
LES CAUSES DE L’INSURRECTION
La plus importante des insurrections que la troisième République a dû combattre fût l'insurrection de Kabylie en 1871. Elle eut pour cause principale la guerre malheureuse avec la Prusse. Les Français étaient vaincus, leur prestige évanoui. Les indigènes qui avaient le fétichisme de l’autorité, voyaient l’administration militaire contestée et ses officiers bafoués. C’était le naufrage de toute une politique de contact avec la population, de connaissance de ses mœurs et de ses coutumes, d’écoute de ses doléances et de ses aspirations. Mal comprises, les modifications apportées à l'organisation algérienne par le gouvernement de la Défense Nationale affaiblissaient plus encore le prestige et l'autorité de la France :
• la substitution du régime civil au régime militaire, avec la suppression des Bureaux arabes et leur remplacement par des Communes mixtes, suppression qui mécontentait les chefs indigènes, • la naturalisation des Israélites, en vertu du décret Crémieux, qui froissait les sentiments de la masse musulmane.
Depuis 1830, la France n’a jamais très bien su ce qu’elle ferait de l’Algérie. Comme les autres colonies françaises, l’Algérie a toujours subi l’effet des dissentiments politiques er des malheurs de la métropole. Elle devait, en 1870 et 1871, après la chute de l’Empire, subir le contrecoup des impatiences de l’opposition républicaine et de l’ignorance des hommes que les circonstances appelèrent, sans préparation, à la direction souveraine de ses affaires. L’insurrection de 1871 n’a été au départ ni la révolte de l’opprimé contre l’oppresseur ni la revendication d’une nationalité. Avec quelques nobles, un sceptique ambitieux, le bachagha El-hadj-Mohammed-ben-el-hadj-Ahmed-el-Moqrani entraîna les populations soumises à l’influence séculaire de sa famille. Sous l’impulsion de la puis- sante confrérie Rahmanya, dont il obtint le concours en flattant les visées ambitieuses d’Aziz-ben-chikh-el-Haddad, le fils du grand maître de l’ordre, se déclencha ensuite une véritable insurrection populaire. Les nobles de la Medjana et de Seddouq s’insurgèrent pour la conservation de privilèges qui pesaient lourdement sur les humbles. Ces seigneurs héréditaires n’avaient jamais été vaincus. Leurs territoires n’avaient jamais été conquis. Pratiquement indépendants sous les Turcs, ils étaient venus, de leur plein gré, vers les représentants de la France, livrer, le plus souvent sans coup férir, de vastes territoires et de nombreux contribuables. Aux premiers temps de l’occupation, les généraux et les gouverneurs, à qui la métropole refusait les moyens d’action, traitaient de puissance à puissance avec les chefs qui acceptaient la suzeraineté de la France laquelle ne leur demandait que de se faire tuer à son service et de payer l’impôt, leur garantissant en retour les privilèges dont ils jouissaient en fait comme en droit. Détenteurs de vastes terres mal cultivées dont on rêvait de faire bénéficier la colonisation européenne et les prolétaires indigènes, il y avait entre eux et la France de véritables contrats synallagmatiques qui forçaient l’administration coloniale à respecter des situations acquises et à tolérer des abus. La France tint parole tant qu’elle eut besoin de ces alliés pour conquérir ou gouverner. Mais, le jour où l’administration coloniale s’est crue assez forte pour se passer d’eux, elle n’a plus vu, dans ces alliés de la première heure, que des individualités gênant l’œuvre de civilisation de la France. Ces gens de vieille souche, ayant conservé les mœurs et les préjugés du XIIIe et du XIVe siècle, ne comprirent qu’une chose, c’est qu’on voulait leur imposer les mêmes obligations auxquelles étaient astreints les agents et collectivités que la France avait vaincus par les armes. L’insurrection de 1871 se divise en quatre périodes. ✓ Du 14 juillet 1870 au 8 avril 1871, éclatent des révoltes locales conduites par le bachagha et ses frères sur l’ancien fief familial. Les Moqrani qui ne sont pas du soff de la Medjana combattent dans les rangs français avec l’espoir avoué de remplacer le ba- chagha. ✓ Du 8 avril au 5 mai 1871, l’insurrection, devenue générale, s’étend de la mer au Sahara sous la direction des khouans Rahmanya qui ont proclamé la guerre sainte. Elle couvre l’Algérie de ruines et de sang. La « KHOUANNERIE » (par analogie avec la chouannerie vendéenne) bat son plein. Les Français manquent de troupes et assistent impuissants à ces dévastations. ✓ Du 5 mai, jour où Moqrani est tué, jusqu’au 13 juillet 1871, jour où Chikh-el- Haddad se constitue prisonnier, les colonnes françaises, enfin organisées, écrasent les rebelles. ✓ Du 13 juillet au 20 janvier 1872, les exigences françaises empêchent la soumis- sion de quelques chefs parmi les plus compromis. Les dernières luttes se poursuivent jusqu’à l’arrestation de Boumezrag. A ce moment, l’insurrection est bien finie, l’ordre est rétabli; mais commencent les poursuites judiciaires et la terrible répression des rebelles qui laissera des traces indélé- biles dans toute l’Algérie et particulièrement en Kabylie.
Carte de l'insurrection au Nord
LES REVOLTES LOCALES
Tout commence en janvier 1871.
A la frontière tunisienne, cent deux cavaliers
désertent après avoir tué un brigadier. Cette désertion provoque l'entrée en dissidence
des tribus frontalières.
► Le 26 janvier, jour de la capitulation de Paris, Souk Ahras est attaquée.
Les fermes alentour sont pillées et neuf colons tués. Il faudra une opération de
dégagement menée de Bône pour que la région retrouve un calme relatif.
► À partir de février, une série de meurtres endeuille la communauté européenne :
un briquetier assassiné à Tizi-Ouzou le 5, quatre cantonniers assassinés dans les Bibans le 22. Le 13, El Milia est attaquée par une tribu proche des Ouled Aïdoun.
Une colonne de 600 hommes, débarqués le matin même, parvient à débloquer la ville.
► Le 1er mars, le caravansérail d’El Esnam est incendié par les Beni Yala. Fin mars deux charbonniers français sont retrouvés morts affreusement mutilés en forêt de Tangout.
La femme de l’un d’eux et son fils sont tués dans les mêmes conditions.
Au même moment la situation se détériore dans le sud. Dès le 9 mars, Tebessa
était sous la menace d’un coup de force, sa banlieue dévastée. L'aventurier Bouchoucha
s’emparait d’Ouargla après avoir fait décapiter cinq Mozabites.
Incapable de maintenir l'ordre, car l'Algérie était dépourvue de troupes, l'adminis-
tration ne put réprimer l'agitation sans cesse grandissante, qui se transforma, dans la
province de Constantine en révolte ouverte. Celle-ci eut pour chef le bachagha de la
Medjana (dép. de Constantine), Moqrani, chef d'une des plus illustres familles indigènes et jusqu'alors serviteur fidèle de la France.
Moqrani sentant sa situation menacée
par l'avènement de la République et la chute du régime militaire en Algérie, souleva les
tribus au moment où la guerre civile de la Commune venait d'éclater à Paris.
Les Kabyles crurent le moment venu de reconquérir leur indépendance. Les révoltés se jetèrent
sur les établissements français saccageant les récoltes, attaquant les Européens. Les
colons, réfugiés dans les villes et les villages, se trouvèrent bientôt dans une position
critique. A Bordj-Bou-Arréridj, à Fort-Napoléon, à Tizi-Ouzou., à Dra-el-Mizan, à Bougie,
à Dellys, ils résistèrent derrière de mauvaises murailles, à la violence des assauts. Le
village de Palestro fut emporté, et ses habitants, tués.
► Le 15 mars, le Bachagha avait déclaré par écrit qu'il refusait d'être l'agent du
gouvernement civil et prévenait qu'il s'apprêtait à combattre les Français. Il s'agissait
pour lui d'entraîner rapidement dans la guerre 25 000 combattants face à des troupes
françaises disséminées et peu nombreuses. Il décide, tandis que son frère cadet Bou-
mezrag se porterait sur Aumale, d’attaquer Bordj-Bou-Arréridj où, en 1559 déjà, ses pré-
décesseurs avaient massacré une garnison turque.
► Le 16 au matin, les collines environ-
nant la ville se couvrent de 15 000 insurgés en armes. Le Bachagha en grand burnous
blanc est entouré de tous les membres de sa famille en vêtements chamarrés. L’attaque
vigoureusement menée à partir de midi force le commandant Dupeyron à regrouper gar-
nison et habitants dans la Redoute. La ville est laissée aux pillages et aux incendies.
Après une brève tentative de négociations offertes par le Bachagha, les insurgés lancent
contre la Redoute une attaque qui reste infructueuse. Le 26 mars, constituée d’éléments
disparates réunis non sans mal, une colonne de secours sauve les assiégés qui
n’avaient pratiquement plus ni eau ni vivres. La garnison avait eu 8 tués et 28 blessés.
► Le 2 avril, le 78e régiment de marche arriva à Bordj, réoccupa la Redoute puis s’empara,
dans la Medjana, du bordj de Mokrani que celui–ci, prudent, avait évacué. Cependant la
région restait sous son contrôle.
Le 16 mars, également, l’attaque de Boumezrag se porte sur les points d’appui
extérieurs d’Aumale. Après avoir invité sans succès les musulmans de la garnison à les
rallier, 2 000 rebelles attaquent le caravansérail d’Oued Okhris sans succès puis se reti-
rent en fin de journée après avoir perdu une trentaine d’hommes. Craignant que les tribus environnantes ne fassent défection et contrarié de voir les
populations rurales affluer
vers la ville, le colonel Trumelet forme une colonne d’intervention vers Oued Okhris dont
les 500 hommes engagent 4 000 insurgés pendant plus de trois heures. Des deux côtés
la lutte se fit acharnée, implacable. Le bilan fut lourd : 200 insurgés tués, un officier et 26
soldats français tués. Il fallut par ailleurs 750 hommes pour dégager le caravansérail d’El
Esnam. Le 7 avril, des bandes de Kabyles attaquent le fort de Beni Mansour où les colons ont à peine le temps de se réfugier. Boumezrag campant à proximité,
toutes les tribus de l’annexe se mettent en insurrection.
Le bachaga Mohamed El Moqrani
LA KHOUANNERIE
(8 avril-5 mai 1871.)
Comme ils piétinaient dans la Medjana et à Aumale, les Moqrani cherchèrent à
convaincre les caïds et Aghas encore fidèles à la France de se joindre à leur sédition.
Sans grand succès. L’aide décisive leur fut apportée par Aziz, fils de Chik-El-Haddad, le
grand maître de la confrérie des Rhamanya. Dans les quinze dernières années, cet
ordre religieux centenaire avait fait des progrès considérables. Tout le monde, même les
femmes, voulait en être. C’était pour les adeptes, les « khouans », le paradis assuré.
Face à cette recrudescence religieuse, les autorités françaises se montraient désarmées.
Un accord secret entre le Bachagha et Aziz promit à Chik-El-Haddad la suprématie religieuse sur toute la Kabylie.
Enfin convaincu, le 8 avril au matin, sur le marché de
Meisna, le grand maître proclama la guerre sainte ce qui eut pour effet immédiat de réconcilier
le Bachagha avec son cousin Abdessalam Moqrani qui était jusque là son ennemi irréductible.
Des feux allumés sur les sommets des montagnes suffirent pour annoncer à tous, d’Alger à Philippeville, que le « Djehad »était proclamé.
Les Kabyles répondirent en masse à cet appel. En huit jours 150.000 hommes
prirent les armes et se jetèrent sur les établissements français. Les fermes isolées, les
villages sans défense, comme Bordj Menaïel et Palestro, furent saccagés, Dellys, Dra-el-Mizan, Fort Napoléon (16 avril) furent bloquées.
Des bandes d'insurgés pénétrèrent
dans la Mitidja et s'avancèrent jusqu'à l'Alma. Moqrani tenait la campagne dans la région
d'Aumale; les rebelles étaient maîtres de toute la Kabylie; les tribus du Hodna, puis les
Beni Menacer, entre Cherchell et Miliana, se soulevaient à leur tour.
Cependant, la nomination comme gouverneur général d'un homme énergique, l'amiral de Gueydon, mit
fin au désordre administratif, tandis que l'arrivée de troupes expédiées de France permettait de pousser activement les opérations militaires.
En moins de 15 jours, la Kabylie est à feu et à sang. 250 tribus se joindront à
l’insurrection. Dix villes dont Bougie, Fort-National, Tizi-Ouzou, et des centaines
d’exploitations agricoles européennes sont prises dans un piège dont elles ne sortiront
qu’au début de 1872. C’était désormais à une masse de 200 000 combattants sur un
territoire s’étendant d’Alger à la frontière tunisienne et au Sahara que l’amiral de Gueydon, allait devoir faire face.
Il ne disposait que de 45 000 hommes sur les trois provinces
d’Algérie.
Compte tenu de la situation en France, il ne commença à recevoir des renforts
qu’en avril. Les colons européens constituèrent des milices, en principe placées sous
l’autorité militaire, mais qui, en pratique, jugeaient, fusillaient, organisaient en somme
leur propre répression. Grâce au calme de l’Oranie, des troupes de l’Ouest furent dirigées, en partie par chemin de fer, sur Alger et Constantine.
Il fut décidé de constituer
des colonnes d’intervention de 4 à 5000 hommes qui se porteraient au secours des garnisons bloquées et ramèneraient le calme dans les tribus insurgées.
La proclamation du Djehad causa une intense émotion dans la Mitidja. De l’Alma
aux Issers, tous les centres de colonisation sont en effervescence. Des bandes armées
parcourent la plaine faisant fuir les habitants des maisons isolées, mettant le feu aux
meules, coupant les routes. La milice de l’Alma, sous la conduite de son maire, empêcha
la panique de s’emparer de tout l’Est de la Mitidja.
Les villages de Rouiba, Reghaïa,
Saint-Pierre et Saint Paul étaient abandonnés par leurs habitants. Des fermes brûlaient
dans la nuit. Sept européens dont une femme furent tués. 30 européens vivront 21 jours
dans le bordj d’Azib Zamoun sous la protection de l’Amin local.
Une « colonne d’expédition d’avant-garde », reçut alors pour mission de rétablir
l’ordre dans les Issers puis de pousser jusqu’à Palestro dont on était sans nouvelles à Alger.
► Le 22 avril, la colonne dispersait un fort contingent insurgé qui se préparait à attaquer l’Alma.
Son chef, le colonel Fourchauld, partisan d’une politique dure à l’égard des
indigènes, procéda à une « justice » expéditive. Les exécutions des prisonniers et des
indigènes arrêtés par la milice eurent lieu, dans le lit de la rivière, de nuit. Un condamné,
fils de marabout, réussit à s’échapper.
Le Gouverneur Général dût prescrire que les
exécutions restent réservées, après passage en cour martiale, « aux insurgés pris les
armes à la main et aux traitres patentés ». Par ailleurs, les ordres de désarmement général ne souffraient pas d’exception laissant,
après le passage des colonnes françaises,
les tribus encore paisibles ou ralliées sous la menace des insurgés. Cependant les trahisons restèrent exceptionnelles.
En arrivant à Palestro, la colonne Fourchauld découvrit les maisons incendiées et
les corps de 46 colons assassinés. Femmes, enfants et vieillards avaient disparu mais,
on le saura plus tard, avaient été convoyés en sûreté sous la protection (anaya) de
l’amin Si Saïd qui fut néanmoins condamné à mort en 1873 par la cour d’assise d’Alger
pour être gracié puis amnistié en 1882. Pendant ce temps, un scénario analogue se répétait,
dans toute la haute Kabylie, autour des villes tenues par les Français. Les tribus
se rassemblaient, brandissant la bannière de la kouba locale, bloquant toute sortie des
troupes françaises.
► Le 21 avril, le caïd Ali-ben-Telaach rallie les insurgés devant Dra-El-Mizan avec son goum de la tribu des Nezliouas.
Le blocus de la ville durera jusqu’au 5 juin.
► Le 17 avril Fort-National est investie par de nombreux contingents et les portes
sont criblées de projectiles. L’Ecole des Arts et Métiers, fierté de la ville, qui instruisait
quatre-vingt jeunes kabyles dut être évacuée le 18. Pillée et incendiée, elle ne fut jamais
reconstruite. Le cercle de Fort-National comptait 153 toufik, 114 fournirent des « Messebelèn » soit 2 280 volontaires,
ayant fait par serment le sacrifice de leur vie. Dans les
jours qui suivirent, les insurgés multiplièrent les attaques avec un mordant incroyable et
tentèrent, sans succès, de s’infiltrer par des galeries.
► Le 1er mai, deux émissaires kabyles furent capturés, jugés et fusillés par les insurgés. Dans la nuit du 21 au 22 mai,
1500 Messebelen se jettent follement à l’assaut du fort et sont repoussées avec de lourdes pertes.
On compta dans les fossés 300 de ces malheureux.
Le blocus se prolongera jusqu’au 16 juin avec l’arrivée de deux colonnes opérant à partir de Tizi-Ouzou
auxquelles une sortie courageuse de la garnison donne la main. Cette journée avait
coûté, tant dans les deux colonnes que dans la garnison, 15 tués et 44 blessés
► Le 16 avril, les 254 habitants européens de Tizi-Ouzou sont regroupés dans le
bordj. Le lendemain 1500 kabyles défilent devant le fort sous le commandement du caïd
Ali désormais ennemi déclaré des Français. Dans les jours suivants, l’alimentation en
eau du fort est coupée et l’eau est alors strictement rationnée. Le village français est pillé et incendié.
► Le 19, en réponse à une offre de reddition, la garnison effectue une
vigoureuse sortie. On améliore les retranchements de part et d’autre. On estime alors à
6000 fusils les effectifs kabyles qui harcèlent le fort de façon quasi continue. Le 29 avril,
un parlementaire offre aux Français une capitulation avec les honneurs de la guerre.
Il est renvoyé après que le commandant ait renversé d’un coup de pied une jarre d’eau
pour lui faire croire que l’eau ne manque pas au fort. Les harcèlements reprennent. Le 6
mai un violent orage permet à la garnison de reconstituer quelque peu sa réserve d’eau.
► Le 11 mai, la garnison effectue une sortie vers le village, dégage les abords du fort et
tend la main à la colonne de secours qui arrive enfin. Le blocus a duré 25 jours, la garnison a perdu 16 tués et compte 25 blessés…beaucoup moins que les assiégeants.
Pendant que l’intérieur vivait un blocus rigoureux, les villes côtières de Dellys,
Bougie, Djidjelli et Collo restaient en liaison avec Alger grâce aux bâtiments de la Marine
et des messageries. Dellys dispose de 500 hommes. Les insurgés se ruent sur les fermes et les villages alentour.
► Le 18, à Rebeval, neuf colons qui défendaient leurs
fermes sont assassinés. Des convois qui fuient vers la ville sont attaqués par des pillards.
Renforcée par 310 mobiles de l’Hérault arrivés le 22 avril par mer, la garnison effectue sans grand succès,
jusqu’à son déblocage le 18 mai, des sorties soutenues par
l’artillerie des navires.
► Le 21 avril, une dizaine de milliers de Kabyles conduits par les deux fils de Chik-El-Haddad, Aziz et Mahmed,
après avoir tout razzié depuis El-Kseur jusqu’à la mer, sont
arrêtés à 13 kilomètres de Bougie dont la défense s’organise, la place restant étroitement bloquée côté terre.
► Le 18 avril, l’évacuation d’Aïn Taghrout avait jeté l’affolement à Sétif. Toutes les
fermes à l’Ouest de la ville, vidées de leurs occupants, furent pillées et incendiées.
La colonne du général Saussier opérait dans le triangle Bordj-Sétif-Takitoun s’y heurtant
aux contingents d’Aziz et à différentes tribus en révolte ouverte auxquelles elle donna l’assaut.
Depuis fin février dans les Aurès, l’insécurité était latente. Près de Batna, la
veuve Sallerin et ses trois enfants sont massacrés dans leur scierie ainsi que 12 ouvriers
européens.
► 12 des 23 ouvriers de l’aciérie Prud’homme qui fuyaient vers Batna sont
également tués. Des drames semblables se déroulent dans plusieurs villages de la route
de Constantine.
► Le 26 avril, un violent combat oppose, à la porte de Constantine, la milice de la ville et l’armée à un fort parti d’insurgés qui
laisse 150 tués sur le terrain. Le 4
mai, des indigènes de tribus voisines accusés de pillage sont sommairement jugés par
les miliciens. 32 d’entre eux sont passés par les armes. Le capitaine Chapsal du bureau
arabe dût rester plusieurs jours au milieu des tribus pour calmer les esprits. L’affaire
monta jusqu’au Président de la République qui renonça à poursuivre. Le 7 mai, la colonne Marié subit un sanglant engagement à Kasrou.
► Le 20, les zouaves donnent
l’assaut de la Mestoua, véritable forteresse naturelle. Les assiégés précipitent sur eux
d’énormes rochers. Ce fut une hécatombe. Trois officiers et 13 zouaves étaient morts
broyés, 118 autres gravement blessés. Il fallut attendre le 14 septembre 1871 pour que
les tribus insurgées se rendent.
► À la mi-avril, le bachaga Moqrani, sentant peut-être lui échapper le contrôle de
l’insurrection au profit de la révolte populaire des Khouans, fit des offres de négociations
qui furent rejetées par le gouvernement français. La République naissante traitait ce
vieux serviteur, cet insurgé politique, comme un criminel.
► Le 15 avril, forte de plus de 3000 hommes, la colonne Cérez, nouvellement
constituée à Alger, arrive à Aumale. Le 18, au col des Ouled Daoud, dans un engagement sanglant,
les insurgés laissent 400 morts sur le terrain.
Les jours suivants, la colonne détruit la ferme de Boumezrag, le frère du Bachagha, et multiplie les expéditions
punitives incendiant une soixantaine de douars de la tribu des Nezlioua. Le 5 mai, le
Bachagha Moqrani se fait tuer dans les durs combats de l’oued Soufflat.
LES ÉCHECS DE LA COALITION
(5 mai-13 juillet 1871.)
Contrairement à l’attente des Français, la mort héroïque du Bachagha n’eut
d’autre effet que de raidir les insurgés dans leur combat. A l’opposé, se joignant sur ce
point à la communauté européenne, de nombreuses personnalités indigènes de la région de Constantine demandent au Gouverneur,
par une adresse collective, une répression accrue.
Le terme « arabes » plusieurs fois répété les démarque de la révolte « ka-
byle » des Khouans. Cela étant, les colonnes de répression (ou de pacification) continuent leurs opérations : Lallemand en haute Kabylie,
Cerez dans le Hamza, Saussier à Sétif, Goursaud et Trumelet dans le Sud.
► Le 13 mai, les 43 survivants de Palestro dont 13 enfants sont enfin récupérés. La
colonne débloque Béni Mançour le 25 mai. Les colons et leurs familles sont évacués sur
Aumale. Pour autant, rien de décisif jusque là n'avait été remporté sur les insurgés.
Ceux-ci lâchaient pied dans les affrontements mais se reformaient ensuite plus offensifs
et plus nombreux que jamais. Le 28, à la tête de 4000 hommes, Boumezrag attaque la
colonne Cérez mais subit de lourdes pertes et doit se replier dans la Medjana.
La colonne Cérez force le col de Sidi Ramoune le 5 juin après une nouvelle bataille rangée
puis délivre Dra El Mizan bloqué depuis 45 jours.
Forte de 5000 hommes, la colonne Lallemand entre en Kabylie le 10 mai et,
comme on l’a vu, débloque Tizi Ouzou puis rétablit ses communications avec Dellys. À
ce moment le Gouverneur Général réitère ses instructions invitant notamment les forces
françaises à s'abstenir d'actes de vandalisme.
Les opérations se poursuivent autour de
Dellys, la colonne multipliant les contacts avec un adversaire insaisissable. Une brigade
donne l'assaut de Djema Saharidj mais doit faire retraite. Un assaut sur les hauteurs du
Sebaou échoue également. Ces deux échecs affectent fortement le moral des alliés des
Français.
► A partir du 6 juin, après de très durs combats, l'action combinée des colonnes
Cerez et Lallemand opérant sur les crêtes dégage Fort-National. Les Français perdent
15 tués et 96 blessés. Le siège de Fort-National avait duré 63 jours et coûté à la garnison 25 tués et 45 blessés.
► Du 4 au 14 juillet 1871, la colonne Saussier va se voir confrontée aux contingents
d’Aziz sur les premières pentes du massif des Babors et subir des pertes sérieuses. La
colonne se replie ensuite sur Sétif en menant un long combat d'arrière-garde. Repartie le
20, elle subit le 25 un assaut furieux des Kabyles qui laissent plus de 200 morts dans les ravins.
Ce fut un spectacle de désolation même pour les soldats français. Le 27, on apprend qu'une tribu ralliée a été sabrée par erreur par les chasseurs qui ont fait 63 morts.
Ce massacre jette dans l'insurrection toutes les tribus du voisinage sous les ordres d'un
caïd jusque là fidèle. Pour le général Saussier, tout est à recommencer. Repartie en direction des Babors, la colonne est attaquée
► le 7 juin par des milliers de kabyles et perd encore deux officiers.
L'attaque de Djidjelli dura du 7 au 11 juin. Quoique vigoureuse, elle se brisa sur
les remparts et les canons de deux bateaux sur rade. Les insurgés s'attaquèrent ensuite
en vain à El Milia puis à Mila, continuant à faire régner l’insécurité autour de Djidjelli et
dans la presqu'île de Collo partir de cette période, la rébellion s'essouffle. Le nombre des combattants
n'est pas un avantage, les armes modernes, le fusil chassepot, les canons rayés font
des ravages.
Le gouverneur prescrit : « Agir comme à Paris [pour les communards], on
juge et on désarme : les Kabyles ne sauraient prétendre à plus de ménagement que les
Français. » Invité à se rendre « aux civils », le Kabyle se cabre : « Nous, les soldats de
Dieu à la merci d'un jury d'assises composé de colons, voire de juifs ? ».
C'est à ce moment, le 24 juin, que se situe la bataille de la dernière chance pour l'insurrection. 7000
kabyles sont retranchés à Icheriden. Les tribus ont décidé le « Timekecherit » : la première qui lâcherait pied serait déshonorée.
Après une solide préparation d'artillerie, l'as-
saut français emporte la position. Les fils de Chik-El-Haddad se rendent entraînant les
soumissions dans la région de Bougie. Dès lors, les combats cessent dans le Djurdjura.
Les insurgés libèrent les 45 colons de Bordj Menaïel détenus depuis le 18 avril.
► Le 13 juillet Chik-El-Haddad se rend en grande pompe. Il est enfermé au fort Barral à Bougie.
LES DERNIÈRES LUTTES
(13 juillet 1871-26 janvier 1872.)
Pour sa part, Boumezrag-El-Moqrani ne se décourage pas. Il se révèlera pour les
Français comme l'adversaire le plus opiniâtre et le plus rusé. En quelques jours, il réunit
quelques 10 000 fusils sur les hauteurs d’Ilmatène. Il affronte la colonne Saussier et su-
bit un nouveau désastre. Une vingtaine de prisonniers sont massacrés par les tirailleurs.
C'est alors que la guerre sainte est proclamée au sud de Cherchell dans la tribu
des Beni Menaceur depuis toujours jalouse de son indépendance. Les insurgés bloquent
Cherchell tandis que d'autres groupes se dirigent vers Novi, Zurich et Marengo. Novi fut
sauvée par l'artillerie de l’aviso Kléber qui débarqua ensuite 198 hommes pour dégager
Zurich. Également attaqué, le village de Marengo fut dégagé par un bataillon de zouaves
venu à marche forcée de Koléa. Il fallut deux colonnes d'intervention pour refouler les
insurgés et les contraindre le 20 août à la capitulation. Le massif des Beni Menaceur
retrouva un semblant de paix.
Après avoir opéré dans le Djurdjura, le 23 juillet la colonne Lallemand arriva en
vue de la Qalaa des Béni Abbes, repère mystique des Amokranes. Jamais l’armée française n’y était entrée. L’état-major visita la tombe du Bachagha.
Le général Lallemand reçut alors l’ordre de rentrer sur Bougie où sa colonne est dissoute le 31 juillet. Depuis
son départ d’Alger, ses hommes avaient parcouru 600 kilomètres en zone montagneuse,
livré 18 combats, perdu 58 tués et 312 blessés.
La pacification de la Kabylie orientale, encore embrasée, fut confiée au général Delacroix.
Pendant les mois d’août et septembre 1871, ses troupes opérèrent dans le
triangle Mila-Collo-Djidjelli, traquant sans répit les insurgés et les rencontrant dans divers
engagements brefs mais sanglants. Par une utilisation avisée des goums des tribus ralliées et une politique de terreur
des populations insurgées, Delacroix obtint la reddition le
21 août de deux chefs insurgés. Les tribus rebelles se soumirent les unes après les
autres. Incendies et razzias des villages insurgés furent menés tant par les troupes
françaises que par les auxiliaires. Le général Delacroix se tailla la réputation d’un officier implacable.
Le théâtre des opérations se déplace alors vers le Sud. Les protagonistes du
dernière acte de la révolte sont, côté français, les généraux Cerez, Saussier et Delacroix, les colonels Trumelet et Thibaudin,
côté insurgés Boumezrag, son beau-frère Ben
Boudaoud, Ahmed Bey et l’aventurier Bouchacha, maître du grand sud de Touggourt à
In Salah.
► Le 10 août 1871, un convoi de ravitaillement de 1200 chameaux et de 500 mulets entrait à Bou Saada que Boudaoud assiégeait après avoir tenté de l’enlever.
En même temps, la colonne Cerez occupait M’Sila tandis que la colonne Saussier poursuivait ses opérations contre l’insaisissable
Boumezrag qui disposait encore 6000 fantassins et 3000 cavaliers dont les fameux Hachem.
Les deux rencontres décisives eurent lieu les 19 et 23 août entre la colonne et les contingents réunis des Moqrani et d’Ahmed
Bey qui sont écrasés.
Les deux chefs renouvellent leur offre de soumission qui n’est pas
acceptée, le Gouverneur exigeant une soumission « sans conditions ». Avec courage,
Boumezrag reforme ses contingents et exhorte les tribus qu’il parcourt.
► Le 10 octobre 1871 se produit la dernière confrontation sérieuse entre les troupes françaises et les
Ouled Moqrane. La colonne Saussier découvre avec stupeur autour de la Qalaa des
Béni Hammad les milliers de chameaux, bêtes de somme, tentes, bagages, palanquins
de la smala des Amokranes venue se réfugier autour des ruines de ce qui fut la première
capitale du royaume berbère des Hammadites. L’élite des combattants de la Foi est là :
cavaliers Hachem, fidèles jusqu’au bout, dernières tribus insurgées entourant leur caïd.
L’artillerie canonne sans relâche ces masses prises au piège, serviteurs, femmes, enfants, troupeaux et montures dans un affolement indescriptible.
La colonne Saussier rentre à M’Sila avec un énorme butin tandis que Boumezrag parvient à fuir, avec 200
Hachem rescapés, jusqu’à Ouargla où l’accueille l’aventurier Chérif Bouchoucha lequel
dès le 15 mai avait massacré les 65 hommes de la petite garnison de Touggourt puis,
dans les mois qui suivirent, avait assuré son autorité sur le grand Sud.
De son côté, le 21 octobre, Ahmed Bey, jugeant toute résistance impossible,
abandonné de ses vassaux se constituait prisonnier avec 17 comparses. Conduits à
Sétif enchaînés, ces hommes entrèrent dans la ville sous les insultes d’une foule déchaînée.
Au Sud, précédé de sa réputation de fermeté, le général Delacroix réoccupe
Touggourt le 27 décembre, Ouargla le 2 janvier. 400 goumiers et 600 soldats se lancent
vers le Sud à la poursuite de Bouchacha et de Boumezrag. Quoique grièvement blessé
par un assassin, le premier réussira à fuir. Quant au second, séparé de sa troupe, il sera
fait prisonnier le 19 janvier 1872.
La colonne Saussier est alors dissoute. En 233 jours,
elle avait parcouru 1450 kilomètres, livré plus de 50 combats, confisqué 6000 fusils, fait
600 prisonniers, levé un million de contributions de guerre. Ses pertes s’élevaient à 32
tués, 39 morts de maladie ou d’épuisement et 162 blessés.
L’insurrection était terminée. Certes Bouchoucha continua longtemps à écumer le
désert. Fait prisonnier, il passa en conseil de guerre et mourut courageusement le 29
juin 1875 devant le peloton d’exécution.
► Du 21 janvier 1871 au 17 janvier 1872, l’armée française avait livré 340 combats.
Les effectifs engagés étaient passés de 43 000 à 86 000 hommes. Elle compta 2686
morts. Les auxiliaires indigènes comptèrent plus d’un millier de victimes.
Le chiffre officiel de 175 000 fusils saisis par l’armée française paraît confirmer
les 200 000 combattants généralement attribués à l’insurrection. Les pertes de celle-ci
sont très certainement supérieures à 30 000 tués.
LES SANCTIONS
La Grande Kabylie perdit l'autonomie qu'elle avait conservée après la conquête;
les assemblées municipales ou "Djemaa" furent dépouillées de leurs attributions politiques.
Les villages qui avaient pris une part active à l'insurrection durent payer une contribution de guerre de 32 millions de francs1.
Les individus furent moins sévèrement trai-
tés que les collectivités. Quelques centaines seulement, choisis parmi les plus compromis, furent traduits en cours d'assises
sous l'inculpation de crimes de droit commun.
Cheikh Haddad fut condamné à 5 ans de prison, Bou Mezrag à la peine de mort, commuée en en celle de la déportation.
Le statut mal défini des indigènes algériens fit que les sanctions appliquées aux
insurgés furent doubles :
• en tant que belligérants, ils se virent infliger des amendes, les terres des plus coupables furent frappées de séquestre,
• comme sujets français, ils furent traduits individuellement devant les tribunaux.
La première sanction fut le paiement d’une indemnité de guerre, fixée par fusil,
qui rapporta au total plus de 36 millions de francs dont le recouvrement s’étendit jusqu’en 1890.
Les tribus insurgées durent ensuite indemniser les familles de leurs victimes. Ce
principe de responsabilité collective est inscrit dans le droit musulman et dans les kanoun berbères où la personnalité morale
de la tribu prime toute personnalité individuelle.
Le séquestre des terres s’étendit sur 446 000 hectares qui furent mis à la disposition des
colons notamment des Alsaciens-Lorrains réfractaires des territoires cédés à
l’Allemagne.
Les sanctions judiciaires frappèrent quelque 400 personnes, 213 devant la cour
d’assises de Constantine, le reste devant la cour d’assises d’Alger ou les tribunaux militaires. Pour éviter de faire apparaître l’incohérence
et les bourdes du pouvoir civil après
la chute de l’Empire, on en vint bien souvent, sans trop de résultat, à charger les «bureaux arabes», accusés
d’avoir favorisé l’insurrection, plus que les insurgés eux-mêmes.
On oublia souvent les services rendus par les chefs indigènes « fidèles », notamment
ceux qui réussirent à soustraire des dizaines d’Européens à des massacres. Des ténors
du barreau parisien, tels Jule Favre, se déplacèrent en Algérie. Les acquittements furent
nombreux.
Les condamnations à mort furent exceptionnelles et furent le plus souvent
suivies de commutations de peine. 23 des auteurs du massacre de Palestro passèrent
en justice, il y eut huit condamnations à mort dont trois furent exécutées. Pour l’affaire de
Bou Saada, le tribunal militaire de Blida prononça 23 condamnations à mort dont 5 furent exécutées.
Pour le sac de Rebeval d’avril 1871, 3 condamnations à mort sur 6 furent
exécutées. Boumezrag, Ahmed Bey, Aziz et le caïd Ali furent déportés en Nouvelle Calédonie avec une centaine d’autres insurgés.
Ils furent graciés en 1882, mais beaucoup
restèrent dans l’île où ils constituent encore aujourd’hui une petite communauté vivace.
Chikh-el-Haddad mourut en prison en 1873. En avril 1872, une commission d’officiers
des affaires indigènes s’occupa de rapatrier sur l’Algérie les nombreux otages détenus
en France. Le reste des Ouled Moqrane trouva refuge en Tunisie.
L’insurrection de 1871 fut, d’un côté comme de l’autre, une immense tragédie où
s’investirent des trésors d’héroïsme même s’il faut admettre que les goums et les spahis
qui marchaient avec les Français n’ont pas toujours montré beaucoup d’ardeur au combat.
Face à l’irrédentisme des tribus berbères, traditionnellement rebelles à toute forme
d’autorité imposée, la politique coloniale ne cessait de se chercher au gré des changements politiques que connaissait la Métropole.
Sur place, les autorités civiles qu’animait
une idéologie républicaine « laïque » incomprise des élites musulmanes s’accordaient
mal avec les « bureaux arabes » qui tentaient en vain de calmer le jeu.
Aux assassinats
des insurgés répond la répression souvent excessive de l’armée et les bavures incontrô-
lées des milices européennes et de la troupe.
Parler de nationalisme serait anachro-
nique à une époque où le colonialisme, notamment français, est en pleine expansion.
Le mouvement est populaire, religieux dans ses motivations, mais essentiellement kabyle et
n’entraîne en aucune façon la partie arabophone majoritaire de la population indigène.
D’ailleurs les « arabes » ne s’y reconnaissent pas plus aujourd’hui qu’à l’époque
LA GRANDE INSURRECTION DE 1871
L'insurrection de 1871 fut la dernière résistance armée face à l'occupation française. L'attachement à la terre algérienne,
la défense de l'islam menacé, la révolte des
grands chefs traditionnels humiliés, telles furent les principales causes de soulèvements
multiples qui finirent par gagner une grande partie de l'Algérie.
Les insurgés subirent une répression terrible.
Les causes de l'insurrection
Les principales causes de l'insurrection furent fondamentalement d'ordre religieux, en second lieu d'ordre politique.
Les musulmans attendaient toujours une occasion favorable pour rejeter la domination des infidèles.
N'exprimait-il pas un sentiment
général, celui qui, en 1865, déclarait: «je me suis enrichi avec les Français, leur justice
vaut mieux que la nôtre, je n'ai qu'à m'en louer, et cependant, si l'insurrection arrivait
jusqu'aux plages d'Alger, et qu'il ne fallait qu'un coup d'épaule pour les jeter à la mer, je
le donnerais. »
Une période de ferveur religieuse précéda l'insurrection. En Kabylie, des groupes
de pèlerins se rendirent chez le cheikh El Haddad à Seddouk. « Conduits par leurs moqadem, ils suivaient les chemins,
pieds nus, psalmodiant leur dikr et proclamaient la grandeur d'Allah. »
Les femmes qui visitaient le vieux cheikh, n'étaient pas les moins exaltées.
Le sentiment religieux se confondit irrésistiblement avec le sentiment national.
Parallèlement, le prosélytisme chrétien inquiétait les rnusulmans. Mgr Lavigerie
réclamait la liberté d'apostolat dans les tribus. Lors de la famine de 1866, des orphelins
musulmans turent convertis et installés dans des villages chrétiens.
Des chefs de tribus affirmèrent haut et fort leur volonté de défendre l'islam:
«Nous ne renoncerons jamais à notre religion, et si le gouvernement veut nous y contraindre,
nous lui demanderons le moyen de quitter le pays; et si nous n'en trouvons pas,
nous préférerons la mort plutôt que d'embrasser votre religion".
A un colonel qui demandait à une tribu de recevoir un missionnaire désireux de
s'installer sur son territoire, fut opposée cette réponse catégorique: «Dieu nous garde d'y
consentir à moins que l'autorité ne nous y force. Dans ce cas, nous lui obéirions, mais
s'il venait habiter notre village, nous en sortirions et nous ne demeurerions jamais avec lui.»
De nombreux chefs algériens firent appel au sentiment religieux pour presser les
tribus à rejoindre les rangs des insurgés:
«Si vous êtes pour nous, si vous êtes pour nos enfants et si vous voulez
compter dans nos rangs, étendez vos mains, au nom du djihad sur ceux qui vous
entourent dans ce bordj.
Si vous désirez conserver la religion de l'islam, commencez par les tuer, ainsi que cela est obligatoire.
Faites la guerre sainte, cela vous sera compté, purifiez ainsi votre corps.»
L'idéal religieux, les fidèles le trouvaient dans leur adhésion à la Rahmaniya, con-
frérie fondée au XVIIIe siècle par Sidi Abderrahmane bou Qobrin et regroupant des milliers de khouan organisés et disciplinés,
qui n'attendaient que la première occasion pour s'engager dans le djihad.
Aussi, à l'appel du cheikh al Haddad, c'est plus de 250 tribus
qui rejoignirent l'insurrection. Si Aziz, le fils du cheikh le formula très clairement: «Ce
sera pour le bien, s'il plaît à Dieu, que nous nous serons levés pour le djihad, pour soutenir la cause divine.
Nous sommes décidés à combattre les ennemis de Dieu et de son envoyé.»
D'autre part, les fellahs craignaient pour leurs terres. Le régime civil signifiait pour
eux le triomphe des colons, la remise en cause de l'ordre foncier sur les territoires tribaux et donc la menace d'une mainmise
des colons sur les terres traditionnelles qui restaient.
Cette crainte provoqua de nombreuses résistances locales, qui préparèrent et
favorisèrent l'insurrection généralisée.
Les causes politiques tiennent au ressentiment des masses populaires, à l'humiliation des grands chefs traditionnels et
aux circonstances de la guerre franco-allemande.
Pour les masses populaires, la soumission n'était que de pure forme. Pour
peu que le rapport des forces changeât, l'insurrection devait éclater. Dès 1864, un Français notait déjà :
«Il y a encore des mots magiques qui font tressaillir le pays; chaque fois
qu'on lui parlera de nationalité, d'islam, de terre sainte à purger des infidèles, on le trouvera prêt à marcher. »
En janvier 1871, le cheikh des Henacha, Keblouti, se révolta.
Souk Ahras fut attaqué les 14 et 15 février 1871; deux mille Algériens bloquèrent le bordj d'El Milia.
En mars, les Nemencha, les Ouled Sidi Abid et les Chaâmba assiégèrent Tébessa et s'emparèrent d’Ouargla.
Des chertiya, sortes de conseils de dix à douze
membres, se constituèrent dans le Sud-Constantinois pour surveiller les caïds, infliger
des amendes et acheter des armes et des munitions.
La puissante tribu des Mokrani, installée dans la Medjana, n'avait cessé de voir
décliner son importance. Le bachagha Mohammed al Mokrani avait subi toute une série
d'atteintes et d'humiliations: installation d'un officier français au bordj de Tazmalt en
1855, perte des ressources fiscales traditionnelles en 1858, confiscation progressive de
ses terres domaniales, remplacement de ses wakil par des caïds et des cheikhs agréés
des autorités françaises, réduction du nombre de cavaliers attachés à ses caïds, suppression des touiza organisées à son profit ...
Il reçut un blâme public pour avoir exprimé
des réserves sur l'internement de Bou'Akkaz, chef du Ferdjioua. En 1867, pour secourir
les fellahs victimes de la grande famine, Mokrani emprunta 350000 francs avec la garantie de l'administration,
qui cependant se déroba aussitôt: en 1870, le bachagha se vit
obligé d'hypothéquer tous ses biens.
Excédé par toutes ces humiliations, Mokrani démissionna. Dès juillet 1870, le
bruit circula de son arrestation. Un avertissement du général commandant son secteur le
rendant responsable des désordres qui pouvaient intervenir, puis l'établissement du régime civil (celui des colons et des commerçants),
le décidèrent à entrer en guerre contre
les Français par cette chevaleresque déclaration (14 mars 1871): « Je m'apprête à vous
combattre; que chacun prenne son fusil. Pour moi, je n'accepte ni la trahison, ni la destitution sans poudre.
Il faudra me soumettre par la force, je préfère cela.»
Telles furent les véritables causes de l'insurrection de 1871. Deux autres furent
lancées par la presse de l'époque et reprises par certains historiens: d'une part un mécontentement des Algériens après l'octroi de
la citoyenneté française aux juifs par le décret Crémieux, d'autre part des ambitions personnelles du bachagha Mokrani.
Or les musulmans ne furent nullement humiliés de la mesure prise en faveur des juifs, n'ayant
pas le sentiment que la citoyenneté française pouvait augmenter leur dignité: ils le montrèrent en refusant de faire des demandes de naturalisation individuelles.
Dans aucun appel à la révolte les chefs du djihad n'évoquèrent le décret Crémieux. Les notables mu-
sulmans de Constantine firent savoir au consistoire de la ville que le décret Crémieux
n'avait pas excité la colère des Algériens.
Tous les chefs de l'insurrection traduits devant la cour d'assises répondirent, sans exception, que la naturalisation des juifs n'avait été
pour rien dans leur révolte. De nombreux insurgés arrêtés prirent d'ailleurs des avocats juifs.
Rinn a soutenu que le bachagha Mokrani avait à lui seul déchainé la révolte et
que les chefs qui le suivirent ne combattaient que pour leurs privilèges. Il n'est pas contestable que le rôle des chefs fut important;
mais l'initiative était venue des masses; le
combat se poursuivit après la mort des principaux chefs, avant de se généraliser à tout
le pays ou presque, bien au-delà du domaine propre des Mokrani.
Les causes profondes de l'insurrection tiennent au refus de 1'occupation coloniale par les masses rurales et au sursaut des forces morales et religieuses.
Les combats
On note au départ une série d'actions locales, des refus d'obéissance de militaires, la désertion de spahis autour desquels se regroupent des mécontents.
Dans la région de Souk Ahras, un ancien caïd révoqué, Ahmed Salah ben Rezki, prêcha la révolte.
Kablouti, des Hanencha, entraîna les insurgés. Les Ouled Aïdoum avec deux mille partisans, attaquèrent El Milia.
Dans le Sud, Bouchoucha entra à Ouargla et en chassa l'agha nommé par les Français.
Après la déclaration de guerre de Mokrani, le 14 mars 1871, les caïds du cercle
de Bordj-Bou-Arréridj, à l'exception de deux seulement, et toutes les tribus sans exception rejoignirent ses troupes.
Les spahis, les goums des Ouled Tebine, des Ouled Braham et de Larbaa passèrent à l'insurrection.
Ces partisans défilèrent sous les you-you
des femmes et six mille d'entre eux attaquèrent Bordj-Bou-Arréridj, le 16 mars 1871,
forçant les Français à évacuer.
Ahmed Boumezrag, de son côté, regroupa ses partisans dans l'Ouennougha, et
obligea les Français à se retirer sur Aumale. De son quartier général, établi au djebel
Magrenine à 20 km d’Aumale, il envoya des courriers vers les tribus kabyles pour de-
mander l’envoi des partisans.
Mokrani voulut constituer une ligue de grandes familles, avec laquelle la France
devrait traiter. Il s'adressa aux grands chefs mais échoua auprès des Bengana de Biskra, des Boudiaf des Sahari, et du bachagha Ben Yahia du Titteri.
N'ayant pu former cette ligue des seigneurs, il dut se contenter de l'appui populaire et du concours du chef
des Rahmaniya, cheikh Al Haddad.
Le 6 avril 1871, devant tous les moqadem de la Rahmaniya convoqués à Seddouk, le cheikh Al Haddad proclama le djihad,
et s'appuya sur ses deux fils: Aziz, très
antifrançais, homme plus politique que religieux, et Mahmoud, musulman ardent et mystique rêvant de trouver le martyre dans le djihad.
Des partisans étaient venus de plus de deux cent cinquante tribus. C'étaient tous des combattants disciplinés, organisés par
unités ayant chacune à sa tête un chef et une sorte de commissaire politique, un moqadem porte-drapeau toujours présent dans les combats
et dirigeant la prière commune avant chaque engagement.
De simples feux allumés sur la montagne annoncèrent d'Alger à Skikda les débuts de l'insurrection générale.
Les partisans attaquèrent alors les fermes et les villages. Dans la Medjana et la
petite Kabylie, les opérations étaient conduites en deux colonnes, l'une de 5000 hommes
que dirigeait Aziz Mokrani, secondé par Abdelkader Al Wahrani et Bachir Ben Ali; l'autre
de 4000 hommes, commandée par Mahmoud ben Al Haddad et les moqadem Amor oud
Boudjema et Ben Naamoum. Près de 10000 fidèles occupèrent le bordj de Ben Ali Chérif et menacèrent Bougie.
En Grande Kabylie, les khouan et les moqadem furent les principaux organisateurs de l'insurrection.
Les femmes, khouatat du cheikh Al Haddad, y jouèrent un rôle important.
L'une d'entre elles, Khadidja ben Kanoun, se distingua particulièrement.
Les marabouts de la Mitidja, les grandes familles, les Ouled Zamoum, les Mahieddlne de
Taourga, les Oukaci de Temda rejoignirent les partisans. L'insurrection gagna Tizi Ouzou, Palestro, Dellys, Boudouaou, l'Arba.
Les Français durent se replier sur Alger.
Dans le Sud constantinois, éclatèrent la révolte des tribus du Belezma et celle de l'Aurès.
L'insurrection gagna une grande partie de l'Est algérien.
Malgré la mort au combat du bachagha Mokrani (5 mai 1871), les partisans redoublèrent leurs attaques dans le Hamza,
entre les Bahors et le Bouataleb, autour de Bougie, dans les régions de Collo et de Mila. Les Français incendiaient les villages pour
soumettre les tribus. Aziz ben Al Haddad, puis son père le cheikh Al Haddad durent se rendre (30 juin et 13 juillet 1871).
Les combats se prolongèrent jusqu'en janvier 1872. Malek Al Berkani, de la famille maraboutique des Brakna,
dirigea le djihad chez les Béni Menaceur (attaques et
combats de Novi, Zurich, Marengo, Miliana, Hammam Righa en juillet-août); le cheikh
Hocine Ahmed ben Cherif (Moulay Chek'fa) mena encore des actions dans la région de Jijel.
Saïd ben Boudaoud attaqua Bou Saada et M'sila. Boumezrag livra les tout derniers
combats avait d'être arrêté le 20 janvier 1872.
La lourde répression
La répression fut terrible; les résistants furent considérés et traités comme des
bandits. La presse française poussa au massacre des insurgés. Les jurys, constitués de
nationaux, portèrent des condamnations qui distinguaient les « belligérants » vaincus,
les « sujets: indigènes », et les « Français » nationalisés.
Les insurgés considérés comme «belligérants » durent payer de fortes contribu-
tions de guerre, près de 36 500 000 francs. En 1875, le Trésor français avait recouvré 31
500 000 francs.
Les terres des «sujets indigènes » furent frappées de séquestre: cette
mesure toucha toutes les tribus insurgées, la collectivité tribale étant traitée comme per-
sonne civile responsable, ce qui n'empêcha pas les Français d'appliquer la même
sanction aux tribus qui n'avaient pas combattu en tant que telles.
Au total près de 340 000 hectares furent séquestrés à titre collectif et 250 000 à titre individuel.
De nombreux propriétaires algériens devinrent alors khamé ou ouvriers agricoles dans leurs anciennes
propriétés. En tant que «Français » enfin, les insurgés furent traduits devant les cours
d'assises où siégeaient des jurys composés uniquement de colons. Plusieurs patriotes y
furent condamnés à mort et acceptèrent la « sentence avec un enthousiasme farouche
qui approchait la joie ». Si Aziz fut déporté à Nouméa, le cheikh Al Haddad frappé aussi
de déportation mourut en 1872; Boumezrag condamné à mort fut gracié et déporté éga-
lement à Nouméa.
L'insurrection de 1871 fut la dernière grande tentative de révolte généralisée. Elle
révéla la foi religieuse et patriotique des masses rurales algériennes. Les terres perdues,
les troupeaux volés, contributions de guerre, les amendes, les fermetures de zaouïas,