
Le souci de la démocratie a été toujours si constant qu’il est partagé par tous et trouve même un regain de vigueur parmi les jeunes d’aujourd’hui, désespérant de leurs mauvaises conditions de vie, dont ils rendent responsable le gouvernement algérien, avides de jours meilleurs pour lesquels ils sont résolus à lutter.
Des jeunes, exaspérés par la hogra, le « mépris »
Car, depuis un certain temps déjà, les jeunes ont pris presque partout le relais des anciens. Or les nouvelles générations, élevées dans l’idéologie égalitariste kabyle, et bien au fait de la vie politique contemporaine, critiquent le gouvernement actuel et souhaitent, pour l’Algérie, davantage de démocratie qu’ils tentent déjà, eux-mêmes, de mettre en œuvre à l’échelle locale. La jeunesse d’aujourd’hui sait occuper son oisiveté forcée.
Dans les « associations culturelles et scientifiques » qu’ils animent aux villages comme en ville, les jeunes gens travaillent en compagnie des jeunes filles : considérable innovation démocratique dans une société encore patriarcale; quelques femmes seront-elles bientôt admises à participer aux réunions des assemblées de village [20] ?
Car ce sont en effet ces jeunes hommes adultes qui, à présent, redynamisent ces assemblées, eux qui ont été instruits certes par l’expérience des anciens, émigrés ou non, par la scolarisation – même défaillante –, mais aussi par les relations maintenues fort actives avec les émigrés, et plus encore désormais par les moyens modernes de communication.
Ce sont les médias, les journaux, la radio, avec par exemple Beur FM, aux trois cent mille auditeurs en France et fort écoutée en Algérie, les chaînes de télévision françaises; ce sont aussi des chaînes spécialisées comme la BRTV (Berbère Radio Télé Vision), la chaîne berbère qui, relayée par satellite, émet depuis Paris et qui, selon le Haut Conseil de la francophonie, compte quatre millions de téléspectateurs. Les jeunes y trouvent de précieuses sources d’information, des soutiens et des liens de communication entre berbérophones à travers le monde, parmi la nombreuse diaspora kabyle, des lieux aussi d’expression politique.
Les communications aujourd’hui dépassent les frontières, se mondialisent, grâce à la navigation sur Internet – par les satellites Arabsat et Europe on line –, dans les 787 cybercafés que compte actuellement l’Algérie – dont 347 à Alger –, ouverts jour et nuit. On y échange du courrier électronique, on y a son adresse, on s’informe, et surtout on débat dans des forums de discussion qui occupent à 90% l’activité des cybercafés; le succès est tel que le réseau est fréquemment engorgé et que, souvent, on se connecte directement sur le réseau français [21].
Les jeunes Algériens font ainsi partager leur mécontentement contre leurs considérables difficultés d’accès au travail, l’accaparement par quelques privilégiés, à la faveur de la privatisation, du commerce extérieur autrefois monopole d’État, comme la confiscation de la rente pétrolière non redistribuée, l’absence de démocratie dans l’État, l’excès de pouvoir des généraux. Toutes ces revendications sont contenues dans leur dénonciation de la hogra (terme arabe emprunté par les Kabyles) [22], qui signifie « mépris » et aussi « désintérêt et injustice », dans laquelle, estiment-ils, les tiennent les hommes au pouvoir, les privant de possibilités d’accès à une ascension sociale à laquelle ils aspirent.
Curieusement, les gouvernants de l’Algérie se trouvent accusés par ce même terme de « mépris » de la même attitude autrefois reprochée au pouvoir colonial. C’est ce même terme que, dans la fraîcheur de son arrivée en Algérie en 1955 et son ambition d’un nouveau « plan d’action », l’ethnologue et gouverneur général Jacques Soustelle dénonçait, en prônant d’y remédier par une « politique des égards et de la confiance » [Lacoste-Dujardin, 1997, p. 260]. Était-ce alors par innocence, inconscience ou bien aveuglement, après cent vingt-cinq ans de colonisation et de pratique de ce même « mépris » ?
Or, à ce « mépris » on sait quelle fut la réponse, puisque la guerre d’indépendance, alors déjà commencée depuis un an, devait durer encore sept années pour s’achever par la victoire des « méprisés » ! Gageons que l’effervescence qui se développe aujourd’hui en Algérie parmi les victimes de cette hogra-ci ne retombera pas, elle non plus, de sitôt !
Des jeunes excédés par la violence généralisée
Car, en dépit de tous ces freins, la jeunesse bouillonne d’idées et piaffe, exas-pérée, révoltée, plus que jamais rebelle à un pouvoir qui se discrédite par ses exactions. Beaucoup de ces jeunes sont de plus en plus en colère. Ils ne veulent plus accepter toute cette violence dans une Algérie où elle est partout présente. Si les islamistes ont été assez peu actifs en Grande Kabylie même, à quelques exceptions près, il y a, ailleurs, la violence terroriste exercée depuis des années. Il y a eu celle du FIS (Front islamique armé), mais son bras armé, l’AIS – dont six mille membres ont été amnistiés par la politique de « concorde civile » du président Bouteflika –, a déposé les armes en 1997. Il y a celle des GIA (Groupes islamiques armés), autour d’Antar Zouabri, surtout actif dans l’ouest du pays (où cent soixante villageois ont été massacrés en juillet 2001) et jusqu’aux environs d’Alger, ou, récemment encore, le GSPC (Groupe salafiste [23] pour la prédication et le combat) de Hassan Hattab, dans l’est algérien et jusque, sur la côte, à l’ouest de Béjaïa. Cet été 2001, deux cents personnes auraient été assassinées par des « groupes armés » dans l’Ouest algérien, et depuis le début de l’année 2001. On en compte plus de mille deux cents dans toute l’Algérie. Des villageois ou habitants de hameaux isolés fuient la campagne pour se réfugier dans des bidonvilles à proximité des villes, où ils seraient près d’un million. Les extrémistes islamistes peuvent, certes, recruter parmi la jeunesse algérienne en quête d’engagement, mais il ne semble guère y avoir parmi eux de jeunes Kabyles qui ont d’autres modes d’action et d’autres perspectives. Ce 4 septembre dernier, des attentats ont été commis aux environs de la capitale, dont on craint qu’ils n’inaugurent un nouveau cycle. Les Algérois ont peur, surtout à l’approche du mois de ramadan, en novembre [24]. Il y a la violence exercée par la police, aux ordres du gouvernement, qui réprime durement les manifestations de jeunes, les rouent de coups et vont même jusqu’aux lynchages, par exemple lors de la marche pacifique du 14 juin à Alger, et auxquels s’ajouteraient sept morts (source américaine). Il y a, en Kabylie tout particulièrement, la violence des gendarmes, qui sont la cause première du soulèvement, gendarmes qui, intentionnellement originaires d’autres régions que celles où ils sont affectés, sont par peur fermés au dialogue avec les populations et prompts à saisir leurs armes. S’y ajoute le fait qu’en Kabylie, lors des dernières manifestations, les gendarmes n’ont pas reçu de leur autorité (en remontant jusqu’à quel niveau hiérarchique ?) l’interdiction de tirer à balles réelles. « Tirs à balles réelles, saccages, pillages, provocations de toutes sortes, propos obscènes et passages à tabac sont autant d’exactions dont les gendarmes ont pris l’habitude », cite, le 3 juillet 2001, le rapport de la commission nationale sur les événements de Kabylie chargée par le président Bouteflika d’enquêter sur les troubles du printemps en Kabylie et présidée par Mohand Issad, un juriste kabyle réputé pour son intégrité. Le bilan établi par la même commission est lourd de victimes : du côté des manifestants, on compte 49 morts par balles ( 31 à Tizi-Ouzou, 16 à Béjaïa, 1 à Sétif, 1 à Bouïra) et 900 blessés dont 218 par balles. Du côté des forces de l’ordre : 1 gendarme tué par électrocution, 416 policiers et 181 gendarmes blessés. Et le rapport de conclure : « Les causes profondes [sont] sociales, économiques, politiques, identitaires et dues aux abus de toutes sortes. » Toute cette violence est celle d’une guerre civile qui n’en finit pas de durer, où les Algériens sont pris en tenaille entre les attentats terroristes attribués aux islamistes et les répressions des manifestations. Il y a aussi toutes les violences endémiques, latentes, durables, épuisantes, celles liés au contexte général dans lequel vit la société algérienne. C’est la violence du pouvoir, qui fraude les résultats des élections (fraudes dûment constatées), pouvoir incapable de remédier à la corruption quasi généralisée, à la misère sociale qui affecte tant de monde, à la marginalisation de la jeunesse, au chômage qui touche 30% de la population active (encore ne compte-t-on pas les femmes). C’est la violence faite aux femmes, maintenues en position d’éternelles mineures par un Code de la famille rétrograde quoique le plus récent des trois pays du Maghreb (en 1984), toujours en attente d’un statut plus égalitaire. Elles sont aussi et trop souvent victimes d’attaques, parfois criminelles, comme à Tébessa, à Bordj Bou Arreridj ou ailleurs. Elles sont souvent victimes d’exactions, comme, en ce début du mois de juillet 2001, ces femmes de l’Ouest algérien, émigrées de l’intérieur dans le Sud, à Hassi Messaoud, qui ont été battues à mort, violées, enterrées vivantes, massacrées, parce qu’elles étaient venues s’employer, seules, comme femmes de ménage, cuisinières, au service des installations pétrolières – souvent étrangères –, ces femmes qu’à la mosquée de Sidi Messaoud un imam a dénoncées comme « les femmes sans mari qui salissent nos quartiers ». Ces événements ont suscité la réaction d’un « collectif » intitulé Réseau de réflexion et d’action en faveur des femmes et des enfants victimes de violences, qui déclare : « Tant que la moitié de la population sera considérée comme responsable de tous les maux et tant qu’elle n’aura pas droit aux “droits de la personne humaine”, ces mêmes exactions se répéteront dans l’indifférence sinon dans l’approbation de la “majorité silencieuse”. » (Correspondance particulière.) Certes, ce n’est pas propre à la Kabylie, mais il est certain que toutes ces violences faites aux femmes en Algérie ne sont pas pour rien dans le développement des mouvements islamistes, qui ont trouvé, chez certains, un écho susceptible de conforter leurs convictions et comportements patriarcaux; c’est ainsi qu’en Kabylie une « coordination des villages » a, le 15 juin 2001, renoncé à placer dans ses revendications la suppression de ce Code de la famille ! C’est la violence exercée par l’armée et son omniprésence dans le champ politique et gouvernemental. Déjà, dans les années soixante-dix, un vieux Kabyle me disait pour s’en indigner : « L’armée est partout, c’est elle qui gouverne et elle possède tout. » C’est encore la violence dans l’enseignement arabisé en arabe moderne, au mépris des langues maternelles dialectales, tamazight ou arabe algérien, alors que ces langues maternelles pourraient être une étape dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, avant que d’acquérir des langues de plus grandes diffusion et communication. Mais il y a bel et bien violence – doublée de mépris – par choix délibéré de ne tenir aucun compte des langues maternelles puisqu’un wali (préfet) a pu me dire, au début des années soixante-dix, qu’il ne fallait pour cette arabisation par l’enseignement que « sacrifier une ou deux générations » ! N’est-ce pas encore des violences faites à la population algérienne, que l’incurie des gestions, de l’eau par exemple, et sa pénurie, qui s’aggrave chaque jour davantage par des coupures fréquentes et durables – au point que, dans une ville, l’arrivée d’eau aux robinets signifie qu’un responsable va venir ?Mais aussi pénuries de gaz, d’électricité, d’écoles, réseau routier mal entretenu, et la faim, la misère dont sont victimes trop d’Algériens, tandis que quelques privilégiés s’enrichissent.
Maîtrise dans la révolte
Comment, à toutes ces violences, les jeunes ne seraient-ils pas tentés de répondre pareillement ?En réalité, d’une telle attitude violente le gouvernement pourrait tirer profit : les nécessités de la restauration de l’ordre, la peur des autres Algériens, surtout lorsque la télévision algérienne diffuse largement les images de ces actions et de leur répression, peuvent être dissuasives. D’autant que la menace de retour du danger islamiste risque fort de servir à mieux étouffer d’autres manifestations. Le général Khaled Nezzar (un Aurésien), ancien ministre de la Défense, ne vient-il pas d’appeler les Algériens à la mobilisation contre le « péril intégriste » ? En effet, les ripostes gouvernementales consistent à tenter de discréditer le mouvement kabyle sous la stigmatisation habituelle de séparatisme ethnique (antienne bien connue des gouvernants de l’Algérie depuis l’indépendance), accusant le mouvement des jeunes d’avoir des revendications purement kabyles alors qu’elles sont clairement nationales, et aussi de complicité avec des « puissances étrangères ». Un Mouvement de la Kabylie libre a bien été lancé, mais il a eu fort peu d’écho, et quelques revendications d’autonomie – d’abord linguistique et culturelle [Chaker, 1998] – sont demeurées extrêmement minoritaires, nettement condamnées par la plupart des autres jeunes manifestants. En revanche, les images de violences retransmises par la télévision pourraient, en retour, inciter les jeunes à répondre de la même façon, tant est grande leur exaspération contre l’armée au pouvoir. « On ne veut plus être gouvernés par des généraux » est un slogan souvent repris, qui traduit une large prise de conscience de la mainmise de l’armée sur l’Algérie, déjà constatée de longue date par de vieux émigrés kabyles de retour et fort lucides. Pourtant, privés d’emploi, ces jeunes ne peuvent même plus faire de projets, ils se voient dans l’impossibilité d’envisager une vie correcte. Même les rêves d’évasion leur sont aujourd’hui interdits puisqu’il n’est plus de départ, plus d’émigration possible (excepté, pour très peu d’entre eux, le « regroupement familial »): leur seule perspective est le chômage. Alors que d’autres ont pu, un temps, se retourner vers les terroristes islamistes, les jeunes Kabyles ne sauraient se résoudre à emprunter ce chemin. Non. Il ne reste plus de perspective à tous ces jeunes hommes que cette seule alternative : se révolter ou être de ceux que l’humour algérien appelle, par dérision, les « hittistes » (de hid, « mur ») parce que, passant leur temps, oisifs, assis au pied des murs, ils serviraient au moins à les empêcher de tomber ! Si leur expression se laisse parfois emporter à l’excès, elle demeure bien souvent contenue, les jeunes Kabyles faisant alors preuve de ces qualités tant célébrées dans leur culture : la dignité dans l’honneur masculin ( tirugza, la vertu majeure de argaz, l’« homme ») et la maîtrise de soi, la mesure (lekyasa). Ainsi cherchent-ils à s’organiser en refusant la violence, par des manifestations pacifiques et néanmoins massives, étonnantes pour une jeunesse exaspérée contre ses gouvernants jugés responsables de les priver d’avenir. La marche du 14 juin à Alger a réuni, dans le calme, sans nulle violence, environ cinq cent mille manifestants aux seuls cris de « Pouvoir assassin » et de « Y en a marre des généraux ». Tel encore le sit-in organisé en réponse à l’interdiction de la manifestation du 8 août à Alger. Ces jeunes proclament clairement leurs revendications, même si des dérapages peuvent être commis par certains, manipulés ou non.
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