
Les Chronotopes du nationalisme algérien
Le livre l'Etoile nord-africaine (1) par Mohamed Guenanèche et Mahfoud Kadache suggère une idée. Le nationalisme algérien est né dès lors que l'Algérie, toute l'Algérie, s'est trouvée représentée dans le mouvement revendicatif de l'émergence de la nation algérienne à partir d'un programme politique commun, avec une idéologie commune et surtout à partir dune représentation concertée de toutes les régions géographiques du pays. Mohamed Guenanèche, ancien militant nationaliste, a retracé les itinéraires de quelques militants (temps) et a donné des points de repère (espaces) qui confortent cette émergence de la représentation nationaliste. Il en résulte une histoire succincte du nationalisme algérien à partir de ses chronotopes (espaces-temps).
La montée du nationalisme politique algérien au tout début du siècle est attestée par nombre d'historiens, à l'instar de Charles-André Julien, de Charles-Robert Ageron, de Gilbert Meynier, de Mahfoud Kadache et sans doute de bien d'autres. Mais aux précisions sur les événements sont venues s'ajouter un peu plus tard des précisions sur les hommes, sur leurs origines géographiques, sur leurs âges, sur leurs occupations, en un mot des précisions concrètes qui permettent de faire une histoire concrète et, partant, vivante.
Mohamed Guenanèche, en ayant fait parler le vieux militant Akli Banoune, a pu illustrer la naissance du nationalisme
politique algérien. D'abord, c'est à la ville d'Alger qu'il va revenir se poser comme un lieu de naissance quasiment
originel, un lieu fondateur, surtout depuis que l'émir Khaled y avait agité les foules lors de meetings électoraux au
lendemain même de la Première Guerre mondiale (1919). Mais les lieux indiqués sans trop de précisions semblent mettre
sous les feux de la rampe le quartier du Hamma, à Belcourt.
Entre 1919 et 1923, l'émir Khaled va parcourir l'Algérie d'est, où il réside avec sa famille (Aïn Beïda où il séjournera
en 1922-23, Sétif où il se serait trouvé en 1921-22), en ouest (Tiemcen pour un passage pour y propager un hymne).
D'abord respectueux de la loi française dans laquelle il tente de déployer son activité, il évoluera ensuite de manière
plus radicale vers l'idée de l'indépendance-nationale, en quelque sorte sous la pression des derniers soulèvements
paysans dont il sera et le témoin et l'avocat auprès des tribunaux (affaire de Touziine).
Voilà qu'avec son expulsion de son pays par les autorités coloniales vers la Syrie, pays d'exil de son grand-père
l'émir Abdel Kader Ibn Muhyi Eddine, la relève est assurée presque aussitôt par les prolétaires et les parias algériens,
travailleurs plus ou moins volontairement émigrés du fait de l'impôt du sang pendant la Grande Guerre de 14-18 puis du
fait de l'effort de guerre pour la reconstruction de la France.
Et c'est paradoxalement Paris qui deviendra la ville berceau et la première capitale du nationalisme algérien structuré, politisé, autonome et solidaire des anticolonialistes de tous les continents (Afrique, Asie, Océanie). C'est alors à Paris(2), dès 1924, que l'Algérie nationaliste revendicative se retrouve avec ses enfants venus de toutes les régions du pays et dont les quinze principaux membres (cités par Akli Banoune) du bureau de l'Etoile sont de Relizane, de Tiemcen, de Blida, de Larbâa Nath Irathen, de Sidi Aïch, d'El Asnam, de Laghouat, de Béni Abbés, du Khroub, de Aïn Lahmam, de Boussâada, de Khenchela et de Djidjelli.
Une deuxième capitale européenne jouera également ce rôle fédérateur et élargira les horizons du nationalisme algérien en l'intégrant dans un mouvement plus vaste : Bruxelles en 1927. Avec ces deux nouvelles capitales qui lui permettent de faire la jonction avec Bakou, avec Hanoï, avec Genève, le nationalisme algérien acquiert sa dimension internationale et internationaliste. Il sort alors de l'ornière dans laquelle le système colonial voulait l'étrangler. Depuis Bruxelles, le mouvement revient en force en Algérie, avec une grandiose manifestation, celle du 2 août 1936, au stade du Ruisseau, à Alger. C'est le point de départ d'un déferlement sur toute l'Algérie.
L'occasion de la Seconde Guerre mondiale lui redonne encore un souffle plus impétueux encore, grâce auquel il renforcera son implantation à travers toute l'Algérie. La mobilisation se déploie à partir de centres névralgiques dans lesquels le système colonial est de plus en plus ouvertement contesté comme Alger, Blida, Sétif, Guelma, Souk Ahras, Annaba, Tiemcen, Oran, Relizane. Le passage progressif de la lutte nationaliste du caractère politique à un caractère militaire plus ou moins clandestin élargira davantage le champ d'intervention qui verra progressivement le mouvement national se ruraliser et gagner les régions les plus inaccessibles aux forces colonialistes de répression comme les montagnes des Aurès et de Kabylie. Le retour de bien d'engagés volontaires ou de mobilisés obligatoires dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale aura à peu de chose près les mêmes effets et les mêmes conséquences que celui de la Guerre 14-18. A cette exception près que la lutte nationaliste se complexi-fie en lutte politique légaliste dans les centres urbains et en lutte militaire dans les campagnes et dans les montagnes. Les vieux espaces de résistance armée se recyclent : Batna, Khenchela, Aïn Abid, Guelma, Sétif, Kherrata, Blida, Mostaganem, Oran, Tiemcen, Hornu en Belgique, Oujda au Maroc, Tunis, et Tripoli en Libye. Le cercle s'élargit encore davantage et intègre Le Caire, surtout à partir de la révolution de 19 51. Le mouvement nationaliste algérien a atteint alors sa vitesse de croisière et plus rien ne pouvait l'endiguer. Avec le déclenchement du processus armé de libération nationale sur le continent africain, Alger devient la capitale de la décolonisation. Et la poétesse de déclamer : "Algérie, capitale Alger." (Anna Greki, 1960).
(1) Guenanèche M. et Kadache M. L'Etoile nord-africaine, 1926-1937, OPU, Alger, 1994, 245 pages. Paris et les lieux de réunion des militants de l'ENA entre 1924 et 1927 : 19, rue Blanche à Paris IX; 3, rue du Marché des Patriarches à Paris V; 8, avenue Mathurin Moreau à Paris; rue de la Grange aux Belles, Paris. Ibid pages 76-88 (dans la partie en langue arabe).
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