
Recherches sur l'origine des Kabyles
On désigne sous le nom de Kabyles, ou plutôt de K'baïles. les habitants des régions montagneuses du nord de l'Afrique, et sous celui de Kabylie, la qui s'étend d'Alger à Philippeville, avec Bougie pour centre.
Ce n'est pas seulement dans le nord de l'Afrique qu'il y a des sociétés constituées en K'bîla ; on en rencontre aussi au Sennâar, en Arabie, dans et ailleurs.
A cette idée de « confédérés, » les Arabes — qui introduisirent le nom de K'baïles en Afrique lors de leur invasion, — en attachaient une seconde: celle de « montagnards. » Dans le Hedjaz, l'Hadramaut et d'autres provinces de l'Arabie, les tribus se distinguent en Bedouân ou pasteurs et en K'baïles ou montagnards1. La forme ve seule n'aurait pu valoir, à ces derniers le nom de K'baïles, puisque les autres forment aussi des confédérations lorsqu'il s'agit de surprendre un ennemi commun ou de lui résister.
D'un autre côté , leur seul caractère de « » ne les eût pas fait nommer K'baïles, puisque la langue arabe a un mot spécial pour montagnard : « Djebaïli » (de « Djebel, » montagne). A l'époque de l'invasion arabe, le mot K'baïle impliquait donc l'idée complexe de « montagnard confédéré, » et celle de Bedouân,- l'idée de « pasteur nomade De ces deux mots, nous avons fait Bédouins et Kabyles.
Le nom de Kabylie est d'origine toute française et n'a pas d'équivalent dans la langue du pays. Pour dé-
signer la contrée qu'ils habitent, les indigènes disent: « thamourth el Kbaïle, » le pays des Kabjdes. C'est si bien là sa véritable signification, qu'en dépit des auteurs qui ont tenté d'assigner des limites précises à la Kabylie, elle s'étend à tous les points où il y a des Kabyles, sans qu'on puisse dire exactement ni où elle commence, ni où elle finit.
« Le Maroc a ses Kabylies et ses Kabyles ou Cha- » ouras; l'Algérie a sa Grande-Kabylie, soit Kabylie » du Djurjura (Mons Ferratus des Romains), et sa » Petite-Kabylie (entre le golfe de Bougie et celui de » Stora). Tunis a aussi sa Kabylie, qui s'étend dans » la direction de Bizerte et du Kef , comme elle a ses » Kabyles ou Djebelias \ »
« Pour ne parler que de l'Algérie, » — nous dit M. le général Daumas2, — « nous avons à l'ouest les » montagnes des Traras; au centre, celles de l'Ouer- » senis et du Dahra; à l'est, celles de l'Aurès et des » Babors; au sud, enfin, le Djebel-Amur, qui sont » peuplés par des Kabyles. Le nom de Kabylie pour- » rait donc être donné à ces montagnes, tout aussi » bien qu'à la Kabylie du Djurjura. »
Nous voilà bien loin de ces limites restreintes, tracées par M. E. Carette, dans son ouvrage intitulé « Études sur la Kabylie proprement dite » (Tome I, p. 113 à 139), ou même de celles, plus étendues, que M. Maure assigne à cette contrée, dans sa brochure « La Kabylie. Recherches et observations d'un colon
établi à Bougie depuis les premiers jours d'octobre 1833 » (p. 14).
Lors même que les cartes de l'Algérie ne donnent le nom de Kabylie qu'au pâté montagneux qui s'étend de Dellys à Bougie, et qui est assez nettement limité par l'Oued Isser d'une part et par l'Oued Sahel de l'autre, nous 'voyons par ce qui précède qu'il y a — géographiquement parlant — encore d'autres Kaby- lies, non-seulement dans l'Algérie même, mais encore en Tunisie et au Maroc, et que ce nom signifie bien, en effet, « tout coin de terre peuplé de Kabyles. »
Quoi qu'il en soit, ces dénominations de Kabyles et de Kabylie, imposées par les conquérants et de date relativement récente, ne sauraient jeter aucun jour sur l'histoire des temps reculés. Ce n'était point sous ces noms-là que les anciens habitants du nord de désignaient autrefois leur race et le pays qu'elle occupait.
Mais avant de chercher quels noms portaient les Kabyles et la Kabylie dans les temps anciens, il ne sera pas inutile d'examiner quels liens de parenté unissent les Kabyles aux autres populations du nord de l'Afrique.
A peine ai-je besoin de dire que Kabyles et Arabes sont deux races entièrement distinctes. Je ne m'y arrêterais même pas si on ne les avait trop longtemps confondus.
Il existe, entre les uns et les autres, des essentielles, fondamentales, et toutes en faveur de la race kabyle, que M. le général Daumas a très- bien fait ressortir dans le parallèle qu'il établit'.
Certainement, ces différences ont en partie disparu là où les Kabyles se sont trouvés, pendant des
siècles, en contact immédiat avec les envahisseurs arabes ; mais on les retrouve encore nettement
accentuées lorsqu'on visite les tribus que leur position écartée a mises à l'abri des frottements.
Il y a d'ailleurs une différence qui a persisté en dépit de tout : c'est celle des langues. Bien que
les Kabyles aient adopté de mots arabes, en les kabylisant plus ou moins, si j'ose m'exprimer ainsi,
les deux idiomes s'écartent trop pour qu'une confusion soit possible. Il suffira d'en citer, comme
exemples, quelques-uns de ces mots arabes que chacun connaît :
Ces exemples, qu'on pourrait multiplier à l'infini, indiquent assez qu'on ne saurait assigner à ces deux langues, ni par conséquent à ces deux races, une commune origine.
En revanche, on trouve, dans le nord de l'Afrique, d'autres populations dont le langage a, une grande affinité avec l'idiome parlé chez les Kabyles du
Ainsi, dans le Bif marocain :
Sans qu'il soit nécessaire d'allonger la liste, on qu'il y a une parenté évidente entre les deux dialectes. Ces ressemblances ne sauraient avoir leur source dans un emprunt fait, de part et d'autre, à la langue arabe; car, dans cette dernière, les mots ci- dessus se rendent par ràdjel, soultâne, tréq, iàme, ben, qui n'offrent avec les précédents aucune *
Dans la province marocaine de Sous, les mots sont: argaz, agellid', our'aras, oussan, iou. Les similitudes entre ce dialecte et le kabyle, sont moins générales en ce qui concerne les exemples choisis ; mais à d'autres égards elles sont encore plus accentuées.
Les gens de Y Oasis d'Ouargla, au sud de l'Atlas, emploient pour exprimer les mêmes idées, les mots: ardjaz, ajellid, abrid' , oussan, ebnou.
Chez les Beni-Mmb, confédération de tribus au
nord-ouest d'Ouargla, on dit également: ardjaz, ajél- lid, àbrid' , oussan, ébnou.
Dans les Monts Aurès, au sud de Constantine, on emploie par contre les mots : argaz, essoltan, abrid', oussan, emmi.
C'est, on le voit, en ce qui concerne ces exemples du moins, du kabyle tout pur, à la seule exception de essoltan, roi, qui vient évidemment de l'arabe es sol- tâne, le sultan.
Chez les Touaregs, tribus nomades qui régnent dans le Sahara, depuis le versant méridional de l'Atlas jusqu'aux rives du Niger, homme se dit aies; roi (sultan), amenoukal; chemin, abarekka ; jours (journées), achél; fils, ag (aou).
D'après ces exemples, on pourrait croire que ce dialecte s'éloigne sensiblement du kabyle. Toutefois, en prenant d'autres mots, nous verrons reparaître des similitudes qui établissent une parenté complète. Ainsi :
Ces mêmes ressemblances, nous les retrouvons dans V Oasis de Ghadamès (B' dames), au sud-ouest de Tripoli, et jusque dans l' Oasis de Siouah (l'ancienne Oasis de Jupiter Ammon); aux frontières de l'Egypte.
Pour peu qu'on fasse la part des différences qui résultent uniquement du mode de transcription employé par les divers auteurs de ces vocabulaires, les ressemblances paraîtront encore plus accentuées.
Il est donc bien évident que tous ces dialectes se rattachent à une même langue, et que toutes les populations qui les parlent appartiennent à une même race.
Cette race, chacun le sait, c'est la race berbère.
Les différences d'un dialecte à l'autre sont nombreuses ; elles se font remarquer, non-seulement entre tribus éloignées les unes des autres, mais souvent aussi entre tribus voisines. Ainsi, le mot : nuit (opposé de jour), qui se prononce it à Bougie, se dit idh au nord du Djurjura; le mot: porte (entrée), qui se dit thouourth à Bougie, se prononce thabbourth chez les Zouaoua, et tfoaggourtli chez les Illoulen, dans la vallée de l'Oued Sahel. Mais ces nuances de prononciation, non plus que les autres différences plus essentielles qu'on remarque entre certains dialectes, ne sauraient détruire ni l'unité de la langue, ni l'unité de la race.
Le fait que les Kabyles sont un rameau de la race berbère, nous permet de traiter notre sujet un peu plus largement.
Nous savons, en effet, dès maintenant, que sous le nom générique de Berbers, les Kabyles habitaient déjà le nord de l'Afrique à Fépoque. de l'invasion arabe. Vers l'an 647 de notre ère, le patrice Grégoire, gouverneur des possessions byzantines dans l'Afrique occidentale, oppose aux conquérants arabes une armée de cent vingt mille hommes, composée en grande partie de Berbers. Il avait eu, jusque-là, à protéger les colonies grecques contre les incursions des tribus berbères indépendantes, et nous voyons, en 705 , les Arabes vainqueurs aux prises avec ces mêmes tribus, fanatisées par une femme, la prophé- tesse Damia bent Mfak, outrageusement surnommée « Kahina » (la sorcière).
Le lien fédératif qui existait alors chez les populations indigènes, est mis en lumière par les passages suivants de l'Histoire des Arabes par M. Sédillot (p. 145):
« Leurs tribus , ordinairement divisées , étaient » alors réunies en confédération, et toutes groupées » autour de la prophétesse Kahina. »
Et plus bas: « Hassan comprit qu'il fallait détruire, » avant tout, le lien qui unissait cette vaste confédé- » ration. »
Plus tard, le gouverneur arabe du Maghreb, Mou- sa-ben-Noçéir, sut attirer auprès de lui les chefs berbers par la bienveillance qu'il leur témoigna, et réussit à les incorporer dans ses troupes.
C'est aux Berbers, bien plus qu'aux Arabes, qu'est due la conquête de l'Espagne. Une telle entreprise paraissant aux khalifes quelque peu téméraire, Mousa reçut ordre de n'y employer que des Berbers, tant qu'il n'y aurait pas certitude de succès ' .
Nous voyons, en réalité, un chef berber, Tarik, à la tête d'un corps expéditionnaire de douze mille hommes seulement, franchir le détroit, mettre le pied en Espagne, y donner son nom au Djebel Tarik (aujourd'hui Gibraltar), et marcher de conquête en conquête, au point de rendre jaloux Mousa lui-même, qui s'empresse de le suivre, afin de partager, sinon ses périls, du moins sa gloire.
Les Berbers continuèrent à jouer un certain rôle en Espagne. Nous les retrouvons formant la milice, les gardes du corps de divers khalifes, comme nous les retrouvons aussi, au nombre de soixante mille, dans l'armée de Caleb, qui fut un moment sur le point de fonder, en Espagne, un état indépendant.
Bien avant cette époque, Genséric, à la tête des
Vandales, fondait sur l'Afrique, assiégeait et pillait Carthage, et faisait trembler Rome elle-même.
Mais à qui Genséric dut-il ses rapides succès, sinon à ses alliés, les Berbers? La poignée d'hommes qu'il avait amenée en Afrique, réduite par les privations, les maladies et la guerre, ne lui aurait pas permis d'aller combattre les Romains jusque dans Rome même, si son armée n'eût été grossie par de nombreux auxiliaires.
Nous voyons, en effet, les Berbers prendre une part active à toutes les expéditions des Vandales. Une espèce d'alliance offensive et défensive existait entre ces deux races, pour lesquelles les Romains étaient l'ennemi commun ' .
Certains auteurs ont voulu voir, dans les Kabyles aux cheveux blonds et aux yeux bleus, des descendants des Vandales.
Je ne saurais partager cette opinion, non point que je sois mu, du tout, par le désir de trouver aux Kabyles une origine très-reculée; mais parce que l'opinion dont il s'agit me paraît manquer de vraisemblance.
Il serait étonnant, du moins, que les Vandales, qui n'ont fait que passer, pour ainsi dire,
— car de tous les envahisseurs, ce sont eux qui sont restés le moins,
— aient laissé des traces plus profondes que les Romains ou les Arabes, dont la domination a duré des siècles.
On retrouverait, d'ailleurs, dans la langue kabyle, quelque affinité avec les idiomes du nord de l'Europe, avec le goth parlé par ces mêmes Vandales; or, je ne trouve, pour mon compte, qu'un seul mot,
— il est caractéristique, par exemple,
— c'est: saccager, qui se dit
senger en kabyle, sengen en allemand, sengen en hollandais, to singe en anglais.
Cette prétendue origine des Kabyles, uniquement déduite de la couleur des cheveux et de celle des yeux, est d'autant moins admissible que, comme nous le verrons plus loin, il y avait en Afrique des hommes blonds aux yeux bleus bien avant la venue des Vandales.
L'antiquité romaine nous fait connaître, dans le nord de l'Afrique, des populations indigènes baptisées des noms de Numides, Gétules, Mauritaniens, etc. Mais, particularité assez remarquable, ces mêmes Romains, une fois établis dans le pays, se trouvent aux prises avec des Quinquegentian? ou confédération de cinq tribus, qui occupaient le massif montagneux compris entre Saldaî (Bougie) et Riisuccurum (Dellys) ou, en d'autres termes, le Mons Ferratus (Djurjura), c'est-à-dire précisément ce que nous appelons aujourd'hui la Grande-Kabylie. Voilà donc bien, sous un nom latin il est vrai, nos mêmes- « montagnards confédérés, » nos Kabyles actuels.
La domination romaine dans les montagnes ne fut jamais très-complète ; on doit même la considérer plutôt comme n'y ayant guère eu qu'un caractère passager et purement nominal. Outre que les cohortes romaines y pénétrèrent rarement, le Djurjura fut toujours un foyer d'où partirent des insurrections continuelles, dont les noms de Tacfarinas, de Firmus et de Gildon, personnifient les principales.
Antérieurement aux Romains, de nombreuses colonies, dont les plus importantes furent Utique, Cy- rène et Cartilage, avaient été fondées sur la côte septentrionale de l'Afrique. Toutes, sans exception,
trouvèrent le pays déjà occupé, et les indigènes d'alors, — tel que leur nom nous a été transmis, — étaient des Libyens.
Est-ce à dire que le nord de l'Afrique ait été peuplé tour à tour par des races différentes. Nous savons tous que non. L'appellation dont on se servit pour désigner ces habitants primitifs ou certaines fractions d'entre eux, a varié selon les temps, comme a varié pareillement le nom sous lequel on désignait leur pays ou telle partie spéciale du territoire ; mais le peuple, comme le pays, resta au fond le même. S'il en fallait des preuves, nous en trouverions de plus d'une sorte.
D'où seraient sortis, d'ailleurs, ces conquérants qui auraient soumis, anéanti, expulsé peut-être les populations indigènes qui les avaient précédés. Un événement de cette importance n'aurait pu s'accomplir sans laisser de traces dans l'histoire. Comment une invasion des Maurétaniens, des Numides ou des Gétules, eût-elle échappé à l'attention des colonies phéniciennes et autres déjà établies en pays libyen.
La venue des Berbers, à son tour, tomberait dans un temps encore plus rapproché de nous, et se trouverait certes signalée quelque part.
Enfin, si l'on pouvait conserver des doutes, nous trouverions la preuve positive que la population du nord de l'Afrique est restée la même sous des appellations diverses, dans ce fait que la langue appelée libyque par les Carthaginois, n'est autre que le berber antique, qui ne diffère pas trop, quant à son alphabet du moins, du berber moderne \ L'identité des termes
extrêmes : Lihyen-Berber, entraîne nécessairement celle de tous les termes intermédiaires.
Nous sommes donc fondés à admettre la parfaite synonymie des diverses dénominations sous lesquelles on a tour à tour désigné les populations indigènes du nord de l'Afrique.
La plus ancienne, celle de Libyens, était le nom que leur avaient donné les Grecs. Nous le trouvons dans Homère ; nous le retrouvons encore dans Hérodote et ses successeurs. Mais ce n'était certainement pas là le nom sous lequel ces peuples se désignaient eux-mêmes '.
Il n'y a pas, à mon avis, grande lumière à tirer des noms de peuplades ou tribus libyennes que nous fournit Hérodote. Les Grecs, en général, s'inquiétaient fort peu des dénominations indigènes et les dénaturaient sans trop de scrupules. Cependant, il est une de ces désignations sur laquelle je m'arrêterai, parce qu'elle semble s'appliquer à une des grandes divisions des peuples nord-africains.
Suivant le « père de l'histoire, » les Libyens se distinguaient en nomades et en laboureurs.
A ces derniers, il donne le nom de Maxyes { , dans lequel on a cru pouvoir reconnaître celui de Mazigh ou Awiazigli, sous lequel se désignent encore de nos jours les tribus indigènes de race berbère 2. Ce qui plaide en faveur de ce rapprochement, bien plus encore qu'une simple similitude de noms, — laquelle pourrait n'être que fortuite, — c'est que le féminin de amazigh, - — tama- zight~a — signifie « terrain cultivé4. » En kabyle, il veut même dire « terrain cultivé attenant aux habitations 5 . » II semble donc qu'il y ait existé une fois quelque relation intime entre ce nom de Amazigli et la vie sédentaire, la culture du sol 6.
Tamazight ou tamazir't est aussi le nom commun donné par les indigènes, à la langue berbère, telle qu'elle est aujourd'hui parlée au Maroc et dans l'oasis de Ghadamès 7. Ce mot ne signifie alors pas autre
chose que le « dialecte amazigh ou amazir', » de même que tmnacher't *, la langue amacher', c'est-à-dire celle des « Amacher, » au pluriel « Imouchar, » nom sous lequel se désignent eux-mêmes les Touaregs du désert.
Il est pour le moins étrange de trouver que, sauf quelques dialectes secondaires, la langue berbère prend le nom de tama&vr't dans le nord et de tmnacher't dans le sud. Si nous considérons qu'en berber (comme chez nous du reste), le nom d'une langue reflète toujours celui des populations qui la parlent, nous aurions ainsi deux groupes principaux : le groupe Amasir' au nord, où les populations sont plus particulièrement sédentaires et agricoles, et le groupe Amacher' au sud, où les populations sont essentiellement nomades. Il serait permis de supposer, d'après cela , que ces deux mots ne sont pas synonymes , comme l'assurent quelques auteurs; mais que si, dans l'origine, Amazir' (Amazigh) a réellement signifié quelque chose comme « cultivateur, laboureur, habitant sédentaire, » — le nom de Amacher' (Ama- chegh), adopté par les tribus errantes du désert, a pu, dans l'origine aussi, être l'équivalent en langue berbère ou libyenne, du mot « nomade, » pour lequel Hérodote ne nous donne nulle part d'appellation indigène correspondante.
Bien plus, ces deux noms contiennent un terme commun : Ama (Ama-zir' Ama-cher'), qui pourrait
bien être l'appellation nationale : Ama (au pluriel Amou ou Imou) propre aux deux fractions ; tandis que les finales mr' et cher', accolées à ce premier nom, indiqueraient une particularité dans le genre de vie ou d'occupations. Ces deux mots auraient signifié ainsi quelque chose comme : les Amou-cultwateurs et les Amou-pasteurs.
Ce sont là toutefois de pures hypothèses, et il est temps de rentrer sur le terrain de la réalité. Le nom de Libyens, employé par les anciens Grecs pour les habitants du nord de l'Afrique, nous a paru ne pas être le nom indigène de ces populations , tout au moins pas celui qui s'appliquait à toutes * . Nous avons cherché , par des déductions hasardées et peu boiteuses peut-être, à en découvrir un autre.
Si j'ai préféré recourir à cet expédient, plutôt que de m' adresser aux Hébreux et de consulter la Genèse, c'est que les Hébreux ne me semblent pas avoir dû connaître bien exactement ces peuples de l'Afrique, avec lesquels il ne furent jamais en rapports suivis.
Mais il est une autre source à laquelle nous puiser. Je veux parler des Égyptiens. Malgré le désert qui les séparait, il serait étonnant que deux voisins aussi puissants n'eussent jamais rien eu à ensemble.
M. Champollion-Figeac, dans son Egypte ancienne2 , nous décrit, et mieux que cela, nous représente d'après les monuments, les peuples connus des Égyptiens, Ces figures remontent, nous dit-il, au moins au XVIe siècle avant l'ère chrétienne.
Nous y voyons le type des anciens Égyptiens; celui des nègres, sous le nom de Nahasi; une espèce qui porte le nom de Namou; enfin, un dernier type à peau blanche, yeux bleus, barbe blonde ou rousse, désigné sous le nom de Tamhou.
Le Namou n'a rien qui rappelle le type berber ; mais le Tamhou est, sauf la coiffure, tout le portrait d'un montagnard du Djurjura, d'un vrai Kabyle.
Sa figure anguleuse, sa barbe clair-semée et un autre petit détail — je veux parler de ces tatouages en forme de croix, qu'on ne rencontre, à ma que dans les tribus berbères du nord de — contribuent à rendre la ressemblance Certainement, Kabyles et Berbers ne plus aujourd'hui d'une peau de bœuf non ; les tuniques (gandouras) de laine ou de coton sont venues remplacer ce costume primitif; mais à dont il s'agit, et même longtemps après, comme nous le dit Strabon ' , quelques tribus libyennes se couvraient de peaux d'animaux.
La riche coiffure, elle aussi, a disparu ; c'est encore Strabon qui nous affirme qu'elle était autrefois l'objet de soins minutieux ; les Libyens poussaient même la précaution jusqu'à ne pas s'aborder, pour ne pas leur frisure2. Depuis lors, le Coran y a mis bon ordre : tout vrai croyant se rase la tête, sauf une mèche par laquelle, au jour de la mort, Mahomet le saisira pour le hisser en Paradis.
Il en est de même des tatouages ; le Coran les et les qualifie de « écriture du démon. » presque toutes les femmes kabyles portent en-
core de ces tatouages en forme de croix ' . L'antiquité reculée à laquelle remonte cet ornement, prouve qu'on ne saurait y voir « le signe d'une religion oubliée » (sous-entendu : la religion chrétienne), comme l'ont supposé quelques auteurs.
A l'époque où j'entrepris ces recherches, je fus quelque peu désappointé, en lisant dans Champollion- Figeac, que le Tamhou représentait « les races » (p. 31). Néanmoins, la ressemblance de cette figure avec le type berber, tel qu'il s'est conservé dans les vallées reculées du Djurjura, m'avait paru si frappante, qu'involontairement je me disais : « Et cependant c'est un Kabyle! » Aujourd'hui, la question n'est plus douteuse, depuis que les hommes les plus compétents ont établi l'identité du peuple Tamhou et de la race berbère2. Certainement, le type pur se rencontre difficilement dans un pays sur lequel ont passé les flots d'une foule d'invasions successives; mais néanmoins il existe encore dans les lieux que leur position mettait à l'abri du contact avec les étrangers. Le fait qu'on le trouve dans le Djurjura,
et que le Dr H. Barth l'a rencontré chez les Touaregs (Imouchar')', aux extrémités du désert, prouve une fois de plus, — soit dit en passant, — la parenté qui existe entre les montagnards kabyles et les autres tribus berbères, ainsi que l'unité de cet ancien peuple Tamhou-Libyen-Berber, qui occupait tout le nord de l'Afrique et qui n'a été véritablement fractionné que depuis l'invasion des Arabes.
Qu'on me permette de citer le passage du Mémoire de M. de Rougé qui répond le plus directement aux doutes qu'avaient fait naître les paroles de M. Cham- pollion-Figeac. Yoici ce passage : « On sait que dans » le tableau des quatre variétés principales que les » Égyptiens semblent avoir remarquées dans la race » humaine, l'expression Tamehu est appliquée à un » groupe de nations à la peau blanche, aux yeux le » plus souvent bleus, et aux cheveux bruns ou blonds, » quelquefois roux. On avait d'abord cru reconnaître » à ces caractères des races très-septentrionales; » mais après une étude attentive des représentations » figurées, on s'aperçoit promptement que les Egyp- » tiens avaient choisi pour type traditionnel du Ta- » meliu le rameau qu'ils connaissaient le mieux, c'est- » à-dire le plus voisin de leurs frontières, le Li- » bycn*. »
Nous voyons donc que le monde connu des Égyptiens était habité, dans ces temps reculés, par quatre races principales:
1° Les Égyptiens, qui se qualifiaient modestement « d'hommes par excellence; »
2° Les Nègres ou Éthiopiens (Nahasi), qui le pays de Kousch , c'est-à-dire le sud de ;
3° Les Asiatiques (Namou), au nord-est de dont les séparait l'isthme ; — enfin
4° Les Libyens ou Berbers (Tamhou), qui déjà le nord de l'Afrique.
Le nom de ces derniers ne paraît pas avoir été trop dénaturé par les Égyptiens. Nous avons vu plus haut que ce nom pouvait avoir été Amou ; nous en trouvons la confirmation dans cette phrase du Mémoire de M. de Rougé (p. 19) : « L'expression £££ amu dans les monuments géographiques (de Egypte), un peuple étranger situé vers la frontière au nord-ouest de l'Egypte. » Une preuve que cette dénomination de Amou entrait comme séparable dans les noms composés, c'est que nous trouvons une tribu libyenne désignée tour à tour sous le nom de Amou-Kehak ou simplement sous celui de Kehak. Comme nom de nation ou.de langue, Amou devenait Tamou ou, suivant les différentes manières de l'écrire, Thamou, Tamhou, Tamehu, etc.
Les monuments ne nous ont fourni jusqu'à présent que deux mentions historiques relatives à ces L'une est celle d'une expédition malheureuse qu'ils entreprirent contre l'Egypte au XIVe siècle avant notre ère ' . L'autre est celle d'une ambassade,
envoyée quatorze siècles auparavant (c'est-à-dire vers 2800 avant J.-C.) par les Égyptiens à ces mêmes Tamehu, qui formaient alors une nation puissante1.
Aussi loin que nous pouvons remonter à l'aide de l'histoire et des inscriptions, nous trouvons donc la race berbère établie dans le nord de l'Afrique. Sous des noms divers, elle s'y est perpétuée ainsi pendant plus de 4500 ans, et jusqu'à l'invasion des Arabes, elle y occupa presque sans partage l'immense territoire qui s'étend des bords de la Méditerranée aux rives du Niger, et des côtes de l'Océan aux frontières de Mais quelle que soit l'ancienneté de ce peuple, il doit y avoir eu une époque à laquelle il-vint se fixer dans le pays. Dans aucun système, l'Atlas n'a été — que je sache — considéré comme le berceau de ni même d'une race quelconque. Les Berbers, tout autochthones qu'on veuille bien les supposer, ont dû nécessairement arriver clans le nord de l'Afrique par voie de migration.
La tradition kabyle, qui fait sortir ces premiers hommes du cadavre en fermentation d'un roi-géant, écrasé sous la masse du Djurjura, — tradition qu'on retrouve avec quelques variantes chez d'autres — n'est, pour les indigènes, qu'une manière de cacher leur ignorance complète touchant leur origine.
Les diverses races qui habitent le nord de l'Afrique, savent à peu près toutes quelque chose de leur Nous savons nous-mêmes, en partie assez exactement, d'où et à quelle époque vinrent les les Nègres, les Juifs, les Turcs, etc. Seuls, les
Kabyles et leurs congénères ont perdu toute mémoire d'une migration générale de leurs ancêtres, et ne se souviennent que de quelques déplacements partiels, beaucoup plus récents et sans grande importance.
S'il s'agissait d'une poignée d'hommes, on que leur déplacement, alors que la nation n'était qu'une tribu et la tribu qu'une famille, eût passé ou du moins que le souvenir s'en fût prompte- ment effacé. Mais ce n'est point ici le cas ; malgré tant de causes d'anéantissement, l'élément berber domine encore au Maroc et dans tout le désert, et forme une fraction importante des populations de l'Algérie et de la régence de Tunis. N'oublions pas d'ailleurs que, il y a 4500 ans, ces Berbers ou Tamehu devaient être une nation considérable, les Égyptiens usaient à leur égard de si grands ménagements.
Par la nature même des choses, les Tamehu ne pouvaient venir ni de l'Ouest,
— car de ce côté est l'Océan ;
— ni du Sud, puisque leur teint, leur chevelure, leur physionomie générale, ne tiennent en rien du nègre '.
— Au Nord est une mer, sur nous le pensons du moins, les Phéniciens les premiers à se hasarder ;
— à l'Est enfin, dans le seul point du continent accessible par voie de terre, se trouvait un peuple dont les annales à la plus haute antiquité, et dont les monuments
nous retracent minutieusement toutes les victoires réelles ou fictives.
Admettons que les Tamehu aient passé par là, on comprendrait que les Égyptiens n'en eussent fait mention, ni figurative, ni descriptive, si cet ne leur rappelait qu'une défaite, qu'un joug odieux ; mais alors nous retrouverions les Tamehu en Egypte; car, vainqueurs, ils n'eussent pas échangé la riche vallée du Nil contre les régions arides de l'Ouest. D'un autre côté, si, entrés par l'orient, ils avaient été chassés vers l'occident, ce serait une victoire, une délivrance, que les monuments et les inscriptions des Égyptiens n'eussent pas manqué de célébrer.
Ce que nous savons jusqu'à ce jour de l'ancienne Egypte ne nous fait connaître, dans les temps que deux invasions : celle des Hyksos et celle des Éthiopiens.
Les Hyksos ou rois-pasteurs, peuples nomades sémitique, venus de Syrie et du nord de vers l'an 2100 av. J.-C, entrèrent en Egypte par l'isthme de Suez; mais après quelques siècles de domination sur la Basse et la Moyenne-Egypte, ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus. Refoulés peu à peu par les Égyptiens, qui s'étaient concentrés à Thèbes, ils se maintinrent longtemps dans leur camp retranché d'Avaris (Ha-Ouar), sur l'emplacement duquel fut construite Pélusium, place forte destinée à protéger l'Egypte contre de nouvelles incursions ' .
Aucun doute n'est permis sur le chemin que prirent les Hyksos à leur sortie d'Egypte. Quelques isolés purent, assurément, suivre une autre direction ; mais la grande masse repassa l'isthme et se répandit dans l'Arabie Pétrée et en Syrie, où Josèphe prétend qu'ils fondèrent Hierosolyma (Jérusalem) .
Depuis lors, les Hyksos ne rentrèrent plus jamais en Egypte. Peu après leur expulsion, nous voyons les Pharaons tourner leurs armes contre l'Ethiopie et s'occuper d'étendre leur domination au midi, ce qui prouve suffisamment qu'ils estimaient ne rien avoir à craindre du côté du nord. En outre, quand leurs successeurs immédiats, Thotmès I, II et III, entreprirent leurs campagnes en Syrie et jusqu'en Mésopotamie, ils ne rencontrèrent même plus, sur leur passage, ces Hyksos (Menti, Menti- Sati, Fléaux, comme ils les appelaient) qui avaient autrefois régné sur l'Egypte.
La seconde invasion dont nous ayons connaissance est celle des Éthiopiens f , huit siècles après des Hyksos. Venus par la frontière du sud, ils imposèrent à l'Egypte trois rois: Sabacon, Sevechos et Thirraka. Mais les Égyptiens ne tardèrent pas à secouer le joug étranger et à repousser les Éthiopiens vers le haut du Nil d'où ils étaient descendus. Là encore il n'y a pas de doute possible sur la direction dans laquelle les Éthiopiens opérèrent leur retraite forcée.
Ces deux invasions ne sauraient donc pas être avec le passage des Tamehu. Non-seulement leurs débris ne se répandirent pas sur le nord de
l'Afrique, mais elles datent l'une et l'autre d'une époque relativement bien plus récente que égyptienne envoyée aux Tamehu déjà vers l'an 2800. Il en résulterait que le passage des Tamehu remonte à une antiquité très-reculée. Quoique les annales de l'ancienne Egypte n'en disent rien, le rôle de civilisateur, attribué à Menés, ainsi que l'état d'asservissement des masses, que dénote la des pyramides, font pressentir qu'il y avait très- anciennement, en Egypte, deux races, l'une inférieure et subjuguée, l'autre supérieure et conquérante. Cette coexistence de deux races distinctes, le D1' Pruner- Bèy, qui a passé une vingtaine d'années de sa vie en Egypte, la déduit de l'examen des crânes des plus anciennes momies et des tj^pes des plus antiques D'après lui, la race supérieure et conquérante, qui apporta, non une civilisation faite de toutes mais des germes qui se développèrent dans le pays même, n'était autre que la race libyenne ou c'est-à-dire nos Tamehu. Seulement, il nous déclare que cette race n'était ni arienne ni sémitique ; en d'autres ternies, qu'elle ne venait pas de l'Asie, mais de la Libye même '. M. Robert Hartmann, lui aussi, fait peupler l'Egypte par une fraction de cette race berbère qui couvrait toute la Libye \ Nous comprendrions alors que l'invasion des Tamehu, se confondant avec l'origine même de la civilisation en
Egypte, il n'en fût fait aucune mention sur les pas plus que de leur expulsion, puisque cette dernière n'aurait jamais eu lieu, les Tamehu ayant continué à former les castes supérieures de la égyptienne. Mais, en revanche, la question principale n'est nullement résolue ; car si ces Tamehu venaient de la Libye, ils avaient dû auparavant y Nous ne saurions ni les y faire surgir du sol, ni chercher leur berceau- dans un continent submergé qui aurait relié l'Afrique au Nouveau Monde. , de ce que les anciens habitants de la vallée du Nil se distinguaient par des caractères qu'on ne plus aujourd'hui que chez la race berbère à l'ouest de l'Egypte, il ne s'ensuit pas qu'ils vinssent de l'ouest. L'opinion qui fait venir la race berbère d'Asie, par l'isthme de Suez ou par le détroit de Bab-el-Mandeb, est partagée par des hommes très-compétents, et la seule qui paraisse admissible, c'est qu'un rameau seulement de cette race pénétra dans la vallée du Nil, tandis que la masse principale continuait sa route vers l'occident. Les ressemblances qu'on a constatées trouveraient alors leur explication, et les différences seraient justifiées par les conditions plus heureuses au milieu desquelles vécut la branche nilotique.
M. le Dr Hseckel trace, dans la récente édition de son ouvrage intitulé « Natiirliche Schôpfungsge- schichte *,. » un tableau — hypothétique, il est vrai, ¦ — de la marche suivie par la race à laquelle on a
neus). D'après ce tableau, une antique migration aurait eu pour point de départ le sud de l'Inde et l'île de Ceylan (pour ne pas parler de continents ; elle aurait remonté la côte de Malabar, le Béloutschistan ou l'Afghanistan et la Perse, tout en jetant des rameaux de côté et d'autre ; puis la Mésopotamie et le nord de l'Arabie. Pénétrant en Afrique par l'isthme de Suez, elle aurait laissé une branche dans la vallée du Nil et se serait répandue dans toute la Libye, d'où elle aurait envoyé des rameaux jusque dans le sud-ouest de l'Europe. Les races sémitique, pélasgïque, berbère, etc., sorties ainsi d'un tronc commun, dont elles n'auraient pas tardé à se séparer pour se répandre, l'une en Arabie (les Sémites) ; l'autre , dans l'Asie la Grèce et l'Italie (les Pélasges) ; la troisième enfin, dans tout le nord de l'Afrique, en Espagne et dans le midi de la France (les Berbers et les Ibères).
Prenons cette indication pour ce que l'auteur lui- même la donne, c'est-à-dire pour une hypothèse, et voyons si elle supporte l'examen.
On ne saurait contester une affinité (aussi éloignée qu'on voudra) entre la race berbère ou kabyle et la race dite caucasienne. C'est à cette dernière, bien plus qu'aux races africaines, qu'il faut rattacher les Tamehu et les Kabjdes à peau blanche, à cheveux châtains, blonds ou roux, et à yeux le plus souvent bleus. Le berceau des races blanches, quelle que soit leur dénomination, est l'Asie, non l'Europe, ni A tout aussi bon droit que nous descendons des plateaux de l'Iran, la race berbère pure doit avoir une provenance semblable.
Ces anciennes migrations des peuples de l'Asie sont chose prouvée de nos jours, bien qu'on n'en puisse pas marquer, pour toutes, ni l'époque, ni l'itinéraire. En admettant même qu'il y eût simultanéité dans le départ, la marche des divers rameaux, dès leur du tronc principal, a pu être plus ou moins accélérée, plus ou moins entravée par des obstacles ou ralentie par des étapes volontaires. La branche berbère a dès lors $u arriver de bonne heure en et y allumer le flambeau de cette civilisation égyptienne que nous regardons comme l'une des plus reculées.
Les anciennes traditions nous montrent les Pélasges occupant encore, dans l'Asie Mineure, la plaine de Troie (Ilion) 4, mais déjà répandus en Europe, dans la Thrace, la Macédoine, la Thessalie, FÉpire, le Pé- loponèse, les îles de l'Archipel et jusqu'en Italie2; tandis que, d'un autre côté, des peuples venus du nord, de l'Afrique, et connus sous le nom d'Ibères, de Ba- lares, de Sardones, de Sicaniens, etc., avaient envahi l'Espagne, le midi de la France, les îles occidentales de la Méditerranée (Baléares, Corse, Sardaigne, Si- canie ou Sicile)3, et suivant quelques indices, qui auraient toutefois besoin de confirmation, se seraient
avancés dans le nord-ouest de l'Europe jusque dans les îles Britanniques et au delà1. Les Guanches, habitants des îles Canaries, étaient pareillement de race libyenne ou berbère 2. • .
Les anciens Égyptiens, plus rapprochés que nous de ces temps reculés, et, par conséquent, mieux pour juger du degré de parenté qui existait entre les peuples qui avaient envahi l'Europe des deux à la fois, les comprenaient soift une dénomination commune. « Le mot Tamehu, » nous dit M. de Rougé % • » comprend, avec les Libyens, les divers peuples du » littoral de la Méditerranée. » Leur entreprise l'Egypte, au XIVme siècle avant notre ère, nous fait connaître diverses fractions de cette race ; ce sont les Bebu, les Mas'uas (Maxyes les KehaJc, peuples de la Libye; puis les Turs'a (Tyrrhéniens), les S'akalas' (Sicules), les ,8'ardaina (Sardones ou Sardainiens) ; enfin les Aluh ios' (Achéens) et les Leha (Lyciens) \ La grande méditerranéenne formait certainement, à cette époque déjà, des groupes très-distincts ; néanmoins le fait que ces divers groupes avaient pu se concerter entre eux pour combiner une expédition en commun, ferait supposer que les idiomes parlés par chacun d'eux ne s'éloignaient pas encore beaucoup de la lan-
gue-mère propre autrefois à leurs ancêtres, et que ce n'est que par la suite des temps, à mesure surtout que cessèrent les rapports entre les membres de cette même famille, que les nationalités diverses se plus nettement et que leur langage différa tout à fait. Si l'on songe aux modifications qu'a la langue française, par exemple, dans le cours de quelques siècles seulement, on concevra sans peine que des idiomes, semblables dans l'origine, mais pendant un temps infiniment plus considérable à des influences très-diverses, durent en arriver à ne plus se ressembler du tout. L'étude comparative des langues ne saurait donc jeter une bien grande sur la provenance des Tamehu. C'est déjà beaucoup qu'on ait pu constater que le berber a quelques ressemblances avec l'ancien égyptien, et riiimyarite i ; assez longtemps on avait que la langue berbère n'avait d'analogie avec aucune autre 2 . Mais vouloir suivre ces traces cœur de l'Asie ou dans* l'Inde, ce serait, je crois, se lancer dans une entreprise bien hasardée et peu profitable. L'étude des dialectes berbers n'est pas même assez avancée pour qu'on puisse dire quel est le plus pur, bien qu'on admette que c'est celui des Zouaoua (Kabyles) qui habitent le versant septentrional du Djurjura. La accidentée de leur pays, sa position écartée et peu accessible, doit les avoir mis, en effet, mieux que d'autres, à l'abri des influences étrangères; mais cette
pureté de langage n'est évidemment que très-relative, si l'on tient compte de ce qu'ils ont dû emprunter à des sources très-diverses (turc, arabe, grec, vandale, latin, punique, phénicien, etc.). On saurait d'autant moins songer à ramener la langue berbère à ses primitives que — même en la débarrassant de tous les éléments étrangers — il resterait encore les modifications qui, d'un siècle à l'autre, s'introduisent dans une langue sans même qu'il y ait emprunt, et qui ont dû nécessairement affecter la langue berbère depuis l'époque reculée à laquelle les Tamehu mirent le pied en Afrique. Pour peu que des changements aussi considérables se soient faits dans la langue des groupes laissés en arrière lors de la grande migration, il devient évident que des rapprochements instructifs ne sont plus guère possibles. A défaut de mieux, il ne sera pas sans intérêt de constater d'après Movers1, que l'alphabet berber a un plus primitif, plus ancien que l'alphabet ; d'où l'on peut conclure à bon droit que les connaissaient l'écriture avant les Phéniciens, qui passent cependant pour en être les inventeurs. Le même historien nous affirme, du reste, d'une positive, que la civilisation, chez les peuplades libyennes du nord de l'Afrique, remonte bien au delà de la fondation de Carthage et des plus anciennes colonies phéniciennes. Ce n'est pas sans quelque surprise, non plus, que nous voyons que certains mots latins bien être dérivés du berber, c'est-à-dire de cette ancienne langue des Tamehu, et non pas, comme on le supposait, avoir été adoptés par les indigènes du
nord de l'Afrique, à l'époque de la domination Avant de se prononcer à cet égard, il me toutefois indispensable de vérifier quels sont les termes correspondants chez les tribus berbères qui, par leur éloignement, ont pu être à l'abri de tout contact avec les Romains. Si ces termes sont les que dans les autres tribus, il y aurait quelque probabilité que, de cette expression générale, soit dérivé le mot latin ; mais une certitude complète bien difficile à obtenir, car les nombreux et dislocations des tribus berbères ne plus guère de déterminer lesquelles ont eu ou n'ont pas eu des rapports avec les dominateurs de langue latine. En tout cas, la solution ne nous en rien quand à la question principale qui nous occupe, et qui a moins trait à l'antiquité qu'à la du peuple Tamehu.
Si les affinités qui existaient entre la langue des Tamehu et celle des groupes laissés en arrière se sont effacées, les analogies dans le costume, les le genre de vie, etc., ont dû disparaître bien plus complètement. Le costume actuel des Kabyles remonte, il est vrai, à une très-haute antiquité, puisqu'il figure déjà sur les monuments égyptiens ! , avec tous les détails qui le composent de nos jours: la gandoura (tunique d'étoffe), la chachia (bonnet ou calotte de feutre) et jusqu'à l'amulette passée au cou ; néanmoins , nous avons vu que ce et la coiffure ont changé depuis que les Tamehu ont mis le pied en Afrique. Les coutumes kabyles sont très-anciennes aussi; mais il est évident que les
lieux, l'entourage et le temps ont dû y apporter des modifications, comme ils en ont introduit dans les mœurs et dans le genre de vie1. Cette action de l'entourage est telle qu'un voyageur M. Gerhard Rohlfs, nous dit, en parlant des habitants du Draa, au sud du Maroc, que « à part la langue, on ne remarque entre les Arabes et les (dans cette contrée de l'Afrique) aucune et quelqu'un qui ne connaîtrait pas leur croirait que le pays n'est habité' que par un seul et même peuple2. » En effet, dans le nord de la langue est le seul critérium qui permette de distinguer à coup sûr, de nos jours, les populations berbères des tribus arabes. Non pas que les de race différente adoptent ce qui caractérise les populations berbères et en particulier les Kabyles; mais bien au contraire parce que les Berbers qui vivent longtemps au milieu des populations arabes finissent par en prendre les dehors et les allures. Or, si en Afrique même tout autre critérium que celui de la langue parlée manque de certitude, à plus forte raison ne pourrait-il pas servir à des rapprochements entre les Berbers actuels et les peuples de l'Asie.
Quant aux croyances, l'Islam a passé son niveau sur toutes les têtes et, s'il n'a pas fait des Berbers de bien ardents sectateurs, il a suffi du moins pour effacer chez eux le souvenir de ce qui l'a précédé. Les vagues données qu'on possède sur les anciennes divinités libyennes, non plus que le nom essentielle-
ment berber de la déesse assyrienne Tanith, ne aucune conclusion, et l'opinion qui fait des d'anciens adorateurs du feu ou des astres, n'est pas appuyée de preuves suffisantes.
Il y aurait bien encore les traditions ; mais c'est un point dont on a tellement abusé pour créer de origines communes, qu'on ne saurait plus guère y ajouter foi.
Il ne nous reste donc que deux indices qui puissent nous guider dans nos recherches : ce sont les ethnologiques de la race berbère et ces mégalithiques dont est semé tout le nord de l'Afrique.
Les descendants actuels des anciens Tamehu se distinguent, comme on le sait, par la forme (dolichocéphale) du crâne. D'après Welcker et autres, la race dite caucasienne ou blanche trois groupes de dolichocéphales purs ; ce sont :
les Hindous, dont l'indice céphalique est 70.5
les Kabyles ou Berbers 72
les montagnards écossais (Highlanders) 72.4
Sans admettre toutes les intéressantes conclusions que présente M. le Dr Hamy dans son Précis de humaine 3 , il paraît néanmoins constant
qu'une race caractérisée par une dolichocéphalie se répandit très-anciennement sur tout l'ouest de l'Europe. L'absence de vestiges analogues dans l'Europe centrale et dans l'Est, porterait à croire que l'invasion de cette race se fit par une autre route, peut-être par l'un des anciens isthmes qui reliaient autrefois le nord de l'Afrique et le sud de l'Europe.
Nous ne nous croirions pas autorisés à voir, dans cette race disparue, un trait d'union entre le groupe dolichocéphale berber et le groupe dolichocéphale écossais (malgré la parenté, affirmée par quelques auteurs, qui existait entre les Berbers ou plutôt les Ibères et les anciens Calédoniens), si nous ne un second indice qui vient à l'appui du premier. Je veux parler de ces monuments (dolmens, etc.) qu'on rencontre par milliers dans le nord de l'Afrique, de toute antiquité par la race Tamehu-Berbère, et qui s'élèvent comme des bornes isolées, comme des témoins muets de son passage, dans les pays qu'elle paraît avoir anciennement occupés.
Nulle part, les dolmens ne sont plus répandus que dans le nord de l'Afrique ; on les y trouve à comme l'ont fait ressortir M. le professeur De- sor et de nombreuses publications récentes. En on les rencontre précisément dans les régions occupées autrefois par la race dolichocéphale. Enfin, on peut suivre leurs traces en Egypte, dans le Liban, à l'est du Jourdain et jusque dans l'Inde *.
Les dolmens de l'Afrique concordent en tous points avec ceux de l'Europe, sauf que ces derniers sont moins nombreux, de dimensions plus grandes, surtout dans le Nord, et plus dépourvus d'objets en métal1. Le monument découvert à Gizeli, en Egypte, par M. Mariette, et connu sotis le nom de « Temple du Spinx, * a pour pendants le Stone-Henge, dans les Iles Britanniques % et le monument de même origine de Stromness, aux Orcades. Il n'y a guère, du reste, qu'une opinion parmi les savants: c'est que les dolmens sont dus à une seule et même race. Les divergences portent plutôt sur la question de savoir quelle était cette race.
Longtemps ces monuments ont été considérés comme étant d'origine celtique. Mais ce qui semblerait prouver qu'ils datent d'une époque antérieure, et que les Celtes n'en connurent même pas la véritable destination, ce sont les noms qu'ils leur ont donnés. En effet, dolmen (table de pierre), menhir (pierre longue), cromlech (lieu courbe), etc., sont des dénominations tirées de caractères purement extérieurs ; il est peu probable que la race qui les avait érigés, et pour laquelle c'étaient des temples, des autels, des nécropoles ou des monuments commémoratifs, les
eût désignés sous des noms qui en faisaient si peu connaître la véritable destination. Les Celtes, au contraire, en voyant ces monuments dont ils ne connaissaient ni le but, ni l'usage, ne pouvaient les désigner que par les caractères qui frappaient le plus leurs yeux, tout comme nous appelons simplement tour, ce que nos ancêtres du moyen âge connaissaient sous le nom bien plus significatif de « Lueg in's Weite >> ou « vigie. » D'ailleurs ces mêmes monuments, si nombreux dans le nord de l'Afrique, ne peuvent pas avoir eu les Celtes pour auteurs ' .
Un dernier argument qui prouve la haute antiquité des dolmens, c'est leur présence en Egypte à côté de monuments qui dénotent un art bien plus avancé. On ne saurait guère concevoir qu'après avoir construit les temples et les palais que nous connaissons, les artistes égyptiens en soient revenus à des constructions aussi primitives que le sont les dolmens; par conséquent ces dolmens y marquent l'enfance de Fart, les premiers et les plus anciens essais. Cela nous donne la mesure de leur antiquité, en même temps que nous y retrouvons l'idée primitive qui a présidé à l'érection des obélisques et des temples égyptiens ; car il y a plus d'une analogie entre ces rangées d'obélisques et les pierres levées ou jayantières (allées de géants), entre ces temples et les dolmens; la différence consiste moins dans la disposition et dans la forme, que dans un art décoratif beaucoup plus avancé.
Assurément, diverses causes, telles que le climat et la main de l'homme, ont pu diminuer le nombre des dolmens en Europe ; mais il n'en reste pas moins vrai que la véritable patrie du dolmen, si j'ose m'exprimer ainsi, c'est le nord de l'Afrique; tout comme la véritable patrie d'un arbre, c'est le pays où l'on en trouve des forêts, et non les contrées où il ne s'en rencontre que des exemplaires isolés.
En outre, le culte des dolmens paraît s'être maintenu dans le nord de l'Afrique, plus longtemps qu'ailleurs. En effet, les dolmens du nord de l'Europe ne contiennent que des instruments de pierre ; le bronze n'y figure que comme exception, moins rare cependant à mesure qu'on s'avance vers le midi. Dans les dolmens d'Afrique, au contraire, à côté d'instruments de pierre et d'objets de bronze plus nombreux, on trouve encore le fer et même des vestiges d'un âge relativement très-rapproché de nous \ L'absence de métaux dans certains dolmens semble difficilement pouvoir s'expliquer par des prescriptions rituelles qui en auraient interdit l'emploi pour les usages du culte; car la même cause eût produit partout les mêmes effets, et nous n'y trouverions de métaux nulle part. N'y aurait-il pas lieu d'en conclure plutôt que là où l'on ne trouve, dans les dolmens, absolument que des objets de pierre, c'est que le peuple qui les avait érigés s'était éteint avant d'avoir acquis la connaissance des métaux ou avait déjà perdu pied devant les envahissements d'une autre race conquérante. L'abandon des dolmens dans le nord de l'Europe concorderait ainsi avec l'aurore de l'âge du bronze, dans ces
contrées. Néanmoins, les dolmens du midi de l'Europe et surtout ceux du nord de l'Afrique continuèrent à être fréquentés, puisqu'on y rencontre des objets de date plus récente. La race des dolmens ne fut donc pas extirpée; mais refoulée vers le sud de l'Europe d'abord, et confinée ensuite dans le nord de l'Afrique, d'où elle était originairement venue. Là, elle dut se maintenir longtemps encore. On y a trouvé, dans les dolmens, jusqu'à des objets romains et même une médaille de l'impératrice Faustine; il faudrait supposer, d'après cela, que les dolmens y furent fréquentés jusqu'à ce qu'un revirement d'idées, produit peut- être par l'introduction du christianisme, en provoqua l'abandon '. Quoi qu'il en soit, la race des dolmens ne disparut point du nord de l'Afrique ; car nous retrouverions alors, dans ces temps historiques, des traces de son expulsion ou de son anéantissement. Il existe donc entre ces trois idées: Dolmens, Tamehu et Berbers, une liaison intime.
La zone des dolmens commence dans l'Inde, couvre
tout le nord de l'Afrique, et s'en va finir aux Orcades et sur les bords de la Baltique. Aux deux extrémités et au centre de cette longue chaîne, nous retrouvons encore aujourd'hui des peuples (Hindous — Kabyles ou Berbers — Highlanders) remarquables par cette dolichocéphalie exagérée qui caractérisait les premiers habitants de l'Europe occidentale. Quelle autre conclusion nous est permise, sinon que nous avons là trois groupes de même origine, trois membres disloqués d'une même famille, reliés entre eux par ces monuments (dolmens, etc.) qui marquent en quelque sorte les étapes que cette famille a parcourues à travers les siècles.
Dès lors, il ne nous reste que deux alternatives : ouïes ancêtres des Kabyles, c'est-à-dire les Tamehu, ont envoyé des rameaux jusqu'au nord de l'Europe d'une part, et jusque dans l'Inde de l'autre, ce qui reviendrait à dire que le noyau principal des Tamehu a eu son berceau dans la Libye, qu'il y a surgi du sol; — ou bien l'un ou l'autre des groupes extrêmes est la souche d'où sont issus les Tamehu, le pays qu'il occupe marque le point de départ de cet immense migration.
Je n'ai pas à prouver que les Calédoniens n'ont jamais pénétré en Afrique, encore moins en Asie. Force est bien, par conséquent, d'admettre que c'est une migration partie de l'Inde, qui est venue très-anciennement peupler tout le nord de l'Afrique, et qui s'est répandue depuis là dans l'ouest de l'Europe.
Cette conclusion est conforme aux plus anciennes traditions, qui font venir d'Asie tous nos peuples occidentaux, et qui font passer d'Afrique en Europe les Ibères, les Sardiniens, les Sicaniens, peut-être même
les Silures, les Sicules, etc. Certainement, les peuples que nous venons de nommer n'occupaient pas, à notre connaissance du moins, toutes les régions de l'Europe sur lesquelles a dû s'étendre l'ancienne race dolichocéphale des dolmens ; mais comme le fait très- bien observer M. Guillaume de Humboldt f , les notions qui nous sont parvenues à l'égard de ces peuples datent d'une époque où ils avaient déjà perdu beaucoup de terrain. D'après les recherches de M. de Humboldt lui-même, l'euskuara ou langue basque, ancien idiome des Ibères, s'était étendu jadis jusqu'à l'extrémité de l'Espagne et, dans les Gaules, jusqu'aux bouches du Rhône et de la Garonne. Des Ibères peuplaient l'Aquitaine, et c'est d'une de leurs tribus, les Vascones, que la Gascogne a pris son nom. Enfin, les plus anciens noms de lieux et de rivières de la Ligurie, de la Corse, de la Sardaigne, de la Sicile, et même de certains points de l'Italie, appartiendraient par leur étymologie à la langue des Ibères 2. A l'époque où M. de Humboldt publia ses recherches, c'est-à-dire en l'an 1821, les dialectes berbers étaient à peu près inconnus. Shaw, Hirt et Chénier avaient à peine fourni quelques notions très- imparfaites, et ce n'est qu'en 1844 que parut le dictionnaire de Venture de Paradis. J'ignore si, depuis M. de Humboldt, des travaux ont été publiés sur l'étude comparative des langues berbère et basque; mais je trouve dans un ouvrage de M. Cari Vogt 3,
la citation d'après le Dr Thomas Yung, d'un certain nombre de mots de langue basque- qui seraient presque identiquement les mêmes en ancien égyptien :
Les mêmes mots, traduits en kabyle, n'auraient avec les précédents aucune espèce de ressemblance ' ; mais il est juste de reconnaître que les anciens Égyptiens, vu leur position isolée, leur politique exclusive et leur peu de contact avec les étrangers, durent conserver, bien plus pur que les Kabyles, le dialecte tamehu primitif.
S'il y a parenté de langue entre les Ibères et les anciens Égyptiens, l'impossibilité d'admettre que les Ibères aient jamais colonisé l'Egypte, nous obligerait bien d'en revenir à notre précédente conclusion, que ce sont des tribus venues d'Asie qui peuplèrent à la fois et l'Egypte et l'Espagne. Un détail, futile en apparence, nous oblige encore à chercher en Asie le point de départ de cette migration; c'est que les anciennes haches de pierre des dolmens sont en néphrite ou jade verte, qui ne se trouve ni en Europe,
ni en Afrique; mais seulement en Asie. C'est donc de là que durent les apporter les premiers prêtres ta- mehu.
Il nous reste encore un point à examiner. Je veux parler de la différence de taille des dolmens, qui présentent des dimensions plus considérables dans le nord de l'Europe que dans tout le reste de la zone, sans s'écarter toutefois des autres quant à leur disposition et à leur architecture générale. Il n'y a pas là, ce ne nous semble, un motif plausible de les attribuer à deux races différentes; mais, au contraire, il paraît assez naturel que les monuments érigés par les hommes résolus et entreprenants qui, à travers mille dangers et mille fatigues, s'avancèrent jusqu'à l'extrême nord, aient revêtu un caractère plus hardi, plus grandiose, que les constructions analogues élevées par les tribus qui n'avaient point quitté le nord de l'Afrique ou qui s'étaient établies sous le ciel heureux du midi de l'Europe. Une lutte incessante contre les difficultés de toute nature, affermit et trempe le caractère; elle ne crée pas une race nouvelle; mais elle imprime un cachet plus hardi aux œuvres de cette race. Entre les Tamehu du nord et ceux d'Afrique, il pouvait y avoir la même différence qu'entre les conquistadores espagnols et les courtisans efféminés de la mère-patrie, ou qu'entre les pionniers du Far- West et les paisibles négociants de New- York et de Boston.
Je n'espère certainement pas avoir résolu le problème ardu de l'origine des Kabyles d'une manière satisfaisante et définitive; il reste sans doute encore beaucoup à dire et surtout à rectifier. C'est à peine
si tout ce travail jette quelque lumière nouvelle sur cette question déjà traitée par nombre d'auteurs bien plus compétents. Mon but toutefois était bien « moins de produire du nouveau, que de m' avancer pas à pas, en m' appuyant partout de preuves solides, et sans me préoccuper aucunement du résultat final. Ces quelques pages ne sont donc point la démonstration d'une idée préconçue, mais un simple exposé de la marche suivie, en allant du connu à l'inconnu.
Source : D. Kaltbrunner - Persee - ( https://www.persee.fr/ )
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