
Le Manifeste des 121, déclaration pour le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie
La publication, le 6 septembre 1960, du Manifeste pour le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie a été un tournant important dans la dénonciation en France de la guerre d’Algérie. Critiquant durement le récent rapport de Benjamin Stora, un petit groupe d’historiens a déploré sa préconisation d’organiser un colloque international sur les refus de la guerre d’Algérie en prétendant opposer au Manifeste des 121, le « Manifeste des Intellectuels français pour la résistance à l’abandon », dont les signataires sont qualifiés par eux de « plus nombreux » et portant « des noms prestigieux ». Alain Ruscio, dans l’article ci-dessous pour l’Encyclopédie de la colonisation française (Les Indes savantes) compare les signataires du Manifeste des 121 à ceux de ce texte qui prétendait lui répondre. Entre Pierre Vidal-Naquet et Thierry-Maulnier, entre Jean-Paul Sartre et Jean Dutourd, la comparaison est impitoyable.
Déclaration pour le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie
Manifeste des 121 du 6 septembre 1960
Un mouvement très important se développe en France, et il est nécessaire que l’opinion française et internationale en soit mieux informée, au moment où le nouveau tournant de la guerre d’Algérie doit nous conduire à voir, non à oublier, la profondeur de la crise qui s’est ouverte il y a six ans.
De plus en plus nombreux, des Français sont poursuivis, emprisonnés, condamnés, pour s’être refusés à participer à cette guerre ou pour être venus en aide aux combattants algériens. Dénaturées par leurs adversaires, mais aussi édulcorées par ceux-là̀ mêmes qui auraient le devoir de les défendre, leurs raisons restent gé́néralement incomprises. Il est pourtant insuffisant de dire que cette résistance aux pouvoirs publics est respectable. Protestation d’hommes atteints dans leur honneur et dans la juste idée qu’ils se font de la vé́rité, elle a une signification qui dépasse les circonstances dans lesquelles elle s’est affirmée et qu’il importe de ressaisir, quelle que soit l’issue des événements.
Pour les Algériens, la lutte poursuivie, soit par des moyens militaires, soit par des moyens diplomatiques, ne comporte aucune équivoque. C’est une guerre d’indépendance nationale. Mais, pour les Français, quelle en est la nature ? Ce n’est pas une guerre étrangère. Jamais le territoire de la France n’a été́ menacé. Il y a plus : elle est menée contre des hommes que l’Etat affecte de considérer comme français, mais qui, eux, luttent précisément pour cesser de l’être. Il ne suffirait même pas de dire qu’il s’agit d’une guerre de conquête, guerre impérialiste, accompagnée par surcroît de racisme. Il y a de cela dans toute guerre, et l’équivoque persiste.
En fait, par une décision qui constituait un abus fondamental, l’Etat a d’abord mobilisé des classes entières de citoyens à seule fin d’accomplir ce qu’il désignait lui-même comme une besogne de police contre une population opprimée, laquelle ne s’est révoltée que par un souci de dignité élémentaire, puisqu’elle exige d’être enfin reconnue comme communauté indépendante.
Ni guerre de conquête, ni guerre de « défense nationale », ni guerre civile, la guerre d’Algérie est peu à peu devenue une action propre à l’armée et à une caste qui refusent de céder devant un soulèvement dont même le pouvoir civil, se rendant compte de l’effondrement général des empires coloniaux, semble prêt à reconnaître le sens.
C’est, aujourd’hui, principalement la volonté de l’armée qui entretient ce combat criminel et absurde, et cette armée, par le rôle politique que plusieurs de ses hauts représentants lui font jouer, agissant parfois ouvertement et violemment en dehors de toute légalité, trahissant les fins que l’ensemble du pays lui confie, compromet et risque de pervertir la nation même, en forçant les citoyens sous ses ordres à se faire les complices d’une action factieuse et avilissante. Faut-il rappeler que, quinze ans après la destruction de l’ordre hitlérien, le militarisme français, par suite des exigences d’une telle guerre, est parvenu à restaurer la torture et à en faire à nouveau comme une institution en Europe ?
C’est dans ces conditions que beaucoup de Français en sont venus à remettre en cause le sens de valeurs et d’obligations traditionnelles. Qu’est-ce que le civisme, lorsque, dans certaines circonstances, il devient soumission honteuse ? N’y a-t-il pas de cas où le refus est un devoir sacré, où la « trahison » signifie le respect courageux du vrai ? Et lorsque, par la volonté de ceux qui l’utilisent comme instrument de domination raciste ou idéologique, l’armée s’affirme en état de révolte ouverte ou latente contre les institutions démocratiques, la révolte contre l’armée ne prend-elle pas un sens nouveau ?
Le cas de conscience s’est trouvé posé dès le début de la guerre. Celle-ci se prolongeant, il est normal que ce cas de conscience se soit résolu concrètement par des actes toujours plus nombreux d’insoumission, de désertion, aussi bien que de protection et d’aide aux combattants algériens. Mouvements libres qui se sont développés en marge de tous les partis officiels, sans leur aide et, à la fin, malgré leur désaveu. Encore une fois, en dehors des cadres et des mots d’ordre préétablis, une résistance est née, par une prise de conscience spontanée, cherchant et inventant des formes d’action et des moyens de lutte en rapport avec une situation nouvelle dont les groupements politiques et les journaux d’opinion se sont entendus, soit par inertie ou timidité doctrinale, soit par préjugés nationalistes ou moraux, à ne pas reconnaître le sens et les exigences véritables.
Les soussignés, considérant que chacun doit se prononcer sur des actes qu’il est désormais impossible de présenter comme des faits divers de l’aventure individuelle, considérant qu’eux-mêmes, à leur place et selon leurs moyens, ont le devoir d’intervenir, non pas pour donner des conseils aux hommes qui ont à décider personnellement face à des problèmes aussi graves, mais pour demander à ceux qui les jugent de ne pas se laisser prendre à l`équivoque des mots et des valeurs, déclarent :
► Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien. ► Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français. ► La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres.
Les premiers signataires et Ont joint leur signature :
Voire liste page 5
Le droit à l’insoumission - Manifeste des 121, 6 septembre 1960
Le même mot peut selon les circonstances valoriser ou proscrire, vous qualifier à un moment de l’histoire, à un autre, vous condamner. Aux mots dénigrés à tout vent de communiste, ou, par analogie, de révolutionnaire, se sont substitués les mots d’indigné et d’insoumis. Mots refuges ou nouvelle flamme.
Les mots ont selon les moments une signification différente, le même mot peut selon les circonstances valoriser ou proscrire, vous qualifier à un moment de l’histoire, à un autre, vous condamner. Dans une phase de défaveur des idées d’égalité, où les idéologies individualistes se répandent avec une licence sans limites, aux mots dénigrés à tout vent de communiste, ou, par analogie, de révolutionnaire, se sont substitués les mots d’indigné et d’insoumis. Mots refuges ou nouvelle flamme, ce glissement sémantique signifie-t-il une différence de radicalité dans l’engagement ?
La radicalité se trouve à l’intérieur de chaque mot. Ainsi, lors de la Première Guerre mondiale, être insoumis c’est refuser de participer à une guerre impérialiste, radicalité qui vaut le tribunal militaire et la peine de mort. Une radicalité également présente pendant la guerre d’Algérie où le mot « insoumis » s’est imposé dans le vocabulaire politique quand, le 6 septembre 1960, Vérité-Liberté [1], journal semi-clandestin, rend publique la Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie [2], le Manifeste des 121, dans lequel s’exprime une solidarité politique et morale avec les insoumis et déserteurs refusant de faire cette guerre, solidarité qui s’étend aux militants des réseaux de soutien au FLN, aux avocats membres des collectifs de défense des Algériens, aux intellectuels, éditeurs et journalistes engagés sur le front de l’information contre l’ordre et la violence coloniales. Comme le souligne alors François Maspero [3] : « Certains de ses rédacteurs ont fait remarquer que pour la première fois dans le monde, on ne réclamait plus seulement le droit du peuple à ne plus être opprimé, mais le droit du peuple à ne plus opprimer lui-même. »
La Déclaration sur le droit à l’insoumission suscite de la part du pouvoir des mesures répressives, judiciaires et administratives, à l’encontre des signataires pour « incitation à la désobéissance » ; toute publication ou simple référence au Manifeste des 121 sont censurées, l’imprimeur ayant refusé de composer le texte, Les Temps Modernes sont saisis avec des pages blanches… Le droit à l’insoumission clive profondément jusque parmi ceux qui s’opposent à la guerre. Jean-Jacques Servan-Schreiber, dans une Lettre d’un non-déserteur, dénonce « les maîtres à penser de la gauche qui incitent leurs disciples à s’engager dans la voie de la désertion et de l’aide au FLN… Ceux qui enverront des garçons dans les cachots de la justice militaire pour déserter auront sans doute droit à nos yeux à moins d’indulgence encore que les usurpateurs du pouvoir. J’ai été clair, je l’espère. » Un membre de l’Académie de médecine, Charles Richet est plus clair encore : « Oui, chaque époque à ses excréments. Nous avons connu, en 1917, de telles épaves morales : c’étaient les défaitistes… Alors Clemenceau, s’appuyant sur les lois existantes, fort de l’opinion publique, convaincu que l’indulgence était un crime, fit fusiller une douzaine de traîtres ». L’insoumission était trahison.
Il n’y eut pas de fusillés, mais pour refus de faire une guerre coloniale et avoir apporté aide aux Algériens, des insoumis furent arrêtés, jugés et condamnés jusqu’à 10 ans de prison, d’autres furent l’objet d’attentats des services ou de l’OAS.
Révolutionnaire, insoumis, indigné, ce n’est pas le mot, revendiqué ou attribué, qui déterminent la radicalité de l’engagement, mais l’événement, les circonstances.
Par : Nils Andersson, publié par Mediapart le 6 septembre 2017.
À propos du Manifeste des Intellectuels français d’octobre 1960
On a souvent dit et écrit que, pour le monde intellectuel français, la guerre d’Algérie fut la guerre des pétitions. Pour la gauche, c’est une chose assez connue.
Mais les intellectuels conservateurs, souvent attachés aux valeurs traditionnelles de l’Empire, possédaient également, à l’époque, un rayonnement, une influence, des réseaux, quelque peu oubliés aujourd’hui, mais infiniment plus puissants que ceux des opposants, alors. Lorsque le Manifeste des 121 sur le droit à l’insoumission fut rendu public, bien des partisans du maintien de la France en Algérie décidèrent de répliquer. C’est un Mouvement national universitaire d’action civique qui prit l’initiative d’un contre-appel. Pour la postérité, cet appel devint le Manifeste des Intellectuels français pour la résistance à l’abandon. Il fut rendu public le 6 octobre 1960 soit, et c’était évidemment calculé, un mois jour pour jour après le premier.
Chaque mot du titre, déjà, était évidemment pesé.
Intellectuels : à ceux d’en face était donc déniée cette qualité.
Français : les 121 ne l’étaient donc pas. Thématique assez classique, naguère résumée par la droite nationaliste à l’époque des combats antidreyfusards, par l’expression Anti-France. On trouve par exemple une exhortation aux « Français de race » à être aussi tenaces que les « antifrançais » dès 1906 (L’Action française, 15 décembre) [6]. Ce fut du reste la liaison directe faite par le quotidien le plus à droite de l’époque, L’Aurore, dans son titre barrant toute la première page, le 7 octobre 1960 : « Les intellectuels français à ceux de Sartre : “Les apologistes de la désertion sont des imposteurs et des traitres“ ».
Résistance : les partisans de l’Algérie, inquiets des nouvelles orientations du général de Gaulle et de l’essor de la dénonciation de la guerre, reprirent ce mot ; l’OAS, née 4 mois plus tard, reprit elle aussi cette thématique, jusqu’à se transformer en un nouveau Conseil national de la Résistance.
L’appel avait des allures d’attaque frontale : « Le public français a vu paraître ces temps derniers, sous forme de professions de foi, de lettres ou de dépositions et plaidoiries devant les tribunaux, un certain nombre de déclarations scandaleuses. Ces exhibitions constituent la suite logique d’une série d’actions, soigneusement concertées et orchestrées depuis des années, contre notre pays, contre les valeurs qu’il représente – et contre l’Occident. Elles sont l’œuvre d’une “cinquième colonne“ qui s’inspire de propagandes étrangères – voire de mots d’ordre internationaux brutalement dictés et servilement appliqués. De telles menées n’ont pas commencé avec la guerre en Algérie. Il est évident que l’Algérie n’est qu’un épisode ; hier, il y en eut d’autres ; il y en aura d’autres demain ». Ce paragraphe s’achevait par une formule passée à la postérité : « Les professeurs de trahison vont jusqu’à préconiser l’aide directe au terrorisme ennemi ».
La première liste comportait 185 noms. Au terme de la collecte des signatures, il y avait plus de 300 noms, comme pour marquer un avantage quantitatif écrasant sur les protestataires. Il est vrai que signer ce texte comportait moins de risques que d’appeler à l’insoumission… Parmi les signataires, des hommes traditionnellement classés dans la mouvance conservatrice, voire réactionnaire : Antoine Blondin, Henry Bordeaux, Jean Brune, Jacques Chastenet, Pierre Chaunu, Michel Déon, Jean Dutourd, Jean Ferré, Pierre Gaxotte, Raoul Girardet, Daniel Halévy, Philippe Héduy, le maréchal Juin, Bernard Lafay, Jacques Laurent, Pierre Lyautey, Gabriel Marcel, Henri Massis, Henri de Monfreid, Roland Mousnier, Roger Nimier, Pierre Nord, Jacques Perret, André-François Poncet, Rémy Roure, Michel de Saint-Pierre, Thierry-Maulnier… D’autres, ayant eu naguère des engagements de gauche, voire çà et là des positions condamnant le colonialisme, avaient progressivement évolué : Jules Monnerot, Léon Boutbien, Roland Dorgelès, Jules Romains… Sept d’entre eux étaient membres de l’Académie française, sept autres étaient membres de l’Institut, un grand nombre étaient des universitaires éminents, certains étaient élus de la nation.
Un parallèle troublant vaut d’être signalé : certains signataires figuraient déjà sur la liste de ceux qui avaient défendu l’intervention mussolinienne en Éthiopie en 1935 dans un autre texte au titre révélateur, Manifeste pour la défense de l’Occident [7] : Henri Massis, Henry Bordeaux, Thierry-Maulnier, Pierre Gaxotte… Cette orientation Défense de l’Occident, pour reprendre justement un titre d’Henri Massis de 1926 [8], fut d’ailleurs illustrée par l’un d’entre eux, en 1960, à propos de l’Algérie : « La France est en guerre. Des départements français, ceux qui composent l’Algérie, sont attaqués par des factieux, instruments de l’étranger, spécialisent des marxistes-léninistes, et qui pratiquent toutes les méthodes de la guerre subversive, la calomnie, le dénigrement, la démoralisation, le massacre, les supplices, la terreur. Le devoir de tout Français est le combat sur tous les terrains, pour la victoire de la France et l’intégrité de son territoire. L’appel à l’insoumission et à la désertion est un acte de trahison qui doit être châtié comme tel. Vive l’Algérie française ! » (Roland Mousnier, Appel, octobre 1960) .
En octobre 1960, ce cri de protestation s’adressait certes aux « professeurs de trahison », visait l’opinion, mais surtout tentait de prouver au général de Gaulle et à son entourage qu’une partie non négligeable du monde intellectuel restait attachée à la mission civilisatrice du pays, qui passait par le maintien à tout prix de la France en Algérie. Beaucoup de ces signataires – dont Bernard Lafay, homme-passerrelle – fournirent d’ailleurs par la suite le noyau du Comité de Vincennes, couverture plus ou moins officielle de l’OAS. « Le Comité de Vincennes fait acclamer Raoul Salan et l’OAS », titrait alors Le Monde, rendant compte d’un meeting à la Mutualité [9]. Le Comité fut dissous le 22 novembre 1961.
Par : Alain Ruscio.
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