
Massacres de Sétif, Guelma et Kherrata :
que s’est-il passé en Algérie le 8 mai 1945 ?
Le 8 mai 1945, l'Algérie coloniale célèbre la capitulation allemande. Mais à Sétif, Guelma puis Kherrata, des incidents éclatent lors des défilés, déclenchant une terrible répression de la part de la France, pendant plusieurs semaines. Ces massacres lancent le compte à rebours vers la guerre d’Algérie, qui débute presque dix ans plus tard, le 1er novembre 1954.
Le 8 mai 1945, dans les départements algériens sous domination française, comme partout dans l'Hexagone, on célèbre la capitulation allemande. Mais ce jour-là, à Sétif et Guelma, deux villes de la région du Constantinois, dans l’est de l'Algérie, des incidents éclatent lors des défilés. L’apparition de drapeaux algériens et de slogans indépendantistes déclenche un engrenage de violences, puis une féroce répression qui va durer plusieurs semaines. Au total, 102 Européens sont tués et plusieurs dizaines de milliers d’Algériens perdent la vie. La tragédie marque un point de rupture entre les deux populations. Dans chaque camp, la voix des modérés est étouffée. Les Européens d’Algérie – Français, Espagnols, Maltais, Italiens, Juifs – exigent dès lors une réaffirmation radicale de leur domination, tandis que les nationalistes algériens, traumatisés par la répression, vont se convaincre de passer à la lutte armée.
Algériens, musulmans, indigènes ?
Dans le langage courant, les populations autochtones algériennes sont, pendant la période coloniale, désignées comme « musulmanes » ou « indigènes ».
Depuis 1830, les autochtones algériens sont soumis au statut juridique des « indigènes d’Algérie » qui leur confère des droits civiques et juridiques limités. Le régime de l’indigénat crée une exception dans le droit français puisqu’il ne s’applique qu’aux populations musulmanes : celles-ci sont soumises au droit islamique et aux coutumes berbères.
En 1944, une ordonnance relative au statut des Français musulmans d’Algérie est signée le 7 mars : elle abroge le code de l’indigénat.
Quelle est la situation en Algérie au début 1945 ?
À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, les espoirs d’émancipation redoublent au sein de la population musulmane. Les Algériens attendent une reconnaissance pour leur rôle sur les champs de bataille - pendant la Première puis la Seconde Guerre mondiale - et se sentent encouragés par le discours anticolonial des Américains qui ont débarqué en Afrique du Nord en 1942. Le combat de la Résistance française contre le régime nazi apparaît lui-même comme une lutte exemplaire. La France célèbre sa Libération ; en Algérie, celle-ci reste à faire. Dans un contexte d’agitation dans tout le Maghreb, la célébration du 8 mai 1945 sera une occasion de se faire entendre.
Le mot « indépendance » a été prononcé pour la première fois en public en 1936 par le leader nationaliste Messali Hadj, à la tête du Parti du peuple algérien (PPA). Mais depuis 1944, un vaste mouvement, les Amis du manifeste et de la liberté (AML), porte un discours plus modéré. Son chef, Ferhat Abbas, un pharmacien de Sétif, prône la « révolution par la loi » : il veut négocier une large autonomie dans le cadre d’une république fédérée à la République française avec un gouvernement, une armée et un drapeau algériens. Les AML revendiquent 500 000 adhérents, c’est un raz-de-marée dans tout le pays et dans toutes les classes de la société, y compris les confréries religieuses. Même les militants du PPA de Messali Hadj ont rejoint le mouvement, tout en s’employant à le noyauter. Ferhat Abbas est proche du gouverneur général de l’Algérie, le socialiste Yves Chataigneau, qui a été nommé en septembre 1944 par de Gaulle. C’est un libéral, pacifiste et antiraciste. Un dialogue semble possible.
En mars 1944, timide réforme, une ordonnance du Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) a élargi la possibilité d’accès à la citoyenneté française à 60 000 Algériens et accordé aux autres le droit de vote, mais dans un collège distinct, sans réel pouvoir. La demi mesure n’a satisfait personne. Les nationalistes répondent par un slogan sur les murs : « Citoyenneté française, non ! Citoyenneté algérienne, oui ! » Quant aux Français d’Algérie, ils sont en majorité vent debout contre toute concession. Ils ont peur, peur du nombre, de la violence, de perdre leurs privilèges et leurs biens. Surtout, ils ne comprennent pas l’ingratitude et la haine des Algériens alors qu’ils sont convaincus d’avoir tant apporté au pays au prix d’un travail acharné : routes, trains, hôpitaux, écoles, bourgs et centres de colonisation… Cette bonne conscience est entretenue par la presse d’Algérie contrôlée par les grands colons. La haute administration, vichyste convaincue pendant la guerre, n’a, elle, pas été épurée ; conservatrice, elle se défie de son chef, le gouverneur général, qu’on surnomme Ben Mohamed Chataigneau pour ses amitiés algériennes.
Ultime pièce de l’échiquier, l’armée française occupe un rôle prépondérant, seule capable de protéger les Européens de la majorité musulmane en cas d’insurrection. Après cent quinze ans de colonisation, les Européens d’Algérie sont environ 1 million, tandis que la population « indigène », comme la désignent les Français, est évaluée à plus de 7 millions. Si de Gaulle, qui gouverne avec des partis de gauche, promeut en métropole une politique libérale dans l’esprit de la Résistance, il n’entend pas laisser filer le fleuron de l’empire, qui permet à la France de revendiquer son statut de grande puissance. Le général Henry Martin, à qui le chef de la France combattante a confié la coordination de l’action militaire en Afrique du Nord, a reçu des consignes de fermeté.
À la veille du 8 mai 1945, où l’on doit fêter la victoire sur l’Allemagne, les autorités civiles et militaires françaises n’ignorent rien des projets de manifestation des nationalistes algériens, dont les rangs ont été infiltrés. Des incidents meurtriers ont déjà eu lieu une semaine plus tôt à Alger et à Oran lors des défilés du 1er mai. L’appareil d’État colonial est prêt à en découdre. Des plans pour réprimer tout début d’insurrection sont établis.
Que s’est-il passé le 8 mai à Sétif et à Guelma ?
Sétif, 8 mai 1945, 7 h 30 du matin. De 7 000 à 8 000 Algériens – scouts musulmans en tête – se rassemblent dans la ville indigène pour se diriger vers le centre européen. Encadrés par des militants du Parti du peuple algérien de Messali Hadj – qui vient lui-même d’être déporté à Brazzaville, en Afrique Équatoriale française –, ils défilent avec calme et discipline, sans armes comme la consigne en a été donnée. Puis des banderoles apparaissent dans le cortège – « Algérie libre », « Algérie indépendante », « Libérez Messali Hadj » – et un drapeau algérien surgit. L’autorité française avait précisément prohibé l’expression de ces revendications nationalistes, qui faisait passer la manifestation de « patriotique » à « politique ». Le récit de l’incident qui se produit alors est imprécis. Quand les manifestants arrivent devant le café de France, un commissaire veut faire baisser le drapeau algérien. Le porteur, Bouzid Saal, un peintre en bâtiment âgé de 20 ans, refuse et le hisse plus haut. Un policier tire et l’abat, une série de coups de feu éclatent. Alors que les manifestants se dispersent, une partie d’entre eux, par vengeance, s’en prend sans distinction à tous les Français qu’ils croisent. Vingt-et-un Français sont tués avec des pierres, des bouteilles, des gourdins, des couteaux. Un nombre inconnu d’Algériens perdent la vie. La nouvelle se répand dans la région, des paysans s’arment et se regroupent ; le car qui dessert la ville côtière de Béjaïa (appelée Bougie pendant l’époque coloniale) est attaqué, d’autres Français sont tués dans des fermes et des localités isolées. Le Constantinois est une région de hautes plaines entrecoupées de massifs rocheux avec des vallées profondes. C’est une terre de révolte depuis que la conquête coloniale a pris possession des plaines – créant des domaines de 20 000 à 100 000 ha –, refoulant leurs propriétaires dans les montagnes. Dans la région, la proportion d’Européens dans la population – environ 5 % – est l’une des plus faibles d’Algérie. L’insurrection autour de Sétif s’étend pendant deux jours, notamment autour de Kherrata, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Sétif, les 9 et 10 mai.
Plus à l’est, à Guelma, la manifestation algérienne démarre vers 17 heures le 8 mai. Le sous-préfet André Achiary, qui dirige la ville, l’a interdite. Là aussi, le face-à-face avec les autorités est tendu et des coups de feu sont tirés : le porte-drapeau est tué, trois autres hommes tombent. Le rassemblement se disperse, sans victime européenne. Nommé par de Gaulle, qui lui a demandé un strict maintien de l’ordre, le socialiste Achiary, ancien résistant, décide d’armer des civils européens et lance le soir-même des arrestations parmi la population musulmane. Celles-ci se poursuivront dans les jours qui suivent, virant souvent au règlement de comptes et au pillage. De nombreuses exécutions arbitraires ont lieu. Pendant la nuit, des paysans algériens des alentours se dirigent vers la ville, attaquant les fermes au passage, l’agitation s’étend vers le sud.
La réaction de l’armée française, qui vient de faire des manœuvres dans la région, est rapide. Elle possède des canons, des blindés, des mitrailleuses face à des insurgés qui sont à peine armés. L’aviation française pilonne les rassemblements de rebelles – 18 bombes de 100 kilos sont larguées près de Guelma dès le 9 mai – tandis que la marine bombarde la zone côtière. Les insurgés, qui ont pu être 50 000 ou davantage, gagnent les montagnes. Mais en quelques semaines, toutes les zones révoltées sont reconquises, au prix d’un grand nombre de victimes parmi les musulmans. Le 10 juin 1945, le général Martin annonce que « la situation est revenue à la normale ». Si des manifestations nationalistes ont lieu dans de nombreuses autres villes le 8 mai, seules celles de Sétif et Guelma sont suivies d’insurrections rurales. Le 18 juillet, le ministre français de l’Intérieur, le socialiste Adrien Tixier, annonce que le nombre de victimes dans le Constantinois s’élèverait à 1 500 tués. Les nationalistes évoquent, eux, plusieurs dizaines de milliers de morts, puis se fixent sur le chiffre de 45 000. Pour les Européens, le bilan est plus précis : 102 tués, dont 14 militaires, 110 blessés et 10 viols.
Quelles seront les conséquences de ces massacres ?
Autour de Sétif et Guelma, c’est la répression qui a déclenché les insurrections. Celles-ci n’avaient pas été préméditées par les cadres du PPA, qui se sont retrouvés pris de court et débordés. Ferhat Abbas, au nom des Amis du manifeste et de la liberté (AML), n’avait lui pas appelé à manifester. Ce qui ne l’a pas empêché d’être arrêté dès le matin du 8 mai 1945, alors qu’il se trouve à Alger dans les bureaux du gouverneur général qu’il était venu féliciter pour la victoire de la France. Le mouvement nationaliste algérien dans son ensemble se retrouve décapité, désorganisé, avec nombre de ses dirigeants en prison, tandis que les arrestations se poursuivent dans tout le pays. Pour les musulmans algériens, les espoirs d’une autonomie négociée s’éteignent dans la douleur, et pour longtemps. Mais le mot istiqlal (indépendance, en arabe) est, lui, définitivement entré dans la conscience populaire.
La France métropolitaine à l’époque ne connaîtra pas l’ampleur des massacres. Le 10 mai, un communiqué du gouverneur général, repris par Le Monde et L’Humanité, affirme : « Des éléments troubles, d’inspiration et de méthodes hitlériennes, se sont livrés à des agressions à main armée sur les populations qui fêtaient la victoire dans la ville de Sétif et aux environs. » Les missions d’enquête lancées par le gouverneur général tourneront court, empêchées par André Achiary à Guelma, et faute de témoins en vie de manière générale. La censure relègue les « événements » au rang d’un épisode colonial ponctuel et localisé.
Les Européens d’Algérie, eux, font bloc désormais. Les libéraux rejoignent les ultras, persuadés que ce sont les concessions de l’État français qui ont déclenché l’insurrection. Ils veulent un gouvernement ferme, l’apartheid qui est mis en place en 1948 en Afrique du Sud semblera bientôt un idéal à nombre d’entre eux. Financée par les grandes fortunes, la propagande sur les bienfaits de la colonisation est relancée, y compris en métropole, où l’on fait du lobbying auprès des députés. On argumente, on réécrit l’histoire : il s’agit de démontrer que le pays, au fil des siècles, a été une terre d’invasion et de conquêtes successives : le pouvoir revient donc naturellement à la dernière invasion. Les Européens veulent une armée toujours plus présente pour garantir leur sécurité. Dans les années à venir, les autorités d’Algérie chercheront à s’autonomiser vis-à-vis de la métropole et même à influer sur la politique nationale.
Contrairement à ce que montre ce reportage des Actualités françaises (ci-dessous), qui montre une ville de Sétif apaisée, un an après la terrible répression, le dialogue est rompu entre les deux populations d’Algérie. Les possibilités d’une négociation ont fait long feu. Un nouveau mot d’ordre nationaliste apparaît sur les murs : « La valise ou le cercueil. » Ce sont de jeunes militants algériens marqués par les massacres qui vont créer le FLN (Front de libération nationale) et faire le choix de la lutte armée, acté le 1er novembre 1954 avec la « Toussaint rouge » qui, pour l’histoire, signera le point de départ de la guerre d’Algérie. Les insurrections et la répression de Sétif et Guelma auront été son prélude.
Visionnaire, le général Duval, qui a organisé les opérations militaires dans le Constantinois en mai-juin 1945, écrivait dans un rapport : « Je vous ai donné la paix pour dix ans : si la France ne fait rien, tout recommencera en pire et probablement de manière irrémédiable. »
| Algérie mon beau pays | |
Le 8 mai 1945, alors que le monde célèbre la victoire des Alliés sur le nazisme, la Kabylie, et plus précisément la région de Kherrata (en Petite Kabylie), est le théâtre de massacres sanglants perpétrés par l'armée française et des milices coloniales.
Les événements à Kherrata
Bien que les manifestations aient débuté à Sétif, la violence s'est rapidement propagée à Kherrata et dans les villages environnants :
• L'insurrection : En réaction aux tirs de la police sur les manifestants à Sétif, une révolte spontanée éclate. Les populations locales s'attaquent aux symboles de la colonisation. • La répression : L'armée française utilise des moyens de guerre contre des civils désarmés :
✓ Bombardements aériens : Plusieurs villages de la région sont mitraillés et incendiés par l'aviation. ✓ Actions de la marine : Des navires de guerre bombardent les côtes et les zones montagneuses depuis le golfe de Béjaïa. ✓ Exécutions sommaires : À Kherrata, des centaines de personnes sont exécutées et leurs corps sont jetés du haut des ponts ou brûlés dans des fours à chaux pour effacer les traces du massacre.
Un bilan contesté
Le nombre exact de victimes dans l'ensemble de la région (Sétif, Guelma, Kherrata) reste un sujet de débat historique :
• France (chiffres officiels de l'époque) : environ 1 165 morts. • Rapport des services secrets américains : environ 17 000 morts. • Algérie (chiffre officiel) : 45 000 morts.
Importance historique
Ces événements sont considérés comme le "véritable acte de naissance" de la guerre d'Algérie. Le traumatisme subi par la population kabyle et le sentiment d'injustice ont radicalisé le mouvement national, menant à la conviction que seule la lutte armée permettrait d'obtenir l'indépendance, laquelle débutera neuf ans plus tard, le 1er novembre 1954.