Le Miroir de Hamdan Khodja. Un cœur bien né témoigne de la barbarie coloniale.
Réédité par les Editions Tafat, ce grand classique est une source précieuse pour la connaissance de l’histoire de l’Algérie. Le livre de Hamdan Khodja est un document authentique, un texte de première main qui contribue à «décoloniser» l’histoire.
Car l’ouvrage et la vie de l’auteur lui-même éclairent d’un jour nouveau la période charnière d’avant 1830 et des premières années de la conquête coloniale par l’armée française. Dans ce contexte, il est important de rappeler certains faits et éléments biographiques pouvant aider le lecteur à mesurer l’intérêt d’un tel livre.
C’est en 1833, à Paris, que Hamdan Khodja publie Le Miroir, un texte traduit de l’arabe au français. Le document, est-il précisé, est un «aperçu historique et statistique sur la Régence d’Alger» à la veille et au début de la colonisation française. Aussi, l’auteur a simplement mis deux choses en parallèle : une première partie («Livre premier», composé de plusieurs chapitres) consacrée à la Régence ; une deuxième partie («Livre second» portant aussi des chapitres détaillés) traitant de l’invasion française et des abus de l’occupation militaire. Cette étude comparative est une manière intelligente de souligner l’existence d’un Etat algérien, d’une nation avec toutes ses composantes avant 1830, pour mieux dénoncer ensuite les exactions et les mesures arbitraires de l’armée coloniale, les dépassements de l’administration et des juges...
Le Miroir se révèle donc une tribune d’opinion pour un homme soucieux de l’indépendance de son pays, sinon un véritable plaidoyer pour que justice soit rendue à lui et à ses concitoyens. Autant dire qu’il s’agit là d’un manifeste politique et idéologique anticolonialiste, écrit par un témoin algérien ayant vécu le début de l’invasion et destiné à informer l’opinion publique. Hamdan Khodja est ainsi le premier auteur autochtone à publier un ouvrage du genre essai en cette première moitié du XIXe siècle, faisant œuvre de pionnier dans le monde arabo-musulman. On peut aussi à bon droit le considérer comme le précurseur et l’initiateur des formes modernes de la lutte politique des peuples opprimés, des revendications que prendront en charge par la suite des élites intellectuelles, politiques et syndicales.
Hamdan Ben Othmane Khodja est né à Alger en 1773 (selon plusieurs auteurs) au sein d’une famille de notables lettrés d’origine turque. Son père, un jurisconsulte de renom, était le defterdar de la Régence, mais également un ouléma et un enseignant. Hamdan Khodja est un Kouloughli, car descendant d’une mère autochtone. Naturellement, il reçu une excellente éducation, voyagea beaucoup, étudia la philosophie, la médecine, la théologie et les sciences de son temps. Lors de ses voyages à l’étranger, il apprit le français et l’anglais. Par la suite, il devint un riche marchand algérois dont les opérations commerciales s’étendaient à l’Empire ottoman et à l’Europe.
Ayant vécu en Europe notamment, il écrit y avoir «goûté le fruit de la civilisation» de nations modernes ayant adopté de nouveaux modes de gouvernance. De ses séjours en Orient, il revient avec une grande admiration pour les réalisations de Mehmet Ali Pacha, le fondateur de l’Egypte moderne. C’est dire combien cet homme riche et éclairé allait être affecté doublement (moralement et dans ses biens) par la conquête de 1830. Exproprié de plusieurs de ses biens immobiliers, il refusa la solution d’un exil doré, lui préférant la résistance pacifique et le combat politique. Hamdan Khodja commença par envoyer une pétition au roi des Français Louis-Philippe 1er pour l’informer des atrocités commises par l’armée de la conquête, puis il écrivit Le Miroir et, en 1833, il déposa un mémoire devant la commission d’Afrique, créée pour enquêter sur la situation en Algérie, dans lequel il dénonçait les crimes et abus des Français.
Après avoir utilisé tous les moyens pacifiques sur place (il fut membre du conseil municipal d’Alger et également membre de la commission française d’indemnisation, des personnes expropriées ou dont les biens avaient été démolis pour cause d’«utilité publique», jusqu’à la dissolution de cette commission bidon), Hamdan Khodja, traqué par le maréchal Clauzel, dut s’exiler à Paris. C’est dans la capitale française qu’il crée, avec Ibrahim Mustapha Bacha et M’hamed Bouderba, le «Collectif des Algériens», considéré par les historiens comme le tout premier parti politique algérien. En 1836, le notable, savant et résistant algérien finit par quitter Paris pour s’établir à Constantinople (aujourd’hui Istanbul) où il mourut entre 1840 et 1845 (selon les auteurs).
Hamdan Khodja écrit dans la présentation du livre (préface de l’auteur) : «Tout ce qui s’est passé à Alger depuis trois ans m’impose un devoir sacré, qui est de faire connaître l’état réel de ce pays avant et après l’invasion, afin d’attirer l’attention des hommes d’Etat sur cette partie du globe...» Le devoir de témoigner s’impose d’autant plus que, «quand je reviens porter les yeux sur le pays d’Alger, je vois ses malheureux habitants placés sous le joug de l’arbitraire, de l’extermination et de tous les fléaux de la guerre, et toutes ces horreurs commises au nom de la France libre».
Pour l’auteur, «la question d’Alger est d’une nature grave puisqu’il s’agit de la vitalité d’une nation entière, laquelle est composée de dix millions d’individus qui, malheureusement, sont décimés chaque jour par la guerre et dont le pays depuis trois ans est gouverné par le despotisme». Une nation de dix millions d’habitants et dont Hamdan Khodja est le premier autochtone à esquisser une étude, «un tableau fidèle», car «voulant remplir dans cette circonstance la tâche importante d’historien véridique, laquelle tâche aucun des écrivains sur la Régence d’Alger n’a encore eu la hardiesse de montrer».
Et c’est bien d’un peuple civilisé qu’il est question dans la première partie, du livre («Les Orientaux entendent par civilisation, suivre la morale universelle, être juste envers le faible comme envers le fort, contribuer au bonheur de l’humanité qui forme une seule et grande famille»). Aussi, «le lecteur ne doit pas s’étonner de la variété des mœurs et usages des différentes contrées qui forment la Régence d’Alger, comme le pays du Sahara, celui du Tell, les pays des montagnes et les grandes villes». La lecture de la préface éclaire déjà sur l’esprit de révolte qui oriente l’action de l’auteur. De même qu’elle révèle le philosophe humaniste soucieux des droits de l’homme et faisant œuvre de modernité au plan des idées et du combat politique.
En plus d’être un miroir de la société algérienne et réquisitoire contre la barbarie coloniale, le texte qui va suivre est également une leçon de pédagogie informationnelle destinée à l’opinion publique internationale et aux représentants du monde dit «civilisé».
La première partie de l’ouvrage constitue un document de référence, une source précieuse de connaissances sur la Régence d’Alger. Dans cette étude, l’auteur agence des éléments relatifs à l’histoire, la géographie, la sociologie, l’anthropologie, l’ethnographie, le droit, l’organisation administrative, la législation financière, le système judiciaire, le commerce, la fiscalité, la diplomatie et les relations internationales, etc. Le tableau est d’abord synoptique : «La Régence d’Alger est habitée par 10 millions d’âmes ; elle se compose de ses villes et villages, de ses ports de mer et de son intérieur.»
Cet intérieur en est «la partie la plus étendue, qui forme sa base et la source de ses richesses». Après cet aperçu fort significatif, Hamdan Khodja donne une description détaillée des populations de l’intérieur de la Régence, y compris celles du Sahara : origines, mode de vie et d’organisation, traditions, us et coutumes. Le rôle prépondérant et la toute puissance des marabouts est mise en exergue. En plus de représenter le sacré, les marabouts ont toujours agi «avec modération et politique» chez les populations des plaines et surtout des montagnes.
Le rapport au marabout était sagement et intelligemment géré par les Turcs. «Ces ménagements ont fait obtenir ce que l’armée française a détruit depuis son arrivée sur le sol algérien ; car au lieu de suivre ces mêmes principes, elle a voulu en établir de nouveaux tout à fait en opposition avec les mœurs et les coutumes des habitants», relève l’auteur. Les chapitres suivants sont d’ailleurs consacrés à ces «mœurs et usages» particuliers, que ce soit chez les Berbères ou chez les habitants de la plaine.
En général, les beys ont su tisser des liens solides et établir des relations de confiance avec les représentants de ces populations, dont les alliances «par des liens de parenté avec les chefs de ces peuples fiers et nomades». A l’exemple de «Hadj Ahmed, présent bey de Constantine, (qui) est le neveu d’un des principaux chefs de ces Arabes, qu’on appelle Daoud Ben Gana». Evoquant les beys, Hamdan Khodja dit toute son admiration pour le bey de Constantine, louant sa perspicacité et ses «observations judicieuses».
En parallèle, il revient sur les intrigues et complots fomentés par certains beys, dont celui du Titteri, Mustapha Boumezrag qui s’était lié avec «Ibrahim Bey, celui qui a livré Bône aux Français». Ibrahim Bey avait formé le projet, avec son beau-frère et le Cheikh Farhat (un des chefs du Sahara), de prendre la place de Hadj Ahmed Bey. Le projet échoua. L’auteur évoque également les rapports du Cheikh Farhat avec le duc de Rovigot, le massacre de la tribu d’El Ouffia (El Harrach) suite à une expédition punitive de la part de l’armée française... Après ces notes et digressions, il livre d’autres détails sur la Mitidja et ses habitats, puis sur «la partie occidentale» du pays (Tlemcen, Médéa, Miliana, Oran, Mascara).
Il s’arrête ensuite à Alger, la ville qu’il connaît le mieux. Cette longue escale est l’occasion de «parler de la capitale et de l’organisation du gouvernement turc, des moyens par lesquels il est parvenu à obtenir la soumission de ce peuple et du système qu’il a établi pour conquérir le cœur de tous les hommes, car à l’aide de sa politique, soi-disant barbare, il s’est soutenu pendant trois siècles dans le voisinage de l’Europe».
De belles pages, particulièrement utiles pour le lecteur, sont alors consacrées à Alger et à ses habitants. Et là, «le complexe du colonisé» en prend un sacré coup tant les «qualités, les unes spéciales, les autres générales», de la population algéroises sont intelligemment décrites par l’auteur. Les chapitres suivants traitent successivement : «du gouvernement turc, de son organisation et de son origine» ; «de la manière d’armer les corsaires d’Alger, et de la distribution des prises de l’organisation militaire et du divan» ; «du dey, de son gouvernement et des différentes coutumes» ; «définition du droit des terres et du mode de percevoir les contributions» ; «de la décadence du gouvernement turc» ; «sur l’intérieur de la Régence et de quelques observations sur Hussein Pacha, dernier dey d’Alger».
Le tableau est circonstancié, très détaillé et établi avec exactitude. Ce qui fait dire à l’auteur : «Dans le cours de mon voyage en Europe, j’ai étudié les principes de la liberté européenne qui font la base d’un gouvernement représentatif et républicain. J’ai trouvé que ces principes étaient semblables aux principes fondamentaux de notre législation.» Le jeu de miroirs (hyperbolique, parabolique, sphérique) continue dans la deuxième partie du livre, pour bien mettre en images «les bienfaits de la civilisation et de la liberté française». Ici, l’écriture de l’histoire est encore plus digne d’attention, tant Hamdan Khodja porte un témoignage sérieux sur les causes primitives de l’agression française, sur les premières années de la barbarie coloniale, en passant par le débarquement de Sidi-Fredj.
L’auteur a le don de travailler, de soigner les détails finement observés sur les principaux personnages de l’époque et sur leurs actes. Cela ajoute à la valeur documentaire d’un ouvrage qui communique aussi beaucoup d’émotion au lecteur. Le récit s’en trouve illuminé.
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