
Or, au début de la colonisation, parmi ces montagnards les plus aisés, en voie de citadinisation et aux contacts fréquents avec d’autres régions d’Algérie, voire du Maghreb, et une vingtaine d’années seulement après l’achèvement de la conquête coloniale, le gouvernement français, passant outre à l’opposition de la plupart des Français d’Algérie et des instances administratives françaises en Algérie, a créé nombre d’écoles primaires dites « pour indigènes ».
Pourquoi une telle politique de scolarisation fut-elle entreprise en Kabylie ?
Pour la comprendre, il faut remonter à 1847 lorsque, précédant la conquête de la Kabylie, Bugeaud avait lancé une sorte d’ethnopolitique kabyle à partir d’une représentation opposant « Berbères sédentaires » et « Arabes nomades » [Lacoste-Dujardin, 1984].
Il faut ajouter que les Kabyles avaient résisté longuement à l’armée française, sans pour autant se rallier à Abd el-Kader.
Dès cette époque, alors que la Kabylie apparaissait conforme à l’image des autres montagnes méditerranéennes (Corse ou Provence, par exemple), les autorités coloniales estimèrent, en effet, que les Kabyles tout particulièrement étaient susceptibles d’être « assimilables », quoique bons musulmans. Pourtant, la confrérie dominante en Kabylie, la Rahmaniya, aura, dès 1871 et jusqu’à la guerre d’indépendance, joué un rôle important dans l’opposition à la colonisation.
Plus tard, cette image du « bon Kabyle » devait être largement utilisée en maintes occasions, et à plusieurs fins, souvent conjointes : en premier lieu afin de « diviser pour régner », divide ut imperes, et en même temps afin de compromettre les Kabyles pour affinités profrançaises.
Cette représentation a la vie dure puisque certains – dont les islamistes – accusent aujourd’hui encore les Kabyles d’être « du parti de la France » !
Des instituteurs français aux maîtres kabyles
Toujours est-il que, seize années à peine après la conquête de la Kabylie, lorsque des instructions ministérielles de Paris, appliquant la politique promue en France par Jules Ferry, créèrent des « écoles pour indigènes » en Algérie, elles furent installées d’abord en Kabylie, dans des bourgades à forte population agglo-mérée.
L’on devait ainsi apprendre à lire et écrire en français à des enfants d’artisans et de commerçants, censés devoir être plus réceptifs à l’instruction que les fils de paysans.
C’était d’autant plus facile que les écoles laïques françaises n’entraient guère en concurrence avec les écoles coraniques, qui en Kabylie étaient surtout fréquentées par les enfants de lignages religieux, dans leurs propres villages ou quartiers. On s’intéressa donc, entre autres, à recruter tout particulièrement dans ces écoles des « fils de forgerons ou d’armuriers » que certains souhaitaient pouvoir envoyer ensuite « dans nos écoles manufacturières d’Angers ou de Châlons » [Aucapitaine, 1864, p. 35].
En fait de « politique berbère » en matière de scolarisation, il est à penser que la perspective de préparer de bons ouvriers francophones pour les industries françaises n’a pas été étrangère à ces choix.
Bref, c’est bien dans des petites villes ou gros villages d’artisans et de commerçants, de Kabylie ou à proximité, qu’ont été implantées les toutes premières « écoles indigènes » d’Algérie, dès 1873 à Tamazirt, près de Larbaâ n’aït Iraten (Fort-National), et en 1881 aux Aït Yenni; en 1889, on comptait trente-sept écoles en Kabylie, la moitié de toutes celles créées en Algérie.
Par la suite, à partir de 1905, lorsque l’autorisation de voyager sans permis spécial fut accordée aux Kabyles, ceux qui étaient instruits ont pris en nombre le chemin de la France, d’abord de ses mines et de ses usines (Courrières, Clermont-Ferrand, les fonderies de l’Est ou les usines de métallurgie et de mécanique), d’autant que la crise de surproduction de vin à la fin du XIXe siècle dans la société coloniale réduisit les possibilités d’emploi des Kabyles dans la Mitidja.
Le mouvement d’émigration s’accéléra et se diversifia pendant et après la guerre de 1914-1918, les Kabyles remplaçant les Français mobilisés. En 1949, les émigrants de la « commune mixte » du Djurdjura atteignaient le nombre de 10 000, soit, par rapport à la population masculine, une proportion de 51% : un homme sur deux [INED, 1955, p. 50]. Le mouvement prit une telle ampleur que les Kabyles étaient encore largement majoritaires dans l’immigration algérienne en France (les trois quarts).
Les écoles les plus anciennement créées (Aït Yenni par exemple) ne furent pas fréquentées par les plus démunis, mais par les familles assez aisés, voire les grandes familles dominantes – y compris des lignages religieux ou maraboutiques –, qui ont saisi l’intérêt d’instruire, en français, leurs garçons, ayant vite compris que cette scolarisation permettait la réalisation de leur ambition de participer au monde moderne.
Ce furent donc les familles influentes qui, les premières, acceptèrent l’école, que l’administration ne créait qu’en l’absence de toute opposition.
Il n’y avait pas non plus en Kabylie de colons pour s’opposer à l’école des petits Kabyles, la colonisation ayant presque complètement échoué dans les plaines, où il était risqué de s’installer à proximité d’une montagne trop prompte à l’insurrection – comme en 1871. Ce sont donc ces jeunes Kabyles, premiers instruits, bientôt suivis par d’autres, qui, peu après, ont constitué une élite ouvrière et intellectuelle algérienne et ont accédé à des emplois dans l’administration, l’enseignement, les professions libérales en Algérie.
L’entreprise de scolarisation en Kabylie eut d’autant plus de succès qu’elle avait été confiée aux plus brillants instituteurs frais émoulus de l’École normale d’instituteurs et sélectionnés au mérite, militants convaincus d’un « enseignement francoarabe ».
Ces pionniers, souvent sympathisants des théories saint-simoniennes, exerçaient un véritable « apostolat scolaire », laïc et républicain, tout en se montrant fort respectueux de la culture et de la religion de leurs élèves.
Ils ne se bornèrent pas à leur apprendre le français, à leur dispenser un savoir, ils s’attachèrent aussi à ouvrir leur esprit.
Les conséquences de l’école de la République
Rien d’étonnant à ce que ce type d’enseignement se soit heurté à l’hostilité d’une partie des « Français d’Algérie » – ceux qu’on appelait alors les « colonistes » –, qui le jugeaient trop « révolutionnaire ». Car ses conséquences furent, en effet, conformes à ce qu’ils redoutaient : ces « indigènes » acquirent une conscience politique des inégalités, tant dans l’ensemble algérien que dans les rapports coloniaux, voire dans les grands courants de pensée politique internationaux, et développèrent leurs propres mouvements revendicatifs et politiques, qui plus tard les mèneront jusqu’à prendre la part déterminante que l’on connaît dans la guerre de libération nationale.
Rien d’étonnant non plus à ce que, par la suite, dans le terreau propice de cette élite ouvrière et intellectuelle émigrée, les mouvements d’indépendance aient pris racine et se soient développés. L’Étoile nord-africaine (ENA), née dans le 14e arrondissement de Paris en 1926, dissoute en 1934 et clandestine par la suite, a été le premier mouvement algérien anticolonialiste prônant la résistance à la France et réclamant l’indépendance de l’Algérie.
En 1936, son comité directeur comprenait 70% de Kabyles [Lacoste-Dujardin, 1999], proportion qui correspondait à celle des Kabyles dans l’émigration en France.
Une fois adultes, certains de ces brillants élèves poursuivirent leurs études à l’École normale d’instituteurs de la Bouzaréa, sur les hauteurs d’Alger .
Parmi ceux qui devinrent à leur tour instituteurs, la plupart revinrent en Kabylie poursuivre la tâche émancipatrice commencée par les instituteurs français. Certains d’entre eux organisèrent les premiers foyers de contestation politique dans les villages.
Ainsi, une génération suivant l’autre, s’est constituée une élite intellectuelle qui a compté de nombreux professeurs, médecins, chercheurs, pionniers en études berbères, écrivains ou romanciers d’expression française tels que Si Saïd Boulifa, Mouloud Feraoun, Malek Ouary, Mouloud Mammeri, et maints autres encore dont Jean Amrouche, pour ne citer que ceux-là.
C’est que l’idéologie égalitaire des instituteurs français, militants de l’« école laïque et républicaine », ne pouvait que rencontrer un écho sensible parmi leurs élèves grandis dans une culture qui partageait en grande partie ces mêmes valeurs.
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