
Sports olympiques grecs antiques
BOXE
Les boxeurs rêvent d’honneur aux Jeux Olympiques de l’Antiquité En l’absence de catégories de poids, de points et de limite de temps, les combats de boxe organisés lors des Jeux Olympiques de l’Antiquité pourraient sembler brutaux et même sauvages, d’autant que tous les participants n’étaient pas assurés de survivre ...
COURSE DE CHARS
Suspense, dérapages et carambolages garantis durant les courses de chars La course de chars est l’une des épreuves les plus excitantes, poignantes et dangereuses inventées par l’homme. Inscrite au programme des Jeux Olympiques dès 680 avant J.-C., elle nourrit toujours notre imaginaire, deux millénaires et demi plus tard ...
SAUT EN LONGUEUR, JAVELOT, DISQUE
Du son de la flûte aux principes de la fronde, les épreuves de saut en longueur, de javelot et de disque se sont distinguées par leur complexité et leur inventivité durant les Jeux Olympiques de l’Antiquité. Toni Minichiello, qui entraîne une championne olympique, ne cache pas son admiration pour ces glorieux anciens ...
PANCRACE
Mélange de boxe et de lutte, quasiment dénué de restrictions, le pancrace constituait une épreuve de force violente des plus prisées aux Jeux Olympiques de l’Antiquité. Mettant aux prises des colosses dotés d’une force incroyable, il devint une source intarissable d’histoires merveilleuses et de mythes émouvants ...
COURSE
Courir trois marathons en un jour – après avoir conquis le titre olympique – ou pourchasser un lièvre vivant, les exploits des icônes de la course à pied d’Olympie étaient remarquables. Léonidas de Rhodes n’est pas uniquement le plus grand coureur des Jeux Olympiques de l’Antiquité ...
LA LUTTE
Capables de soulever des taureaux vivants ou de tordre des arbres à mains nues, les lutteurs étaient les héros plus les populaires des Jeux Olympiques de l’Antiquité. Doté d’une aura sans équivalent, le sport a vécu son âge d’or ...
Les boxeurs rêvent d’honneur aux Jeux Olympiques de l’Antiquité
En l’absence de catégories de poids, de points et de limite de temps, les combats de boxe organisés lors des Jeux Olympiques de l’Antiquité pourraient sembler brutaux et même sauvages, d’autant que tous les participants n’étaient pas assurés de survivre. Mais en réalité, l’honneur, le respect et le fair-play étaient déjà au cœur de ce noble art. Si Diagoras de Rhodes était considéré comme le pugiliste le plus populaire de son époque, ce n’est évidemment pas un hasard. Le vainqueur de la 79ème Olympiade, en 464 av. J.-C., ne cherchait jamais à esquiver ou à bloquer le moindre coup. Adulé du public, il faisait toujours face à ses adversaires et encaissait courageusement les chocs, tout en cherchant lui-même le KO. Les olympiens modernes se reconnaissent dans cette attitude extrêmement digne. « Quand quelqu’un se qualifie pour les Jeux Olympiques, c’est qu’il a déjà atteint un certain niveau. On ne peut s’empêcher de respecter un tel concurrent », estime Lawrence Okolie, qui a représenté la Grande-Bretagne dans la catégorie poids lourd à Rio en 2016, avant de passer professionnel l’année suivante.
Aux Jeux Olympiques, il n’y a pas de provocations verbales. Les boxeurs ne se défient pas du regard. On se respecte et on s’apprécie. Comment pourrait-on ne pas éprouver du respect pour quelqu’un avec qui on partage la même passion ? - Lawrence Okolie - Team GB, Rio 2016
De manière moins spectaculaire mais tout aussi honorable, Mélancomas de Carie s’est taillé une belle réputation chez les observateurs de l’époque en évitant les coups de ses rivaux, mais aussi en évitant soigneusement de les frapper. Le champion olympique de 45 av. J.-C. se baissait, déviait et bloquait les attaques jusqu’à que son opposant tombe au sol, épuisé et sans doute frustré. À l’époque, il n’y avait pas de limite de temps et le combat ne pouvait s’interrompre que si l’arbitre et les deux boxeurs le demandaient. On raconte que Mélancomas aurait combattu pendant deux jours d’affilée, sans baisser sa garde. Les matches résultaient d’un tirage au sort effectué au début de chaque édition des Jeux Olympiques de l’Antiquité. Lorsque des athlètes plus petits et plus agiles se retrouvaient face à des adversaires dangereux mais plus lents, les combats pouvaient durer très longtemps. Du haut de son 1,95 m, Okolie connaît bien la frustration que peut ressentir un poids lourd contraint de prendre en chasse un boxeur plus vif. « Je le fais à l’entraînement, confirme l’intéressé, qui a passé des heures à travailler avec des sparring-partners très mobiles. C’est l’une des choses les plus difficiles dans ce sport. On peut se préparer mentalement à souffrir. On peut se préparer à faire mal à l’autre et à recevoir des coups. Mais il n’y a rien de pire que de frapper dans le vide. » Tout au long des Jeux Olympiques de l’Antiquité, des boxeurs aux styles et aux gabarits bien différents ont connu le succès. Sans doute faut-il y voir le signe de l’évolution des équipements, mais aussi de la discipline en général. Dans un premier temps, les athlètes utilisaient des lanières en cuir de bœuf enroulées autour de leurs mains et de leurs poignets. Cette configuration favorisait une boxe rapide, agile et agressive. À partir de l’époque romaine, les lanières sont devenues beaucoup plus dures. Des clous en plomb ont même été ajoutés occasionnellement. Dans ces conditions, les boxeurs avaient naturellement tendance à se focaliser sur la défense. Des athlètes plus lents et plus puissants ont alors commencé à émerger. La force a pris de plus en plus d’importance, pour le plus grand plaisir des spectateurs. Les récits de prouesses quasi-divines ont commencé à se multiplier. Les héros de ces histoires n’ont pas tardé à entrer dans la légende. Glaucos de Carystos appartient à cette catégorie de boxeurs. Garçon de ferme, le jeune Glaucos aurait été aperçu par son père en train d’enfoncer le soc d’une charrue à mains nues. Le vieil homme se serait alors promis de le faire participer à la prochaine Olympiade. Glaucos s’est hissé jusqu’en finale mais, durement éprouvé par ses combats, il s’est effondré au sol jusqu’à ce que son père lui crie : « Souviens-toi du soc. » Glaucos s’est relevé d’un coup et a assommé son adversaire pour s’emparer de la couronne. Tout avantage, physique ou mental, était bon à prendre. Toutefois, si deux boxeurs ne parvenaient pas à se départager, il existait une règle expéditive pour trancher le problème. Les deux hommes demandaient conjointement un klimax. En vertu de cette règle, les combattants avaient le droit de se frapper à tour de rôle, sans esquive possible. Le tirage au sort qui déterminait l’identité du premier à tenter sa chance revêtait évidemment une grande importance. « Bonté gracieuse ! Non. C’est... Non. On ne peut pas faire une chose pareille », s’émeut Okolie à l’évocation de cette ancienne méthode. Cette conclusion impitoyable était sans doute du goût de l’honorable Diagoras, dont les trois fils ont tous remporté des titres olympiques en boxe. Si la boxe professionnelle moderne est aussi faite de bruit et de fureur, bien loin des idéaux de l’Antiquité, il convient de noter qu’Okolie, déclaré cliniquement obèse à l’adolescence, s’est intéressé à la discipline grâce aux exploits d’une légende olympique qui, dans l’esprit, n’était pas si éloignée de Diagoras. « Je considère Anthony Joshua [champion olympique poids lourd à Londres en 2012] comme un grand athlète et un exemple à suivre, poursuit le jeune homme. Depuis qu’il est passé professionnel, il est irréprochable : il ne cède jamais à la provocation. Il s’est produit à guichets fermés à Wembley [pour le combat d’unification contre Vladimir Klitschko en avril 2017] sans faire de déclarations-chocs, tout comme son adversaire d’ailleurs. Pas une. » « Parfois, il vaut mieux laisser parler son talent. »
Suspense, dérapages et carambolages garantis durant les courses de chars
La course de chars est l’une des épreuves les plus excitantes, poignantes et dangereuses inventées par l’homme. Inscrite au programme des Jeux Olympiques dès 680 avant J.-C., elle nourrit toujours notre imaginaire, deux millénaires et demi plus tard. « On n’image pas la puissance que développent quatre chevaux lorsqu’ils courent au même rythme », assure Boyd Exell, quadruple champion d’attelage à quatre de la Fédération Équestre Internationale (FEI), l’équivalent moderne d’un aurige.
Un cheval est aussi fort que dix hommes. Multipliez ça par quatre puis imaginez cette puissance et cette force unies dans un même mouvement. L’accélération et la force centrifuge sont incroyables. - Boyd Exell - Quadruple champion d’attelage à quatre de la Fédération Équestre Internationale (FEI)
La course de chariots à quatre chevaux était l’événement le plus populaire, le plus prestigieux et le plus long du programme équestre des Jeux Olympiques de l’Antiquité. L’aurige était perché sur un chariot ouvert équipé de roues en bois reposant sur un simple essieu. Les équipes devaient se presser sur l’hippodrome d’Olympie, devant un box de départ spécialement construit pour l’occasion. Le mécanisme avait la forme d’une proue de bateau, tournée vers la piste. Au son d’une trompette, un aigle majestueux s’élevait au-dessus de cette proue, tandis qu’un dauphin tombait. Ce mouvement entraînait la levée des cordes qui retenaient les palissades sur les côtés. Quand les chariots placés à l’extérieur arrivaient à hauteur de ceux installés au centre de la piste, ils étaient libérés à leur tour. Tous les chariots se retrouvaient sur la même ligne, prêts à s’élancer tous ensemble. Si la fameuse scène de la course de chariots du film Ben Hur, sorti en 1959, est considérée comme l’une des plus spectaculaires de l’histoire du cinéma, ce n’est pas par hasard. « C’est déjà assez impressionnant de voir un cheval spécialiste du galop passer devant vous. Il en va de même pour un groupe de chevaux de course. Alors, voir toute une équipe de spécialistes du galop, c’est extraordinaire », poursuit Exell. « Quand je suis au sol, il faut que je respire calmement pour me souvenir que j’ai déjà mené ce genre d’attelage », poursuit notre interlocuteur, visiblement nerveux. Quelques-uns des chevaux de l’Australien ont participé au remake de Ben Hur en 2016. La lutte pour arriver en tête au premier virage était particulièrement cruciale. Comme en Formule 1, le fait de prendre l’intérieur du virage et de profiter du vent frais constituait un avantage incommensurable. En revanche, les collisions, elles, étaient pratiquement inévitables. Les essieux bloqués, les chocs et les fouets lâchés pouvaient provoquer des embardées et de terribles dégâts, sans même parler de blessures potentiellement mortelles. Exell a eu la chance de monter dans un sulky (un chariot moderne à deux roues, assez proche des chariots anciens) dès l’âge de huit ans, à l’initiative de sa mère... qui espérait le dégoûter ainsi des chevaux. Il est donc bien placé pour se faire une idée de l’excitation, mais aussi des dangers, qui faisaient partie du quotidien des auriges. « Nous [Exell et son frère de dix ans] étions des enfants irresponsables entourés d’animaux rapides et de sulkys. Nous avons traversé des sables mouvants et des rivières en regardant l’eau qui glissait sur le dos de nos chevaux. Nous avons aussi cassé beaucoup de sulkys et de harnais. » Sur l’hippodrome, les auriges n’avaient pas le droit de modifier leur trajectoire, tant que la piste devant eux n’était pas libre. Contrôler quatre chevaux avec un fouet, négocier des virages à pleine vitesse et échapper à des adversaires parfois mal intentionnés n’était pas un mince exploit. Le lien entre l’aurige et ses chevaux était manifestement la clé du succès. Les animaux les plus puissants et les plus vifs étaient placés sur l’extérieur, pour faciliter les virages. Malgré l’évolution des techniques, Exell pense pouvoir se faire une idée de ce que ressentaient les coureurs. « Les chevaux à l’arrière de l’attelage sont appelés les rouleurs et il vaut mieux qu’ils soient prudents, poursuit le champion de 44 ans. Si le chariot risque de percuter un arbre ou un poteau, ces chevaux vont le sentir et ils vont s’écarter. Les meneurs à l’avant doivent en revanche être courageux et audacieux. » Les chariots effectuaient douze tours de piste, soit environ 14 000m. Curieusement, la gloire et la couronne de laurier revenaient au propriétaire du chariot. L’hippodrome était donc un lieu de richesse et de puissance, car presque tous les personnages importants de l’époque possédaient un chariot. Pour les femmes, c’était aussi une occasion de participer de manière indirecte aux Jeux Olympiques. Kyniska, fille du roi sparte Archidamos, est ainsi devenue l’une des premières «championnes olympiques».
Les techniques de l’athlétisme antique sont « parfaitement logiques »
Du son de la flûte aux principes de la fronde, les épreuves de saut en longueur, de javelot et de disque se sont distinguées par leur complexité et leur inventivité durant les Jeux Olympiques de l’Antiquité. Toni Minichiello, qui entraîne une championne olympique, ne cache pas son admiration pour ces glorieux anciens.
► Le saut en longueur
Le saut en longueur, le javelot et le disque font partie des disciplines phares des Jeux Olympiques. Toutefois, à l’époque des Jeux de l’Antiquité, leur forme différait singulièrement de celle qu’on leur connaît aujourd’hui... et pas uniquement parce que les athlètes se présentaient nus et couverts d’huile. Les spécialistes du saut en longueur se produisaient à Olympie au son doux et charmant, mais légèrement décalé, de la flûte. Dans cet état de relaxation induit par la musique, les athlètes s’élançaient sur une piste réduite, tenant une grosse pierre ou des poids en plomb dans chaque main. La poussée initiale était produite par une course brève mais intense, au cours de laquelle les concurrents balançaient les poids d’avant en arrière. Au moment de prendre leur impulsion, ils repoussaient vigoureusement les poids en arrière, avant d’étirer les bras vers l’avant, jusqu’à toucher leurs pieds. À l’apogée du saut, les bras étaient à nouveau repoussés en arrière pour contrebalancer la force de la propulsion. Enfin, juste avant de retoucher le sol, ils se débarrassaient des poids afin de maintenir l’élan le plus longtemps possible.
C’est parfaitement logique. Il faut commencer par générer une force horizontale et la transformer en une poussée verticale. Ces poids additionnels permettaient d’augmenter la poussée et d’arriver plus vite vers le point d’impulsion. - Toni Minichiello - Entraîneur de l’heptathlète britannique Jessica Ennis-Hill, championne olympique de la discipline en 2012
Le poids des pierres pouvait aller de 1,4 à 2 kg, en fonction de la taille de chaque athlète. Munis de sillons polis pour faciliter la prise en main, ces poids se présentaient sous différentes formes : rectangulaire, semi-circulaire, hémisphérique et elliptique. Si Minichiello avoue n’avoir jamais eu recours à cette méthode à l’entraînement, il comprend d’instinct les mérites d’une technique qui donne à l’athlète le sentiment de sauter plus loin. «On prend appui sur une planche, note-t-il. On utilise une planche ou une plateforme pour monter un peu plus haut. On commence tout de suite à s’élever, ce qui permet de passer un peu plus de temps en l’air. C’est aussi l’occasion de travailler la technique en vol, la position d’atterrissage, etc.» L’idée de diffuser une musique relaxante le séduit également. « Il y a beaucoup d’études sur les effets de la musique. C’est un bon outil pour se détendre, pour se motiver. [Aujourd’hui], de nombreux athlètes ont recours à la musique pendant l’échauffement pour se mettre dans le bon état d’esprit. »
► Le javelot
En bois, de la taille d’un homme et pointu à une extrémité, le javelot était clairement l’épreuve la plus martiale du programme des Jeux Olympiques de l’Antiquité. Malgré l’absence d’une pointe en fer ou en bronze, la forme de l’objet n’était pas sans rappeler celle de la lance, une arme que tous les participants avaient eu l’occasion de manier au moins une fois dans leur vie. La principale différence avec le javelot moderne réside dans la présence d’une lanière en cuir, enroulée autour du centre de gravité. En glissant deux doigts dans la boucle, les athlètes antiques pouvaient projeter le javelot dans les airs en utilisant une technique assez proche de celle employée par les olympiens modernes. « C’est le principe de la fronde. Là encore, c’est tout à fait logique, poursuit Minichiello. À l’entraînement, on utilise des javelots légers ou lourds pour la même raison. En lançant un appareil relativement léger, on travaille sur la vitesse d’exécution des mouvements ; un outil plus lourd développe davantage la force. »
► Le disque
À l’instar du javelot et du saut en longueur, le disque faisait partie du pentathlon. Mais contrairement à la plupart des autres disciplines olympiques de l’époque, cette épreuve n’avait aucun lien évident avec la vie militaire, ce qui en fait une curiosité. Malgré tout, le lancer du disque a joui dans le monde grec d’une longue tradition dont Homère fut le premier à se faire l’écho. Pour la mythologie, il entretient également un lien étroit avec la mort. Apollon et Persée tuent tous deux des êtres chers après un lancer malheureux. Souvent représentés dans des scènes picturales ou des récits poétiques, les disques étaient à l’origine en pierre, avant d’être fabriqués en fer, en plomb et même en bronze. Le poids d’un disque pouvait varier d’une édition à l’autre des Jeux. Les découvertes font état de poids allant d’1,3 à 6,6 kg pour un diamètre entre 17 et 32 cm. Les disques étaient lancés en utilisant une technique similaire à celle des athlètes modernes. Un texte mentionne un jet de Phayllos de Crotone à 28,9 m. Ces trois disciplines athlétiques nécessitaient du rythme, de la précision et de la puissance, autant de qualités très appréciées des Grecs anciens.
« Défense de mordre et d’arracher les yeux » – mais tout le reste est permis dans le pancrace
Mélange de boxe et de lutte, quasiment dénué de restrictions, le pancrace constituait une épreuve de force violente des plus prisées aux Jeux Olympiques de l’Antiquité. Mettant aux prises des colosses dotés d’une force incroyable, il devint une source intarissable d’histoires merveilleuses et de mythes émouvants. Le pancrace était un sport magnifiquement simple. « On pouvait y faire à peu près tout ce qu’il est possible d’imaginer pour immobiliser son adversaire », explique Paul Christesen, professeur d’histoire grecque ancienne à l’université de Dartmouth aux États-Unis. « Et les Grecs pensaient qu’il s’agissait de la chose la plus formidable qui soit. » Comme pour tous les sports, les Grecs croyaient que les règles avaient été inventées par un dieu ou un héros, et dans le cas du pancrace, il s’agissait de Thésée. L’homme mythique avait eu recours à un mélange de lutte et de boxe pour vaincre le Minotaure, créature moitié homme, moitié taureau, qui avait vécu, dit-on, dans un labyrinthe situé sous le palais de Minos, le roi de Crète. Défense de mordre et d’arracher les yeux, tels étaient les seules restrictions du sport de Thésée, même si les Spartiates, radicaux par essence, autorisaient les deux à l’entraînement afin de préparer leurs guerriers au combat. Contrairement à la boxe, on combattait à mains nues au pancrace. En règle générale, les hommes de grande taille préféraient s’en remettre à leurs coups de poing, tandis que les concurrents plus trapus avaient davantage tendance à utiliser des techniques de lutte. Les deux types de combattants cherchaient le moyen d’effectuer une clé, un étranglement réalisé avec un seul bras et qui permettait de frapper à répétition son malheureux adversaire avec le bras resté libre. Le premier qui tombait se retrouvait en difficulté, car il était alors à la merci de son adversaire qui avait ensuite toute latitude pour mettre en œuvre l’étranglement tant redouté. Certains récits font cependant état de combattants plus petits et plus souples trompant leurs adversaires en faisant semblant de tomber et d’être désemparés. Le but de la manœuvre était d’attirer leurs lourds adversaires dans une position dans laquelle ils pouvaient utiliser leurs jambes et leurs bras pour les déstabiliser et les projeter au sol, avant de leur porter un coup gagnant.
On sait que certaines personnes sont mortes. On suppose que les blessures vraiment graves étaient monnaie courante, mais que les décès n’étaient pas si fréquents, car soit les concurrents s’évanouissaient, soit ils abandonnaient avant d’en arriver là. Par exemple, si quelqu’un vous brisait tous les doigts de la main droite, ce qui était tout à fait raisonnable au pancrace, vous lui disiez alors probablement : "Écoute, je crois que je vais m’en tenir là" ! - Paul Christesen - Professeur d’histoire grecque ancienne à l’université de Dartmouth aux États-Unis
L’histoire d’Arrachion de Phigalie exprime nettement pourquoi cette épreuve était l’une des plus attendues par les Grecs du programme des Jeux Olympiques de l’Antiquité. Coincé par un épouvantable étranglement, Arrachion empoigna le pied de son adversaire et rassemblant ses dernières forces, il l’écrasa en disloquant sa cheville. Incapable de supporter la douleur, l’homme, dont on ne connaît pas le nom, leva l’index en signe de soumission. Au même moment, Arrachion rendit son dernier souffle. La victoire lui fut attribuée à titre posthume, car son adversaire avait abandonné. « Les Grecs toléraient un degré de violence en sport beaucoup plus important que la plupart d’entre nous, explique Paul Christesen. Cela s’explique en partie par le fait que les athlètes étaient généralement des soldats, et vice-versa. Il y avait donc d’une certaine manière une accoutumance à la violence. On vous demandait d’être prêt à réaliser ce genre de choses sur le champ de bataille et vous aviez donc moins de sensiblerie à le faire en sport. » Sept athlètes ont réalisé le difficile doublé lutte et pancrace lors des mêmes Jeux, dont le malheureux Arrachion. Mais Théagène de Thasos est le dernier symbole de ce sport brutal et sauvagement populaire. Si Théagène était né d’un prêtre du temple d’Héraklès sur l’île de Thasos, les locaux en étaient venus à penser que son véritable père était le dieu Héraklès en personne. Célèbre depuis le jour où il avait arraché une statue en bronze de son socle et l’avait portée jusqu’à chez lui, alors qu’il n’avait que 9 ans, Théagène gagna l’épreuve de boxe de la 75e Olympiade (480 av. J.-C.) et le pancrace lors de la 76e. Dans la foulée, il entreprit une tournée dans le bassin méditerranéen au cours de laquelle on rapporte qu’il aurait coiffé plus de 1 400 couronnes de vainqueur. Une statue grandeur nature à son effigie est érigée à Olympie même. La nature du sport encouragea naturellement la floraison de légendes concernant ses héros courageux. Aucune n’a cependant atteint l’ampleur de celle de Polydamas de Scotoussa. On dit que le champion olympique de 408 av. J.-C. a tué des lions à mains nues, qu’il a arraché le sabot d’un taureau féroce et furieux, et qu’il a arrêté d’une seule main un char lancé à toute vitesse. Comme le fait remarquer un Paul Christesen amusé, un autre résultat extrêmement bénéfique a découlé de cette obsession des actes héroïques et des combats brutaux en un contre un. « Les Grecs ont inventé la médecine sportive, en partie sans doute à cause des blessures qui se succédaient sans arrêt, dit-il. Ils sont devenus des experts en essayant de soigner les blessures survenues en sport. »
Rencontre avec les stars de la piste des Jeux Olympiques de l’Antiquité : « Allez Léonidas! »
Courir trois marathons en un jour – après avoir conquis le titre olympique – ou pourchasser un lièvre vivant, les exploits des icônes de la course à pied d’Olympie étaient remarquables. Léonidas de Rhodes n’est pas uniquement le plus grand coureur des Jeux Olympiques de l’Antiquité, c’est incontestablement l’olympien le plus impressionnant de tous les temps. Les exploits de l’homme sont si extraordinaires que ses contemporains l’avaient déifié de son vivant et, sans la preuve historique irréfutable de ses records, ces derniers seraient probablement mis au pilori de l’exagération. Invaincu, Léonidas gagna les deux premières épreuves de sprint et la course en armes lors de quatre éditions consécutives des Jeux Olympiques entre 164 et 152 av. J.-C.. Douze victoires en douze ans, dont les trois dernières à l’âge de 36 ans : même Usain Bolt ne peut rivaliser. Faute d’archives détaillées, il est difficile de percer le secret de la réussite de Léonidas. Mais Toni Minichiello, l’entraîneur de renommée mondiale qui a conduit Jessica Ennis-Hill à la médaille d’or de l’heptathlon à Londres 2012, est certain que la recette du succès de l’homme de Rhodes devait recéler plusieurs ingrédients indispensables.
Si quelqu’un est capable d’atteindre le plus haut niveau, c’est parce qu’il peut réaliser régulièrement un modèle de mouvement qui produit un certain niveau de performance, et la technique mène à la régularité. Si vous mettez de côté ce facteur physique, il reste évidemment le mental, la détermination, le dynamisme, l’enthousiasme, le plaisir… Le fait de ne pas penser que tout vous est dû, de continuer à aller de l’avant, permet de conserver sa motivation. - Toni Minichiello - Entraîneur de l’heptathlète britannique Jessica Ennis-Hill, championne olympique de la discipline en 2012
Le stadion, que Léonidas a remporté quatre fois, était l’épreuve la plus ancienne et la plus prestigieuse des Jeux de l’Antiquité. Seule course au programme des 13 premières éditions, elle était disputée sur une longueur de stade - environ 193 m dans le cas d’Olympie, une distance que le héros Hercule pouvait courir, selon la légende, sans reprendre son souffle. Chaque course courue sur une distance supérieure était un multiple d’un stadion, ou stade. La seconde épreuve de vitesse, le diaulos, fut introduite en 724 av. J.-C., et consistait en deux stades, en ayant recours à un poteau de virage. Les collisions étant inévitables, prendre rapidement la tête était crucial. À l’origine, le départ et l’arrivée étaient matérialisés uniquement par des lignes tracées sur le sol, mais à partir du cinquième siècle av. J.-C., une structure permanente fut installée, équipée d’une corde fine. Une longue rangée de blocs de pierre étroits, dotés de rainures parallèles pour les pieds, et des poteaux verticaux pour séparer les coureurs furent introduits par la suite. À l’apogée des Jeux, on pouvait accueillir environ 20 athlètes par course. Les positions de départ étaient décidées par tirage au sort et malheur à ceux qui commettaient un faux départ : la sanction était une punition corporelle. Une large majorité des stars adulées du sprint, en particulier dans les premiers siècles des Jeux, étaient bergers ou valets de ferme. On rapporte ainsi que le talent du vainqueur du stadion en 596 av. J.-C., Polymestor, de la cité de Milet, avait été remarqué après qu’on l’ait vu attraper un lièvre vivant à mains nues, alors qu’il gardait son troupeau de chèvres. L’entraîneur Minichiello pense savoir pourquoi un homme qui passe ses journées à poursuivre des animaux en dévalant la montagne a des chances de finir par devenir une star olympique. « La survitesse, c’est ce qu’on recherche, dit Minichiello. Les gens (les athlètes modernes) courent parfois en descente pour obtenir cette survitesse (à l’entraînement). Cela a des incidences sur la rapidité avec laquelle vous pouvez envoyer des signaux neuronaux du cerveau aux muscles. » « Nous [lui et ses athlètes] utilisons des bandes élastiques qui vous tirent à des vitesses plus rapides que ce qu’on peut courir. Ce qu’on essaye d’obtenir, c’est que les jambes tournent plus vite qu’elles n’ont jamais tourné auparavant. » Grâce aux origines mythiques du marathon, les coureurs de fond ont été tout autant médiatisés, si ce n’est plus, que leurs homologues sprinters. L’histoire d’Ageas lors de 113e Olympiade (328 av. J.-C.) est caractéristique. Le matin, il a gagné le dolichos, la course de fond majeure disputée habituellement sur une distance de 20 stades (environ 3 550 m) et l’après-midi, il a couru 100 km supplémentaires, pour aller annoncer sa victoire à sa famille et à ses amis, chez lui à Argos. Et si cela ne suffisait pas, Polites de Keramos a encore fait mieux. En une matinée de la 212e olympiade (An 69), il s’est adjugé le stadion, le diaulos et le dolichos. Aux Jeux de l’Antiquité, tous les coureurs, de Polites à Léonidas, couraient nus et pieds nus. Si Minichiello ne demande pas à ses protégés d’enlever leurs vêtements, il reconnaît le bien-fondé d’enlever ses chaussures.
On a besoin de faire bouger la plante de ses pieds d’une certaine manière. Lorsqu’on marche avec des chaussures, la voûte plantaire et les muscles de la base du pied ne sont pas aussi bien mobilisés qu’ils auraient pu l’être. - Toni Minichiello - Entraîneur de l’heptathlète britannique Jessica Ennis-Hill, championne olympique de la discipline en 2012
« Avec Jessica, nous avons beaucoup travaillé dans des fosses de sable, en effectuant divers exercices pour faire bouger la base du pied, en sautant à cloche-pied dans le sable. Cela développe la stabilité de la cheville et la réception neuronale, car lorsque vous allez vite, vous posez le pied et ensuite, vous devez pouvoir le contrôler, tout comme la cheville, et changer de direction, même si vous vous battez avec le vent ou un sol glissant. » Bien qu’elle fût la dernière des quatre grandes épreuves pédestres à être ajoutée (en 520 av. J.-C.), la course en armes est devenue rapidement une épreuve de choix. À l’origine, les concurrents étaient vêtus d’un casque et d’une pièce d’armure appelée grève sur les jambes, et ils portaient un bouclier. Mais les grèves ont été rapidement abandonnées, et à partir du 3e siècle av. J.-C., les coureurs ne portaient plus qu’un lourd bouclier au bras. Disputées traditionnellement sur deux stades, il s’agissait d’un sprint empreint de faste et de splendeur, avec des emblèmes personnels décorant les boucliers. Tout comme il l’avait été dans le stadion et le diaulos, l’incomparable Léonidas devint le roi de cette course, qui marquait la fin des Jeux.
Les règles de la lutte aux Jeux Olympiques de l’Antiquité
Capables de soulever des taureaux vivants ou de tordre des arbres à mains nues, les lutteurs étaient les héros plus les populaires des Jeux Olympiques de l’Antiquité. Doté d’une aura sans équivalent, le sport a vécu son âge d’or. En tant que concurrents au sport le plus ancien et le plus largement pratiqué du programme des Jeux Olympiques de l’Antiquité, les lutteurs bénéficiaient d’un degré très élevé d’attention et d’adulation à Olympie. En outre, comme la plupart des supporters avaient eux-mêmes fréquenté des écoles de lutte, le sport était un peu l’équivalent du football d’aujourd’hui. Sextuple champion olympique de lutte, Milon de Crotone a fait l’objet, plus que tout autre athlète olympique antique, de multiples écrits, lui qui était capable de faire le tour du stade en portant un taureau vivant sur ses épaules, ou de casser une corde enroulée autour de sa tête rien qu’en gonflant ses veines! Élément du pentathlon, tout en étant également une épreuve à part entière, la lutte était par nature liée à la guerre. Nus et couverts d’huile, les combattants avaient deux disciplines à leur disposition. En «lutte debout», disputée dans une fosse de sable, un lutteur devait expédier son adversaire trois fois au sol pour être déclaré vainqueur. À l’inverse, en lutte «roulée» ou «au sol», le combat ne se terminait que lorsque l’un des deux protagonistes était si épuisé qu’il ne pouvait résister davantage. Dans ce cas-là, il levait une main en tendant un ou deux doigts pour signifier sa défaite. Les règles se limitaient à l’interdiction de mordre et d’attaquer les organes génitaux. Les fractures étaient donc légion, et les lutteurs se cassaient souvent les doigts, voire les bras pour échapper aux prises. Ce fut d’ailleurs le seul emploi de cette technique qui rendit célèbre le double champion Leontiscos de Messène. La nature sauvage des combats est sans doute l’une des nombreuses raisons qui expliquent pourquoi la lutte était considérée comme un test de la valeur des athlètes des Jeux de l’Antiquité. Car si la lutte a perdu sa brutalité pure de l’époque, elle a conservé les qualités qui l’ont rendue si populaire, comme le souligne la lutteuse canadienne Erica Wiebe. Cette dernière, championne olympique à Rio 2016 en lutte libre féminine, dans la catégorie des 75 kg, est l’une des rares lutteuses modernes, à avoir une idée de ce qu’ont dû éprouver ses illustres prédécesseurs des Jeux Olympiques de l’Antiquité.
Il n’y a pas d’autre sport comme celui-là, dit-elle. C’est une véritable démonstration de caractère, de persévérance, de résistance et de courage. - Erica Wiebe - Championne olympique à Rio 2016 en lutte libre féminine, dans la catégorie des 75 kg, Canada
Naturellement, dans les récits des Jeux antiques, les histoires de force quasi surhumaine abondent. Alors qu’Amésinas de Barka s’entraînait en luttant avec un taureau, on rapporte qu’Isidore d’Alexandrie, lui, n’est jamais tombé en compétition. L’Australien Liam Neyland, multiple champion d’Océanie chez les juniors et espoir des Jeux Olympiques de Tokyo 2020, sait ce que c’est que se frotter à la force pure. « Aux championnats d’Océanie [ceux de 2017, ses premiers en tant que senior], j’ai été opposé à un Néo-Zélandais, dit-il. Normalement, je suis l’un des plus forts dans ma catégorie de poids (65 kg), mais je jure que ce gars-là n’était pas humain. Il avait un corps si puissant que j’avais l’impression d’essayer de déplacer un rocher. » Le célèbre Milon de Crotone tombe à n’en pas douter dans cette catégorie. Élève du philosophe et mathématicien Pythagore, l’immense lutteur avait,dit-on, soutenu le plafond de la maison de son professeur lors d’un tremblement de terre, permettant à tous ceux qui étaient là de s’en sortir indemnes. Une statue du Musée du Louvre à Paris décrit comment sa force a finalement causé sa perte. Coincé sous un arbre en pleine nature, dont il avait essayé de fendre la souche desséchée de ses mains nues, Milon fut dévoré par les loups. Malgré la prédominance de la puissance, la technique et la ruse ont toujours joué un rôle capital en lutte. « J’ai suivi un cours à l’université sur le sport et la Rome antique, confie Erica Wiebe. Et j’ai appris que s’il existait beaucoup de légendes sur la force des lutteurs, d’autres parlaient de lutteurs rusés. Je pense appartenir à cette catégorie. » Peut-être la Canadienne compte-t-elle des ancêtres italiens dans son arbre généalogique? Dans l’Antiquité, les Siciliens étaient en effet connus pour être des lutteurs malins, tandis que les Spartiates étaient réputés pour leur honneur et que la célébrité des habitants d’Argos était due à leur technique. Un autre facteur n’a pas été gommé par les siècles séparant Milon de Crotone de Neyland du Queensland : la capacité des lutteurs à ingérer des quantités assez inimaginables de nourriture et de liquide. Alors que Milon abattait un taureau au milieu du stade d’Olympie et en avalait chaque morceau devant un public hurlant, Liam Neyland fait aujourd’hui un petit peu plus dans la discrétion. « J’ai la réputation d’être un ventre, dit le jeune homme de 21 ans. J’ai mangé un kilo de viande dans un burger en moins d’une heure. J’avais parié une bouteille de vin avec l’un de mes entraîneurs.» Milon aurait applaudi des deux mains. Ne rapporte-t-on pas qu’il aurait accompagné son taureau en buvant neuf litres de l’un des meilleurs crus de vin rouge de la Grèce antique ?
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