
Michel Rocard : un rapport détonnant sur les camps de regroupement
Michel Rocard vient de mourir à Paris, à l’âge de 85 ans. Nous passerons sur sa carrière politique extrêmement dense pour ne retenir ici que le fameux rapport qu’il réalisa en 1958, alors stagiaire à l’Inspection des Finances, sur les camps de regroupement en Algérie. Ce rapport est l’une des pièces maîtresses de l’histoire de la guerre d’Algérie, en ce sens qu’il décrit de l’intérieur, et en toute liberté, la violence faite par l’armée aux populations algériennes les plus démunies.
En conclusion d’une enquête de plusieurs semaines, faite en marge de tout ordre officiel de mission, le rapport tente d’évaluer le nombre de personnes déportées et enfermées, sans y parvenir précisément. On estime à peu près ce nombre à deux millions, certains même ayant compté jusqu’à plus de trois millions de « déplacés ».
Les estimations varient selon la nature des centres. Michel Rocard entre dans le détail des appellations en vigueur à l’époque. Cela va des « villages regroupés » aux « villages nouveaux » censés concourir à « l’amélioration de l’habitat rural » et destinés aux fellahs vivant auparavant dans des mechtas isolées, en passant par les « centres de regroupement proprement dits, mais aussi par les « recasements » et les « resserrements ». Toujours, bien entendu, dans une logique purement militaire, ignorant superbement les besoins des habitants.
L’ensemble de ces populations déplacées, si l’on ajoute les prisons, les camps d’internement, les centres spéciaux et les assignations à résidence, représente autour de 40 % de la population algérienne qui, enfants et vieillards compris, a été d’une manière ou d’une autre enfermée. Ces expulsions de leur milieu naturel, entraînant une absence chronique de soins, de nourriture et d’abri, les Algériens les ont vécues au prix de multiples souffrances, privations et maladies, et plus grave encore beaucoup d’entre eux, surtout des enfants, en sont morts. Entourés de barbelés, ces camps équipés de miradors retenaient en captivité des paysans privés de leur terre et de leurs troupeaux de chèvres ou de volailles. Les sorties, quand elles étaient autorisées, dépendaient du bon vouloir des militaires. Le manque d’hygiène et la malnutrition firent des ravages. Le rapport de Michel Rocard le dit clairement : « la situation sanitaire est généralement déplorable. Aucune statistique de mortalité n’est évidemment disponible. Toutefois, certaines constatations ont été faites. Dans un village où 900 enfants ont été recensés, dans la vallée de la Soummam, il en meurt près d’un par jour. Un village de l’Ouarsenis rassemble 1100 personnes, dont près de 600 enfants. Il en est mort un, de deux ans, au passage de l’enquêteur. L’officier SAS argua que c’était le troisième en quatre jours ».
Dans un passage où il constate la diminution des ressources due aux regroupements, Michel Rocard souligne l’humiliation pour un chef de famille d’être dans l’incapacité de nourrir sa famille, il écrit : « atteints dans leurs revenus, les fellahs le sont aussi dans leur dignité. Ils sont placés vis-à-vis du commandement et du chef de la SAS dans un état de dépendance totale ». Il poursuit : « l’assistance alimentaire, de toute manière insuffisante, n’avait rien d’officiel ». Elle dépendait de « la bonne volonté d’un fonctionnaire ou d’un officier » et pouvait cesser du jour au lendemain sans aucune justification.
En conclusion, le rapport Rocard, en constatant la destruction de l’organisation familiale et sociale, le mépris d’une économie fondée sur la connaissance du milieu naturel et des cycles climatiques, pose en filigrane la question des conséquences prévisibles à long terme du déracinement et de l’acculturation de populations entières.
Décidée pour empêcher « l’ennemi » d’être parmi la population « comme un poisson dans l’eau » (politique héritée de la guerre du Viet-Nam), la pratique du regroupement a laissé des traces profondes dans la société algérienne. Est-il déraisonnable de penser que ces conséquences sont encore à l’œuvre dans l’Algérie d’aujourd’hui ?
Le texte intégral du rapport Rocard figure notamment dans le livre de Pierre Vidal-Naquet, Les crimes de l’armée française, publié aux éditions La Découverte, en 2001.
Notre ami Hubert Rouaud a réalisé une video en hommage à Michel Rocard, rappelant le contexte du rapport dont il est ici question, ainsi que ses prises de position courageuses et constantes au sujet de la guerre d’Algérie. Voici le lien : https://vimeo.com/175349180 (Nouvellefenêtre)
Révélations sur les « camps » de la guerre d’Algérie
Un rapport de Michel Rocard, 1959
Avec la publication de ce rapport s’ouvre le dossier brûlant des « camps » de regroupement de la guerre d’Algérie. Au moment où ce texte paraît dans les journaux, en 1959, en raison d’une fuite, il produit un grand choc. Car c’est la première fois qu’une enquête sur les regroupés voit le jour, et c’est de surcroît le fait d’un membre du Parti socialiste SFIO, de la minorité certes, qui s’appelle Michel Rocard. Ce jeune énarque, ancien militant aux Jeunesses socialistes, ne prend pas de gants lorsqu’il s’agit de rendre compte d’une politique inhumaine à l’encontre de civils, complètement ignorée par l’opinion publique, par les autorités politiques.
Fait d’une politique arbitraire de la seule armée, le regroupement affecte les paysans les plus démunis, et parmi eux des femmes et des enfants sous-alimentés, dont le nombre s’élève à plus d’un million de personnes, puisque les « parqués » sont, par définition, privés de tout moyen de production : « La situation alimentaire est donc préoccupante dans la quasi-totalité des centres de regroupement. Des moyens d’existence doivent être à tout prix fournis à ces populations pour éviter que l’expérience ne se termine en catastrophe. »
Destiné à alerter les responsables politiques sur ce « génocide » qui ne dit pas son nom, ce rapport situe le problème à un niveau autre que celui du conflit armée française/FLN, et pointe la responsabilité de la France face à la question des droits de l’homme jusque-là bafoués, car la répression et la torture sont dénoncées de façon claire. La radicalité politique de ce texte est manifeste, ce qui est alors franchement inattendu à la SFIO, « même dans la minorité », dans la mesure où Michel Rocard est de ceux qui ont réellement revendiqué l’indépendance de l’Algérie dès 1954.
C’est en sens que l’on peut dire que ce rapport est révolutionnaire, car non seulement il décrit la situation désastreuse d’une population civile déracinée, humiliée (le nombre de ces déshérités s’est élevé jusqu’à deux millions vers la fin de la guerre), mais il attire l’attention des pouvoirs publics et de la communauté internationale sur la menace quotidienne qui pèse surtout sur les enfants, victimes de malnutrition, de manque d’hygiène et de soins : il en mourait plus de 500 par jour.
Modèle de courage politique et d’intégrité, le livre de Michel Rocard est d’un apport essentiel à la connaissance de la guerre d’Algérie telle qu’elle a été vécue par les populations les plus démunies, mais aussi à l’histoire d’une formation politique comme le PS. Rocard nous montre comment ce petit nombre appelé « la minorité » au sein même de la SFIO s’oppose à la politique de son premier secrétaire, devenu, en février 1956, président du conseil des ministres, et qui va, paradoxalement, faire la pire des politiques en embrassant la cause des ultras. On peut, dès lors, comprendre comment une probité intellectuelle et un courage politique sans nuance, qui ont de tout temps caractérisé la pensée et l’action de Rocard, peuvent effacer les meurtrissures des victimes de cette guerre et aider à renouer avec les politiques intègres d’une certaine gauche, vraiment de gauche, pour pasticher Bourdieu. La lecture de ce rapport y a largement contribué.
A signaler aussi ce livre collectif dirigé par Claude Liauzu : Violence et colonisation. Pour en finir avec les guerres des mémoires. Chacun des dix co-auteurs met à nu une des racines de la violence coloniale, de l’histoire de la torture et de l’esclavage jusqu’aux stéréotypes propagés par le bureau d’action psychologique ou encore véhiculés par le roman policier, en passant par les horreurs de la conquête de l’Algérie ou de l’armée française en Indochine... Si la colonisation ne se réduit évidemment pas à une liste de crimes, la connaissance et la reconnaissance de ces derniers conditionnent la capacité des uns et des autres à assumer ce passé commun.
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