
Des organisations nouvelles, dans la citoyenneté
tandis que les comités de villages pourraient bien désigner les nouvelles jemaâs kabyles (déjà activées lors du « printemps berbère » d’avril 1980) et constituer ainsi la base d’une nouvelle et plus large organisation qui les regrouperait avec une certaine périodicité. Ainsi en est-il encore de la Coordination des aârch (« tribus »), daïra (« cantons ») et communes de la wilaya de Tizi-Ouzou, qui comprend quarante et une « délégations »; elle s’est périodiquement réunie et, le 1er juin 2001, a exprimé ses revendications :
« Le drapeau de l’Algérie, la langue nationale tamazight à côté de l’arabe, dans un pays (l’Algérie) de Maghnia (à la frontière marocaine) à Tebessa (à la frontière tunisienne, au nord) et de Tindouf à Tamanrasset (au sud). »
D’autres organisations ont été créées occasionnellement, comme une réunion des ourouch (« tribus ») à El-Kseur (le 11 juin 2001), pour concevoir une plate-forme de revendications amazigh qui a été signée par les représentants des wilayas (préfectures) kabyles.
Ayant reçu l’appui d’un Collectif des universités d’Alger, cette plate-forme qui se veut « identitaire, civilisationnelle, linguistique et culturelle », réclame outre la « consécration de la tamazight en tant que langue nationale et officielle », des droits économiques et des libertés démocratiques, ainsi qu’un « plan d’urgence socio-économique pour toute larégion de Kabylie », et encore le droit à une allocation de chômage évaluée à la moitié du SNMG (salaire national minimum garanti).
Des organisations de ce genre se sont aussi créées en émigration : une Coordination des villages kabyles a vu le jour à Paris le 13 mai 2001, et une Coordination des taxis kabyles à Paris a manifesté devant le Parlement de Strasbourg le 4 juillet 2001 ( Algeria Interface).
Ces formes d’organisation citoyennes, si elles s’inspirent des structures kabyles, se veulent cependant avant tout algériennes.
On a vu ci-dessus que la première des revendications exprimées par la Coordination des aârch, daïras et communes de la wilaya de Tizi-Ouzou était le « drapeau algérien ».
Le 14 juin 2001, les jeunes Kabyles qui ont manifesté là Alger défilaient tous derrière le même drapeau algérien, brandi au premier rang des participants.
Et c’est dans le drapeau algérien que le chanteur kabyle Lounès Matoub, assassiné dans des conditions non encore élucidées, a été enseveli.
Les Kabyles savent que l’insuffisance économique de la Kabylie lui interdit toute revendication d’indépendance et que leur région, si originale soit-elle, est de dimensions modestes tout en étant de longue date très intégrée à l’ensemble algérien.
La seule revendication d’indépendance clairement exprimée par les jeunes, non sans humour, est l’« indépendance de l’Algérie... de l’armée »
D’ailleurs le gouvernement algérien ne comporte-t-il pas un certain nombre de berbérophones, à commencer par la moitié des généraux dits du « cabinet noir » (le clan des « éradicateurs »), qui sont d’origine berbère [26] ? Certains approchent même de très près le gouvernement puisqu’un des conseillers officieux auprès du président Bouteflika, rallié un temps au RCD du Dr Saïd Sadi (Rassemblement pour la culture et la démocratie) est un Kabyle (Rachid Aïssat, du village de Tazmalt).
Les Kabyles sont aussi présents – peut-être davantage, mais peut-être aussi qu’alors on ne les remarque plus ? – dans les cadres des syndicats ou des partis politiques d’opposition, tels, à la tête du PAGS (ex-Parti communiste algérien, Parti pour l’avant-garde socialiste), le Dr Sadek Hadjerès, auquel a succédé Chérif el-Hachemi, ou à la tête du RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie) le Dr Saïd Sadi, ou encore au FFS (Front des forces socialistes) Hocine Aït Ahmed. Certes, il peut aussi se trouver qu’un Kabyle soit émir de l’AIS (l’Armée islamique du salut), tel Madani Mezrag, de la Kabylie de Jijel, une des « Petites Kabylies ».
Prenant une part importante dans les instances politiques ou économiques nationales, il est certain que les Kabyles ont des revendications nationales algériennes.
Les nouvelles coordinations vont-elles concurrencer les partis, actuellement quelque peu marginalisés ?
Le RCD a été compromis par sa participation de quelques mois au gouvernement, et le FFS doit assumer une stratégie électorale marquée par des consignes d’abstention restées incomprises, ce qui, dans la conjoncture actuelle, n’est pas pour déplaire au gouvernement.
Mais peut-être les partis, voire les syndicats, pourraient-ils ultérieurement, et à la condition d’unir leurs forces, sinon remplacer du moins soutenir et relayer les coordinations dans le domaine politique ? Car seule une union des forces démocratiques peut avoir des chances de faire prendre en compte leurs revendications avant que la crise n’empire.
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