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TAMURT - TAMAZGHA - TAMAZIGHT



Le terreau était en effet fort propice, car la fierté d’être kabyle, c’est aussi l’attachement à des formes d’institutions qui se veulent égalitaristes, que ce soient des structures sociales, à plusieurs niveaux, et tant anciennes que modernes, ou des cérémonies et rites collectifs, ou encore des représentations héritées de la tradition culturelle orale, et même jusqu’à un islam populaire.

Des structures sociales anciennes : lâarch, « tribu », et jemaâ, « assemblée villageoise »

Très anciennes et de type communautaire, les structures sociales et politiques, autrefois adaptées à des contraintes géographiques, économiques et historiques, ont perduré et inspirent encore les mouvements démocratiques d’aujourd’hui. Elles comportent plusieurs niveaux, dont lâarch, la « tribu », et jemaâ, l’« assemblée villageoise ».

On a décrit ci-dessus le relief du massif Agawa, découpé par de profondes vallées qui séparent des croupes surmontées de collines. À chacune de ces unités de relief correspondent plus ou moins précisément, chez les Igawawen comme ailleurs, sur les versants mêmes du Djurdjura ou en Kabylie maritime, des ensembles de communautés de plusieurs villages établis sur les croupes, éperons, voire replats ou flancs de coteau, dont les membres se disent descendants d’un ancêtre prétendument commun (et toujours d’homme en homme, à l’exclusion des femmes). Chacun de ces groupements tribaux était appelé lâarch, « tribu », dont tous les membres portent collectivement le nom : les « Untel », Aït ou At, « fils d’Untel » ( Beni en arabe).

Par exemple : Iflissen, Iouadiyen, At Iraten, At Âïssi, At Yenni... Autrefois – et encore aujourd’hui dans bien des cas –, les relations sociales, internes ou externes à la tribu, étaient le plus souvent représentées, voire organisées, sur le modèle de la parenté masculine, réelle ou fictive, les hommes se disant ainsi, entre eux, « frères ». En certaines – mais rares – circonstances, les leârach, « tribus », pouvaient réunir les représentants des assemblées des villages constitutifs (voire se regrouper en « confédération », qabila), mais c’était toujours de façon exceptionnelle et éphémère.

C’est pourtant ce type de groupements qui sont parfois réalisés aujourd’hui par les mouvements en voie d’organisation en adoptant des formes nouvelles de « coordination », sur des principes démocratiques inspirés de la tradition, mais dans des unités de groupement plus vastes, moins fractionnées que les villages et leurs assemblées. Il semblerait que ces nouvelles leârach se soient multipliées (sous la désignation arabisée de ourouch) dans maintes régions de Kabylie ou de ses marches peuplées de Kabyles. Les formes de groupement peuvent différer, s’adapter à de nouvelles réalités, mais les principes de démocratie représentative sont clairement affirmés, inspirés de la tradition.

Dans les petites villes de Kabylie, que les quartiers soient réellement lignagers et endogames ou qu’ils rassemblent des familles non apparentées, chacun d’entre eux se désignait le plus souvent sous le nom collectif d’un ascendant fictif. À leurs instances familiales revenait le règlement des affaires de droit privé. Désormais, il n’en est plus de même – du moins officiellement – puisque l’État gère les personnes individuellement. Pourtant, l’idéologie de la parenté, corollaire d’une fraternité égalitariste, demeure la référence principale, prête à resurgir pour justifier telle ou telle forme de solidarité ou de gestion d’ordre privé.


  Une structure de base : la jemaâ villageoise, assemblée des hommes du village


C’est ainsi que subsiste non seulement un fort sentiment de solidarité communautaire, mais encore son expression concrète et politique, et non pas au sein des grandes unités tribales (les leârach) sans instance de concertation régulière, mais au niveau de chaque village, dans la seule instance politique qui ait encore une réalité : l’« assemblée des hommes du village » traditionnelle, la jemaâ, toujours vivante, plus ou moins officiellement.

Constituée par la réunion périodique des représentants de chaque famille ou de chaque quartier constitutif du village, cette institution villageoise siège dans une construction particulière, la tajmaât, ou « maison des hommes », qui impose sa présence quasi sacrée au sein du village; elle gère la plupart des affaires de la communauté villageoise composée de tous ses habitants.

Mais si la structure de la jemaâ demeure, ses hommes ont changé.
Autrefois, les assemblées villageoisesoffraient surtout de la démocratie son image fraternelle et égalitariste, certes souvent affirmée, mais la réalité était plus complexe.

Car les représentants des grandes familles qui y siégeaient étaient le plus souvent les chefs de famille, les plus âgés, les imgharen, « grands » ou « têtes du village » (iqurray n taddart), les patriarches, qui formaient en fait une gérontocratie.

Aux réunions de l’assemblée des hommes, pourtant, toutes les familles du village avaient, en principe, accès à la parole, puisque le poids politique de chacun de leurs délégués était, dans cette société orale, fonction de sa seule aptitude à l’art d’une parole à laquelle tous avaient droit, permettant ainsi au meilleur orateur d’emporter la décision par sa seule force de conviction.

En réalité, les patriarches des grandes familles avaient davantage de chance de se faire entendre que les autres, puisqu’ils étaient des imusnawen, « savants en science du discours », d’autant que l’adoption de toute décision exigeait l’unanimité des participants.
Ainsi, par consensus, chaque assembléedébattait et résolvait les affaires administratives, juridiques et politiques de chaque village.

En l’absence de fixation par l’écrit, cette oralité avait par ailleurs le considérable avantage de permettre une grande souplesse d’adaptation des réglementations.
Ainsi en maintes occasions, des changements circonstanciels pouvaient conduire les assemblées à débattre des modifications nécessaires et à adapter le droit à ces nouvelles données.


  Les nouvelles jemaâs : des patriarches d’autrefois aux jeunes d’aujourd’hui


Donc, parmi les institutions politiques, seules, autrefois, les assemblées villageoises se réunissaient régulièrement dans chaque village ou ville (parfois quartier dans les agglomérations).
Or, dans l’actuelle structure et nomenclature administrative nationale algérienne, les APC, assemblées populaires communales (créées en 1962), ont été définies en Kabylie à l’échelle des groupement tribaux, si bien que, grosso modo, et en dépit de quelques réaménagements dans les délimitations, ces nouvelles « communes » réunissent entre elles les mêmes villages que les anciens leârach.
Ces APC (dont le secrétaire est nommé par l’État) sont aujourd’hui composées de représentants élus par l’ensemble de la population de la « commune » dans les différents villages qui la composent; ils appartiennent souvent aux mêmes familles autrefois influentes à l’assemblée de chaque village.

Or les assemblées villageoises perdurent toujours, tolérées par l’État algérien, qui en fait préfère sans doute concéder cette forme ancienne et traditionnelle de concertation politique où s’exprime une très forte solidarité, structurée sur le modèle idéologique dominant de la parenté, plutôt que de voir se développer de modernes partis dépassant largement le cadre local, voire à prétentions nationales.
Cependant, si tous les villageois sont toujours représentés à l’assemblée du village (quoique encore à l’exclusion des femmes), la composition de ces nouvelles jemaâs a changé.

En effet, tout d’abord, au temps de l’émigration de travail, celle des hommes seuls, les patriarches y furent secondés, voire relayés, par les ex-émigrés de retour après plusieurs années en France; souvent instruits, ceux-ci étaient alors des personnages écoutés du fait de leur expérience, d’autant plus s’ils faisaient partie de « bonnes familles », ce qui était souvent le cas.

Mais aujourd’hui que l’émigration « de travail », d’hommes seuls, est pratiquement tarie (ou du moins beaucoup plus rare), alors que la plupart des émigrés restent désormais en France avec leur famille et qu’il y a de plus en plus de jeunes au village, les nouvelles générations prennent le relais de la gestion des affaires locales, quitte à demander parfois conseil aux anciens, associés comme consultants aux nouvelles assemblées villageoises.

Depuis des années, en effet, les villages ont perdu beaucoup de leurs hommes : nombre de familles ont émigré, qui en ville, à Alger tout proche – dont 60% des habitants sont d’origine kabyle – ou ailleurs en Algérie, qui en France; la guerre d’indépendance a fait aussi beaucoup de morts parmi les hommes alors adultes, causé de graves désagrégations familiales et entraîné nombre d’émigrations intérieures ou extérieures à l’Algérie.

À présent, s’il ne reste plus guère que quelques vieux et retraités de France aux villages, il y a en revanche, et de plus en plus nombreux, des jeunes adultes, beaucoup de jeunes, car le gouvernement algérien, par attachement à l’ancienne idéologie de la fécondité, a attendu très longtemps avant d’adopter une politique démographique fondée sur l’espacement des naissances.

En 2001, 57% de la population algérienne a moins de vingt-cinq ans.
Dans les nouvelles assemblées villageoises s’exprime aujourd’hui majoritairement cette nouvelle génération, qui, grâce à la scolarisation – même si elle est parfois défaillante – et surtout grâce aux modernes moyens de communication, a acquis une conscience politique aiguisée au niveau national et international, si bien que, à l’écoute des partis nationaux, elle exprime des revendications plus que jamais démocratiques et en opposition avec le gouvernement actuel.

Un rite égalitariste : la timechret

Une autre institution kabyle, révélatrice d’une idéologie égalitariste, est un rite au cours duquel est affiché un très sourcilleux souci de l’égalité, rite encore pratiqué dans les villages, même si sa fréquence est moindre qu’auparavant. Ils’agit d’un sacrifice et partage de viande que l’on appelle timechret (ou ouziaâ).

Une ou plusieurs fois dans l’année en effet, autrefois d’abord pour inaugurer l’année agricole et les labours d’automne, ou pour faire tomber la pluie attendue, ou, plus récemment, pour fêter le retour d’un émigré, ou encore en toute autre occasion offerte par un villageois, et entérinée par la jemaâ, les habitants d’un même village partageaient la viande de bœufs ou moutons alors sacrifiés, en un lieu public, souvent à proximité de la tajmaât, la « maison des hommes ».

En réalité, la quantité de viande emportée par chaque maître de maison – comptée en parts – variait dans de notables proportions selon l’importance de la contribution qu’il s’était engagé à donner à la caisse collective et durant toute l’année en chacune de ces mêmes occasions (en principe selon le nombre de personnes à son foyer) ou grâce à l’acquisition, au terme d’une enchère, de la prestigieuse dépouille.

Dans le passé, la décision du nombre de parts que chaque homme s’engageait à prendre – avec éventuellement contribution – réinstitutionnalisait ainsi, annuellement, la hiérarchie du village.

Quoi qu’il en soit, ce qu’en voulaient voir – et donner à voir – les participants à cette cérémonie, comme l’image qu’en retiennent toujours les Kabyles aujourd’hui, est celle d’un parfait modèle égalitariste.
Pour eux, ce partage de viande est la réalisation, à la fois réelle et de grande valeur symbolique, d’une distribution solidaire entre tous les villageois.

Dans la pratique apparente, en effet, en recomptant et comparant à tout instant la grosseur des morceaux de viande, ces hommes veillent tous scrupuleusement à une répartition strictement égale, soucieux du nombre et de la taille rigoureusement identiques de morceaux des différentes parties des bêtes – gras, os, chairs, abats, etc.

Et chacun de dire sa satisfaction et sa fierté de voir ainsi le village unanime célébrer ce partage équitable entre tous les villageois et, ajoutent-ils, offrir ainsi aux plus démunis l’occasion de consommer un peu de viande [15]. En effet, la participation de chacun est obligatoire, faute de quoi le fautif est exclu de l’assemblée, sauf, ce qu’il ne manque pas de faire, s’il emprunte pour l’occasion aux plus aisés [Lacoste-Dujardin, 1992].

En dépit de l’inégalité plus ou moins masquée, c’est bien l’exercice d’une forme de démocratie qui est donné à voir, tout comme il est aussi donné à voir dans le fonctionnement de la jemaâ.
Aujourd’hui, l’unanimité requise à l’assemblée, qui fait peu de cas d’une minorité d’opposition et, somme toute, peu démocratique, ne serait, semble-t-il, plus exigée dans les débats de la nouvelle assemblée, la nouvelle jemaâ.


  Égalitarisme dans la tradition orale


Il est encore une autre expression des sentiments, sinon démocratiques, du moins très égalitaristes des Kabyles, elle se découvre dans le discours social commun kabyle qui assure la transmission idéologique par le moyen de sa littérature orale : c’est un discours que la société se tient à elle-même, destiné à inculquer à tous l’idéologie commune.

Souvent dans les contes apparaît en effet, imposée par la collectivité villageoise, une limitation à l’enrichissement individuel de l’un de ses membres.
Ce peut être le cas, par exemple, d’un commerçant qui atteint la richesse.
Dans les récits, l’autorité villageoise intervient pour contraindre le malheureux amerkanti à en rester là, en ne tirant nul plus ample profit de la richesse acquise.

C’est ainsi que l’enrichi en est réduit à thésauriser stérilement, condamné à accumuler ses biens dans plusieurs pièces ou maisons de façon totalement improductive, ne pouvant guère accroître que son seul prestige [16].

L’égalitarisme villageois kabyle montré à travers la littérature orale révèle en chaque occasion une véritable hantise de l’accaparement d’un pouvoir personnel contre lequel il semble bien que la lutte des communautés villageoises ait été constante.
Par ailleurs, les héros les plus célébrés dans les contes villageois sont avant tout de vigilants restaurateurs de son ordre communautaire, fraternel et égalitaire.

Cet attachement des Kabyles au partage fraternel et à la concertation, ce constant souci d’égalité et, surtout, ces principes démocratiques permettent peut-être de rendre compte d’une autre particularité kabyle : l’absence relative, sinon la rareté des islamistes en région kabyle, surtout en Grande Kabylie, car l’islam kabyle est aussi démocratique.




 

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