
Hommes et Femmes de Kabylie dans la Guerre d’Algérie
En 1957, la guerre d’Algérie était ordinairement classée, selon la typologie du moment, dans la rubrique guerre révolutionnaire/guerre subversive. La référence idéologique s’appelait Mao-Tsé-Toung, avec la citation qui s’imposait à tous : « Le combattant révolutionnaire est dans la population comme le poisson est dans l’eau ». Or, le constat s’impose que le combattant et son combat, et encore plus les dirigeants, leurs stratégies et leurs politiques l’emportent, et de loin, sur la population dans la masse des témoignages, des études et des publications. D’où probablement l’intérêt essentiel de ce modeste article.
Par ailleurs, il convient sans doute de répondre à une interrogation légitime touchant l’auteur de ces lignes : peut-on à la fois être témoin et historien ? Oui, car on peut à la fois être blond et historien ; la capacité de témoigner ne souffre aucune exclusion à condition évidemment d’avoir vu et entendu. Seule la formulation du témoignage peut être affectée par la formation du témoin. À coup sûr, l’historien voit et entend avec ses connaissances et son mode d’approche de la réalité. Effectivement, j1’arrivais en Petite Kabylie avec la vision construite au contact de Jean Dresch, notre maître en Sorbonne des études maghrébines d’alors, avec l’imprégnation khagnale du De Bello Jugurthino de Salluste et quelques autres bagatelles de même farine. Voir, certes, mais observer, réfléchir, critiquer sans pour autant renoncer à s’étonner ou admirer. Bref, le lecteur se souviendra que le témoin est aussi historien.
Cadre et conditions de l’observation
Les populations sur lesquelles porte ce témoignage habitaient les douars Ouzellagen et Beni Oughlis. Ces douars de l’Ouest-Constantinois s’étendaient sur le versant nord de la Soummam entre trente et soixante kilomètres à l’ouest de Bougie (Bejaia). Le versant limité par une crête entre 800 et 1 000 mètres était dominé par les djebels Arbalou (1 317 mètres) et Onk (1 119 mètres). L’ensemble jouxtait la grande forêt d’Akfadou. Notre compagnie était implantée dans ces douars, cantonnant dans des gourbis, une djemaa 2 ou des écoles incendiées par l’Armée de libération nationale (ALN) et sommairement réparées. Cette circonstance impliquait une forte imbrication avec la population et induisait des conditions d’observation quasi ethnographiques.
Les caractéristiques démographiques y correspondaient à l’image donnée par les classiques de l’époque. La population rurale vivait de la culture de l’olivier et des céréales et pratiquait un petit artisanat – potiers, forgerons, vanniers tressant du palmier nain. La forte natalité multipliait les familles nombreuses et induisait une importante émigration des jeunes hommes vers la France – mines du Gard, industries marseillaises.
Ces départs échancraient la pyramide des âges plus sûrement que les passages tout de même minoritaires à la clandestinité.
Le recensement sommaire des chefs de poste et des officiers SAS3, attentifs à cette caractéristique du peuplement, révélait un déséquilibre des sexes entre jeunes gens, avec déficit masculin de l’ordre des deux tiers le plus souvent.
La présence majoritaire de jeunes femmes avec ou sans enfants représentait une spécificité, autant de la structure économique que de la conjoncture subversive.
Le pointage systématique des expéditeurs de mandats permettait assez vite de classer le chef de famille absent comme émigré ou comme clandestin, avec une probabilité suffisante.
L’habitat, constitué de villages souvent perchés (Aourir, Taourirt...), formait un réseau très dense : la distance d’un village à l’autre n’excédait parfois pas quelques centaines de mètres.
Sur un espace restreint, le village regroupait un grand nombre de maisons traditionnelles, dans un dédale de chemins, de ruelles, d’impasses et de cours.
L’impression d’entassement était confortée par les données du recensement : des centaines d’habitants pour un azib, évoquant ce que nous tenions pour un hameau, des milliers pour une localité présentant l’allure d’un petit village.
Quatre ou cinq fortes concentrations – El Felaye, Tiliouacadi, El Djenane, Semaoun... – jalonnaient la route de moins de vingt kilomètres qui, partant de Sidi Aïch, desservait à mi-versant l’aire des Beni Oughlis. Autour des villages, sur des espaces coupés de haies de figuiers de barbarie, alternaient plantations d’oliviers et champs d’orge et de blé dur.
Des lopins, au sol plus profond, souvent ombragés et dotés d’une réserve d’eau accueillaient des jardins aux légumes variés.
Vers les crêtes, la steppe buissonneuse servait de pacages à des troupeaux de moutons ; mais l’animal du pays était l’arioul, le bourricot bête de trait comme de somme, sobre et infatigable : très rares étaient les familles privées d’un tel animal.
Socialement, l’emportaient petits et très petits propriétaires exploitants : une grande égalité régnait dans la masse villageoise ; petits boutiquiers et artisans ne tranchaient guère sur ce fond de pauvreté digne. Les mieux lotis étaient les instituteurs et les petits cadres administratifs comme les gardes forestiers. Ceux qui avaient « réussi » avaient quitté les villages : outre les commerçants de la vallée de la Soummam, on citait quelques médecins et avocats bougiotes ou algérois, et même une vedette de la chanson, Mouloudji. Mais la société s’organisait d’abord autour de réseaux familiaux et des liens cimentés par la solidarité, mais aussi l’animosité voire la haine.
L’action modernisatrice se limitait à l’électrification et à la généralisation des écoles primaires de garçons et de filles. Par contre, l’eau courante était réservée à quelques bâtiments : villas de type européen, domiciles de villageois enrichis ou édifices publics – écoles et gendarmerie – ; sources et fontaines pourvoyaient aux besoins de la masse des habitants. Tel était le cadre de vie de ces populations. Quant aux conditions de leur observation, base du témoignage, elles étaient à la fois défavorables et favorables.
Au rang des premières, notre ignorance du kabyle en face d’une population majoritairement bilingue : l’usage de leur langue par les habitants était leur première clandestinité. La méfiance normale vis-à-vis des troupes françaises implantées au milieu d’elles guidait les populations vers des comportements de prudence : tout était dicté dans nos rapports quotidiens par la nécessité pour l’habitant d’éviter les tensions, a fortiori la répression. La guerre déterminait fondamentalement la relation. Témoigner sur les hommes et les femmes de Kabylie, pour un sous-lieutenant français, c’est, comme pour tout témoin, savoir ne pas échapper à cette relation.
Au nombre des conditions favorables, on doit d’abord citer la mission, permanente pour tout soldat, du renseignement. La guerre, plus encore que « le règlement du service en campagne » impose qu’on garde tous les sens en éveil : « voir sans être vu », « entendre sans être entendu »... font partie de l’attitude du guerrier. Rien à priori n’est à négliger. Ce renseignement est l’enquête active, permanente, universelle, systématique, mise à jour et communiquée à qui de droit et en tant que de besoin. Le fameux « rendre compte » n’est que la partie hiérarchique et montante du renseignement.
Par ailleurs, la nature même de cette guerre subversive donnait au chapitre « population » une importance capitale. On a beaucoup opposé, à tort, dans ce conflit, les baroudeurs aux purificateurs, le quadrillage à l’opérationnel, comme s’il s’agissait de deux races de militaires et de deux activités séparées. Quand des opérations se déroulent dans des zones peuplées, voire surpeuplées, contre un ennemi issu de la population et aidé par elle, qui vise à la dominer dans une perspective idéologique – guerre populaire – et politique, la population est l’enjeu final. Le futur État tirera sa légitimité du combat mené au nom de sa libération et avec sa participation. Le mythe résistancialiste hante l’ALN et l’avenir montrera que ce mythe se nourrissait de la tension sensible dès 1956 au congrès de la Soummam entre ALN et FLN.
Enfin, la nature même de l’activité militaire dans ce type de guerre multiplie les occasions de connaître la population.
Par la mission de quadrillage du terrain, les unités de base, sections ou compagnies, même regroupées dans le poste, surveillent en permanence alentour : les guetteurs, ordinairement installés sur un mirador, observent à la jumelle champs et villages.
Rien ne leur échappe de la vie quotidienne extérieure, va-et-vient des villageois, venue des femmes à la source pour recueillir dans la jarre l’eau rare, déplacement à dos de bourricot sur les pistes : tout cela constitue très vite un cadre familier et intégré comme tel dans la connaissance de la population.
Les patrouilles quotidiennes au travers des terroirs ou au cœur des villages permettent de voir de plus près et de s’imprégner des mille façons de travailler, de voisiner, de se rassembler, de communiquer des populations kabyles.
Par ailleurs, les procédures de recensement, la délivrance et le contrôle des laisser-passer, l’assistance médicale gratuite, la réouverture des écoles primaires offraient des opportunités nombreuses d’observation.
Pour le chef de poste et ses adjoints, conscients de l’intérêt de cette forme de présence, une véritable culture pouvait être acquise, confinant à une pratique ethnographique. Pour ne pas être universitaire, cette culture n’était pas étrangère à l’armée de terre qui l’avait institutionnalisée dans le cadre des « bureaux arabes » chers à Lyautey.
L’armée d’Algérie avait recueilli et adapté cet héritage.
« Entre le marteau et l’enclume »
Dans les propos cent fois entendus, les Kabyles eux-mêmes exprimaient et déploraient tout à la fois la réalité de leur situation : « Nous sommes entre le marteau et l’enclume ». Cette formule décrit fort bien cette position de passivité, de fatalité et le rôle de victime d’un conflit sur les effets et les évolutions duquel ils n’avaient plus prise.
Après le congrès de la Soummam (août 1956) se met officiellement en place à coté des groupes armés de moujahidines une organisation politico-administrative : non seulement deux armées s’affrontent mais deux pouvoirs civils se font face.
La France renforce l’action administrative, les sous-préfectures se multiplient avec leurs antennes sociales et sanitaires souvent gérées par les militaires eux-mêmes d’où les fameuses SAS (sections administratives spéciales) ; en face, dans chaque douar, le FLN installe des chefs de village, des gardes champêtres, des percepteurs, contrôlés par le commissaire politique de l’unité ALN locale (section ou katiba).
Désormais fonctionnent deux autorités contradictoires opposant réglementations, interdictions, contributions voire participations obligatoires à des manifestations.
Outre le désagrément de payer deux impôts, de devoir obtenir deux laissez-passer pour un même déplacement, le risque de se voir sanctionner pour avoir obtempéré aux requêtes de l’administration adverse n’était pas imaginaire. À certains moments, le simple contact avec l’administration française frappée de boycott pouvait valoir l’égorgement, mais la découverte à la suite d’une fouille d’un document de l’administration clandestine rendait son détenteur suspect et passible quasi nécessairement d’un interrogatoire.
En juillet 1957, je relevais avec ma section une unité du 44e R.I. au poste du village d’El Felaye. La prise en charge comporta dès les premiers jours la présentation des notables locaux. Ils m’assurèrent que le coin était tranquille et que la population se tenait à l’écart du conflit, n’aspirant qu’à vaquer paisiblement à ses activités. Si je rencontrais un jour des individus armés, ce ne pourrait être que le fait de bandes venues d’ailleurs et sans lien avec la population. Ils me redemandèrent instamment l’assouplissement des contraintes que mes prédécesseurs leur avaient imposées : en particulier le report du couvre-feu de seize heures à vingt heures, conformément d’ailleurs à la réglementation générale à cette date pour l’ensemble du Constantinois. Je déclarai, de mon côté, vouloir prendre contact avec toute la population et priai les responsables municipaux4 de convoquer sur la place du village tous les hommes pour la fin de la matinée du lendemain.
À l’heure fixée, devant la population réunie et – je l’appris plus tard – non seulement curieuse mais honorée d’être directement informée et appelée à s’exprimer, je prononçai une courte allocution. Le contenu s’imposait : après m’être présenté, je précisai qu’avis pris le couvre-feu était reporté à vingt heures et donnai quelques autres facilités en gage de joyeux avènement. Mais je fixai aussi les termes d’un contrat de bonnes relations dont la clause principale était celle de déférer à toute invitation de contrôle : tout individu s’enfuyant s’exposerait à la poursuite et à l’ouverture du feu. Hors cette circonstance, les armes se tairaient. J’invitai à poser des questions : quelques hommes intervinrent pour faire préciser les modalités du contact avec le poste, de déplacement pour le jour de marché, à Sidi Aïch. Chaque fois on mettait en avant la volonté de vaquer paisiblement à ses occupations et l’absence de toute relation avec l’ALN dans les lieux.
De retour au poste, nous prîmes notre repas puis je sortis au début de l’après-midi pour une patrouille aux lisières du village. À notre approche, un individu se détacha d’un groupe et s’éloigna à vive allure dans un petit vallon. Interpellé, il prit la fuite et sur le point d’être rejoint il se retourna arme au poing mais déjà une rafale l’abattait. On trouva sur lui divers documents avec le tampon de l’ALN. Nous rentrâmes au poste non sans un détour par le village pour inviter les responsables municipaux à lui donner une sépulture. À peine de retour au poste, un de mes chasseurs m’informa avoir vu l’homme jeter à un moment de sa fuite un objet de petite dimension. Aussitôt je reformai une patrouille et me portai à nouveau sur les lieux. Les recherches ne furent pas vaines, nous découvrîmes un carnet dont le contenu donna immédiatement des relations de la population avec l’ALN une vision assez différente des déclarations lénifiantes de la veille et de la matinée. Je décidai de rassembler à nouveau tous les hommes du village.
Ce rassemblement se fit avec moins de facilité que le matin et, comme on peut l’imaginer, dans un climat plutôt pesant. Je fis saisir toutes les cartes d’identité des présents et je procédai à un appel carnet en main. Le carnet comportait la liste de tous les chefs de famille avec l’indication du tarif de la capitation imposée par la rébellion et mention des paiements, retards et pénalités. À l’appel de son nom, l’homme s’avançait vers nous, je lui révélais les notations le concernant et le faisais se ranger à l’écart. Tous s’attendaient au pire : arrestations, voire exécutions sommaires – de telles pratiques ne furent pas tout à fait exceptionnelles dans ce genre de conflit. La lecture terminée, ayant pointé les absents, je rappelai la règle énoncée le matin : déférer au contrôle, au risque en cas de fuite d’un sort funeste. Dans un discours improvisé, j’ironisais sur le bonheur d’un pays aussi bien doté : double armée, double administration, double impôt ; je faisais enfin comprendre que l’affirmation d’une absence de relations entre habitants et combattants avait perdu toute vertu de persuasion. Je fis rendre les cartes d’identité et mis fin à ce rassemblement.
Cet épisode eut pour mes relations avec la population d’El Felaye et des villages voisins une conséquence très positive : les risques n’étaient pas vains pour qui tentait d’échapper au contrôle ; cela fut compris et cela rendit l’adversaire très prudent dans sa fréquentation des villages. Un modus vivendi tacite s’établit pour des mois : la population obtint que les agents FLN et les groupes ALN ne se manifestent que loin des lieux habités. D’autre part, les faux-semblants s’étaient évanouis, je ne tenais pas rigueur aux habitants d’acquitter l’impôt clandestin, n’étant pas en mesure d’écarter percepteurs et commissaires politiques.
Entre le marteau et l’enclume, la population n’agissait, nonobstant les sentiments personnels face au problème national, que lorsqu’elle pouvait exciper vis-à-vis de la partie adverse de l’alibi de la contrainte, voire de la terreur. La contre-épreuve de la double administration me fut donnée quelques mois plus tard à l’occasion d’un épisode heureusement non sanglant.
C’était au cours de l’hiver 1957-1958. De violentes pluies sur le massif kabyle avaient provoqué à proximité de notre poste de compagnie, à Vieux Marché, un effondrement de terrain gigantesque, emportant la route à flanc de montagne sur plusieurs centaines de mètres. Le ravitaillement périodique ne pouvait donc plus se faire par camions : nourriture, matériel, munitions nous étaient livrés à trois kilomètres dans un poste voisin. Nous ramenions nos lots en formant des convois de bourricots, réquisitionnés pour une demi-journée avec leur conducteur. Cela donnait lieu à une petite kermesse colorée. La première partie de la festivité – secret opérationnel oblige – commençait à l’improviste : le jour et l’heure du convoi de ravitaillement restaient inconnus jusqu’au dernier moment. Aussitôt informés, nous nous rendions dans un village proche, pénétrions dans les maisons, détachions les bourricots, prions les propriétaires de les accompagner ou faire accompagner. En quelques minutes, nous disposions de la trentaine de bêtes nécessaires pour le transport.
Une fin de nuit vers quatre heures, c’est ma section qui reçut la mission de ce rassemblement animalier ! Notre arrivée réveilla les villageois, mais en entrant dans les écuries nous ne trouvâmes aucune bête de somme à l’exception de quelques animaux très vieux ou malades. Embarrassés par cette pénurie, les habitants nous expliquèrent, avec une certaine inquiétude, la cause de cette absence : la veille au soir, l’ALN locale avait eu besoin de bourricots pour former un convoi, elle avait choisi leur village pour pourvoir à cette réquisition. Force était de prendre acte de cette concurrence... et d’aller quérir dans un autre lieu la force logistique nécessaire ! Le marteau avait été précédé par l’enclume.
Double jeu ou conduites autonomes ?
Ces anecdotes sont significatives d’une pratique dictée par les circonstances, elles masquent nécessairement l’attitude profonde de la population. Certains officiers et sous-officiers en concluaient assez sommairement au caractère déloyal de la population civile et dénonçaient la fourberie d’un double jeu. « Tous menteurs... ; d’ailleurs l’Islam justifie le mensonge ! ».
Je pense, au contraire, que ces conduites étaient beaucoup plus honorables et plus autonomes que le mythe résistancialiste du FLN cherchait à l’accréditer. Ma conviction se fonde sur de nombreuses conversations avec des Kabyles et surtout sur l’attitude de la population. En bien des circonstances, son comportement révélait un arbitrage d’intérêts qui faisait fi des consignes et des valeurs du mouvement de libération nationale.
Après quelques mois de contact quotidien, j’avais repéré dans la population quelques personnalités avec lesquelles un dialogue authentique put s’établir. La base de notre entente reposait sur des règles simples : ils avaient compris que je ne voulais faire d’eux ni des agents de renseignement, ni des agents de propagande ; ils étaient aussi assurés de pouvoir exprimer sans le moindre risque toute opinion personnelle ou collective comme de présenter toute demande émanant de la population. À moi évidemment d’apprécier le bien fondé de leur requête et les modalités de la réponse.
Deux personnages s’imposent dans la vingtaine au moins de Kabyles avec lesquels ce dialogue confiant put s’établir. À El Felaye même, un instituteur à la retraite du nom de Lassouani Mohand comprit très vite l’intérêt de notre conversation et l’absence de risque de notre part. Il était clairement nationaliste, partisan de l’indépendance de son peuple ; il me rappelait mes propres instituteurs de la laïque de mon enfance : principes des Lumières et de la Révolution de 1789, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, méfiance pour toute forme d’autoritarisme, croyance aux vertus de l’instruction, élitisme démocratique favorisé par l’école. Plus radical que socialiste, peu partisan et peu idéologue, sa tradition vaguement consciente s’alimentait à une trinité probable : Condorcet, Ferry, Herriot.
Sa conviction avait été blessée par la décision du FLN d’interdire la scolarisation des enfants dès mars 1956 et plus encore par l’incendie des deux écoles de son village, ses écoles, pendant l’été suivant. Il connaissait les moujahidines locaux, ses anciens élèves, mais aussi les harkis. Le choix de l’un ou l’autre camp reposait moins selon lui sur une analyse politique que sur la continuation de vieilles querelles familiales et même de conflits de cour d’école. Il ne fallait pas trop lui en conter sur le loyalisme des uns ou sur le patriotisme des autres. Il mesurait surtout, avec beaucoup d’autres pères de famille, le gâchis résultant du boycott scolaire, auquel la rébellion contraignait les parents. Il enrageait.
Interlocuteur d’un autre profil, Bekka Bouzid était un vieux paysan du village d’Izrad, ancien tirailleur algérien, soldat de Mangin, fier de son héroïsme passé mais pacifiste idéaliste. Il ignorait l’espéranto mais l’avait inventé pour son propre compte. Il rêvait d’une langue universelle empruntant son vocabulaire à tous les lexiques de la terre. Dans maintes conversations, je lui laissais concrétiser son rêve et nous jouions à sélectionner le vocable élu. Nous convînmes de préférer arioul à « bourricot » et « école » à zaouïa – laïcité oblige ! Le fils de Bouzid avait été arrêté, torturé, puis envoyé dans un camp du sud algérien. Sa trace s’était perdue depuis. Officiellement, il s’était évadé ; mais Bouzid n’en croyait rien, jugeant cette information comme un alibi pour cacher un décès et éviter tout recours. Comme père de martyr de la libération, il bénéficiait d’une position particulière : ses compatriotes le plaignaient et le respectaient, les moujahidines n’osaient trop lui tenir rigueur des conversations que nous menions tous les deux ostensiblement.
Qu’il était partisan de l’indépendance de son pays, il l’affirmait sans crainte ; pacifiste il regrettait qu’il eut été nécessaire de recourir aux armes pour tenter d’y parvenir, ne déplorant que les excès, l’aveuglement et les injustices. À ce titre, il s’attribuait volontiers un rôle de médiateur et plaidait en permanence pour les villageois. Il se plaignait de la désinformation et doutait de la véracité des journaux algériens. Le Monde était souvent interdit et saisi ou parvenait avec retard, sous la djellaba et au marché noir. Je lui proposais donc de le lui faire passer, le recevant moi-même régulièrement comme abonné... au déplaisir de mon capitaine qui respecta cependant mon initiative. Ainsi pouvions-nous sans suspicion nourrir nos entretiens.
En évoquant ces deux figures de Kabyles, j’ai tenté de situer mon témoignage en montrant comment, malgré la guerre, malgré les contraintes de l’état de siège que nous imposions aux populations, j’ai pu tout de même comprendre ce qu’elles vivaient. Ainsi puis-je, me semble-t-il, parler à leur propos de « conduites autonomes ». Très majoritairement, sinon unanimement, les Kabyles de la région d’El Felaye et de Semaoun – ce qui n’est pas nécessairement vrai d’autres secteurs en ces années – aspiraient à l’indépendance de l’Algérie et souhaitaient notre départ. Vers 1957-1958, l’échéance pouvait leur paraître sinon proche, du moins à terme assurée ; la rébellion était bien implantée et dans le bled nous n’étions pas toujours dans un rapport de forces favorable. Néanmoins, comme la situation n’était pas critique, l’affrontement durait. Tous s’étaient installés dans l’état de guerre avec ses contraintes et ses malheurs. À cause de cela, la nécessité de survivre et de rendre supportables les méfaits de cette pénible attente avait incité la population à s’inventer des conduites très particulières.
Recherchions-nous un suspect ou du matériel – armes, ravitaillement, poste émetteur... –, évidemment personne n’était au courant de rien et chacun fermait les yeux sur ce qui se passait. Était-ce par patriotisme pour soutenir des héros ? Rien n’est moins sûr. C’était, d’abord, pour éviter les conséquences en chaîne : suspicion sur le village, renforcement de la surveillance et des contrôles, restriction des déplacements... Mais la répression devenait possible des deux cotés : par l’ALN pour ne pas avoir caché un combattant ou favorisé sa sauvegarde, de notre côté pour avoir glissé dans une complicité coupable et rompu le pacte tacite établissant le modus vivendi évoqué plus haut. Parallèlement, la population exerçait une forte pression sur les moujahidines, les contraignant à ne pas nous agresser dans les villages ou aux environs, mais à ne venir dans les localités que de façon discrète et prudente et même sans armes.
À l’opposé, la communauté se manifestait auprès de nous avec détermination par l’intermédiaire de représentants reconnus, lorsque nous faisions fausse route, par exemple en arrêtant un habitant dont elle pouvait garantir la non participation à la subversion.
À l’occasion d’un contrôle général de la population mené par un détachement opérationnel de police (DOP), une homonymie engendra une méprise. Depuis plus d’un an était recherché un commissaire politique, originaire de la région, du nom de Ferhani Saddek ; au cours du contrôle, le DOP identifie un individu portant ce nom et ce prénom, bientôt commence l’interrogatoire du dénommé. Dans les minutes qui suivirent, Lassouani Mohand et des parents de l’interrogé se précipitaient dans le poste pour protester. Il fut facile grâce au livret militaire du commissaire politique de faire constater la méprise et de récupérer Ferhani. L’âge de toute évidence aurait dû éviter la confusion ; il s’agissait en effet d’un adolescent que je conduisis dans mon bureau blême et tremblant. Le jeune Saddek, lycéen de seconde, était arrivé la veille au soir de Sétif, nous étions au début des vacances d’été. Très vite rassuré sur mes intentions, il retrouva son calme et se mit à me raconter avec force détails la vie clandestine du village. J’écoutais sans mot dire : il confirmait la plupart des points que je connaissais déjà et m’apprit quelques nouveautés sur l’organisation politico-administrative du moment. Je le rendis bientôt à ses parents.
Ainsi, une soirée passée dans le village avait suffi pour mettre le jeune garçon, absent depuis plusieurs mois, au courant de la structure parallèle clandestine. Je me gardais bien par principe de démanteler ces organismes qui se seraient reconstitués et que j’aurais du ré-identifier : peine et temps perdus. Surveiller les cadres clandestins et, à l’occasion, les engager et compromettre dans des manifestations auxquelles ils ne pouvaient pas se soustraire, quoi qu’ils souhaitent, suffisaient à les neutraliser. La population s’interrogeait sur le jeu qu’ils jouaient et revenait à ses conduites autonomes.
En septembre 1957, le commandement français tenta de briser le boycott des écoles, il annonça la rentrée prochaine et chargea les chefs de poste de réouvrir des locaux qu’on doterait d’instituteurs : un bras de fer s’engageait. J’en voyais tout de suite les inconvénients : la sécurité des enfants et des instituteurs allait exiger des moyens importants au détriment évident des missions ordinaires du poste. De plus la sûreté du poste lui-même serait difficile à assurer du fait des présences et va-et-vient liés à la scolarité. Cela valait-il vraiment de faire de toute la population un enjeu dans la mesure où elle devrait à ses risques et périls soit braver les consignes de l’ALN, soit résister à nos injonctions de scolarisation... Je m’en ouvris directement à quelques pères de famille. On en discuta dans le village. L’organisation clandestine ne pouvait ignorer ce débat. Quelques jours plus tard, la réponse me parvenait sans trop de discrétion : la population voulait la reprise de la scolarité, elle l’imposerait malgré la consigne de boycott ; les choses seraient facilitées si je prenais deux précautions : 1° procéder au recensement préalable des effectifs scolarisables et inscrire d’autorité les enfants ; 2° descendre dans le village en patrouille avec l’effectif d’une petite section une demi-heure avant l’ouverture de l’école le jour de la rentrée.
Ainsi fut fait, l’école rouvrit. Qui plus est, mes préoccupations de sûreté étaient vaines : la présence des enfants sanctuarisa le poste ! La population avait fait comprendre aux combattants des djebels qu’elle ne tolérerait pas une quelconque atteinte aux enfants et à l’école. Le lendemain, j’entendais de mon bureau monter des voix proclamant : « autrefois notre pays s’appelait la Gaule et ses habitants, nos ancêtres s’appelaient les Gaulois », ou chantant : « il était un petit navire... » !
Le message populaire était clair : nous souhaitons la réouverture de l’école mais nous avons besoin d’un alibi, même léger, pour avoir l’air de céder à la contrainte. Cet épisode montre comment une population accédait à des conduites autonomes dans la logique de ses intérêts. Il ne s’agissait ni de désobéir à des consignes clandestines ni d’obéir à des décisions de l’administration française, il s’agissait de limiter les risques pour obtenir ce qui lui permettait de vivre dans l’instant et de survivre à terme. En Kabylie, sans doute, l’antique pratique de la démocratie villageoise facilitait l’affirmation d’une volonté populaire dont les deux forces qui s’affrontaient devaient simplement prendre acte.
Préciserai-je que ce douar scolarisait, depuis le milieu des années 1920, garçons et filles à égalité ? Si les mœurs restaient patriarcales, si les femmes pouvaient paraître pâtir d’un statut de soumission qui choquait les occidentaux que nous étions dans certains comportements5, leur rôle dans ces « conduites autonomes » fut à coup sûr, déterminant. La forte émigration des jeunes hommes transformait ces femmes, sinon en chefs de famille, le vieux père restant l’autorité dans ces familles élargies et multi-générationnelles, du moins en protectrices de leur nichée qu’elles défendaient bec et ongles et non seulement au figuré. Les femmes, en effet, étaient les moins dociles aux ordres et interdits des soldats. J’illustrerai cette observation par le récit d’une aventure cocasse.
Un de ces jours sombres pour les villageois qu’étaient les opérations de bouclage-ratissage, je contrôlais avec ma section une ligne isolant la zone soumise à une fouille systématique. C’était en contre-bas de la crête séparant la vallée de la Soummam de la vallée de l’Ikedjane, au pied des forêts d’Akfadou. Nous évitions les exfiltrations, prêts à intercepter ceux qui tenteraient de se soustraire au contrôle. La surprise vint de l’extérieur du dispositif. Déboulant en quelques minutes du haut des crêtes, à travers un espace interdit et autorisant donc l’ouverture du feu sans sommation, une femme piquait droit sur notre position. Rien ne justifiait l’usage des armes, nous nous contentâmes de lui interdire de poursuivre son chemin. J’allai vers elle avec mon interprète et je lui rappelai le danger qu’elle avait couru en s’aventurant dans une zone interdite. Je m’enquis des raisons de ce périlleux voyages ; elle nous découvrit dans les amples plis de sa robe kabyle des œuls de poule, une centaine peut-être... Kaci, mon interprète, comprit aussitôt et m’expliqua qu’à chaque naissance les parentes avaient coutume d’apporter à la jeune accouchée tous les œufs frais qu’elles avaient pu trouver dans le voisinage.
Je tentais d’expliquer à notre visiteuse que ce n’était manifestement pas le jour de venir offrir ses vœux et ses œufs à sa cousine. Pour éviter qu’elle ne repartit à travers la montagne dangereuse, je décidai de la retenir pour la faire reconduire par route chez elle à la prochaine liaison. Aussitôt informée de ma décision, elle se mit à vociférer et à prétendre qu’elle ne soumettrait pas à cette interdiction. Elle s’élançait pour forcer notre bouclage. Nous la retînmes à grand peine. Sans penser à malice, je lui signalais que le village où elle se rendait était fouillé par des tirailleurs sénégalais. Une telle perspective modifia instantanément son attitude. En un français fort correct – elle qui avait feint jusqu’alors d’avoir besoin d’un interprète – elle me remercia de lui sauver son honneur sinon sa vie. Elle s’accroupit, me baisant les mains et les genoux dans la posture des suppliants antiques – des vers de Sophocle revenaient à ma mémoire. Puis brutalement, elle tourna les talons et remonta jusqu’aux crêtes en moins de temps qu’elle n’en avait mis pour en dévaler. Elle est restée pour moi une figure de la Kabylie : courage, honneur, traditions, assimilation culturelle.
Quel dommage que la violence ait gâché notre présence, notre départ et notre absence ! La paix ne refleurira-t-elle jamais dans les oueds envahis par les lauriers roses s’éveillant sous la caresse des doigts de l’aurore, pareils à ceux d’où nous revenions au petit matin, soulagés d’une nuit d’embuscade... vaine.
Témoignage d’un sous-lieutenant (1957-1958)
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