
Le droit à l’insoumission - Manifeste des 121, 6 septembre 1960
Le même mot peut selon les circonstances valoriser ou proscrire, vous qualifier à un moment de l’histoire, à un autre, vous condamner. Aux mots dénigrés à tout vent de communiste, ou, par analogie, de révolutionnaire, se sont substitués les mots d’indigné et d’insoumis. Mots refuges ou nouvelle flamme
Le droit à l’insoumission
Manifeste des 121 - 6 septembre 1960
Les mots ont selon les moments une signification différente, le même mot peut selon les circonstances valoriser ou proscrire, vous qualifier à un moment de l’histoire, à un autre, vous condamner. Dans une phase de défaveur des idées d’égalité, où les idéologies individualistes se répandent avec une licence sans limites, aux mots dénigrés à tout vent de communiste, ou, par analogie, de révolutionnaire, se sont substitués les mots d’indigné et d’insoumis. Mots refuges ou nouvelle flamme, ce glissement sémantique signifie-t-il une différence de radicalité dans l’engagement ?
La radicalité se trouve à l’intérieur de chaque mot. Ainsi, lors de la Première Guerre mondiale, être insoumis c’est refuser de participer à une guerre impérialiste, radicalité qui vaut le tribunal militaire et la peine de mort. Une radicalité également présente pendant la guerre d’Algérie où le mot « insoumis » s’est imposé dans le vocabulaire politique quand, le 6 septembre 1960, Vérité-Liberté[1], journal semi-clandestin, rend publique la Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie[2], le Manifeste des 121, dans lequel s’exprime une solidarité politique et morale avec les insoumis et déserteurs refusant de faire cette guerre, solidarité qui s’étend aux militants des réseaux de soutien au FLN, aux avocats membres des collectifs de défense des Algériens, aux intellectuels, éditeurs et journalistes engagés sur le front de l’information contre l’ordre et la violence coloniales. Comme le souligne alors François Maspero[3] : « Certains de ses rédacteurs ont fait remarquer que pour la première fois dans le monde, on ne réclamait plus seulement le droit du peuple à ne plus être opprimé, mais le droit du peuple à ne plus opprimer lui-même. »
La Déclaration sur le droit à l’insoumission suscite de la part du pouvoir des mesures répressives, judiciaires et administratives, à l’encontre des signataires pour « incitation à la désobéissance » ; toute publication ou simple référence au Manifeste des 121 sont censurées, l’imprimeur ayant refusé de composer le texte, Les Temps Modernes sont saisis avec des pages blanches… Le droit à l’insoumission clive profondément jusque parmi ceux qui s’opposent à la guerre. Jean-Jacques Servan-Schreiber, dans une Lettre d’un non-déserteur, dénonce « les maîtres à penser de la gauche qui incitent leurs disciples à s’engager dans la voie de la désertion et de l’aide au FLN… Ceux qui enverront des garçons dans les cachots de la justice militaire pour déserter auront sans doute droit à nos yeux à moins d’indulgence encore que les usurpateurs du pouvoir. J’ai été clair, je l’espère. » Un membre de l’Académie de médecine, Charles Richet est plus clair encore : « Oui, chaque époque à ses excréments. Nous avons connu, en 1917, de telles épaves morales : c’étaient les défaitistes… Alors Clemenceau, s’appuyant sur les lois existantes, fort de l’opinion publique, convaincu que l’indulgence était un crime, fit fusiller une douzaine de traîtres ». L’insoumission était trahison.
Il n’y eut pas de fusillés, mais pour refus de faire une guerre coloniale et avoir apporté aide aux Algériens, des insoumis furent arrêtés, jugés et condamnés jusqu’à 10 ans de prison, d’autres furent l’objet d’attentats des services ou de l’OAS.
Révolutionnaire, insoumis, indigné, ce n’est pas le mot, revendiqué ou attribué, qui déterminent la radicalité de l’engagement, mais l’événement, les circonstances.
Déclaration sur le droit à l’insoumission lors de la guerre d’Algérie
Un mouvement très important se développe en France, et il est nécessaire que l’opinion française et internationale en soit mieux informée, au moment où le nouveau tournant de la guerre d’Algérie doit nous conduire à voir, non à oublier, la profondeur de la crise qui s’est ouverte il y a six ans. De plus en plus nombreux, des Français sont poursuivis, emprisonnés, condamnés, pour s’être refusés à participer à cette guerre ou pour être venus en aide aux combattants algériens. Dénaturées par leurs adversaires, mais aussi édulcorées par ceux-là mêmes qui auraient le devoir de les défendre, leurs raisons restent généralement incomprises. Il est pourtant insuffisant de dire que cette résistance aux pouvoirs publics est respectable. Protestation d’hommes atteints dans leur honneur et dans la juste idée qu’ils se font de la vérité, elle a une signification qui dépasse les circonstances dans lesquelles elle s’est affirmée et qu’il importe de ressaisir, quelle que soit l’issue des événements.
Pour les Algériens, la lutte, poursuivie, soit par des moyens militaires, soit par des moyens diplomatiques, ne comporte aucune équivoque. C’est une guerre d’indépendance nationale. Mais, pour les Français, quelle en est la nature ? Ce n’est pas une guerre étrangère. Jamais le territoire de la France n’a été menacé. Il y a plus : elle est menée contre des hommes que l’Etat affecte de considérer comme français, mais qui, eux, luttent précisément pour cesser de l’être. Il ne suffirait même pas de dire qu’il s’agit d’une guerre de conquête, guerre impérialiste, accompagnée par surcroît de racisme. Il y a de cela dans toute guerre, et l’équivoque persiste.
En fait, par une décision qui constituait un abus fondamental, l’Etat a d’abord mobilisé des classes entières de citoyens à seule fin d’accomplir ce qu’il désignait lui-même comme une besogne de police contre une population opprimée, laquelle ne s’est révoltée que par un souci de dignité élémentaire, puisqu’elle exige d’être enfin reconnue comme communauté indépendante.
Ni guerre de conquête, ni guerre de « défense nationale », ni guerre civile, la guerre d’Algérie est peu à peu devenue une action propre à l’armée et à une caste qui refusent de céder devant un soulèvement dont même le pouvoir civil, se rendant compte de l’effondrement général des empires coloniaux, semble prêt à reconnaître le sens.
C’est, aujourd’hui, principalement la volonté de l’armée qui entretient ce combat criminel et absurde, et cette armée, par le rôle politique que plusieurs de ses hauts représentants lui font jouer, agissant parfois ouvertement et violemment en dehors de toute légalité, trahissant les fins que l’ensemble du pays lui confie, compromet et risque de pervertir la nation même, en forçant les citoyens sous ses ordres à se faire les complices d’une action factieuse et avilissante. Faut-il rappeler que, quinze ans après la destruction de l’ordre hitlérien, le militarisme français, par suite des exigences d’une telle guerre, est parvenu à restaurer la torture et à en faire à nouveau comme une institution en Europe ?
C’est dans ces conditions que beaucoup de Français en sont venus à remettre en cause le sens de valeurs et d’obligations traditionnelles. Qu’est-ce que le civisme lorsque, dans certaines circonstances, il devient soumission honteuse ? N’y a-t-il pas des cas où le refus est un devoir sacré, où la « trahison » signifie le respect courageux du vrai ? Et lorsque, par la volonté de ceux qui l’utilisent comme instrument de domination raciste ou idéologique, l’armée s’affirme en état de révolte ouverte ou latente contre les institutions démocratiques, la révolte contre l’armée ne prend-elIe pas un sens nouveau ?
Le cas de conscience s’est trouvé posé dès le début de la guerre. Celle-ci se prolongeant, il est normal que ce cas de conscience se soit résolu concrètement par des actes toujours plus nombreux d’insoumission, de désertion, aussi bien que de protection et d’aide aux combattants algériens. Mouvements libres qui se sont développés en marge de tous les partis officiels, sans leur aide et, à la fin, malgré leur désaveu. Encore une fois, en dehors des cadres et des mots d’ordre préétablis, une résistance est née, par une prise de conscience spontanée, cherchant et inventant des formes d’action et des moyens de lutte en rapport avec une situation nouvelle dont les groupements politiques et les journaux d’opinion se sont entendus, soit par inertie ou timidité doctrinale, soit par préjugés nationalistes ou moraux, à ne pas reconnaître le sens et les exigences véritables.
Les soussignés, considérant que chacun doit se prononcer sur des actes qu’il est désormais impossible de présenter comme des faits divers de l’aventure individuelle ; considérant qu’eux-mêmes, à leur place et selon leurs moyens, ont le devoir d’intervenir, non pas pour donner des conseils aux hommes qui ont à se décider personnellement face à des problèmes aussi graves, mais pour demander à ceux qui les jugent de ne pas se laisser prendre à l’équivoque des mots et des valeurs, déclarent :
► Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien.
► Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français.
► La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres.
Signataires
Voire liste page 5
| Algérie mon beau pays | |
Top