un consul français ; mais c’est une protection toute théorique dans la mesure où il n’a pas le droit de quitter son village sans autorisation ! »
- 30 La procédure de naturalisation à laquelle est soumis le musulman d’Algérie – juridiquement français – constitue donc bien, selon l’expression de Zouhir Boushaba, une « dénaturation de la notion de nationalité ». De jure, le musulman d’Algérie est français. Mais la nationalité du musulman d’Algérie, vidée de ses principaux droits et de son sens, ne peut devenir « pleine » que par une procédure réservée en droit français à l’étranger le moins « assimilé ». De facto, les musulmans d’Algérie étaient traités comme des ressortissants d’une origine étrangère la plus indésirable, dont on ne laissait entrer les membres qu’au compte-goutte.


La réforme ratée de 1919

31- Au tournant du siècle, la situation semble évoluer. Déjà, en 1892, Jules Ferry s’était vu présenter des jeunes musulmans instruits et politisés qui « l’entretinrent des problèmes de la naturalisation ou de la représentation des musulmans ». En 1908 et 1909, quand, en métropole, il est question d’ouvrir le service militaire aux musulmans d’Algérie, le mouvement « Jeune-Algérien » inspiré par le mouvement Jeune-Turc, composé de quelques centaines d’anciens élèves des écoles françaises, instituteurs, commerçants ou industriels, y est favorable car il pense pouvoir obtenir en échange l’égalité progressive des libertés publiques et des droits du citoyen.
- 32 Parallèlement, à Paris, en 1911, La Revue indigène publie l’opinion de plusieurs professeurs de droit qui appellent à la « naturalisation dans le statut » devenue, selon le directeur de cette revue, Paul Bourdarie, « une nécessité inéluctable ». Après les décrets du 31 janvier et du 3 février 1912 qui élargissent aux musulmans le recrutement militaire, en juin 1912, neuf délégués viennent à Paris et remettent au gouvernement ce qui est connu comme le manifeste Jeune-Algérien de 1912. Ils y revendiquent la fin du régime de l’indigénat, l’égalité devant l’impôt, une meilleure représentation des musulmans dans les assemblées de l’Algérie et de métropole, et aussi le droit de se naturaliser dans le statut par simple déclaration, pour ceux qui auront satisfait à l’obligation du service militaire. Le 25 novembre 1915, Georges Clemenceau et Georges Leygues, présidents des commissions des affaires étrangères du Sénat et de la Chambre, demandent l’« admission des indigènes au bénéfice d’un régime nouveau de naturalisation n’impliquant pas la renonciation au statut personnel ».
- 33 Lorsque Clemenceau prend la présidence du Conseil en novembre 1917, le processus est lancé. Le député socialiste Marius Moutet, rassemblant plusieurs propositions de loi déposées durant la guerre, propose, au nom de la commission des affaires extérieures, de faciliter l’accès à la pleine nationalité : selon cette proposition, tout musulman d’Algérie, s’il est âgé de plus de 25 ans, pourrait sur simple demande devant le tribunal civil du domicile, devenir citoyen français, s’il remplit en outre une des conditions suivantes : avoir servi dans l’armée française ou avoir eu un fils ayant pris part à une campagne de guerre ; savoir lire ou écrire le français ; être propriétaire, fermier ou être inscrit au rôle des patentes ; être titulaire ou l’avoir été d’une fonction publique, d’un mandat électif ou d’une décoration ; être marié avec ou né d’un indigène devenu citoyen français&. Qui plus est, le respect du Code civil français ne vaut renonciation au statut personnel que pour l’avenir : un polygame pourrait ainsi devenir pleinement français ; avec la nouvelle loi, il ne s’interdirait que d’augmenter sa polygamie.
- 34 Immédiatement, les élus français des délégations financières se mobilisent contre ce qui leur apparaît être le « tombeau de la suprématie française en Algérie ». La loi du 4 février 1919 crée bien une nouvelle procédure d’accès à la pleine nationalité, mais elle fixe de telles conditions qu’elle apparaît à certains égards plus restrictive que le sénatus-consulte de 1865. Outre la monogamie ou le célibat, la résidence de deux ans dans la même commune est exigée. Le procureur de la République ou le gouverneur peut aussi s’opposer à la demande « pour cause d’indignité », c’est-à-dire, comme le dit Ageron, « pour fait de non-convenance ». L’effet de la loi est donc faible. Entre 1919 et 1930, 1204 musulmans sont naturalisés, pour 1547 demandes. Il faut ajouter 760 naturalisés par la procédure du sénatus-consulte de 1865, maintenue sur la suggestion du rapport Moutet contre l’avis de l’administration algérienne, qui permet principalement à des militaires, à des résidents en métropole, ou à des jeunes âgés de moins de 25 ans, d’échapper au contrôle local ou aux restrictions de la procédure de 1919.


Les droits sans la pleine nationalité française (1920 à 1962)

- 35 La loi de 1919 constitue la dernière tentative d’amélioration des droits des musulmans, par l’attribution de la pleine nationalité française. Dorénavant, les revendications portent sur l’obtention des droits – abolition du code de l’indigénat, égalité fiscale, droit de vote – indépendamment de la pleine nationalité française.
- 36 Contre l’avis des élus des colons aux délégations financières, la nouvelle loi dispose en effet que les conseillers musulmans – qui pourront constituer un tiers d’un conseil municipal au lieu de 1/5 auparavant – participeront à l’élection du maire. L’accès au droit de vote a en outre été élargi. 100 000 électeurs au lieu de 5000 pour les conseils généraux ou les délégations financières, soit 10,5 % des musulmans âgés de 25 ans et plus ; plus de 425 000, soit 43 % pour les conseils municipaux de communes de plein exercice et les djemâa de douars reconstituées en commune de plein exercice. Cela crée en effet un corps électoral musulman, exempté du code de l’indigénat et les prémisses d’une citoyenneté algérienne.
- 37 La Première Guerre mondiale a internationalisé le droit des nations à disposer de leur propre État et fait germer différentes organisations politiques algériennes. Descendant de l’émir Abd El Kader, l’émir Khaled a fondé, en mars 1919, l’Ikdam (résolution, audace). En métropole, où l’immigration s’est développée, L’Étoile nord-africaine (ENA), fondée en 1926 par Messali Hadj, prône l’indépendance de l’Algérie. Ferhat Abbas et le docteur Ben Djelloul constituent en 1927 en Algérie la Fédération des élus indigènes et reprennent les revendications d’égalité des droits des « jeunes musulmans ». Parallèlement se développe un mouvement des oulémas, théologiens réformistes, qui défendent l’identité « culturelle de l’Algérie » selon la formule : « L’arabe est ma langue, l’Algérie est mon pays, l’islam est ma religion. ».
- 38 En 1936, le gouvernement Blum, inspiré par l’ancien gouverneur Maurice Viollette, propose qu’un petit groupe de musulmans – 24 000 – puisse obtenir le droit de vote aux côtés des 200 000 électeurs français, indépendamment de leur statut personnel qu’ils pourront conserver. Comparée à la naturalisation dans le statut proposée par le rapport Moutet de 1919, cette proposition est des plus modestes. Mais elle n’est soutenue en Algérie que par le mouvement des oulémas et par Ferhat Abbas. Le Parti du peuple algérien (PPA) créé en 1937 à la suite de la dissolution de l’ENA, partisan de l’indépendance, s’oppose au projet Viollette. Surtout, ce projet suscite une révolte des élus des colons, lesquels refusent la transgression du principe sur lequel s’appuie la colonisation en Algérie : la distinction entre les citoyens français et les sujets de statut musulman. Ils craignent non pas tant l’effet de l’élargissement du corps électoral sur l’élection des députés – ils proposent d’ailleurs de faire élire par les musulmans en collège électoral séparé dix députés et trois sénateurs – que sur l’élection des maires.
- 39 La Seconde Guerre mondiale et la Libération permettront des avancées impossibles à imaginer quelques années plus tôt. L’ordonnance du 7 mars 1944 supprime le statut pénal de l’indigène et soumet les musulmans aux mêmes tribunaux et aux mêmes lois que tous les Français. Elle naturalise en outre, dans leur statut personnel, 60 000 musulmans qui deviennent donc électeurs dans le premier collège, tandis que tous les musulmans de sexe masculin âgés de 21 ans, soit 1210 000 personnes, deviennent électeurs d’un second collège. L’ordonnance du 17 août 1945 introduit la parité de représentation entre le collège musulman et le collège de droit commun, chacun dorénavant représenté par 22 parlementaires – quinze députés et sept sénateurs. La loi Lamine Gueye du 17 mai 1946 reconnaît la citoyenneté à tous les nationaux français. Enfin, le statut du 20 septembre 1947 pose les principes de l’égalité politique et civique et de l’égal accès pour tous aux fonctions publiques.
- 40 À compter de 1956, dans le cadre de la politique « d’intégration », toutes les institutions élues au double collège sont progressivement dissoutes. Les ordonnances du 15 novembre 1958 donnent aux musulmans d’Algérie (hommes et femmes) une représentation plus proportionnée à leur importance dans la population algérienne : 46 députés sur 67 et 22 sénateurs sur 31.
- 41 Mais au plan politique et militaire, un processus a déjà été engagé, qui mène en 1962 à l’indépendance de l’Algérie. À cette date, seuls quelque dix mille musulmans sont pleinement français, soit qu’ils aient été eux-mêmes naturalisés, soit qu’un de leur parent l’ait été. Quant à la grande masse des musulmans d’Algérie, ils peuvent rester français, mais à condition de souscrire en France (c’est-à-dire en métropole ou dans les départements d’outre-mer), avant le 22 mars 1967, une déclaration de reconnaissance de la nationalité régulièrement enregistrée par le ministre chargé des Naturalisations.


Épilogue

- 42 Jamais ailleurs qu’en Algérie, le régime républicain n’avait poussé aussi loin la confusion entre les mots du droit et les choses du vécu et vidé de leur contenu les termes mêmes de nationalité et d’égalité. Par une sorte d’ironie de l’histoire, à partir de 1962, le double jus soli applicable en métropole permet à tous les enfants nés en France d’un parent né en Algérie d’être français dès leur naissance, sans distinction d’origine. Pour ce qui est du statut de leurs enfants, tous les anciens habitants de l’Algérie – Français, sujets juifs ou musulmans – sont aujourd’hui égaux, rétroactivement.

 


 

X

   Article (30/30)

Leçons de l’expérience historique de l’Etoile Nord Africaine

Proposé par Djaffer LAMANI (Ancien Moudjahed)

 


 

«Parcourez la terre et regardez ce qu’il est advenu de ceux qui ont vécu avant». Sourate 30-Verset 46

L’Etoile Nord Africaine (ENA) est souvent citée comme référence historique, dans certains milieux militants, car elle a été la première organisation politique de masse réunissant des immigrés maghrébins en France. Fondée en France dans les années 1920, cette organisation nationaliste révolutionnaire luttait pour l’indépendance des trois pays du Maghreb et, dans l’hexagone, pour la dignité des travailleurs immigrés. Si l’ENA était composée majoritairement d’Algériens, elle comptait aussi des militants tunisiens et marocains. Son antériorité et son caractère plurinational font de l’Etoile Nord Africaine une référence politique « incontournable » pour nombre d’associations et de militants de l’immigration et des banlieues.
Au-delà de la simple référence, en quoi certaines idées défendues par l’Etoile Nord Africaine peuvent-elles encore avoir un intérêt aujourd’hui, plus de quatre-vingt ans après sa fondation ? La question est fondamentale si l’on ne veut pas tomber dans une utilisation « instrumentale » ou uniquement « commémorative » du nom de l’Etoile Nord Africaine. L'utilisation « instrumentale » ne renverrait pas aux idées défendues par l’ENA mais uniquement à une « image » aux contours assez flous de celle-ci. Faisant de l’ENA une simple « pièce de musée », la vision « commémorative » aurait aussi pour conséquence de « désamorcer » les questions subversives posées par l’Etoile en laissant à penser qu’elles n’auraient plus d’actualité.
Se réclamer de l’Etoile Nord Africaine, c’est-à-dire d’un mouvement nationaliste révolutionnaire luttant pour la libération et la renaissance nationale-culturelle du Maghreb, implique que l’on postule, au moins implicitement, une continuité des rapports de domination entre la période coloniale et la période postcoloniale. Ce continuum colonial, désigné, par exemple, sous les mots de « gestion coloniale des banlieues » ou de « gestion coloniale de l’islam » (1), légitime la référence à une organisation politique dont le combat principal fut la lutte contre la domination coloniale.
L’héritage de l’Etoile Nord Africaine est aussi revendiqué du fait d’un lien historique, plus ou moins continu, entre les premiers militants nationalistes révolutionnaires maghrébins et les actuels acteurs de l’immigration et des banlieues. Ce lien, en termes d’héritage militant, s’est créé par la transmission qu’il y eut entre les militants de différentes périodes et de différents mouvements. De l’Etoile Nord Africaine au PPA-MTLD, du PPA-MTLD à la Fédération de France du FLN, de celle-ci au Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA), et du MTA aux militants actuels, tel est l’héritage historique dont certains militants se revendiquent. L’héritage de l’ENA appartient donc aussi à une culture politique.
Postulé le continuum colonial doit, si l’on veut comprendre la dialectique de l’hérité et du nouveau, nous pousser à penser la discontinuité entre la période coloniale et la période postcoloniale. Cette réflexion sur la discontinuité est indispensable, si l’on se réfère à l’Etoile Nord Africaine puisque sa principale revendication, l’indépendance politique des trois pays du Maghreb, a abouti au moins formellement. Certes nous pourrions critiquer l’incomplétude de ces indépendances et montrer les rapports de dépendance, tant économiques que culturels, qu’entretiennent ces pays avec les puissances occidentales en général et avec la France en particulier. Le néo-colonialisme de l’aire post-coloniale est un fait qui nécessite d’être pris en compte dans l’élaboration d’un projet politique se réclamant des mouvements de libération nationale de l’ère coloniale.
Pour les actuels militants de l’immigration et des banlieues, il n’est pas envisageable de revendiquer la libération nationale d’un territoire. La principale revendication de l’Etoile Nord Africaine ne peut être mise en avant aujourd’hui. Néanmoins, au-delà de cette orientation politique fondamentale, l’expérience historique de l’Etoile Nord Africaine ne peut pas être réduite à la seule revendication de l’indépendance politique de la Tunisie, de l’Algérie et du Maroc.
Trois grandes orientations qui sous-tendirent toute la politique de l’Etoile Nord Africaine, nous semblent pouvoir constituer des pistes de réflexion pour la constitution d’un mouvement politique qui aurait l’ENA parmi ses références fondamentales. Ces trois orientations sont : l’autonomie et l’auto-organisation ; l’anti-assimilationnisme ; et la référence islamique. Il est bien évident que ces trois grandes orientations politiques pourraient être complétées par d’autres orientations fondamentales. Cependant, ces trois orientations nous semblent avoir une profondeur socio-historique et une actualité particulière.


I - Autonomie et auto-organisation

L’autonomie et l’auto-organisation sont deux notions indissociables l’une de l’autre car la première n’est pas réalisable sans la seconde. S’il n’y a pas d’auto-organisation, il ne peut pas y avoir d’autonomie réelle et s’il n’y a pas d’autonomie réelle il ne peut pas y avoir d’auto-organisation.
L’autonomie et l’auto-organisation défendues par l’Etoile Nord Africaine reposaient sur le postulat que la communauté maghrébine en France renfermait suffisamment de ressources, humaines et intellectuelles propres, pour mener elle-même, et de façon totalement indépendante, son combat politique. En raison de ce postulat de départ, l’ENA refusait catégoriquement toutes formes de paternalisme, ou de « fraternalisme », émanant des partis français de « gauche » qui voulaient se faire les défenseurs des « indigènes » exploités à condition que ces « indigènes » exploités restent muets et soumis aux injonctions des « progressistes » occidentaux.
Pourtant, l’Etoile Nord Africaine dans ses premières années d’existence fut très proche du Parti Communiste Français (PCF) puisqu’elle fut créée dans le giron de « l’Union Inter Coloniale » liée à l’Internationale Communiste. Rapidement des dissensions apparurent entre le PCF et l’ENA qui entraînèrent une volonté d’autonomisation toujours plus grande de l’organisation nationaliste maghrébine
Cette volonté d’autonomie, organisationnelle et idéologico-culturelle, était fondée sur deux exigences politiques fondamentales :
1 - le refus d’être considéré uniquement comme des instruments d’un appareil, celui du PCF, que les militants maghrébins ne contrôlaient pas. Pour cela, les militants nationalistes devaient se doter de leur propre organisation capable d’asseoir leur autonomie politique.
2 - le refus du « mépris » affiché par les communistes français vis-à-vis du Maghreb, de la nation arabe, de sa culture, de son histoire et de l’islam. Face à ce « mépris », les militants de l’Etoile Nord Africaine mirent en avant leurs spécificités culturelles qui étaient le socle de leur autonomie idéologique, stratégique et politique.
A partir de la fin des années vingt, ces exigences provoquèrent une rupture de plus en plus profonde entre communistes français et nationalistes révolutionnaires maghrébins. « Nous parlions d’Islam, ce qui déplaisait aux communistes. Plus que jamais, il fallait que nous comptions sur nous-mêmes et sur nos propres moyens », témoignait Belkacem Radjef. Cette lutte pour l’autonomie marqua profondément l’histoire et l’identité politique de l’Etoile Nord Africaine. Pour Belkacem Radjef, « être ou ne pas être français ; c’est la ligne de démarcation entre nous et les autres personnalités et formations algériennes. Nous concevions ainsi le nationalisme. Nous venions de créer un embryon d’organisation, mais nous ne pouvions pas nous permettre d’avoir les communistes sur le dos. Nous n’avions d’ailleurs aucun intérêt à le faire » . Cette lutte pour l’autonomie, et la rupture qu’elle entraîna, laissa chez les militants de l’ENA une méfiance profonde vis-à-vis de la gauche française en général et du PCF en particulier.
La rupture, entre la gauche française et l’Etoile Nord Africaine, aboutit à la dissolution de l’organisation nationaliste le 26 janvier 1937 par le gouvernement du Front Populaire. A la suite de cette dissolution, Amar Imache, le secrétaire général de l’ENA, écrivait qu’en matière coloniale, le Front Populaire « n’est qu’un mot comme les autres ; il a refusé d’accorder des libertés aux Rifains, et il a toléré la conquête de l’Ethiopie. C’est le Front Populaire français qui a dissout notre organisation et applique le bâillon. C’est dans l’ordre et la logique, car c’est toujours la bourgeoisie impérialiste qui gouverne, elle s’appelle la gauche ou la droite » .
Tirant les enseignements de ce constat, les militants de l’ENA affirmaient que les immigrés maghrébins devaient savoir compter sur leurs propres forces, sur leurs propres ressources, et ne rien attendre des mouvements politiques français quels qu’ils soient. Dans la lutte contre l’oppression coloniale, la libération des colonisés devait être le fruit de l’action des colonisés eux-mêmes et pour cela l’autonomie et l’auto-organisation étaient deux conditions fondamentales.
Cette autonomie et cette auto-organisation étaient nécessaires pour lutter contre la politique assimilationniste qui cherchait à détacher les Maghrébins de leur identité culturelle et religieuse pour en faire des « Français ». L’idéologie assimilationniste était une puissante arme idéologique de l’Etat colonial pour asservir les peuples colonisés en leur faisant espérer leur intégration pleine et entière dans la nation française.


II - L’anti-assimilationnisme.

Ayant proclamé l’Algérie « française », l’Etat français décréta les Algériens « Français » même s’ils ne jouissaient pas des droits liés au statut de citoyen. Divisée en trois départements, l’Algérie relevait des affaires intérieures françaises au même titre que n’importe quel autre département. Une politique d’assimilation, ou de « francisation », visant à faire de l’Algérie une partie intégrante de la nation française et de ses habitants des Français fut mise en œuvre. Dans les faits, les droits politiques et sociaux de la citoyenneté française étaient reconnus uniquement aux Européens et aux Juifs d’Algérie. Les Musulmans restaient soumis au Code de l’indigénat.
Pour mener à bien cette politique d’assimilation, l’Etat français combattait toutes les spécificités culturelles et identitaires des Algériens car elles étaient susceptibles de servir de fondements à une opposition à la domination coloniale. L’islam et la langue arabe étaient les principales cibles de cette politique de dépersonnalisation du peuple algérien. L’Etat colonial détruisit les espaces culturels, les mosquées, les zaouïas et les médersas et s’accapara les biens habous dont les ressources servaient à en assurer le fonctionnement.
L’Etoile Nord Africaine s’opposa à cette politique d'assimilation et de dépersonnalisation assimilée à un « viol des consciences ». Elle refusait cette politique qui obligeait les Algériens à rompre le lien qui les unissait à leur terre, à leurs ancêtres et à leur culture. Face à la volonté de dépersonnalisation des Algériens, les militants nationalistes luttèrent pour préserver l’identité culturelle et religieuse de l’Algérie. Devant l’Assemblée Générale de l’Etoile Nord Africaine en mai 1933, Messali Hadj déclarait : « la France a laissé les Algériens dans l’ignorance de leur propre religion. Elle a infesté l’Afrique du nord de milliers de missionnaires qui ont essayé de christianiser son peuple. Heureusement, le peuple arabe, inspiré par une foi ardente, possède une force morale indestructible ; il ne pliera jamais devant la force matérielle »
L’Etoile Nord Africaine attaquait tous ceux qui demandaient l’assimilation de l’Algérie et de son peuple à la France. Pour l’ENA, l’Algérie n’était pas la France et elle devait retrouver son indépendance et non s’assimiler à la puissance coloniale. En 1934, attaquant le cheikh Tayeb El Okbi qui avait déclaré que les musulmans algériens étaient heureux de vivre à l’ombre du drapeau tricolore, Messali Hadj, dans un article intitulé « L’Algérie n’est pas la France », concluait : « Cheikh Tayeb El Okbi, pas de déguisements trompeurs, pas d’égarements voulus qui pourraient tromper le peuple encore mal éduqué et l’écarter de sa véritable voie. De plus, pénétrez-vous de cette vérité immuable : l’Algérie ne fut jamais française, elle n’est pas française, elle ne sera jamais française de par la volonté de ses enfants » .
En réponse à la Fédération des élus, dirigée par le Docteur Bendjelloul, qui demandait l’assimilation totale de l’Algérie à la France, El-Ouma, l’organe de l’Etoile Nord Africaine, affirmait : « Le Docteur Bendjelloul, le khalife Djelloul et leurs compagnons n’ont pas le droit de parler de nous et de l’islam. Ils sont indignes de l’islam et de la société arabe. Partez hommes sans cœur, sans courage, sans dignité. Que ceux qui sont animés du même esprit s’en aillent de l’autre côté : qu’ils se fassent naturaliser et qu’ils nous laissent travailler pour la construction de notre patrie » .
Exposant ses idées anti-assimilationnistes dans un appel publié le 12 novembre 1936, Messali Hadj affirmait : « Intégration, annexion, rattachement, assimilation… Ce sont pourtant les mots dont se gargarisent des gens qui en ignorent le sens […]. Ils ne se rendent pas compte du caractère humiliant et honteux de ces revendications aussi risibles que déplorables. […] Un peuple qui demande son annexion par un autre peuple rompt tout lien avec son créateur, avec son passé et ses ancêtres et du même coup coupe les ponts avec les générations futures. Nous autres Algériens sommes porteurs d’une histoire glorieuse, d’une langue noble, d’une identité sacrée, et d’une conscience libre. Il ne saurait être question pour nous d’en faire abstraction et de demander l’annexion. Ce fait présagerait que notre tombe est déjà creusée, et que le linceul est prêt à nous couvrir. […] Nous préférons rester opprimés mais Algériens, plutôt que libres et Français. Cette parole peut embarrasser certains mais nous la supposons juste. Cependant c’est une parole juste et nous la répéterons sans complexe parce que la justice dénonce. […] Cette nation refuse de devenir française, n’en déplaise aux annexionnistes. Elle refuse de voir ses droits devenir l’objet de discussions complaisantes ou une simple valeur en bourse… Il n’y a pas de juste milieu ; patriotisme authentique ou trahison caractérisée » .
Ce refus de l’assimilation reposait sur la défense d’une identité spécifique : l’identité arabo-islamique. Cette défense de l’identité arabo-islamique de l’Algérie, face à la politique coloniale de dépersonnalisation, incitait les militants de l’ENA à mettre en avant leurs spécificités culturelles et religieuses afin de promouvoir une renaissance nationale-culturelle du Maghreb. Cela les encourageait à revivifier la culture populaire maghrébine façonnée par l’islam. Mouvement populaire, il était normal que l’Etoile Nord Africaine s’identifie sur le plan idéologico-culturel à la culture du peuple maghrébin dont elle voulait porter les revendications.


III - La référence islamique

La référence islamique n’était pas chez les militants de l’ENA une référence purement religieuse mais aussi une identité civilisationnelle. L’islam était perçu à la fois comme un lien transcendant avec le Créateur et comme une civilisation immanente porteuse d’une culture spécifique. Cette référence islamique, dans sa double dimension, était au cœur de l’identité politique et du nationalisme de l’Etoile Nord Africaine. Définissant le nationalisme algérien, Ahmed Ben Bella affirmait que ce n’était pas « un nationalisme comme celui né en Occident prenant ses distances avec Dieu, mais un nationalisme hanté par nos croyances et irrigué par notre foi en Allah, irrigué par l'Islam » .
Définissant les fondements idéologico-culturels de l’Etoile Nord Africaine, l’historien Mahfoud Kaddache affirmait : « les travailleurs immigrés formés au dur combat de la réalité ouvrière, restaient sensibles au message qui venait de ce qui représentait leur passé et leur rattachement à la civilisation arabo-islamique. Ce qui évoquait Damas, Baghdad et La Caire restait pour eux sacré » (11). Faisant parti de ces pionniers de l’immigration, Ameur Khider qui fut militant de l’ENA à Paris dans les années 1930, écrivait : « l’ENA comme le PPA ont levé bien haut l’étendard de la nation algérienne, celui de l’arabisme et de l’islamisme ». En conclusion de ses mémoires, il ajoutait : « Peuple algérien n’oublie jamais que l’Islam était en tête de nos valeurs durant les années de la lutte politique et durant les années de lutte armée » .
Le 8 mars 1959, dans un discours retraçant son action, Messali Hadj déclarait : « il y a plus de 30 ans, je disais à mes compatriotes : vous êtes capables d’obéir dans le domaine religieux à de nombreux préceptes, alors faites-en autant dans le domaine national. Prouvez-le, montrez-le lorsque le Mouvement national vous appelle à vous discipliner, à vous organiser, à vous libérer. Cela aussi c’est la religion. Ainsi, donc il est bien que les Algériens, les Tunisiens ou les Marocains étudient l’histoire de leur pays ou apprennent leur religion. Ils trouveront toujours quantité d’enseignement ayant trait à la foi à la religion, la nation, la liberté, la science ».
La référence islamique dans l’idéologie de l’Etoile Nord Africaine doit se comprendre au regard de la place de l’islam dans les luttes anti-colonialistes que connut le Maghreb. De la résistance de l’Emir Abdelkader à celle d’Omar Mokhtar en passant par celle d’El-Mokrani ou de l’Emir Abdelkrim el-Khattabi, l’islam fut toujours l’un des plus puissants facteurs d’opposition à la domination occidentale. A ce propos, Ahmed Ben Bella expliquait : « si la colonisation a finalement échoué, cela est dû à un fait irréfragable : l'Islam. Qui n'a pas compris cela, n'a rien compris à la révolution algérienne, n'a pas saisi l'intelligence profonde des événements qui se sont déroulés sur notre terrain ».
Au niveau individuel, il existait un lien qui unissait certains cadres de l’ENA, comme Messali Hadj, Mohammed Si Djilani ou Belkacem Radjef au monde des confréries soufies. Selon Benjamin Stora, « plus encore que la majorité des Algériens émigrés, il [Messali Hadj] restait l’homme marqué par la Confrérie des Derkaouas. Cette confrérie qui prescrivait le désintéressement des biens de ce monde et la distance à l’égard d’hommes exerçant le pouvoir. Les idées, les formes d’action, qui avaient marqué sa jeunesse dans la Confrérie des Derkaouas, ressurgissaient plus vivantes que jamais » (15). Benjamin Stora poursuivait : « formé par la Confrérie des Derkaouas, il voyait la force des Algériens, non dans la « recherche des biens et des richesses matérielles », mais dans la « richesse spirituelle » permettant d’assurer la cohésion du groupe pour l’indépendance. En même temps, qu’il était habité par son passé, par l’arabisme, par l’Islam, il accédait à une connaissance du combat révolutionnaire par le mouvement ouvrier organisé »
De plus, à partir de 1932, l’ENA rentra en contact avec Chekib Arslane qui était l’une des figures les plus éminentes du mouvement de revivalisme islamique de l’époque. Expliquant l’influence de Chekib Arslan et de sa revue La Nation Arabe sur les mouvements nationalistes maghrébins en général et sur l’ENA en particulier, Mahfoud Kaddache écrivait : « l’apport incontestable de La Nation Arabe à la cause du nationalisme arabe a été la précision du concept nationaliste, et sa différenciation d’avec le nationalisme occidental […]. Pour les nations musulmanes sous le joug colonial, l’islam était le seul idéal pour lequel il était permis de combattre ; il était le seul principe qui pouvait discipliner les masses dans une seule doctrine fondée sur la fraternité et la justice. Pour les Musulmans, un patriotisme religieux avait remplacé le sentiment national, les Musulmans se considérant comme appartenant à une seule Nation »
La conception d’un « nationalisme islamique » spécifique, largement influencée par les idées développées par Jamal ed-Din al-Afghani, était résumée dans une formule simple et claire par Chekib Arslan lui-même lorsqu’il affirmait : « je suis musulman avant d’être arabe parce que l’islam est la religion de l’humanisme. L’humanisme prime sur le particularisme. Si le nationalisme est une échelle vers cette religion, je suis le premier à sacrifier ma plume, ma langue, mes biens et mon sang pour mon arabisme qui n’a jamais cessé de combattre l’injustice et la tyrannie ; combat qui est l’une des caractéristiques de l’Islam »
Dans cette perspective, le 23 décembre 1933 à Levallois-Perret, Messali Hadj déclara que la distance qui séparait les pays musulmans, pas plus que les divergences de leurs intérêts, ne devaient être un obstacle à « l’unité islamique ». Selon lui, c’était à la suite du fractionnement du monde musulman que l’impérialisme occidental lui imposa son joug. Il ajouta : « les mots humanité et civilisation ne sont aux yeux des chrétiens qu’un prétexte. Si une grande partie du monde musulman se trouve sous la domination étrangère, c’est en raison de son défaut total d’organisation. Pour se libérer du joug, les musulmans doivent donc s’organiser. L’Etoile Nord Africaine est là pour les guider et les conduire à la victoire »
Ces trois axes fondamentaux de la politique de l’Etoile Nord Africaine peuvent servir de base de réflexion pour la construction d’un mouvement politique à condition de les adapter à la situation présente. Ces trois bases pourraient être définies ainsi : une autonomie et une auto-organisation reposant sur le postulat que l’immigration et les banlieues renferment suffisamment de ressources propres pour mener elles-mêmes, et de façon indépendante, leurs combats politiques ; le refus de l’intégration–assimilation, reposant sur une politique de dépersonnalisation, qui nie et combat toute identité spécifique ; une référence à l’islam, en tant qu’identité civilisationnelle, comme base de l’autonomie idéologico-culturelle car sans autonomie idéologico-culturelle il ne peut y avoir d’autonomie politique réelle.

 


 

   TEMOIGNAGE 02