Historiques
PRÉLIMINAIRES
I. Cadre de l’ouvrage
L’idée que l’on se fait en général du continent d’Afrique, et l’extension donnée à des renseignements partiels ont accrédité depuis longtemps, au sujet de l’Algérie, une erreur fort étrange. On la regarde comme un pays de plaines et de marécages, tandis que les accidents et la sécheresse du sol en forment au contraire le trait caractéristique. Le littoral de l’Algérie surtout est presque toujours montueux. Entre la frontière marocaine et la Tafna règne le massif des Traras. Oran a, comme Alger, son Sahel mamelonné. Depuis l’embouchure du Chélif jusqu’à celle de Mazafran, c’est-à-dire sur une longueur de soixante lieues et sur une profondeur de dix à douze, s’élève, se ramifi e la chaîne du Dahra. Celle du petit Atlas s’y rattache par le Zaccar et ferme l’hémicycle de la Mitidja. Arrivé en ce point, le système se rehausse, s’élargit, se complique et garnit toute l’étendue de la côte jusqu’au voisinage de Bône. Ce n’est pas tout : il faut compter, dans l’intérieur, l’Ouarensenis qui fait face au Dahra, le domine en hauteur et le surpasse en étendue ; puis, d’autres grandes masses parallèles aux précédentes, et qui séparent le Tell du Sahara comme celles-ci l’ont isolé de la Méditerranée ; tels sont : le Djebel-Amour, les Auress, etc. Ces régions de montagnes embrassent à peu près la moitié du territoire algérien ; elles sont presque toutes habitées par des Kabyles, race ou agglomération de races entièrement distincte des Arabes. Les différentes Kabylies n’ont entre elles aucun lien politique : chacune même ne constitue qu’une sorte de fédération nominale où figurent, comme autant d’unités indépendantes, des tribus riches ou pauvres, faibles on puissantes, religieuses ou guerrières, et subdivisées à leur tour en fractions, en villages également libres. Quoiqu’il existe entre elles une frappante analogie de mœurs, d’origine et d’histoire, la disjonction des faits impose la nécessité de les considérer séparément. Autant de Kabylies, autant de pages détachées : il y aura celle des Traras, de l’Ouarensenis, du Dahra, du petit Atlas, du Jurjura et beaucoup d’autres. C’est la, dernière nommée que nous nous proposons d’écrire ; l’histoire de la Kabilie du Jurjura, que beaucoup d’écrivains nomment exclusivement la Kabylie, et que nous appellerons, nous, eu égard à son importance relative, la GRANDE KABYLIE. Cette région embrasse toute la superficie du vaste quadrilatère compris entre Dellys, Aumale, Sétif et Bougie. Limites fictives, en ce sens qu’elles ne résultent point de la configuration géographique, limites rationnelles au point de vue de la politique et de l’histoire. Plus qu’aucune autre Kabylie, celle qui va nous occuper a fixé l’attention publique en France. Diverses causes y contribuèrent. Son étendue, sa richesse, sa population; son voisinage d’Alger, source de quelques relations commerciales ; sa vieille renommée d’indépendance et celle d’inaccessibilité faite aux grandes montagnes qui la couvrent ; enfin, depuis ces dernières années, un très-grand partage d’avis sur la politique à suivre envers elle. Cette région embrasse toute la superficie du vaste quadrilatère compris entre Dellys, Aumale, Sétif et Bougie. Limites fictives, en ce sens qu’elles ne résultent point de la configuration géographique, limi- tes rationnelles au point de vue de la politique et de l’histoire. Plus qu’aucune autre Kabylie, celle qui va nous occuper a fixé l’attention publique en France. Diverses causes y contribuèrent. Son étendue, sa richesse, sa population; son voisinage d’Alger, source de quelques relations commerciales ; sa vieille renommée d’indépendance et celle d’inaccessibilité faite aux grandes montagnes qui la couvrent ; enfin, depuis ces dernières années, un très-grand partage d’avis sur la politique à suivre envers elle. Des évènements considérables viennent de trancher cette dernière question ; ils ont fait jaillir en même temps des lumières nouvelles qui en éclairent toutes les faces : n’est-ce pas le moment de jeter un double coup d’œil sur l’avenir et sur le passé ? Faisons comme ces voyageurs qui ont marché toute la nuit dans des défilés difficiles ; au point du jour ils s’arrêtent, ils voient. La route qui leur reste à suivre se dessine claire et sûre devant eux ; et, s’ils regardent en arrière, ils ne peuvent contenir un saisisse- ment mêlé de satisfaction, en comptant les obstacles de celle qu’ils ont parcourue dans les ténèbres.
II. Étymologie du mot Kabyle
On ne s’accorde point sur l’étymologie du mot Kabyle ; Des érudits lui assignent une origine phénicienne. Baal est un nom générique de divinités syriennes, et K, dans la langue hébraïque, sert à lier les deux termes d’une comparaison (k-Baal, comme les adorateurs de Baal). A l’appui de cette hypothèse, qui déterminerait aussi le berceau primitif des Kabyles, on cite des analogies de noms propres : Philistins et Flittas ou Flissas ; Moabites et Beni-Mezzab(1) ou Mozabites ; quelques autres encore. Nous rejetons cette étymologie, parce qu’il lui manque la consécration des écrivains de l’antiquité. Dans Hérodote seulement, on trouve le nom Kbal appliqué à quelques tribus de la Cyrénaïque, mais on ne le rencontre nulle autre part ; aucune trace n’en existe chez les nombreux auteurs de l’époque romaine, historiens ou géographes, qui ont laissé tant de documents sur les Mauritanies. Les montagnards de l’Afrique septentrionale ne commencent réellement à être appelés Kabyles qu’après l’invasion des Arabes ; ce serait donc dans la langue arabe qu’il faudrait chercher de préférence l’origine de ce nom. Dès lors on ne peut plus guère hésiter qu’entre les racines suivantes :
• Kuebila : tribu.
• Kabel : il a accepté.
• Kob
La première s’expliquerait par l’organisation même des Kabyles en tribus fédéré La seconde par leur conversion à l’Islam. Vaincus et refoulés, ils n’auraient eu, comme tant de peuples, aucune autre ressource, pour se soustraire aux violences du vainqueur, que d’embrasser sa religion. Ils auraient accepté le Koran ; La troisième n’est pas moins plausible. En appelant les Kabyles ses devanciers, l’Arabe aurait seulement constaté un fait en harmonie avec toutes les traditions, et conforme d’ailleurs au génie de l’histoire qui nous montre toujours les autochtones, puis les races vaincues, refoulées tour à tour dans les montagnes par suite des conquêtes successives de la plaine. Chez les Kabyles, le mélange du sang germain, laissé par la conquête des Vandales, se trahit maintenant encore à des signes physiques : les étymologistes y joignent quelques rapprochements de noms : Suèves et Zouaouas, Huns et Ouled-Aoun(1), etc. Nous n’insisterons pas davantage sur toutes ces consonances plus curieuses que décisives.
III. Langue Kabyle
La langue est la vraie pierre de touche des nationalités. Les communautés d’origine, les infl uences étrangères, la grandeur ou la décadence des peuples, l’attraction ou l’antipathie des races, tout cela s’y refl ète comme dans un miroir ; et l’on serait tenté de dire, avec l’écrivain allemand : une nation est l’ensemble des hommes qui parlent la même langue. Cette unité de langage existe, elle établit la parenté la plus certaine entre toutes les tribus kabyles non seulement de l’Algérie, mais de la côte barbaresque, et cela seul suffi rait pour vider sans retour la question des origines. Des tribus parlent exclusivement arabe, par conséquent elles viennent d’Arabie. D’autres conservent un idiome différent, celui, sans aucun doute, qui régnait dans le pays avant l’invasion. De qui le tiendraient-elles, sinon de leurs ancêtres ? Les Kabyles dérivent donc d’un seul et même peuple, autrefois compact, autrefois dominateur du pays entier ; mais, plus tard, refoulé dans les montagnes, circonscrit par des conquérants qui s’approprièrent les plaines, et morcelé de la sorte en grandes fractions devenues à la longue presqu’étrangères l’une à l’autre. Depuis ce moment, la langue aborigène qu’on nomme berberïa : berbère, ou kebailia : kabyle, dut subir, en chaque point, des altérations diverses, par suite du contact plus ou moins immédiat, plus ou moins fréquent des Arabes, et par l’absorption variable des premiers conquérants européens. Il en est résulté plusieurs dialectes que voici :
• 1° Le Zenatia : il existe chez les tribus kabyles qui, remontant vers l’ouest, s’étendent depuis Alger jusqu’à notre frontière du Maroc. • 2° Le Chellahya : c’est celui dont se servent presque tous les Kabyles du Maroc. • 3° Le Chaouiah : il appartient à toutes les tribus kabyles qui se sont mêlées aux Arabes, et, comme eux, vivent sous la tente, entretiennent de nombreux troupeaux. Comme eux encore, elles comptent plus de cavaliers que de fantassins, et sont nomades sur un territoire délimité. Naturellement, beaucoup de mots arabes se sont glissés dans ce dialecte : il est très-répandu dans la province de Constantine. • 4° Le Zouaouïah: il est parlé depuis Dellys et Hamza jusqu’à Bône. Il représente l’ancien idiome national dans sa plus grande pureté. On y remarque toutefois, chez les tribus à l’est de Gigelly, une légère altération qui proviendrait du commerce avec les Arabes. Aussi sont-elles traitées, par les Kabyles purs, de Kebaïls-el-Hadera, Kabyles de la descente.
Chez toutes les tribus kabyles, mais principalement chez celles qui parlent le Zouaouïah, il existe encore un langage que l’on nomme el Hotsia : le Caché. C’est une sorte d’argot inventé depuis longtemps déjà par les malfaiteurs de profession. Les voleurs, les assassins, les baladins, l’emploient pour converser ensemble, sans que personne ne puisse les comprendre. En Kabylie, comme chez nous, ce langage de convention est repoussé, fl étri par les honnêtes gens. L’alphabet berbère est perdu. Dans tout le pays kabyle, il n’existe pas aujourd’hui un seul livre écrit en berbère. Les Tolbas(1) kabyles, et ils sont nombreux, prétendent que tous leurs manuscrits, toutes les traces de leur écriture ont disparu lors de la prise de Bougie, par les Espagnols, en 1510. Cette assertion,d’ailleurs, ne supporte point la critique : mais il est plus facile de la réfuter que de la remplacer par une autre. De nos jours, le berbère ne s’écrit plus qu’avec des caractères arabes. La Zaouïa de Sidi Ben-AliCherif, dont nous reparlerons ailleurs, possède, diton, plusieurs manuscrits de ce genre. Un Arabe n’apprend point l’idiome berbère ; il en retient quelques mots pour son usage, s’il a des relations fréquentes avec les Kabyles. Tout Kabyle, au contraire, étudie forcément l’arabe, ne fût-ce que pour réciter des versets du Koran. Celui qui commerce ou voyage éprouve la nécessité de savoir l’arabe vulgaire : bientôt il l’entend et le parle avec facilité. Aucun chef important ne l’ignore.
IV. Résumé historique jusqu’à 1830
Les Romains appelaient le Jurjura Mons Ferratus ; et Quinque Gentii les habitants de la région environnante. Ce nom qui signifi e les cinq nations ou les cinq tribus, si l’on veut, révèle déjà, dans cette haute antiquité, une sorte de fédéralisme analogue à celui des Kabyles ,actuels. Ces Quinque Gentii n’écoutèrent quelques prédications chrétiennes que pour embrasser violemment le schisme Donatiste ou l’hérésie furieuse des Circoncellions. On voit, vers l’an 300, l’empereur Maximien diriger en personne, contre eux, une guerre d’extermination. Un demi-siècle après, on les retrouve en armes pour soutenir l’Anti-César Firmus, et, depuis cette époque jusqu’à l’invasion arabe, aucun conquérant ne parait se hasarder dans leurs montagnes. Plusieurs villes romaines ont existé sur les côtes de la grande Kabylie : Baga, Choba, Salvæ, Rusucurrum. Toux à tour, on les a placées toutes à Bougie, que les Européens connaissent depuis longtemps ; mais enfin, l’opinion du docteur Shaw, confi rmée depuis par la découverte d’une inscription romaine, fi xe décidément à Bougie la colonie militaire Salvæ. Aujourd’hui encore, des ruines de maisons, et surtout un vieux mur d’enceinte, dont le développement total n’excède pas 2,500 mètres, constatent en ce point l’existence d’une cité antique, mais assez peu considérable L’intérieur du pays renferme également quelques ruines de l’ère romaine ou chrétienne. A cinq lieues de Bougie, à côté des Beni-BouMessaoud, on voit debout six colonnes très-hautes, en pierres de taille. Elles portaient des inscriptions devenues illisibles. Tout autour; gisent des décombres qui attestent de grandes constructions. D’un autre côté, à six lieues environ de Bougie, existe une ville souterraine qui renferme plus de deux cents maisons en briques, bien conservées, avec des rues voûtées et des murs très-épais. On y descend par un escalier d’une douzaine de marches. D’après le dire des Kabyles, cette cité ténébreuse, qu’ils nomment Bordj Nçara, le fort des Chrétiens, aurait, été bâtie par les Romains de la décadence. Le chef de toutes ces contrées y demeurait, disent-ils, avec ses gardes. Koukou renferme des ruines sur lesquelles on découvre encore quelques inscriptions. A Tiguelat, entre les Ayt-Tanzalet et les Fenayas, les traces d’une ville subsistent. Les remparts ont, trois à quatre mètres d’élévation. On y voit encore debout une statue, que les Kabyles appellent Sour-elDjouahla. Chez les Senadjas, dans un village appellé Tissa, il existe, parmi des ruines importantes, une fontaine très-bien conservée ; et une autre pareillement chez les Beni-Bou-Bekheur, à Akontas, village bâti au milieu d’une ancienne enceinte qui, sur certains points, était double. Chez les Beni-Oudjal, à Aïn-Fouka, on trouve les restes d’une ville surmontée de trois forts. Elle renferme encore une fontaine qui donne beaucoup d’eau. On l’appelle El-Kueseur-El-Djouahla. Ces ruines et quelques autres, qu’on place à Tighebine, sur le territoire des Beni-Chebanas, comprennent toute l’étendue des renseignements kabyles. Nos excursions nous ont fait reconnaître près d’Akbou des ruines sans importance, et à Toudja, les restes d’un aqueduc romain, quinze ou seize pilastres supportant le conduit qui amenait les eaux de la montagne à Bougie. En somme, ces vestiges de l’occupation romaine semblent moins répandus en Kabylie que dans aucune autre portion du littoral ; on n’y reconnaît point d’ailleurs l’assiette, l’étendue, la magnifi cence monumentale qui caractérisent de puissantes cités. N’est-il pas permis d’en conclure que la conquête de ce pays fut toujours une œuvre incomplète, même à l’époque des conquérants du monde ? Au Ve siècle , l’invasion vandale s’abattit sur Bougie. Genseric en fi t, jusqu’à la prise de Carthage, la capitale de son empire naissant. Puis, on recommence à perdre de vue cette ville dans les ténèbres historiques de la grande barbarie, dans le chaos de cette époque où toutes les races, où toutes les croyances viennent se heurter confusément. Mais à la fi n du Vlle siècle, un vif éclair part du Levant : c’est l’immense invasion arabe, conduite par Okba. Elle balaie toutes les plaines de ses fl ots successifs, et déborde jusqu’aux montagnes. En 666 d’abord, plus tard en 708, Bougie est enlevé d’assaut. Moussa-Ben-Noseïr en est le conquérant défi nitif : les habitants sont massacrés ou convertis. Ce fut sans doute aussi vers le même temps, et de la même manière, que les Kabyles du voisinage acceptèrent la foi musulmane. Englobée dans le mouvement de l’islam et soumise à toutes ses révolutions dynastiques, Bougie traverse des phases peu connues et peu intéressantes jusqu’au milieu du XIVe siècle, où on la trouve incorporée dans un vaste empire berbère dont le centre était à Tlemcen. Elle en est alors détachée par Igremor-Solthan, chef de la dynastie des Beni-Isseren, et donnée à son fi ls Abd-el-Aziz. Elle devient ainsi la capitale d’un petit royaume indépendant. C’est son ère de prospérité. Elle s’enveloppe d’une muraille de 5,000 mètres, dont on voit encore les ruines. Le commerce, la piraterie accroissent ses richesses ; mais le pouvoir des Maures y subit à la longue cette décadence qui prépare sa chute universelle au début du XVIe siècle Bougie comptait dix-huit mille habitants sous le règne d’Abd-el-Hamet, quand une fl otte espagnole de quatorze gros bâtiments sortit d’Ivice, une des Baléares, avec cinq mille combattants d’élite et une artillerie formidable. De plus, cette expédition était conduite par le fameux Pierre de Navarre. Son départ avait eu lieu le 1er janvier 1510 ; le 5, elle était devant Bougie. Le roi maure, terrifi é, s’enfuit dans les montagnes, quoiqu’il comptât autour de lui huit mille guerriers. Bougie fut prise et livrée au pillage. Malgré ce facile succès, malgré le coup de main hardi que Pierre de Navarre exécuta trois mois plus tard, en surprenant, au bord de la Summam, le camp du prince maure dont l’équipage et toutes les richesses tombèrent en son pouvoir ; les rudes montagnards ne cessèrent d’inquiéter les Espagnols jusque dans Bougie même, et cette guerre d’embuscade obligea les vainqueurs à s’abriter derrière des forts. Celui de Moussa fut bâti près des ruines d’un château romain; un autre s’éleva sur l’emplacement de la Casbah actuelle ; enfi n, au bord de la mer, à l’endroit où se trouve aujourd’hui le fort Abd-el-Kader, on restaura celui qui existait déjà. Ces défenses procurent aux Espagnols une certaine sécurité dans la ville, mais ils y sont hermétiquement bloqués et tenus sous la menace perpétuelle du prétendant maure. En ce moment, de nouveaux acteurs viennent prendre part à la lutte religieuse de l’Orient contre l’Occident, et le bassin de la Méditerranée, qui lui sert d’immense théâtre, voit déborder les Turcs demi sauvages à l’une de ses extrémités, tandis qu’à l’autre s’évanouissent lés Maures chevaleresques. Deux aventuriers, fi ls de renégat et corsaires, Baba-Aroudj et Khair-ed-Din(1), Iivrent leur voile errante au vent de la fortune musulmane qui les porte sur côte d’Alger pour en faire deux pachas célèbres. Mais ces terribles écumeurs de mer ne sont pas toujours et partout également heureux. Deux fois BabaAroudj se présente devant Bougie (1512, 1514), et deux fois il est repoussé, malgré la coopération des Kabyles de l’intérieur. Quarante-deux ans après ; Salah-Raïs, son deuxième successeur, venge glorieusement ces échecs (1555). Vingt-deux galères bloquent le port, trois mille Turcs et une nuée de Kabyles attaquent les remparts : les forts Moussa, Abd-el-Kader, sont enlevés tour à tour. Enfermé dans le grand château (aujourd’hui la Casbah), le gouverneur D. Alonso de Peralta signe une capitulation qui stipulait, pour tous les Espagnols, la vie sauve, la liberté et le transfert dans leur patrie. Ces clauses ne furent respectées que pour lui et une vingtaine des siens. On les reconduisit en Espagne ; mais (telle était l’animosité de la lutte) Charles-Quint, irrité d’un si grand revers, livra le malheureux gouverneur à des juges qui le condamnèrent, et sa tête roula sur la place de Valladolid. Loin de reprendre, sous le gouvernement des pachas, son ancienne splendeur, Bougie déclina de plus en plus, se dépeupla, se couvrit de ruines. Trois compagnies turques de l’Oudjak y exerçaient un pouvoir despotique et inintelligent. Par leur état de guerre continuel avec les tribus de la montagne, elles anéantirent le commerce de la ville et ne lui laissèrent pour ressource que les chances aléatoires de la piraterie. Ce port fut en effet signalé à l’attention spéciale des croisières françaises pendant le règne de Louis XIV. La grande Kabylie, qui ne s’était jamais liée beaucoup aux destinées de sa capitale, en resta séparée complètement depuis la conquête espagnole. Elle donna longtemps asile et prêta son concours à l’ancienne famille régnante, dans toutes ses entreprises de restauration: Enfi n, le vœu d’une nationalité distincte éclata encore dans quelques tentatives assez obscures qui semblent remonter à cette époque. Plusieurs personnages infl uents s’efforcèrent, à diverses reprises, de reconstituer un royaume kabyle et d’en placer la capitale en quelque point de l’intérieur. Ce fut ainsi que Sidi-Ahmed-Amokhrane, ancêtre des khalifas actuels de la Medjana, releva ou bâtit, il y a quatre siècles, la ville de Kuelâa, l’arma de plusieurs canons venus des Chrétiens, on ne sait trop comment ; enfi n joua, dans ce district, le rôle d’un véritable souverain Un nommé Bel-Kadi fi t en tout point la même chose à Djemâat-Sahridje, petite ville qui subsiste encore. Sous une infl uence pareille, Koukou vit quelques habitations se relever au milieu de son enceinte romaine ; il en reste à peu près cinquante aujourd’hui. L’avortement de tous ces essais d’unité servit bien la cause des Turcs. Ils s’emparèrent de Djemâa-Saridje ; Kuelâa, fatiguée de ses petits sultans, se rangea volontairement sous leur pouvoir. Mais ni ces points d’appui, ni la sanction morale que leur prêtait l’autorité religieuse du sultan de Constantinople ne réussirent à fonder leur domination sur une base solide. Ils y ajoutèrent des forts sans plus de résultat, n’ayant pu les porter assez loin dans le pays kabyle. Les plus avancés qui restassent, en 1830, étaient : sur le versant septentrional , Borj-Sebaou et BordjTiziouzou ; sur le versant méridional. Bordj-el-Boghni ; et Bordj-Bouira, dans le district de Hamza. Ce dernier, du reste, marquait une double retraite : deux forts plus éloignés avaient été successivement détruits par les gens de la montagne. Bien plus, sous le règne d’Omar-pacha, une petite armée turque, envoyée pour réduire les Ben-Abbas, n’avait réussi à briller quelques-uns de leurs villages qu’en essuyant des pertes écrasante suivies d’une véritable défaite. En somme, les Turcs n’exercèrent jamais d’autorité durable, ne prélevèrent d’impôts proprement dits, que sur quelques fractions kabyles des pentes inférieures, obligées de cultiver en plaine, et, par conséquent, saisissables dans leurs personnes ou dans leurs biens. Mais celles-là se trouvaient en butte aux mépris des tribus voisines, pour avoir préféré le déshonneur à la mort. Il n’était sorte d’avanies dont on ne les abreuvât. La plus commune consistait à s’emparer de quelqu’un des leurs : on l’affublait d’un vêtement complet de vieille femme ; on lui faisait un collier avec lès intestins d’un animal, et on le promenait ainsi dans les marchés, au milieu des huées générales. Cet usage est encore en vigueur Au demeurant, les Kabyles disaient volontiers la prière pour le sultan de Constantinople, mais on n’en tirait pas d’autre tribut ; il fallait négocier pour obtenir à des gens du pacha le passage sur leur territoire. S’élevait-il un différend ? on le vidait par les armes, comme avec un peuple étranger ; souvent on préférait s’en venger par des vexations sur ceux qui fréquentaient les marchés de la plaine; il en résultait même de longues interruptions dans le commerce. Si incomplète que soit cette esquisse des précédons historiques de la Grande Kabylie, elle aura suffi pour prouver que ses fi ers habitants possèdent, en effet, quelque droit à se vanter, comme ils le font, de leur indépendance immémoriale.
MOEURS
I - Aspect et superstitions
Si nous prétendions suivre une marche chronologique dans l’exposé de nos connaissances, il est incontestable que le tableau de la société kabyle devrait être relégué aux dernières page de ce livre et faire suite à la conquête.
En effet, la conquête seule nous a livré les secrets du pays avec une entière certitude.
Toutefois, les lumières qu’un exposé préalable des mœurs et des institutions pourra jeter sur nos récits, nous semblent tellement indispensables, que nous n’y saurions renoncer.
En les mettant à profit pour lui-même, notre lecteur devra se souvenir qu’elles n’éclairaient ainsi ni le gouvernement français, ni surtout ses premiers agents.
Dans le principe, un malheureux esprit d’induction conduisit toujours à conclure du fait arabe qu’on connaissait peu, au fait kabyle qu’on ignorait entièrement et qui ne lui ressemblait en rien.
Des années s’écoulèrent avant qu’une observation intelligente, dirigée soit soit d’Alger, inaugurât enfin la vérité.
Ici, pour mieux la mettre en évidence, nous opposerons fréquemment la physionomie du Kabyle à celle de l’Arabe, que le hasard de la conquête a beaucoup plus vulgarisée en France.
L’Arabe a les cheveux et les yeux noirs.
Beaucoup de Kabyles ont les yeux bleus et les cheveux rouges ; ils sont généralement plus blancs que les Arabes.
L’Arabe a le visage ovale et le cou long. Le Kabyle au contraire, a le visage carré ; sa tête est plus rapprochée des épaules.
L’Arabe ne doit jamais faire passer le rasoir sur sa figure.
Le Kabyle se rase jusqu’à ce qu’il ait atteint vingt à vingt-cinq ans ; à cet âge, il devient homme et laisse pousser sa barbe.
C’est l’indice du jugement acquis, de la raison qui devient mûre.
L’Arabe se couvre la tête en toute saison, et, quand il le peut, marche les pieds chaussés.
Le Kabyle, été comme hiver, par la neige ou le soleil, a toujours les pieds, la tête nus.
Si par hasard on en trouve un chaussé, c’est accidentellement et d’une simple peau de bête fraîchement abattue.
Ceux qui avoisinent les plaines portent quelquefois le chachia.
Le Kabyle a pour tout vêtement la chelouhha, espèce de chemise de laine qui dépasse les genoux et coûte de sept à huit francs ; il garantit ses jambes avec des guêtres sans pied, tricotées en laine, que l’on appelle bougherous.
Pour le travail, il met un vaste tablier de cuir, coupé comme celle de nos sapeurs.
Il porte le burnous quand ses moyens le lui permettent ; il le garde indéfiniment, sans aucun souci de ses taches ou de ses déchirures ; il l’a tenu de son, père, il le lègue à son fils.
L’Arabe vit sors la tente ; il est; nomade sur un territoire limité.
Le Kabyle habite la maison il est fixé au sol.
Sa maison est construite en pierres sèches ou en briques non cuites, qu’il superpose d’une façon assez grossière.
Le toit est couvert en chaume, en tuiles chez les riches.
Cette espèce de cabane s’appelle tezaka.
Elle se compose d’une ou de deux chambres.
Le père, la mère et les enfants occupent une moitié du bâtiment, à droite de la porte d’entrée.
Ce logement de la famille se nomme âounès.
L’autre partie de la maison, que l’on appelle âdain, située à gauche, sert d’étable, d’écurie pour le bétail et les chevaux.
Si l’un des fils de la maison se marie et doit vivre en ménage, on lui bâtit son logement au-dessus.
L’Arabe se couvre de talismans ; il en attache au cou de ses chevaux, de ses lévriers, pour les préserver du mauvais œil, des maladies, de la mort etc.
Il voit en toutes choses l’effet des sortilèges.
Le Kabyle ne croit point au mauvais œil et peu aux amulettes.
Ce qui est écrit par Dieu, dit-il, doit arriver ; il n’est rien qui puisse l’empêcher.
Cependant, il concède à certaines vieilles femmes un pouvoir d’influence sur les ménages, sur les amours ; il admet les sorts propres à faire aimer, à faire haïr un rival, à faire divorcer la femme que l’on désire, etc.
Ses superstitions d’un autre ordre sont nombreuses.
Nous indiquerons les principales :
Quiconque entreprend un voyage, doit partir le lundi, jeudi ou samedi ; ces jours sourient aux voyageurs.
Heureux celui qui commence sa route le samedi.
Le prophète préférait ce jour aux deux autres.
On voyage, il est vrai, le mercredi, le vendredi et le dimanche ; mais l’inquiétude ne quitte pas le voyageur pendant toute sa course.
Ne livrez jamais de combat un mardi.
C’est le jeudi qu’il, faut choisir pour introduire sa future sous le toit conjugal ; cela sera d’un bon augure ; parce que la femme s’y réveillera un vendredi, qui est le jour férié des Musulmans.
Ne plaignez pas celui qui meurt pendant le rhamadan car, pendant le rhamadan, les portes de l’enfer sont fermées, et celles du paradis toujours ouvertes.
Voir un chacal en se levant, présage heureux ; deux corbeaux au moment de se mettre en route, signe d’un voyage prospère.
Voir un lièvre le soir, mauvais augure ; apercevoir un corbeau seul, avant que de se mettre en route, motif d’inquiétude.
Les Kabyles, si incrédules au sujet des sortilèges le sont beaucoup moins sur la question des démons.
Ils disent qu’il y en a en toute saison, excepté dans le Rhamadan, parce que Dieu les force à rester en enfer pendant le mois sacré.
Ils les craignent horriblement;
jamais un Kabyle ne sortira la nuit de sa maison, sans les conjurer, au nom de Dieu le puissant, le miséricordieux.
Il en fera autant quand il passera près d’un endroit où il y a eu du sang versé ; car les démons qui aiment Ie sang n’ont pas manqué de s’y donner rendez-vous.
Il existe aussi, si ce n’est un préjugé, du moins un mépris général de l’ânesse; et à un tel point que, dans certaines tribus, un Kabyle, pour rien au monde, ne voudrait en voir une entrer dans sa maison.
On raconte une légende qui expliquerait cette aversion par un acte hors nature du temps des anciens Kabyles.
II - Industrie
L’Arabe déteste le travail; il est essentiellement paresseux : pendant neuf mois de l’année, il ne s’occupe que de ses plaisirs.
Le Kabyle travaille énormément et en toute saison ; la paresse est une honte à ses yeux.
L’Arabe laboure beaucoup ; il possède de nombreux troupeaux qu’il fait paître ; il ne plante point d’arbres.
Le Kabyle cultive moins de céréales, mais il s’occupe beaucoup de jardinage.
Il passe sa vie à planter, à greffer ; il a chez lui des lentilles, des pois chiches, des fèves, des artichauts, des navets, des concombres, des ognons, des betteraves, du poivre rouge, des pastèques, des melons.
Il cultive le tabac à fumer ; il plante des pommes de terre depuis quelque temps ; il possède des fruits de toute espèce : olives, figues, noix, oranges, poires, pommes, abricots, amandes, raisins.
La principale richesse du pays consiste dans ses oliviers dont beaucoup sont greffés et qui atteignent quelquefois les dimensions du noyer.
Les olives d’excellente qualité entrent pour une grande part dans la nourriture des Kabyles ; mais il en reste énormément à vendre soit comme fruit, soit comme huile.
Celle-ci s’exporte dans des peaux de bouc, à Alger, à Bougie, à Dellys, à Sétif, sur tous les marchés de l’intérieur.
La terre de labour n’étant pas très-abondante,
eu égard à la population, les Kabyles n’en négligent
aucune parcelle.
Ils donnent deux façons à la terre
et la couvrent d’engrais, mais ne lui laissent presque
aucun repos ; on la trouve rarement en jachères ; ils
ne pratiquent point l’assolement.
Leurs champs sont en général assez bien nettoyés
et quelques-uns rendent jusqu’à 25 pour 1.
Le blé, bat-
tu de la façon la plus barbare, au moyen de taureaux
qui travaillent en cercle sur l’aire, et vanné grossièrement avec un bout de planche, ne passe point au cri-
ble ; il est conservé comme celui des Arabes dans des
silos (en arabe : metmora ), ou bien encore dans de
grands paniers en osiers, qui sont très-évasés en bas
et étranglés du haut.
L’Arabe voyage quelquefois pour trouver des
pâturages ; mais il ne sort jamais d’un certain cercle.
Chez les Kabyles, un des membres de la famille
s’expatrie toujours. momentanément pour aller chercher fortune ; aussi en trouve-t-on à Alger, à Sétif, à
Bône, Philippeville, Constantine, Tunis, partout.
Ils travaillent comme maçons, jardiniers, moissonneurs ; ils font paître les troupeaux... Lorsqu’ils ont amassé un peu d’argent, ils rentrent au village, achètent un fusil, un bœuf, et puis se marient.
L’Arabe n’a point d’industrie, proprement dite,
quoiqu’il confectionne des selles, des harnachements,
des mors, etc. Le Kabyle, au contraire, est industrieux :
il bâtit sa maison, il fait de la menuiserie, il forge des
armes, des canons et des batteries de fusil, des sabres
(flissas), des couteaux, des pioches, des cardes pour
la laine, des socs pour la charrue.
Il fabrique des bois
de fusil, des pelles, des sabots, les métiers pour tisser. Chez lui se travaillent les burnous et les habayas,
vêtements de laine ; les haïks de femme, les chachias
blanches : sa poterie est renommée. Il fait de l’huile avec les olives qu’il récolte dans sa propriété, et
confectionne lui-même les meules de ses pressoirs.
La forme la plus commune des pressoirs est celle-ci : un
vaste bassin en bois, d’un seul morceau ; à chaque extrémité de l’un de ses diamètres, un montant vertical
qui s’entrave dans une barre horizontale ; celle-ci, percée au milieu, laisse passer une vis en bois, terminée
par une meule d’un diamètre un peu inférieur à celui
du bassin.
La vis exerce une pression sur les olives
placées sous la meule et qu’on a d’abord fait bouillir.
Les Kabyles dressent encore des ruches pour les
abeilles ; ils font la cire, et ne se servent pour les
pains, que de moules travaillés chez eux.
Ils savent cuire les tuiles dont le cent coûte de 2 fr. à 2 fr. 50
cent. Dans certaines localités, on confectionne des
dalles de liège. Ils connaissent la chaux; ils en sont,
du reste, fort avares, et ne l’emploient que pour blanchir les mosquées et les koubbas des marabouts. Pour
leurs maisons ils utilisent le plâtre, qui parait abonder
chez eux. La carrière de Thisi, chez les Beni-Messaoud, à une lieue et demie de Bougie, en fournit une
grande quantité.
Ils font du savon noir avec l’huile d’olive et la
soude des varechs ou la cendre de laurier-rose, tressent des paniers pour porter les fardeaux, confectionnent des nattes en palmier-nain, ou bien encore filant
des cordes en laine et en poils de chèvre ; enfin, ils
poussent l’habileté industrielle jusqu’à produire de la
fausse monnaie.
Nous allons nous étendre sur quelques unes des branches d’industrie précitées Commençons par la dernière.
Depuis un temps immémorial, les Kabyles établis
à Ayt-el-Arba, village considérable de la tribu des
Beni-Ianni, se livrent à cette coupable industrie.
D’autres ateliers moins considérables se trouvent encore au village d’Ayt-Ali-ou-Harzoun, à quinze lieues
sud-est d’Ayt-el-Arba, éloigné, lui-même d’Alger,
d’une quarantaine de lieues.
vLa position du repaire de ces faux-monnayeurs
est au sommet d’une montagne protégée par un défilé
très-étroit et presqu’inaccessible. C’est là, qu’à l’abri
de toute attaque, ils imitent les monnaies de cuivre,
d’argent et d’or de tous les pays du monde. Les matières premières leur sont fournies en partie par des mines voisines.
Le cuivre, l’argent leur viennent de tous
les points du pays barbaresque, du Sahara même, par
des hommes qui, non seulement apportent à Ayt-el-Arba, les produits de leur pays, mais encore viennent
y acheter des espèces falsifiées.
On les paie avec des
monnaies de bon aloi sur le pied de 25 pour %. La
simple inspection d’une pièce contrefaite prouve que
le procédé employé, pour l’obtenir, est généralement
celui de la fusion. En effet, toutes les pièces présentent un diamètre tant soit peu inférieur à celui des modèles, résultat forcé du retrait qu’elles ont subi par le
refroidissement, à la sortie d’un moule provenant des
pièces véritables.
Le relief des figures, des lettres, est
ordinairement mal accusé, et l’aspect du métal est terne ou cuivreux. Il faut le dire cependant, et tous ceux
qui en ont vu l’affirmeront, la plupart de ces fausses
pièces tromperaient le premier coup d’œil quelques-unes exigent un examen assez minutieux.
Les moyens de répression, employés sous les
Turcs pour s’opposer à l’invasion des fausses monnaies, étaient en tout conformes aux procédés despotiques et arbitraires que pouvait alors se permettre
l’autorité.
Les gens d’Ayt-el-Arba et ceux d’Ali-ou-Harzoun, ne sortant jamais de leur retraite, étaient
obligés de confier à d’autres le soin de colporter leurs
produits ; car si les Kabyles protègent les fabricants de
fausse monnaie, ils sont impitoyables pour celui qui
chercherait à la mettre en circulation dans le pays.
Il
fallait donc la faire sortir de la Kabylie ; c’étaient les
Beni-Ianni, les Beni-Menguelat, les Beni-Boudrar,
les Beni-Ouassif qui étaient ordinairement chargés de
cette mission.
De là vient sans doute l’éloignement des
autres Kabyles pour ces tribus. Tous ces gens étaient
surveillés d’une manière particulière, et ne pouvaient
voyager dans l’intérieur sans la permission du caïd
de Sebaou, qui ne l’accordait pas sans percevoir un
droit de deux douros d’Espagne.
Faute de présenter
ce permis, qu’on refusait d’ailleurs à tous les gens
suspects du trafic des monnaies, le premier voyageur
venu subissait la confiscation de ses marchandises,
mulets, etc.
Trois ans avant l’entrée des Français à Alger, la
fausse monnaie s’était multipliée d’une manière effrayante.
L’Agha-Yahia, qui jouissait d’une grande
réputation chez les Arabes, furieux de voir sa surveillance en défaut, fit arrêter, un même jour, sur les
marchés d’Alger, de Constantine, de Sétif et de Bône,
les hommes de toutes les tribus, connues pour se livrer à cette émission. On incarcéra de la sorte une
centaine d’individus que le pacha annonça devoir
mettre à mort, si on ne lui livrait les moules ou matrices qui servaient à la fabrication.
Les gens d’Ayt-el-
Arba, pour sauver leurs frères, envoyèrent tous leurs
instruments, et les prisonniers ne furent encore mis
en liberté qu’après avoir payé une forte amende.
Cet
échec éprouvé par les faux-monnayeurs ne les dégoûta point du métier. Ayt-el-Arba ne perdit rien de
sa prospérité, et le nombre de commerçants, qui viennent s’y approvisionner de tous les points, du Maroc,
de Tunis, du Sahara, de Tripoli, n’en fut aucunement
diminué.
Un Kabyle pris en flagrant délit d’émission de
fausse monnaie était mis à mort, sans aucune forme
de procès. C’était le seul cas pour lequel la justice est
inexorable, et dans lequel l’argent, qui rachetait tous
les autres crimes, ne put faire incliner sa balance.
Des industries plus honorables, ne piquant
pas autant la curiosité, sont peut-être un peu moins
connues.
La fabrication de la poudre est concentrée
dans la tribu des Reboulas ; elle s’y fait en grand et par
des procédés analogues aux nôtres. Le salpêtre abonde
dans les cavernes naturelles ; il fleurit sur leurs parois.
Recueilli comme le salpêtre de houssage, il est lavé,
puis obtenu par l’évaporation ; Le charbon provient
du laurier-rose et il jouit des meilleures propriétés ; le
soufre arrive du dehors.
Le dosage est réglé comme chez nous ; le séchage s’opère au soleil. Cette poudre kabyle, un peu
moins forte que la nôtre, n’est ni lisse, ni égale, mais
elle ne tache point la main et elle satisfait aux conditions d’une bonne poudre de guerre. Les cartouches
kabyles sont bien roulées ; elles se vendent en plein
marché. Le prix moyen de la cartouche est 0 fr. 40
cent., ce qui doit paraître excessif.
Les balles sont en plomb et fort irrégulières.
L’exploitation du plomb a lieu, sur une échelle trèsconsidérable, dans la tribu des Beni-Boulateb, près
Sétif. On en trouve aussi dans une montagne près de
Msila, et dans un autre nommé Agouf, encore chez
les Reboulas ; ce dernier passe pour argentifère. Dans
tous les cas, on l’obtient par la simple fusion, et on
l’exporte en saumon ou en balles.
Le cuivre se rencontre également en Kabylie.
On l’extrait, on l’emploie dans les bijoux de femme.
Fondu avec le zinc, il compose un laiton fort utile
pour les poires à poudre, montures de flissas, manches de poignards, etc.
Deux mines de fer très-abondantes sont signalées
dans la grande Kabylie : l’une chez les Berbachas,
l’autre chez les Beni-Slyman.
Le minerai en roche est traité par le charbon de
bois dans un bas fourneau, à l’instar de la méthode
catalane ; les soufflets sont en peau de bouc et fonctionnent à bras d’hommes.
La tribu des Flissas confectionne l’arme blanche
qui porte, son nom avec le fer des Berbachas et de
l’acier venu d’Orient. Les principaux fabricants d’armes à feu sont les Beni-Abbas : leurs platines, plus
renommées que leurs canons, réunissent l’élégance
et la solidité; elles s’exportent jusqu’à Tunis. Leurs
bois de fusil sont en noyer. Ils montent l’arme toute
entière.
A côté de cette vaste industrie des hommes, les
femmes ne restent point oisives ; elles filent la laine
et tissent avec cette matière l’étoffe blanche qui sert
à vêtir les deux sexes. Leurs métiers sont établis sur
le modèle de ceux d’Alger.
Le lin, recueilli en petites bottes, puis séché sur
l’aire, est broyé, filé par les femmes, et procure une
grosse toile employée à divers usages.
Les femmes concourent à la confection des burnous qui, dans quelques tribus, Beni-Abbas et Beni-
Ourtilan par exemple, dépassent de beaucoup les besoins locaux et deviennent un objet d’exportation.
L’Arabe ne s’occupe point d’entretenir ses armes ;
cela lui demanderait quelques soins : un chien noir,
dit-il, mord aussi bien qu’un chien blanc.
Le Kabyle
au contraire, met tout son luxe dans son fusil. Il le
préserve de la rouille, et quand il le sort de son étui, il
le tient avec un mouchoir pour ne pas le salir.
III - Caractères et usages
L’Arabe, paresseux de corps, se ressent un peu dans tous les mouvements du cœur de cette inertie physique. Chez les Kabyles, la colère et les rixes at- teignent d’incroyables proportions. En voici récent exemple : Un homme de la tribu, des Beni-Yala rencon- tre, au marché de Guenzate, un autre Kabyle qui lui devait un barra (7 centimes). Il lui réclame sa dette. « Je ne te donnerai point ton barra, répond le débi- teur. — Pourquoi ? — Je ne sais. — Si tu n’as point d’argent, j’attendrai encore. — J’en ai. — Ehbien ! alors ? — Eh bien ! c’est une fantaisie qui me prend de ne point te payer. » A ces mots, le créancier, furieux, saisit l’autre par son burnous et le renverse à terre. Bientôt deux partis se forment, on court aux armes ; depuis une heure de l’après-midi jusqu’à sept heures du soir, on ne peut séparer les combattant ; quarante-cinq hommes sont tués, et cela pour un sol et demi. Cette querelle date de 1843 ; mais la guerre soulevée par elle n’est point encore éteinte. La ville, depuis, s’est divisée en deux quartiers hostiles, et les maisons qui se trouvaient sur la limite sont devenues désertes. L’Arabe est vaniteux. On le voit humble, arrogant tour-à-tour. Le Kabyle demeure toujours drapé dans son orgueil. Cet orgueil prête de l’importance aux moindres choses de la vie, impose à tous une grande simplicité de manières, et, pour tout acte de déférence, exige une scrupuleuse réciprocité. Ainsi l’Arabe baise la main et la tête de son supérieur avec force compliments et salutations, s’inquiétant peu du reste, qu’on lui rende ou non ses politesses. Le Kabyle ne fait pas de compliments : il va baiser la main, la tête du chef ou du vieillard ; mais, quelle que soit la dignité, quel que soit l’âge de celui qui, a reçu cette politesse, il doit la rendre immédiatement. Si-Saïd-Abbas, marabout des Beni-Haffif, se trouvait un jour au marché du vendredi des Beni-Ourtilan ; un Kabyle, nommé Ben-Zeddam, s’approcha de lui, et lui baisa la main. Le marabout, distrait sans doute, ne lui rendit pas ce salut : « Par le péché de ma femme, dit Ben-Zeddam, qui se campa bien en face de Si-Saïd, son fusil à la main, tu vas me rendre ce que je t’ai prêté tout à l’heure, ou, tu es mort. Et le marabout s’exécuta. L’Arabe est menteur. Le Kabyle regarde le mensonge comme une honte. Les Arabes, dans la guerre, procèdent le plus souvent par surprise et par trahison. Le Kabyle prévient toujours son ennemi, et voilà comment il le fait ; le gage de la paix entre deux tribus consiste dans l’échange d’un objet quelconque, d’un fusil, d’un bâton, d’un moule à balles, etc. C’est ce que l’on appel- le le mezrag : la lance. Tout porte à croire qu’avant l’invention des armes à feu, le dépôt d’une lance était effectivement le symbole de trêve et de bonne amitié. Quand une des deux tribus veut rompre le traité, son chef renvoie simplement le mezrag, et la guerre se trouve déclarée. Les Arabes se contentent de la dia, prix du sang, en expiation d’un meurtre commis sur l’un des membres de leur famille. Chez les Kabyles, il faut que l’assassin meure. Sa fuite ne le sauve pas ; car la vengeance est une obligation sacrée. Dans quelque ré- gion lointaine que le meurtrier se retire, la vendetta le suit. Un homme est assassiné, il laisse un fils en bas âge. La mère apprend de bonne heure à ce dernier le nom de l’assassin. Quand le fils est devenu grand, elle lui remet un fusil et lui dit : « Va venger ton père ! » Si la veuve n’a qu’une fille, elle publie qu’elle ne veut point de dot(1) pour elle, mais qu’elle la donnera seulement à celui qui tuera l’assassin de son mari. L’analogie est saisissante entre ces mœurs et celles de la Corse ; elle se dessine encore davantage dans les traits suivants. Si le vrai coupable échappe à la vendetta et lasse sa persévérance, alors celle-ci devient transversale ; elle tombe sur un frère ou l’un des parents les plus proches, dont la mort nécessite à son tour de nouvelles représailles. Par suite, la haine entre les deux familles devient héréditaire. De part et d’autre des amis, des voisins l’épousent. Il en sort des factions ; il peut en résulter de véritables guerres. Les Arabes donnent l’hospitalité ; mais ils y mettent plus de politique et d’ostentation que de cœur. Chez les Kabyles, si l’hospitalité est moins somptueuse, on devine au moins dans ses formes l’existence d’un bon sentiment ; l’étranger, quelle que soit son origine, est toujours bien reçu, bien traité. Ces égards sont encore plus grands pour le réfugié que rien an monde ne pourrait forcer à livrer. Les Turcs, l’émir Abd-el-Kader ont toujours échoué dans leurs demandes ou leurs efforts contraires à ce noble principe. Citons encore une coutume généreuse.Au moment où, les fruits ; les figues, les raisins, etc., commencent à mûrir, les chefs font publier que, pendant-quinze ou vingt jours, personne ne pourra, sous peine d’amende, enlever aucun fruit de l’arbre. A l’expiration du temps fixé, les propriétaires se réunissent dans la mosquée, et jurent sur les livres saints que l’ordre n’a pas été violé. Celui qui ne jure pas paie l’amende. On compte alors les pauvres de la tribu, on établit une liste, et chaque propriétaire les nourrit à tour de rôle ; jusqu’à ce que la saison des fruits soit passée. La même chose a lieu dans la saison des fèves, dont la culture est extrêmement commune en Kabylie. A ces époques, tout étranger peut aussi pénétrer dans les jardins, et a le droit de manger, de se rassasier, sans que personne l’inquiète ; mais il ne doit rien emporter, et un larcin, doublement coupable en cette occasion, pourrait bien lui coûter la vie. Les Arabes, dans les combats, se coupent la tête ; les Kabyles, entre eux, ne le font jamais. Les Arabes volent partout où ils peuvent, et surtout dans le jour. Les Kabyles volent davantage la nuit, et ne volent que leur ennemi. Dans ce cas, c’est un acte digne d’éloges ; autrement, l’opinion le flétrit. L’Arabe a conservé quelques traditions en mé- decine et en chirurgie. Le Kabyle les a négligées ; aussi, rencontre-t-on chez lui beaucoup de maladies chroniques. L’Arabe ne sait pas faire valoir son argent ; il l’enfouit, ou s’en sert pour augmenter ses troupeaux. Le Kabyle, contrairement à la loi musulmane, prête à intérêts, à très-gros intérêts, par exemple à 50 pour 100 par mois ; ou bien il achète, à bon marché et à l’avance, les récoltes d’huile, d’orge, etc. Les "Arabes" classent les musiciens au rang des bouffons celui d’entre eux qui danserait, serait déshonoré aux yeux de tous. Le Kabyle aime à jouer de sa petite flûte, et chez lui, tout le monde danse, hommes et femmes, parents et voisins. Les danses s’exécutent avec ou sans armes.
IV - Famille
Chez les "Arabes", quand on célèbre un mariage,
on exécute des jeux équestres avant d’emmener la
fiancée. Chez les Kabyles, les parents ou amis du marié tirent à la cible. Le but est ordinairement un œuf,
un poivron, une pierre plate. Cet usage donne lieu à
une grande explosion de gaîté : ceux qui manquent le
but sont exposés à de nombreuses plaisanteries.
Lorsqu’un Kabyle veut se marier, il fait part de
son désir à un de ses amis qui va trouver le père de la
jeune fille recherchée, et transmet la demande. On fixe
la dote qui sera payée par le mari; car ce dernier achète
littéralement sa femme, et le grand nombre des filles est
regardé comme une richesse de la maison. Ces dotes
d’élèvent moyennement à une centaine de douros.
Il arrive quelquefois que le futur mari ne possède point
la somme toute entière ; on lui accorde, pour la réunir, un ou deux mois ; et, pendant e teille, il peut
fréquenter la maison de celle qui doit être sa femme,
Quand il s’est acquitté, il l’emmène en qualité de
fiancée, la promène d’abord dans le village, armé
d’un Yatagan, d’un fusil et d’une paire de pistolets,
puis l’amène sous son toit,. Cette cérémonie se fait
en grande pompe. Chaque village a sa musique composée de deux espèces de clarinettes turques et de
tambours. Ces musiciens figurent dans le cortège
nuptial ; ils chantent en s’accompagnant ; les femmes, les enfants font retentir l’air de leurs cris joyeux
you ! you ! you ! On tire une multitude de coups de
fusils, et les jeunes gens du village, en totalité ou en
partie, selon la richesse de l’époux, sont conviés à
un grand repas.
Chez les Arabes, quand il naît un enfant mâle on
se réjouit, on se complimente, mais la fête reste en famille ; si la mère est accouchée d’une fille, les femmes
seules font une réjouissance. Chez les Kabyles, la naissance d’un enfant mâle donne lieu à la convocation de
tous les voisins et des amis des villages environnants.
On fait des décharges d’armes, on tire à la cible. Sept
jours après, le père donne un grand repas. La circoncision n’a pas lieu avant six ou huit ans, bien qu’elle
devienne alors plus douloureuse.
Si c’est une fille qui
vient au monde, on ne change rien aux habitudes de
la vie, à l’aspect de la maison, parce qu’elle n’accroît
en rien la force de la tribu : l’enfant devenu grand se
mariera et quittera peut-être le pays pour suivre un
nouveau maître.
Chez les Arabes, lorsqu’une famille perd quelqu’un des siens, les amis et voisins assistent à l’in-
humation, et puis aucun s’en retourne à ses affaires.
Chez les Kabyles, tout le village est présent aux funérailles. Personne ne doit travailler ; tous se coti-
sent, à l’exception des parents du défunt, pour donner
l’hospitalité aux Kabyles des autres villages qui sont
venus apporter leur tribut de douleur. Les morts ne
sont point déposés dans une bière. Après les avoir
soigneusement lavés, on les enveloppe d’une espèce
de drap ; puis, on les confie à la terre.
Les femmes kabyles ont une plus grande liberté
que les femmes arabes ; elles comptent davantage
dans la société.
Ainsi, la femme kabyle se rend au marché pour
faire les provisions de la maison, pour vendre, pour
acheter. Son mari aurait honte d’entrer, comme l’Ara-
be, dans de semblables détails.
La femme arabe ne peut paraitre aux réunions avec
les hommes; elle garde toujours son mouchoir, ou se
voile avec le haïk. La femme kabyle s’assied où elle
veut ; elle cause, elle chante, son visage reste découvert. L’une et l’autre portent, dès l’enfance, de petits
tatouages sur la figure ; mais le tatouage de la femme
kabyle présente une particularité bien remarquable
qui affecte ordinairement la forme d’une croix. Sa
place habituelle est entre les deux yeux ou sur une
narine. Les Kabyles perpétuent cet usage, sans pouvoir en faire connaître l’origine, qui semble dériver
de l’ère chrétienne. Un fait digne de remarque appuierait cette conjecture en apparence : c’est qu’aucun taleb ou marabout n’épouse une femme, ainsi tatouée,
sans lui faire disparaître le signe par une application
de chaux et de savon noir. Mais il convient aussi de
remarquer que tous les tatouages sont défendus par
le Koran, qui les flétrit du nom de ketibet et chytan,
écriture du démon.
La femme arabe ne mange pas avec son mari, encore moins avec ses hôtes. La femme kabyle, prend
ses repas avec la famille ; elle y participe même lorsqu’il y a des étrangers.
La femme arabe n’est jamais réputée libre de ses
actions. La femme kabyle, abandonnée par son mari,
rentre dans la maison de son père ou de son frère ; et,
tant que son isolement dure, elle jouit d’une entière
liberté de mœurs. La femme divorcée se trouve dans
le même cas. Cette licence expliquerait la prétendue
coutume que plusieurs, historiens attribuent aux Kabyles, d’offrir leurs femmes ou leurs filles à des hôtes
de distinction.
L’existence, dans chaque tribu, d’un certain nombre de femmes libres, semble avoir préservé les Ka-
byles d’un genre de débauche contre nature, si fréquent parmi les Arabes, et qui, chez eux, serait puni
de mort.
Dans certaines tribus, notamment chez le Yguifsal, les femmes et les filles livrées à la prostitution
paient, chaque année, au jour de l’an, une espèce de
patente, qui ne s’élève pas à moins de cinq douros :
cet argent est versé au trésor public. Elles cessent
de payer quand elles se marient ou renoncent à leur
état. Mais cet usage n’est pas général. D’après ce qui
précède, on sera médiocrement surpris d’apprendre
que les Kabyles affichent beaucoup moins haut que
les Arabes leurs prétentions à la virginité des jeunes
filles qu’ils épousent.
La femme arabe qui est sans nouvelles de son
mari depuis un an ou deux, ou qui n’a point de quoi
vivre chez lui, demande le divorce, et la loi prescrit
au cadi de le prononcer.
La femme kabyle ne peut se remarier que lorsqu’elle a la preuve certaine de la mort de son époux.
Si sa position est malheureuse, on lui donne du travail,
ou la tribu vient à son secours. Le divorce toutefois est
très usité chez les Kabyles ; mais il est pour ainsi dire
livré au caprice du mari.
Celui qui veut divorcer, dit à sa femme : je te quitte pour 100 douros, et la femme
se retire avec cette somme chez ses parents. Si elle se
remarie, elle doit rendre l’argent à son premier époux ; mais si elle ne contracte pas de nouveaux liens, elle
le conserve en toute propriété pour subvenir à ses besoins. Ce qui rend cette mesure nécessaire, c’est que
les filles n’ont aucun droit à l’héritage de la famille.
La raison en est que la femme étant forcée de suivre
son mari, pourrait augmenter les ressources d’une tribu étrangère. Le Kabyle est d’autant plus riche qu’il
a plus de filles, puisqu’il reçoit une dot pour chacune,
et qu’il ne leur donne jamais rien.
La femme du peuple chez les Arabes est ordinairement sale. La femme kabyle est plus propre;
elle doit faire deux toilettes par jour : le matin, elle
se lave ; le soir, elle se pare de tous ses ornements ;
elle met du henné, etc. Cette coutume vient de ce
qu’elle parait à la table des hôtes. Il est possible que
cette recherche ait contribué à établir la réputation
qu’ont les femmes kabyles de surpasser les femmes
arabes en beauté. Toujours est-il que ce renom existe ; il se rapporte principalement à la distinction des
formes.
Enfin, non seulement les femmes kabyles sont
plus libres, plus considérées, plus influentes que les
femmes arabes ; mais elles peuvent même aspirer
aux honneurs et au pouvoir dévolus à la sainteté. La
Koubba de Lella Gouraya, qui domine Bougie, éternise la mémoire d’une fille célèbre par sa science et
sa piété. La légende raconte qu’elle revenait, après sa
mort, instruire les disciples fidèles, qui s’assemblaient encore sur son tombeau.
Il y a dans la Kabylie d’autres
koubbas consacrées à des femmes; et sans sortir des
exemples vivants, on peut citer, comme jouissant
d’une haute réputation de ce genre, la fille du fameux
marabout Sidi Mohamed-ben-Abder-Rahman(1) el
Kafnaouï, qui reçoit elle-même les offrandes religieuses au tombeau de son père, et que tous les Kabyles
connaissent sous le nom de bent-el-cheikh(2) : la fille du cheikh.
INSTITUTIONS
V - Seffs
Politiquement parlant, la Kabylie est une espèce
de Suisse sauvage. Elle se compose de tribus indépendantes les unes des autres, du moins en droit, se
gouvernant elles-mêmes comme des cantons, comme
des états distincts, et dont la fédération n’a pas même
de caractère permanent, ni de gouvernement central.
Autant de tribus, autant d’unités ; mais ces unités se
groupent diversement selon les intérêts politiques du
jour. Il en résulte des ligues offensives et défensives
qui portent le nom de soff (rang, ligne). Les tribus ainsi alliées disent : nous ne faisons qu’un rang, qu’une seule et même ligne. Des intérêts communs, des al-
liances anciennes ou nouvelles, des relations de voisinage, de transit, de commerce, telles sont les causes
qui déterminent la formation d’un soff.
Le soff oblige les tribus contractantes à partager la bonne et la mauvaise fortune. Il se proclame
dans une assemblée générale de leurs chefs. On y règle aussi le plan des opérations militaires, le nombre
l’ordre des combattants, leur point de réunion ; enfin, on élit un chef. Quand c’est une tribu qui a particulièrement réclamé le soff, pour se garantir ou se
venger d’un ennemi, c’est elle qui fournit en général
le chef de l’expédition. Toutefois les auxiliaires qui
viennent combattre, sur le territoire et pour la cause
d’un allié, n’en apportent pas moins leurs vivres et
leurs munitions. La tribu secourue ne les fournit que
dans le cas où la guerre se prolongeant au-délit des
prévisions, elle prierait ses défenseurs de demeurer
chez elle, après qu’ils auraient consommé leur approvisionnement.
Certaines tribus passent fréquemment d’un soff
dans un autre, soit par inconstance d’humeur, soit
par une mobilité politique inhérente à leur situation,
quelquefois parce qu’elles se laissent gagner à prix
d’argent. Dans ce dernier cas, elles perdent beaucoup
dans l’estime publique ; on s’en sert en les méprisant.
Il se forme des soffs par suite d’inimitiés communes
à plusieurs tribus. Ceux-là se font la guerre entre eux.
C’est l’image de la ligue des cantons catholiques
contre les cantons protestants, en Suisse.
Il y a des soffs accidentels, momentanés ; d’autres
ont des motifs si stables qu’ils durent depuis des siècles. En cas de péril universel, il se constitue sponta-
nément de grands soffs pour assurer la défense commune. Que les marabouts prêchent le djehad (guerre
sainte), que l’on redoute l’invasion des Chrétiens,
et toute la Kabylie ne forme plus qu’un soff. Il en
naîtra plusieurs, mais animés du même esprit, si l’on
apprend que l’ennemi doit déboucher par un certain
nombre de points à la fois. Les tribus menacées dans
chaque direction se concentrent alors en autant de
soffs particuliers qui cherchent, autant que possible,
à lier leurs opérations ensemble. Mais l’égoïsme et
les rivalités s’y opposent : presque toujours. Dans les
réunions trop nombreuses, certaines familles rivales
aspirent au commandement ; l’amour-propre et l’intrigue se mettent de la partie. Tantôt on se sépare sans
avoir rien pu décider, tantôt des dissidents abandonnent la cause commune.
Il existe en effet chez les Kabyles (étrange disparate an milieu des mœurs les plus républicaines), il
existe quelques grandes familles d’origine religieuse
ou militaire, dont l’influence incontestée domine plusieurs tribus tout à la fois.
Ce sont elles qui fournissent
des chefs à tous les soffs un peu considérables ; devant leurs membres, tout autre candidat se retire. C’est
aussi dans leur sein que tous les gouvernements pré-
tendant à la domination sur les Kabyles se sont ef-
forcés de prendre leurs intermédiaires ; ils ont alors
conféré à ceux-ci des titres de khalifas d’aghas(1), etc.
Cette politique fut celle des pachas turcs et ensuite
d’Abd-el-Kader ; elle est devenue la nôtre par la force des choses.
Nous reviendrons plus loin et en détail sur ces
familles prépondérantes ; elles joueront un très-grand
rôle dans le cours de notre récit. Ce qu’il importe ici
de constater, c’est le caractère essentiellement mobile
des confédérations, l’absence de tout lien permanent,
de toute administration centrale, et d’en conclure
qu’il faut descendre au sein de la tribu proprement
dite; pour commencer à trouver: l’apparence d’un
gouvernement régulier.
VI -Amines
On appelle arch ou kuebila, une tribu entière.
Les fractions, ferka de la tribu, se nomment encore
krarouba, fekhed, âreg : kraroube, cuisse, veine.
Ces fractions se décomposent quelquefois à leur
tour en déchera, villages.
Au dire du Kabyle, la tribu, arch, est le corps de
l’homme ; fekhed, âreg, en sont les membres ou les
veine s; et déchera, les doigts qui terminent les pieds
ou les mains.
La tribu et ses fractions trouvent également leur
image dans le fruit du caroubier, car il se compose
d’une cosse où sont contenues plusieurs graines :
krarouba.
Chaque déchera se nomme un chef que l’on appelle amine(1). Cette élection repose sur le suffrage
universel : tout Kabyle y prend part, et la volonté
générale ne s’y voit renfermée dans aucune limite ;
cependant on sait, là comme ailleurs, l’influencer en
faveur des droits de la naissance, l’intimider par l’entourage, la séduire par les richesses, la captiver par
l’éloquence.
Ces grandes assemblées sont des djemmâs(2) ;
mais, dans un sens plus spécial, la djemmâ d’une tribu, est l’assemblée de tous les amines élus, comme
il vient d’être dit, par ses diverses fractions, et délibérant en commun sur les intérêts nationaux, rendant
des jugements, prenant des mesures générales, etc.
Cette même djemmâ procède à l’élection d’un
président parmi les membres qui la composent ; celui-ci porte le nom d’amin el oumena : amine des amines.
Il devient ainsi le chef régulier de toute la tribu, et le
commandement des guerriers qu’elle met sur pied lui
appartient dans un jour de combat. Ses prérogatives
restent d’ailleurs fort limitées, à moins qu’une illustre naissance ne lui en confère d’autres fondées sur
l’appui moral de l’opinion publique, Dans tous les
cas, et ne fût-ce que pour la forme, il prend l’avis de
là djemmâ sur les moindres affaires. En elle, à proprement parler, réside le gouvernement.
La durée du pouvoir dévolu aux chefs n’est pas
la même dans toutes les circonscriptions territoriales.
Chez certaines tribus ils sont renouvelés tous les six
mois, chez d’autres tous les ans ; mais, dans toutes,
une mauvaise conduite peut appeler leur destitution
immédiate, de même que des services signalés auto-
risent souvent une prolongation. Dans tous les cas,
c’est le peuple qui prononce.
Les amines sont chargés du maintien de l’ordre
public, ainsi que de l’observance des lois et des coutumes. Ici, nous allons constater une série de faits
toute particulière aux Kabyles.
Seuls parmi les nations musulmanes, ils possèdent
un code à eux, dont les prescriptions ne dérivent ni
du Koran, ni des commentaires sacrés, mais d’usages
antérieurs qui se sont maintenus à travers les siècles,
à travers même les changements de religion. C’est ce
droit coutumier que les amines consultent en toute
occasion. Les vieillards, les savants l’ont reçu traditionnellement ; en conservent le dépôt pour le transmettre intact à leurs enfants. Voici les dispositions
pénales pour les délits les plus fréquents :
1° Tirer son yatagan sans frapper ..................................................... 8 boudjous.
2° Tirer son yatagan et frapper ......................................................... 16 boudjous.
3° Armer son fusil sans tirer ............................................................. 10 boudjous.
4° Armer son fusil et tirer ................................................................. 30 boudjous.
5° Lever son bâton sans frapper ....................................................... 1 boudjou.
6° Lever son bâton et frapper ........................................................... 3 boudjous.
7° Brandir une faucille sans frapper ................................................. 2 boudjous.
8° Brandir une faucille et frapper ..................................................... 4 boudjous.
9° Faire le geste de frapper avec une pierre ..................................... 1 boudjou.
10° Frapper avec une pierre ............................................................. 6 boudjous.
11° Frapper à coups de poings ......................................................... 1/4 boudjou.
12° Injures sans motifs .................................................................... 4 boudjous.
13° Être convaincu de vol ................................................................. 100 boudjous.
14° Entrer dans une maison dont le maître est absent ..................... 100 boudjous.
15° Ne pas monter sa garde ............................................................. 1 boudjou.
16° Paraître au lavoir des femmes ................................................... 2 boudjous.
Chez les Arabes, les hommes et les femmes se trouvent mêlés à la fontaine. Chez les Kabyles, on désigne
une fontaine pour les hommes, une fontaine pour les femmes.
Toutefois, l’étranger qui se présenterait à
cette dernière ne serait passible d’aucune amende
pour cette infraction à la loi, parce qu’il est censé
pouvoir l’ignorer.
Toutes ces amendes, ce sont les amines qui les
imposent et les perçoivent jusqu’à un certain taux, au-dessus duquel ils doivent en déposer le montant chez
l’amine des amines. Ce dernier l’emploie à acheter
de la poudre. Le jour du combat, cette poudre sera
distribuée aux plus nécessiteux de la tribu. Le reste
est employé à secourir les pauvres. Rien n’en demeure jamais abandonné au gaspillage des chefs, comme
dans l’administration arabe.
En toute circonstance, et quelque autorité qu’il
ait, un amine est contraint de se renfermer dans l’application rigoureuse du texte légal. Nul arrêt arbitraire
ne peut être rendu ; l’égalité devant la loi forme aussi
le premier article de la charte kabyle. Cette charte
n’est pas écrite, mais elle est observée depuis deux
mille ans.
On a pu remarquer qu’il existe une pénalité pour
le vol ; il n’en existe pas pour le recel. Des recéleurs
autorisés, qu’on nomme oukaf, vendent publiquement
les effets dérobés. Il semble que le but de cette législation blessante soit de faciliter au propriétaire lésé
le rachat de son bien à bas prix.
On conçoit qu’autrement, vu les petites dimensions de chaque état, tous
les produits du vol seraient exportés de suite, et leur
recouvrement deviendrait impossible.
Nous n’avons point parlé du meurtre : la loi kabyle à ce sujet, mérite bien l’attention d’un peuple
civilisé. On sait que le Koran prescrit d’une manière
absolue la peine du talion : « Dent pour dent, œil pour
œil. » Cependant, la djemmâ kabyle ne prononce ja-
mais une sentence de mort : l’exécuteur des hautes-œuvres n’est pas connu dans cette société barbare.
Le meurtrier cesse d’appartenir à sa tribu, sa maison
est détruite, ses biens sont confisqués, un exil éternel
le frappe : voilà la vindicte publique. Mais le champ
reste encore libre à la vengeance particulière : c’est
aux parents de la victime à appliquer le talion dans
toute sa rigueur. La loi ferme les yeux sur ces sanglantes représailles ; l’opinion les exige, et le préjugé
les absout.
Il ne nous reste plus qu’une remarque à faire sur
le code précédent : la bastonnade n’y figure point.
Contrairement aux idées reçues chez les Arabes, cette
punition est infamante aux yeux des Kabyles ; aucun
amine n’oserait l’ordonner dans l’étendue de son
commandement. On juge par là combien il pourrait
être dangereux d’employer des agents peu familiarisés avec les mœurs des différentes races algériennes.
VII - Marabouts
On a dû remarquer que le rôle des amines se
borne à la police intérieure des tribus ; leurs privilèges sont assez restreints ; leur influence ne suffirait
pas pour maintenir l’ordre et la paix publique dans
le pays. Aussi, n’ont-ils point à sortir de leurs petites
attributions. Pour les grandes affaires, il existe un vague pouvoir, fort au-dessus de leur autorité précise :
c’est le pouvoir des marabouts.
Marabout(1) vient du mot mrabeth, lié. Les marabouts sont des gens liés à Dieu.
Lorsque des inimitiés s’élèvent entre deux tribus, les marabouts seuls ont le droit d’intervenir, soit
pour rétablir la paix, soit pour obtenir une trêve plus
ou moins longue. A l’époque de l’élection des chefs,
ce sont les marabouts qui ont l’initiative pour proposer au peuple ceux qui leur paraissent les plus dignes.
Ils disent ensuite le fatah(2) sur les élus.
Lorsqu’une tribu considérable a remporté un
avantage sur une autre plus faible, et que cette dernière
est résolue à périr plutôt que de se rendre, les marabouts obligent la tribu victorieuse à se déclarer vaincue. Admirable entente du cœur humain
qui a su donner à chacun sa part de vanité. Les faits de ce genre
ne sont pas rares; et tel est le caractère de ce peuple,
qu’il n’est pas d’autre moyen d’empêcher le faible
orgueilleux de se faire anéantir.
Lorsque des circonstances graves nécessitent
une réunion de tribus, les chefs en ordonnent la publication dans les marchés ; à l’exception des malades, des vieillards, des femmes et des enfants,
personne ne manque au rendez-vous, si grande que soit
la distance à parcourir. Au jour fixé, les tribus étant
groupées séparément, les marabouts s’avancent au
centre et font expliquer par le crieur public le but de
la réunion, en demandant le conseil à suivre. Chacun a la parole, chacun est écouté, quelle que soit sa
classe. Les opinions diverses étant recueillies, les
marabouts se réunissent en comité, et le crieur public fait connaître au peuple leur décision. S’il ne
s’élève aucune voix pour faire de nouvelles réclamations, on invite l’assemblée à battre des mains en
signe de consentement. Cela fait, tous les Kabyles
déchargent leurs armes, ce que l’on nomme el meïz :
la décision.
Les choses que l’on raconte de l’influence des marabouts dans le pays kabyle sont tellement surprenantes,
qu’on hésite à les croire. Les montagnards, dit-on, ne
craindraient pas d’égorger leurs propres enfants, s’ils
eu recevaient l’ordre d’un marabout. Le nom de Dieu,
invoqué par un malheureux que l’on veut dépouiller, ne
le protège pas ; celui d’un marabout vénéré le sauve.
Les marabouts commandent aux marchés, et
l’autorité des amines s’efface devant la leur.
Les marchés sont libres, exempts d’impôts, de
taxes ou de droits, et de plus, ils sont inviolables. Chez
les Arabes, un homme qui a commis un délit ou un
crime peut être arrêté en plein marché ; sur le leur, les
marabouts ne tolèrent ni arrestation, ni vengeance, ni
représailles, pour quelque motif que ce soit.
Cette influence des marabouts est d’autant plus
remarquable, que le peuple kabyle est bien loin des
idées religieuses du peuple arabe. Il ignore les prières, il observe mal le jeûne et les ablutions ; il borne à
peu près toute sa religion à ceci : « Il n’y a qu’un seul
Dieu, et Mahomet est son prophète. » On dit qu’il y
a des tribus kabyles où les gens pauvres ne craignent
point de manger du sanglier. Ils boivent presque tous
de l’eau-de-vie de figue fabriquée par les Juifs qui
sont en grand nombre dans le pays. Les préceptes de
la religion ne sont suivis que par les chefs, les marabouts et les tolbas.
La cause de cette obéissance passive du peuple
est donc toute entière dans son esprit industriel qui
lui fait comprendre à quel point l’ordre et la paix importent au commerce.
Les marabouts, du reste, ont profité de ce respect gé-
néral pour instituer une des belles coutumes du monde, l’anaya, que nous ferons connaître un peu plus
loin.
La vénération publique pour les marabouts ne se
traduit pas seulement en honneurs, en déférence, en
privilèges. Ils vivent sur le peuple et par le peuple ;
on pourrait dire que tous les biens de la nation leur
appartiennent. Leurs zaouïas ou habitations communes, dont nous parlerons ailleurs, sont réparées, pourvues, sans qu’ils aient à s’en occuper, sans qu’ils aient
besoin même d’exprimer un désir. On prévient tous
leurs vœux, on s’occupe de tous les détails de leur vie
privée ; on leur apporte l’eau, le bois, la nourriture,
etc. Vont-ils quêter dans les villages ; chacun s’empresse au-devant d’eux, s’enquiert de leurs besoins,
leur offres des Montures, les comble de présents.
VIII - Administrés
Les Kabyles paient des impôts. Ce sont la zekkat et
l’hachour, prescrits par le Koran, et fixés au centième
pour les troupeaux, au dixième pour les grains. Mais,
contrairement aux Arabes qui donnent ces contribu-
tions à leur sultan, les Kabyles, organisés en républiques, les apportent à leurs mosquées.
On les emploie à défrayer les écoles, à secourir les pauvres, à nourrir
les voyageurs, à entretenir le culte, à donner l’hospitalité, à acheter de la poudre et des armes pour les
malheureux de la tribu qui sont appelés, comme les
autres, à marcher le jour du combat,
Car, chez le peuple kabyle, dès qu’il s’agit de
venger une injure ou de repousser une agression, tous
doivent se lever, armés ou non, Ceux qui n’ont point
de fusil prennent des bâtons, lancent des pierres, et
se tiennent à portée des combattants ; leur devoir
est d’emporter les morts ou les blessés. Les femmes
même, quelquefois, assistent à ces drames sanglants,
afin d’encourager leurs frères, leurs maris; elles leur
apportent des munitions, et si l’un des guerriers vient
à fuir, elles lui font avec du charbon une large marque sur son burnous ou sur sa chemise de laine, pour
le désigner au mépris de tous.
On régularise le concours général à la défense
publique par une formalité qui se rapproche beaucoup de notre recrutement. Lorsqu’un garçon a accompli son premier rhamadan, c’est-à-dire 14 ou
15 ans, suivant sa constitution, il se présente à la
djemmâ. Alors il est déclaré bon pour porter un fu-
sil. On l’inscrit au nombre des défenseurs de la tribu, dont il aura désormais à courir les bonnes ou les
mauvaises chances. On lit sur lui le fatah, et si en
père est pauvre, on lui achète un fusil sur les fonds
publics.
Par conséquent, tout homme doit être considéré
comme un soldat qui sert depuis quinze ans jusqu’à
soixante au moins. C’est donc une méprise étrange,
et trop commune pour être tue, que celle d’évaluer
la population kabyle d’après la quantité de fusils, ou
réciproquement, sur le pied d’un guerrier par six personnes, comme on fait en Europe. Les combattants,
dans ce pays, doivent former le tiers de la population
complète ; en calculant sur cette base, on se trompera peu.
Les Kabyles sont en outre assujettis à la corvée,
touiza, mais non point comme les Arabes qui la doivent pour faire valoir les biens du beylik. Le Kabyle
ne connaît la touiza que pour sa mosquée, ses marabouts, la fontaine commune, les chemins qui peuvent
être utiles à tous. Il fait encore la corvée pour creuser
la tombe de l’un de ses compatriotes.
Voilà toutes les dettes du Kabyle envers l’État. On
voit comment il contribue de sa personne et de sa bourse au maintien de la chose publique ; mais ce qu’on
cherche vainement, c’est une administration capable
de régulariser tous ces efforts et d’en tirer le meilleur
parti possible ; ce qu’on ne trouve pas non plus, c’est
la force publique en mesure de les exiger au besoin. Il
semble que l’opinion soit le seul tribunal auquel puissent être renvoyés tous les délits contre l’État.
Telle est la fierté kabyle, tel est son penchant ins-
tinctif pour l’égalité absolue et peut-être aussi son ombrageuse défiance, qu’il a pris à tâche, pour ainsi dire,
de supprimer tous les dépositaires du pouvoir social.
Les marabouts qui en possèdent la principale part,
l’exercent avec ménagement et par voie de persua-
sion. Quant aux amines, leur moindre abus d’autorité
se heurte promptement à un refus d’obéissance exprimé dans les termes les plus énergiques : enta cheikh,
ana cheikh ; littéralement : toi chef, moi chef.
Si l’on se faisait une idée de la vie réelle des Kabyles d’après les conséquences vraisemblables d’un
gouvernement comme celui qui vient d’être esquissé,
quel effrayant tableau n’aurait-on pas sous les yeux ?
point d’unité dans le pouvoir, point de cohésion dans
les masses ; partout l’intrigue et les rivalités politiques, partout la prérogative privée bravant l’intérêt
général ; nulle hiérarchie sociale, nulle autorité préventive, prévoyante, douée d’initiative ; l’opinion
sans consistance, l’impunité du fort, l’oppression du
faible, tous les désordres à leur comble : voilà ce que
l’on attendrait. Mais heureusement cette société primitive se sauve par un phénomène inverse de celui qui
caractérise les vieilles nations. Tandis que nos formes
gouvernementales les plus savantes, les plus sages,
sont faussées scandaleusement par l’atteinte de nos
mauvaises mœurs, ici tout au contraire, des institutions religieuses, des coutumes inviolables, corrigent
admirablement l’insuffisance du rouage politique.
Ainsi, ce peuple républicain jusqu’à l’individualisme a cependant une providence terrestre et un sultan.
Sa providence, c’est l’institution des zaouïas ; et son
sultan, c’est une coutume sacrée qui porte le nom
d’anaya. Nous nous efforcerons de les mettre au
grand jour.
IX - Zaouïas
Toute zaouïa se compose d’une mosquée, d’un
dôme (koubba) qui couvre le tombeau du marabout
dont elle porte le nom, d’un local où on ne lit que
le Koran, d’un second réservé à l’étude des sciences, d’un troisième servant d’école primaire pour les
enfants, d’une habitation destinée aux élèves et aux
tolbas qui viennent faire ou perfectionner leurs études ; enfin , d’une autre habitation où l’on reçoit les
mendiants et les voyageurs ; quelquefois encore d’un
cimetière destiné aux personnes pieuses qui auraient
sollicité la faveur de reposer près du marabout. La
zaouïa est tout ensemble une université religieuse et
une auberge gratuite : sous ces deux points de vue,
elle offre ,avec le monastère du moyen-âge, une multitude d’analogies dont il est impossible qu’on ne soit
pas frappé à la lecture des détails suivants.
Tout homme riche ou pauvre, connu ou inconnu
dans le pays, qui se présente à la porte d’une zaouïa
quelconque, y est reçu et hébergé pendant trois jours.
Nul ne peut être éconduit : l’exemple d’un refus, de ce
genre n’existe même pas. Ni le matin, ni le soir, les
gens de la zaouïa ne prendront leur repas sans s’être
assurés que les hôtes ont eu leurs besoins satisfaits.
Le principe d’hospitalité s’étend même si loin dans
ce lieu, qu’un cheval, un mulet égarés, y arrivant sans
conducteur et par hasard, seront toujours reçus, installés et nourris jusqu’à ce qu’on vienne les réclamer.
Cet accueil absolu dans la maison de Dieu fait
que les tourments de la faim et le vagabondage proprement dit restent ignorés des Kabyles. La vie du
pauvre devient un long pèlerinage de zaouïas en
zaouïas.
Considérées sous le rapport universitaire, les
zaouïas renferment, toutes, trois degrés d’instruction.
L’école primaire est ouverte à tous les enfants
kabyles ou arabes. Quelques parents en envoient de
très-loin, plutôt que d’avoir recours aux petites écoles
des tribus. On paie six douros de première mise pour
chaque enfant, moyennant quoi il est nourri, logé et
habillé aux frais de l’établissement, jusqu’à l’époque
de son départ : ceci est la règle commune ; mais notre
verrons plus tard que les gens riches ajoutent à ce versement des cadeaux très-considérables. L’enfant apprend d’abord la formule religieuse de l’Islam : « Il n’y
a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète ; »
puis une demi-douzaine de prières et quelques versets
du Koran.
La plupart des Kabyles n’en savent pas plus
long ; ils rentrent au sein de la famille, pour prendre
part à ses travaux dès que leur développement physique le permet.
Ceux qui prolongent leur éducation apprennent
à lire et à écrire, à réciter le texte du Koran, etc.
Après six ou sept ans, cette instruction secondaire
leur permet de rentrer dans les tribus comme tolbas,
et d’y ouvrir de petites écoles pour les enfants du
peuple.
Quand l’élève quitte la zaouïa, ses maîtres se
rassemblent ; un d’eux lit le fatah sur lui. Le jeune
homme, à son tour, les remercie, et il le fait ordinairement par cette formule à peu près consacrée : « ô
mon maître, vous m’avez instruit, mais vous vous
êtes donné pour moi beaucoup de mal. Si je vous ai
causé quelque peine, je vous en demande le pardon
au jour de la séparation. »
Il convient d’ajouter en passant que le voisinage
des zaouïas se ressent quelquefois de la turbulence
propre aux nombreuses réunions de jeunes gens. Ce
sont des querelles, des vols ; c’est la fréquentation
des femmes kabyles que la loi a émancipées, etc.
Les chefs des zaouïas passent leur vie à arranger les
contestations que soulève chaque jour quelque nouvelle folie de leurs disciples.
Enfin, les études transcendantes réunissent, surtout dans quelques zaouïas plus renommées, des toiles
de toutes les régions.
Il en vient, non seulement des
divers points de l’Algérie, mais de Tunis, de Tripoli,
du Maroc et de l’Égypte même. Ces savants paient, à
leur entrée, quatre boudjous(1) et demi pour toute la durée du séjour qui reste entièrement à leur discrétion.
On apprend dans les zaouïas :
1° La lecture et l’écriture.
2° Le texte du Koran, jusqu’à le réciter intégralement sans une faute, et avec la psalmodie ou l’intonation convenable qui sert à maintenir la pureté du
langage.
3° La grammaire arabe (djayroumia). On n’enseigne le berbère nulle part : ses éléments n’existent
plus.
4° Les diverses branches de la théologie (touhhid
el tassaououf ).
5° Le droit, c’est-à-dire, le commentaire du Koran au point de vue légal, par sidi Khelil, qui fait foi
dans tout le rite Maleki, et, en conséquence, chez les
Arabes.
6° Les conversations du Prophète (hadite sidna
Mohammed).
7° Les commentaires sur le Koran (tefessîr-el-Koran), c’est-à-dire, l’interprétation du texte saint.
On compte sept à huit commentaires ayant autorité :
El Khazin est le plus estimé.
8° L’arithmétique (haçal eb ghrobari) : la géométrie (haçab el-member) ; l’astronomie (aem-el-faleuk).
(1) Boudjou pièce d’argent de la valeur d’environ 1 fr. 75 cent.
9° Enfin, la versification (Alem-el-Aaroud). Presque tous les tolbas sont poètes.
Les différentes zaouïas nourrissent entre elles
des dissidences et des rivalités universitaires ; l’opinion les classe, l’esprit de corps s’en mêle, un taleb
n’émigrerait point de la sienne dans une autre : il n’y
serait pas même accueilli.
Les zaouïas les plus fameuses sont :
Sidi Ben-Ali-Chérif ( chez les Ioullen ).
Sidi Moussa Tinebedar (chez les Beni Ourghlis).
Sidi Abd-er-Rahman (près de Bordj et Boghni).
Sidi Ahmed-Ben-Driss ( chez les Ayt-Iboura).
Celles-là comptent un personnel considérable.
Sidi Ben-Ali-Chérif, par exemple, renferme en permanence deux ou trois cents tolbas et élèves, avec
un nombre variable de passagers, dont la moyenne
journalière peut être évaluée à plus d’un cent, et le
maximum au quadruple.
Les zaouïas sont donc, à proprement parler, des
institutions de bienfaisance ; elles fournissent l’hospitalité gratuitement, l’éducation presque pour rien ;
elles le font sur une vaste échelle et nécessairement à
grands frais. En quoi consistent leurs ressources ?
Les zaouïas sont un objet de vénération particulière pour le peuple. C’est là que les Kabyles provoquent
le serment, lorsqu’ils ont quelques réclamations, ou
quelque discussion à propos de dettes, vols, etc.
Les Kabyles, sur lesquels viennent fondre plusieurs mal-
heurs, s’y rendent de très-loin en pèlerinage, pour demander à Dieu, par l’intermédiaire des saints marabouts, la fin des maux qui les affligent. La mère qui
ne peut élever ses enfants, qui les voit mourir en bas
âge, vient prier Dieu de les lui conserver. La femme
stérile, s’y fait conduire par son père ou son mari, espérant la grâce d’une postérité.
La mosquée de Koukou est la plus renommée
pour les miracles de ce dernier genre. On les attribue
au bâton de Sidi Ali-Taleub, que la femme stérile,
doit agiter en tous sens, dans un trou pratiqué au milieu même de la mosquée. On en frotte également le
dos des malades pour les guérir. D’après la tradition,
Sidi Ali-Taleub n’avait qu’à mettre en joue son ennemi, avec ce bâton merveilleux, pour le faire tomber raide mort. Les malades emploient aussi, comme
remède la pierre du tombeau sacré qu’ils broient et
qu’ils avalent.
Les croyances superstitieuses varient pour chaque zaouïa. Dans les époques de sécheresse, autour
de toutes indistinctement, on fait de grandes processions pour demander la pluie. (Frappant rapport
avec nos Rogations !) Enfin, quoique chaque tribu ait
sa mosquée, les gens religieux ne manquent jamais
d’aller faire leur prière du vendredi danse la zaouïa
la, plus proche.
Celle-ci reçoit, dès lors, une portion de l’achour
et de la zekkat dévolus aux mosquées. En outre, elle a
certaines tribus du voisinage qui se sont déclarées ses
serviteurs et tiennent à honneur de lui faire des présents (ziarah) ; elles lui apportent continuellement de
l’huile, du miel, des raisins secs, des figues, des poules, etc. ; elles envoient des moutons, des chèvres,
quelquefois même de l’argent. Les pèlerins, et surtout ceux qui implorent une faveur céleste, font de
riches présents. Une famille, dont les enfants s’instruisent à la zaouïa, lui donne également en raison de
ses moyens. Voilà pour le casuel.
Les zaouïas ont de plus des propriétés foncières, soit que les fondateurs les aient constituées sur
un bien à eux appartenant, soit quelles en aient acquis par des extinctions de habous(1). Elles confient
la culture de ces terres à leurs propres serviteurs, ou,
selon l’usage arabe, à des métayers qui prélèvent le
cinquième; de tous les produits.
Au besoin, elles font appel à la piété des croyants,
et ceux-ci leur fournissent alors une corvée générale
(touiza). Mais les revenus fixes n’entrent pas en comparaison avec le produit des offrandes volontaires.
Telle zaouïa ne possède pas un pouce de terrain, qui l’emporte en richesses sur les mieux loties.
Chaque zaouïa est placée sous l’autorité d’un chef
suprême, et cette autorité passe héréditairement de mâle
en mâle dans la famille du fondateur : Quand celle-ci
vient à s’éteindre, tous les tolbas de la zaouïa se réunissent : l’un d’eux est élu chef pour un an seulement. Si
ce personnage justifie le choix dont il a été l’objet, s’il
maintient à l’établissement sa réputation de sainteté, il
conserve le pouvoir et devient la souche d’une nouvelle famille de chefs. Dans le cas contraire, on renouvelle
l’élection chaque année, jusqu’à ce qu’elle soit tombée
sur un homme vraiment digne de l’emploi.
C’est le chef permanent de la zaouïa qui l’administre dans les moindres détails, par l’intermédiaire de
ses tolbas et de ses serviteurs ; mais quand le chef est
seulement annuel, les tribus qui desservent la zaouïa
choisissent elles-mêmes l’administrateur de ses biens.
On sait qu’il existe chez les musulmans des or-
dres religieux, et qu’ils son répandus en Algérie. Parmi les zaouïas kabyles, un petit nombre seulement
compte des frères (kouan) ; nous en diront néanmoins
quelques mots.
L’Ordre le plus répandu de beaucoup, est celui de
Sidi Mohamed Ben Abd-er-Rhaman, bou kobereïn(1).
Ce surnom est fondé sur une légende merveilleuse
quoiqu’assez récente. Sidi Mohammed venait de
mourir et de recevoir la sépulture dans le Jurjura,
lorsque des habitants d’Alger, où ses vertus étaient
en grand renom, allèrent prier la nuit sur sa tombe.
On négligea de les surveiller, et ceux-ci, par une
fraude pieuse, s’approprièrent le corps du marabout
qu’ils vinrent déposer près de la route du Hamma, un
peu avant d’arriver au Café des Platanes, au lieu où
s’élève aujourd’hui la koubba de ce marabout. Mais
bientôt la rumeur publique apprit cet évènement aux
Kabyles ; ils en conçurent une indignation terrible, et
de longues vengeances se seraient sans doute exercées, quand on leur donna le conseil d’ouvrir la tombe
qu’ils possédaient chez eux. Ils l’ouvrirent, et, chose
miraculeuse, les restes du marabout s’y trouvèrent
aussi.
Les derkaouas ou révoltés sont les puritains de
l’islamisme, en révolte, en lutte perpétuelle contre
l’autorité des sultans, contre la hiérarchie sociale,
Dans la Kabylie on les trouve surtout près de Zamora,
chez les Beni-Yala. Leur chef est un homme important, Hadj-Moussa bou hamar (maître de l’âne), que
nous verrons plus loin entrer en lutte contre l’émir.
On appelle dérouïches (détachés), les hommes,
détachés du monde ; sous ce rapport, les derkaouas sont
des espèces de dérouïches ; mais il existe en Kabylie une
secte beaucoup plus digne de ce nom, et remarquable
par son affinité avec nos solitaires ascétiques de la
Thébaïde. Dans le pays des Beni-Raten, un marabout célèbre, Cheikh-el-Madhy, prétend conduire ses
disciples à l’état de sainteté de la manière suivante
: chacun d’eux est rigoureusement renfermé dans
une petite caverne ou cellule qui lui permet à peine
quelques mouvements, à peine la position droite. Sa
nourriture est diminuée progressivement pendant
quarante jours, jusqu’à ne point dépasser le volume
d’une figue ; il en est même dont la subsistance, pour
vingt-quatre heures, ne consiste qu’en une cosse de
caroubier. A mesure qu’ils subissent cet entraînement
hors de la vie matérielle, les disciples acquièrent la
seconde vue ; il leur vient des songes d’en haut ;
enfin, la relation mystique finit par s’établir entre le
marabout et eux lorsque leurs rêvés coïncident, lorsqu’ils rencontrent les mêmes visions Alors Cheikhel-Madhy donne un burnous, un kaïk, un objet quelconque,
enseigne d’investiture, à l’adepte accompli,
et l’envoie par le monde faire des prosélytes. Il existe, en effet, des succursales de l’établissement-modèle chez les Beni-Ourghliss, chez les Beni-Abbas,
chez les Beni-Yala : on en compterait peut-être une
cinquantaine. Leurs pratiques reposent toujours sur
l’ascétisme le plus rigoureux : la proscription de tout
plaisir, des femmes, du tabac, s’y maintient scrupuleusement. L’état de prière ou de contemplation est
l’état perpétuel.
Les initiés font remonter cette institution à Sidi
Ali-ben-Ali-Thaleb, le fameux gendre du prophète. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle fut apportée de
l’Égypte par Sidi Ben-Abd-er-Rahman, disciple de
Sidi Salem-el-Hafnaoui, et que le christianisme a
laissé dans l’Égypte la puissante tradition des extases
mystiques, des abstinences prodigieuses et de la solitude cellulaire.
X - Amya
L’anaya est le sultan des Kabyles ; aucun sultan
au monde ne lui peut être comparé ; il fait le bien et
ne prélève point d’impôt. Un Kabyle abandonnera sa
femme, ses enfants, sa maison, mais il n’abandonnera jamais son anaya.
Tels sont les termes passionnés dans lesquels le
Kabyle exprime son attachement pour une coutume
véritablement sublime, qu’on ne trouve chez nul autre
peuple.
L’anaya tient du passeport et du sauf-conduit tout
ensemble, avec la différence que ceux-ci dérivent
essentiellement d’une autorité légale, d’un pouvoir
constitué, tandis que tout Kabyle peut donner l’anya ;
avec la différence encore, qu’autant l’appui moral d’un
préjugé l’emporte sur la surveillance de toute espèce de
police, autant la sécurité de celui qui possède l’anaya,
dépasse celle dont un citoyen peut jouir sous la tutelle
ordinaire des lois.
Non seulement l’étranger qui voyage en Kabylie sous la protection de l’anaya défie toute violence
instantanée, mais encore il brave temporairement la
vengeance de ses ennemis, ou la pénalité due à ses
actes antérieurs. Les abus que pourraient entraîner
une extension si généreuse du principe sont limités,
dans la pratique, par l’extrême réserve des Kabyles à
en faire l’application.
Loin de prodiguer l’anaya, ils le restreignent à
leurs seuls amis ; ils ne l’accordent qu’une fois au fugitif ; ils le regardent comme illusoire s’il a été vendu ;
enfin ils en puniraient de mort la déclaration usurpée.
Pour éviter cette dernière fraude, et en même
temps pour prévenir toute infraction involontaire,
l’anaya se manifeste en général par un signe ostensible. Celui qui le confère délivre, comme preuve à
l’appui, quelque objet bien connu pour lui appartenir, tel que con fusil, son bâton ; souvent il enverra
l’un de ses serviteurs ; lui-même escortera son protégé, s’il a des motifs particuliers de craindre qu’on
ne l’inquiète.
L’anaya jouit naturellement d’une considération
plus ou moins grande, et surtout il étend ses effets plus ou
moins loin, selon la qualité du personnage qui le donne.
Venant d’un Kabyle subalterne, il sera respecté dans
son village et dans les environs ; de la part d’un homme
en crédit chez les tribus voisines, il y sera renouvelé par
un ami qui lui substituera le sien, et ainsi de proche en
proche. Accordé par un marabout, il ne connaît point
de limites. Tandis que le chef arabe ne peut guère étendre le bienfait de sa protection au-delà du cercle de son
gouvernement, le sauf-conduit du marabout kabyle se
prolonge même en des lieux où son nom serait inconnu. Quiconque en est porteur peut traverser la Kabylie dans toute sa longueur, quels que soient le nombre
de ses ennemis ou la nature des griefs existants contre
sa personne. Il n’aura, sur sa route, qu’à se présenter
tour à tour aux marabouts des diverses tribus ; chacun
s’empressera de faire honneur à l’anaya du précédent,
et de donner le sien en échange. Ainsi, de marabout
en marabout, l’étranger ne pourra manquer d’atteindre
heureusement le but de son voyage.
Un Kabyle n’a rien plus à cœur que l’inviolabilité de son anaya : non seulement il y attache son point
d’honneur individuel, mais ses parents, ses amis,
son village, sa tribu toute entière, en répondent aussi
moralement. Tel homme ne trouverait pas un second
pour l’aider à tirer vengeance d’une injure personnelle, qui soulèvera tous ses compatriotes s’il est question de son anaya méconnu.
De pareils cas doivent se
présenter rarement, à cause de la force même du préjugé ; néanmoins, la tradition conserve cet exemple
mémorable :
L’ami d’un zouaoua(1) se présente à sa demeure
pour lui demander l’anaya. En l’absence du maître,
la femme, assez embarrassée, donne au fugitif une
chienne très-connue dans le pays. Celui-ci part avec
le gage de salut. Mais bientôt la chienne revient seule ; elle était couverte de sang. Le zouaoua s’émeut,
les gens du village se rassemblent, on remonte sur
les traces de l’animal, et l’on découvre le cadavre du
voyageur. On déclare la guerre à la tribu sur le territoire de laquelle le crime avait été commis ; beaucoup
de sang est versé, et le village compromis dans cette
querelle caractéristique porte encore le nom dacheret
et kelba : village de la chienne.
L’anaya se rattache même à un ordre d’idées plus
général. Un individu faible ou persécuté, ou sous le
coup d’un danger pressant, invoque la protection du
premier Kabyle venu. Il ne le connaît pas, il n’en est
point connu, il l’a rencontré par hasard ; n’importe, sa
prière sera rarement repoussée. Le montagnard, glorieux d’exercer son patronage, accorde volontiers cette sorte d’anaya accidentel. Investie du même privilège,
la femme, naturellement compatissante, ne refuse
presque jamais d’en faire usage.
On cite l’exemple de
celle qui voyait égorger par ses frères le meurtrier de
son propre mari. Le malheureux, frappé de plusieurs
coups et se débattant à terre, parvient à lui saisir le
pied, en s’écriant : « Je réclame ton anaya ! » La veuve jette sur lui son voile ; les vengeurs lâchent prise.
Il est connu dans tout Bougie qu’au mois de novembre 1833, un brick tunisien fit côte, en sortant de
la rade, et que ses naufragés furent tous mis à mort,
comme amis des Français, à l’exception de deux Bougiotes, plus compromis encore que les autres, mais
qui eurent la présence d’esprit de se placer sous la
sauvegarde des femmes.
Ces traits épars, et qu’il serait facile de multiplier, indiquent une assez large part faite aux sentiments de fraternité, de merci.
Leur présence au milieu d’une société musulmane, si âpre d’ailleurs, ne
saurait être constatée sans éveiller quelque surprise.
Chez un peuple très-morcelé, très-peu gouverné, fier,
et toujours en armes, où doivent abonder par conséquent les dissensions intestines, il était nécessaire que
les mœurs suppléassent à l’insuffisance des moyens
de police, pour rendre à l’industrie et au commerce
la sécurité du transit. L’anaya produit cet effet. Il assoupit en outre bien des vengeances, en favorisant
l’évasion de ceux qui les ont suscitées. Enfin, il étend
sur tous les Kabyles un immense réseau de bienfaits
réciproques.
Nous voilà certes loin de cet inexorable fatalisme,
de cet abus rigoureux de la force, de ce sacrifice complet des individualités qui partout ont suivi la marche
du Koran sur le globe. D’où viennent donc ici des
tendances plus humaines, des velléités charitables,
des compassions subites ? Ne sommes-nous pas en
droit de les considérer avec attendrissement comme
une lueur affaiblie de la grande clarté chrétienne, qui
a jadis illuminé l’Afrique septentrionale ?
CONCLUSION
Nous venons d’esquisser à grands traits un tableau général de la société kabyle. Ou nous nous
trompons fort, ou ce tableau ne parlera point seulement aux yeux ; il dévoilera clairement à l’esprit le
grand amalgame de races et de croyances qui s’est
élaboré, pendant les siècles, sur ce point peu connu
de la côte d’Afrique. De cet ensemble, une seule impression résulte : elle est facile à résumer.
Les indigènes que nous avons trouvés en possession du sol algérien constituent réellement deux
peuples. Partout ces deux peuples vivent en contact,
et partout un abîme infranchissable les sépare ; ils
ne s’accordent que sur un point : le Kabyle déteste
l’Arabe, l’Arabe déteste le Kabyle.
Une antipathie si vivace ne peut être attribuée
qu’à un ressentiment traditionnel, perpétué d’âge en
âge entre la race conquérante et les races vaincues.
Corroborée par l’existence indélébile de deux langues distinctes, cette conjoncture passe à l’état de
certitude.
Physiquement, l’Arabe et le Kabyle offrent une
dissemblance qui constate leur diversité de souche.
En outre, le Kabyle n’est point homogène ; il affecte,
selon les lieux, des types différents, dont quelques-uns décèlent la lignée des barbares du Nord.
Dans les mœurs, mêmes divergences. Contrairement aux résultats universels de la foi islamiste,
en Kabylie nous découvrons la sainte loi du travail
obéie, la femme à peu près réhabilitée, nombre d’usages où respirent l’égalité, la fraternité, la commisération chrétiennes.
Passons à l’examen des formes sociales et des
lois ; le phénomène s’y révèle encore mieux. Tandis
que tous les Musulmans du globe s’en tiennent au Koran, comme au code complet, universel, qui embrasse
la vie entière de l’homme, et règle jusqu’aux moindres
détails de sa conduite publique ou privée, les Kabyles,
par exception, observent des statuts particuliers qu’ils
tiennent de leurs ancêtres, qu’ils font remonter à des
temps antérieurs.
Sur plusieurs points fort importants,
tels que la répression du vol, du meurtre, etc., ces statuts ne s’accordent point avec les arrêts du Koran ; ils
semblent incliner davantage vers nos idées en matière
pénale ; enfin, ces statuts portent un nom qui conserve
admirablement le cachet de leur origine chrétienne,
ils s’appellent kanôuns(1).
Ainsi, l’on constate d’abord une dualité nationale
qui résiste, au bout des siècles, à la communauté religieuse et au contact le plus multiplié ; indice irrécusable de l’incompatibilité des races. Celles-ci, comme
certains métaux, ne pouvaient former un alliage ; la
force et le hasard ne réussirent qu’à les amalgamer.
Puis, si l’on abandonne ce parallèle pour approfondir spécialement les mystères de la société kabyle,
plus on creuse dans ce vieux tronc, plus, sous l’écorce
musulmane on trouve de sève chrétienne. On reconnaît alors que le peuple kabyle, en partie autochtone,
en partie germain d’origine, autrefois chrétien tout
entier, ne s’est pas complètement transfiguré dans sa
religion nouvelle. Sous le coup du cimeterre, il a accepté(2) le Koran, mais il ne l’a point embrassé ; il
s’est revêtu du dogme ainsi que d’un burnous, mais
il a gardé, par dessous, sa forme sociale antérieure,
et ce n’est pas uniquement dans les tatouages de sa
figure qu’il étale devant nous, à son insu, le symbole
de la Croix
(1) Du mot grec kanôn : règle. Les canons de l’Église.
(2) Il a accepté : Kebel, Kabyle ; l’une des étymologies.
OCCUPATION DE BOUGIE PAR LES FRANÇAIS
Prise de Bougie
La première phase de l’occupation française en
Algérie, embrasse la conquête des principales villes
du littoral. A Bougie, notre coup d’essai fut un avortement.
Le 5 août 1850, un jeune Bougiote nommé Mourad se présenta chez M. le comte de Bourmont, com-
me le chef d’un parti considérable qui, à la moindre
démonstration des conquérants d’Alger leur ouvrirait les portes de Bougie. Les prétentions de cet intrigant
étaient le titre de caïd pour lui-même, et celui de capitaine du port en faveur d’un de ses adhérents qu’il
avait amené.
On accueillit ses ouvertures, on lui fit des présents ; il reçut un diplôme avec un cachet de caïd. En-
fin, escorté d’un brick de l’état qui avait mission de
l’appuyer, il fit voile pour Bougie sur une embarcation frétée par le capitaine du port et par lui. Ces mal-
heureux, en débarquant, trouvèrent les choses bien
changées, ou peut-être s’étaient-ils toujours abusés
sur les dispositions de leurs concitoyens. Quoi qu’il
en soit, ils furent massacrés de suite, et le brick qui se
tenait en rade, accueilli à coups de canon, fut obligé
de regagner Alger.
Trois années s’écoulèrent sans que la France parut avoir à cœur de venger ni la mort d’un caïd in-
vesti par elle, ni l’insulte faite à son pavillon, et les
Bougiotes durent en concevoir un certain mépris de
sa puissance. Leur conduite du moins le prouva. En
1834, ils égorgèrent l’équipage d’un brick de l’État qui
avait fait naufrage sur leur côte. En 1832, le Procris
brick anglais, fut insulté devant Bougie et contraint
de prendre le large. Au mois d’octobre de la même
année, le Marsouin, brick de guerre français, étant
au mouillage dans la rade, y subit une attaque et dut
répondre au feu des forts.
Les griefs du Procris prirent un caractère inquiétant par la manière dont les exploita la diploma-
tie britannique ; car elle annonça hautement que si le
gouvernement français ne savait pas faire respecter
les pavillons amis sur les côtes dont il revendiquait
la possession, celui de l’Angleterre prendrait à cet
égard des mesures directes. On vit dans ces paroles
une menace d’occuper Bougie ; tentative que l’extrême jalousie de nos rivaux ne rendait pas invrai-
semblable, et qui eût entraîné tôt ou tard les conflits
les plus graves.
Bougie était signalée d’ailleurs comme un centre d’intrigues, où figuraient le nom d’Hussein-Dey
et celui, beaucoup plus dangereux, d’Ahmed, bey de
Constantine, qui maintenait encore le drapeau turc,
dans presque toute la région de l’est.
Ce fut aussi sur une intrigue que le duc de Rovigo, alors gouverneur-général de L’Algérie; essaya
d’abord de baser ses projets de conquête.
Le chef d’une grande famille kabyle, dont l’influence s’exerçait sur des tribus voisines de Bougie,
Si Saâd-Oulid-ou-Rabah, était un homme, habile astucieux et intéressé. Il pressentait, dans le fait de l’occu-
pation française, l’avenir d’un grand commerce avec
Alger, et les immenses profits à en tirer, par la méthode
orientale du monopole, s’offraient naturellement à son
esprit.
Deux personnages, d’une moindre importance,
s’associèrent à ses projets : le sieur Joly, négociant français établi à Alger, et le maure Boucetta,
capitaine du port à Bougie. Leur entrée en relations s’ex-
plique par l’entremise des Kabyles qui n’avaient pas
discontinué de fréquenter individuellement Alger.
Quant à leur plan, il était simple : Bougie aurait été
ouvert au commerce français, et le sieur Joly, nommé consul, avec l’appui d’un stationnaire ou même
d’une petite garnison dans l’un des forts, eût reçu,
par l’intermédiaire de Boucetta, tous les produits
de la contrée kabyle, qu’aurait fait arriver Si Saâd-Oulid-ou-Rabah.
A supposer que l’influence du chef kabyle eût
réellement suffi pour installer sans coup férir notre
consul, et assurer nos transactions, il restait à mettre
en balance les inconvénients d’un monopole avec les
avantages problématiques d’une position qui n’était
ni la conquête, ni même une influence à l’abri de toute
vicissitude. Au reste, ces projets furent bientôt abandonnés ; nous ne les avons exposés que pour faire
connaître l’inconstance, le tâtonnement et l’excentricité qui caractérisaient alors les conseils du pouvoir.
Le plan d’une conquête proprement dite exigeait
d’autres renseignements que ceux de Boucetta et
d’Oalid-ou-Rabah. Dune part, on pouvait en suspecter un peu la véracité, surtout en ce qui concernait leur
influence personnelle ; d’une autre, l’ignorance où ils
étaient de nos moyens d’attaque, les rendait fort inaptes à nous éclairer sur les difficultés réelles de l’entreprise.
Un jeune officier des zouaves, le capitaine
de Lamoricière, alors chef du bureau arabe d’Alger,
conçut l’idée audacieuse de faire lui-même une reconnaissance des lieux. Boucetta, qui d’ailleurs était hom-
me de tête et d’exécution, s’offrit pour le conduire.
Ils s’embarquèrent tous les deux à bord du brick
le Zèbre et descendirent sans éclat dans la maison
de Boucetta lui-même, très-voisine du port. Mais à
peine s’y trouvaient-ils depuis une demi-heure, que
le bruit du débarquement d’un Français, courant la
ville, y soulevait une véritable émeute. Prévenus à
temps, le capitaine de Lamoricière, avec son guide,
regagnèrent en hâte leur embarcation ; ils s’éloignaient à peine du rivage qu’une foule menaçante et
armée l’envahissait déjà. On comprendra difficilement qu’après une manifestation pareille, l’autorité
française ait conservé l’espoir d’une conquête facile
; mais ses illusions furent entretenues par l’auteur
même de la reconnaissante. Quant à Boucetta, plus
animé qu’auparavant, après ce mauvais accueil de
ses compatriotes, il trouva moyen d’en gagner quatre, alors présents à Alger, au nombre desquels le ka-
byle Medani que nous retrouverez, plus tard, et, s’appuyant sur leur assertion conformée réussit à colorer
les derniers faits aux yeux du nouveau gouverneur :
c’était alors le lieutenant-général Voirol, chargé de
ce commandement par intérim.
Toutefois, on rejeta l’idée précédemment admise de confier le coup de main à un seul bataillon,
encore qu’on eût fait choix, pour le commander, de l’officier supérieur qui jouissait alors en Afrique de la
plus haute réputation, le chef de bataillon Duvivier.
Le ministre de la guerre décida de former à Toulon
un corps expéditionnaire, en dehors de l’effectif de
l’armée d’Afrique ; il y mit le plus grand secret.
Le maréchal-de-camp Trézel, chef d’état-major à
Alger, le capitaine de Lamoricière, Boucetta et ses
quatre concitoyens durent se rendre à Toulon, sans
aucun avis officiel de leur destination ultérieure. Ils
y trouvèrent, en apprêts de départ, deux bataillons
du 59e, deux batteries d’artillerie, une compagnie
de sapeurs du génie, une section d’ouvriers d’administration et une petite escadre composée de la
Victoire, frégate ; l’Ariane et la Circé, corvettes ; le
Cygne, brick ; l’Oise, la Durance et la Caravane,
gabarres.
Le général Trézel reçut alors une lettre ministérielle qui lui confiait le commandement de l’expédi-
tion.
L’escadre, sous les ordres du capitaine de vaisseau Parceval, appareilla le 22 septembre 1833 ; elle
entra le 29, au point du jour, dans la rade de Bougie.
Qu’on se figure, au bord de la mer, une plage
étroite et rocheuse; puis un escarpement fort raide,
jusqu’à la hauteur de vingt mètres ensuite une pente
plus douce, une sorte de plateau qui vient se heurter brusquement aux flancs abrupts du Gouraya ;
et toutà-coup ce mont, comme un rideau jeté derrière la
ville, dressant sa crête dentelée à près de sept cents
mètres au-dessus du niveau de la mer.
Tel est le site de Bougie. On y remarque un accident essentiel : le ravin de Sidi-Touati, qui partage la
ville en deux et déverse les eaux pluviales du Gouraya
sous la porte de la Marine, presqu’au point de débarquement. Vue du large, cette coupure laisse à droite
la croupe et le quartier de Bridja, dont une pointe extrême vient fermer le mouillage de la ville, et le com-
mande par les feux du fort Abd-el-Kader ; à gauche,
la croupe et le quartier de Moussa qui dominent le
revers opposé, et renferment deux forts susceptibles
d’une bonne défense : la Casbah, presqu’au bord de
la falaise, et Moussa, faisant face à la montagne.
Le plan d’attaque auquel l’opinion des militaires
semble s’être arrêtée après coup, c’est-à-dire après
une connaissance des localités plus parfaite qu’on ne
la possédait alors, eût été d’appuyer avec toutes ses
forces vers la position de gauche, parce que l’occupation de la Casbah et de Moussa faisait
nécessairement tomber l’autre quartier sans coup férir. Au lieu
de cela, une attaque de front fut dirigée sur tous les
points ; l’ordre en était donné, d’ailleurs, avec beaucoup de précision et de clarté :
« Dans la nuit qui précédera le débarquement, prendre
lesvivres à bord pour deux jours, une ration de vin bue dans le moment, l’autre pour le lendemain. — Une heure avant le
branle-bas, distribuer armes, fourniments, sacs, ustensiles
de campagne, trois paquets de cartouches, vestes à manches, pantalons de drap, guêtres de toile ; — capotes roulée
sur le sac, couvertes en bandoulière ; — armes chargées
sans bruit, sans baïonnettes.
« Débarquement par compagnie ou section dans cha-
que chaloupe, et toutes les chaloupes chargées à la fois.
Aussitôt débarqués, formation sur le rivage, face à la ville,
les ustensiles, les couvertes en tas, à droite des compagnies
sous la garde d’un caporal.
« Trois colonnes. — Première, lieutenant Molière ; grenadiers du 1er bataillon, deux compagnies, 25 sapeurs : ha-
ches, pinces, masses pour briser les fermetures des portes et
poudres pour les faire sauter au besoin ; deux échelles d’assaut, dont une à crochets, entre les deux compagnies de fusi-
liers ; pour guide Allégro et un indigène ; enlever la batterie
de Sidi-Hussein, la Casbah, Bouac. — Deuxième colonne,
capitaine Saint-Germain ; 3e et 4e compagnies, 15 sapeurs,
une échelle ; occuper Sidi-Abd-el-Kader et la batterie de Sidi-Hamad.
—Troisième colonne, capitaine Lamoricière ; quand
le drapeau flottera sur la Casbah, avec voltigeurs, 5e et 6e de
fusiliers, plus le chef de bataillon, deux obusiers, 25 sapeurs,
instruments et échelles plus nombreux, enlever Moussa.
« En cas de résistance, rendre compte au général et
demander les moyens qui manquent. — Maîtres des forts,
garnir les parapets, s’y défendre ayant un tiers du monde en
réserve. — Les officiers reconnaîtront les forts et y prépareront les moyens de se mettre à l’abri d’un coup de main.
L’artillerie visitera les magasins et batterie, et utilisera pièces et munitions.
Le 2e bataillon en réserve est prêt, ainsi que les troupes
de l’artillerie, du génie et de l’administration. Le matériel de chaque arme déchargé et groupé, et des instructions de détail
données par les chefs. — Ordre des objets à débarquer : pinces, outils, masses du génie, échelles d’attaque, 20 ou 30 car-
touches d’infanterie par homme ; — quelques barils à poudre,
2 obusiers de campagne à quinze coups, l’ambulance. »
On s’attendait à peu de résistance de la part des
Bougiotes, mais à une très-vive fusillade des Kabyles
voisins, qui ne manquèrent pas d’arriver au premier
éveil. Cette pensée fort juste avait déterminé le général à brusquer le débarquement et l’attaque.
Dès que l’on fut à bonne distance, l’opération s’effectua sous un feu presque insignifiant des forts auxquels
celui de notre escadre imposa promptement silence ; et
les premières compagnies prirent terre, malgré la fusillade des Bougiotes, dont les intentions sérieusement
hostiles ne laissaient plus aucun doute. Néanmoins,
tous les forts, Abd-el-Kader, Moussa et la Casbah, sont
enlevés facilement : on les occupe, ainsi que la porte de
la Marine. La journée du 29 est remplie.
Le 30, on reconnaît l’intervention successive des
contingents de la montagne au degré de résistance
toujours croissant que l’on rencontre sur la croupe
Moussa et à l’extrémité du plateau de Bridja. Pénétrant
à leur gré dans la ville par la porte Fouka (porte supérieure), qui n’est point en notre pouvoir, les Kabyles
se glissent dans les jardins, dans les maisons, dans les
ruelles dont l’enchevêtrement leur est familier ; ils
attaquent des pièces que l’on conduit au fort Moussa
Pendant la nuit, leur audace redouble ; ils descendent
jusqu’à la Marine et y tuent trois hommes aux compagnies de garde. L’inquiétude commence à se faire
sentir. Le général envoie demander promptement des
renforts à Alger. Des compagnies de la marine débarquent.
Cette guerre de rues se prolonge trois jours, et,
comme à l’ordinaire, exalte la férocité du soldat. La
hideuse mutilation d’un cadavre français, lui sert de
stimulant ; Boucetta, qui a des vengeances à exercer
dans sa patrie, se charge d’en diriger les coups. Quatorze vieillards, femmes ou enfants, sont massacrés chez
le cadi avec un stupide sang-froid ; soixante autres ne
doivent la vie qu’à l’énergique: intervention des officiers. La population entière périt ou s’exile à jamais.
On gagne pourtant du terrain. Le marabout de
Sidi-Touati et la porte Fouka, dont on ignorait l’existence, sont enfin occupés. En murant cette porte et
en élevant à la hâte un blockhaus sur l’emplacement
futur du camp retranché supérieur, on devient maître
de l’entrée du ravin, et l’on se ferme dans la ville.
Au milieu de ces luttes énergiques, le lieutenant
d’artillerie d’Oriac est frappé mortellement ; le général Trézel reçoit une blessure, il demeure à son poste.
Pendant la nuit du 2 au 3 octobre, Boucetta se
mêlait aux travailleurs, lorsqu’un soldat du 59e le
prit pour un Kabyle, et, d’un coup de fusil, l’étendit
raide mort.
Cette fin tragique nous fut sensible, tant à
cause des services qu’un homme si déterminé pouvait nous rendre encore, qu’en vue de la réprobation
dont elle sembla frapper ceux qui l’imiteraient par
la suite. Les Musulmans y virent le doigt de Dieu, et
comme le cadavre du malheureux Bougiote, inhumé
trop négligemment, dans cette époque de précipitation, resta découvert en partie, les fanatiques s’écriè-
rent que sa terre natale qu’il avait livrée à l’ennemi le
rejetait elle-même de son sein.
On était maître de la ville(1). Restait à s’emparer
des positions qui la commandent de plus près. Le 3,
celles des tours et des ruines sont enlevées par quelques compagnies. Une petite colonne est lancée sur le
Gouraya, mais la masse considérable de Kabyles qui
s’y est concentrée l’écrase de ses feux plongeants, et
l’oblige à la retraite. Cent marins dé la Victoire viennent l’appuyer fort à propos. Les pertes ne se montent
qu’à quatre hommes tués et onze blessés ; dont trois officiers.
Le 5 octobre, arrivent d’Alger deux bateaux à
vapeur, le Crocodile et le Ramier : ils débarquent le
colonel du génie Lemercier, un bataillon du 4e de ligne, deux compagnies du 2e bataillon d’Afrique des
munitions et du matériel pour la défense.
Ces renforts
pouvaient ne plus paraître indispensables, puisque
Bougie était à la rigueur entre nos mains, et qu’après
s’y être affermi, on eût enlevé le Gouraya tôt ou tard,
ne fût-ce que par surprise ; mais ils n’étaient pas moins
de la plus grande utilité, pour accélérer l’installation
et opposer aux attaques des Kabyles une résistance
capable de les décourager.
L’ennemi continuait d’occuper en force le village
de Dar-Nassar, le moulin de Demous situé en avant,
et les crêtes du Gouraya. De ces points, il contrariait
nos moindres mouvements en dehors de la ville. Le
6, on s’était emparé avec peine de la position de Bou Ali pour la couronner d’un blockhaus ; le lieutenant
du génie Mangin, en dirigeant cette opération, avait
été frappé d’un coup mortel.
Chaque jour, c’était une fusillade nouvelle à
soutenir tout le long des remparts, soit du côté de
la montagne, soit du côté de la plaine. On se trouvait comme assiégé. Le général Trézel arrête le projet d’une vigoureuse offensive. Elle s’exécute le 12
octobre.
Longtemps avant le jour, deux colonnes sont
sorties de la ville ; elles gravissent en silence les pentes du Gouraya, n’éprouvent à sa partie supérieure
qu’une faible résistance de la part des Kabyles surpris et en trop petit nombre ; enfin, convergeant au
sommet, elles prennent possession du marabout de
Lella-Gouraya qui doit devenir un poste français permanent. Des travaux de défense y sont commencés
aussitôt, et continuent jour et nuit sans interruption.
Une troisième colonne s’était portée directement
sur la position du moulin de Demous, qui n’avait pas
cessé de réunir, pendant les journées précédentes, une
masse de 2,000 Kabyles.
Le premier choc nous en rend maîtres ; mais
bientôt on voit accourir, au bruit de la double fusillade, tous les guerriers des villages voisins, et ceux
que notre occupation du Gouraya oblige à abandonner les sommets culminants. Ces divers groupes fondent sur la petite colonne engagée à Demous et la
contraignent de rétrograder un moment ; toutefois,
elle reprend le dessus ; des compagnies de la marine viennent la renforcer. Les Kabyles refoulés sur
tous les points sont poursuivis jusqu’au village de
Dar-Nassar. Ils avaient présenté dans ce combat environ 3,000 combattants, et essuyé des pertes très sensibles.
Leur audace en fut refroidie pour quelque temps(1).
Le général Trézel profita de ce repos pour fixer son
attention sur des détails moins urgents que ceux de la
guerre, mais non pas moins indispensables, tels que :
le casernement de la troupe, l’installation d’un hôpital
provisoire, la police de la ville et du port, les mesures
à prendre envers la population européenne qui se présenterait et envers la population indigène qui s’était
enfuie.
Vainement rappela-t-on cette dernière par des
proclamations garantissant le respect des personnes,
des biens, de la religion. Effrayée des scènes terribles
qu’elle avait eues sous les yeux, ou retenue par les Kabyles de la montagne, elle ne reparut point. Qu’aurait-
elle trouvé d’ailleurs ? ses maisons en ruines, dont les
soldats continuaient la démolition chaque jour pour
en brûler le bois, ses vergers dépouillés, où la hache
ne cessait d’ouvrir des communications nécessaires à
notre genre de vie et à notre sécurité.
Les travaux extérieurs de défense étaient continués avec ardeur. Ils se composaient des blockhaus
de Bou-Ali et de l’avancée couvrant le plateau de
Moussa, des trois blockhaus Salem, Rouman et Khalifa, situés sur le plateau ouest, pour assurer les communications de la maison crénelée dite du marché à
l’extrémité gauche de la ligne précédente, et celles du
fort Gouraya où le colonel Lemercier jetait les bases
d’un très-bel ouvrage.
Ces opérations ne laissaient pas d’être interrompues quelquefois par les insultes des Kabyles, bien
qu’ils parussent en moins grand nombre et moins déterminés qu’auparavant. Tantôt c’est à la maison du
marché, tantôt c’est au blockhaus Salem, tantôt à la
porte Fouka, qu’ils viennent attaquer les travailleurs.
Parmi ces escarmouches, les plus chaudes sont celles
du 25 octobre et du 1er novembre.
Le 4 novembre, l’ennemi se présente encore ;
mais cette fois les ouvrages de fortification se trouvant terminés, on n’est pas obligé de le combattre en rase
campagne, on l’éloigne à coups de canon.
Ce résultat marquait, pour ainsi dire, un terme
au commandement du général Trézel. Chargé de
la conquête, il avait accompli sa tâche, si ce n’est
conformément aux espérances dont on s’était bercé,
du moins avec une extrême vigueur en présence de
réalités difficiles. Un commandant supérieur permanent arriva d’Alger, le 6 novembre, et le général Trézel l’investit sans délai de toute l’autorité, quoiqu’il
demeurât de sa personne encore près d’un mois sur les lieux.
Tribus voisines
Avant d’aller plus loin, arrêtons-nous pour jeter
un coup d’œil, sinon vers les profondeurs mystérieuses du pays kabyle, au moins sur la banlieue de Bougie, sur les populations les plus intéressées dans, le
brusque changement qui venait de s’accomplir.
Le Gouraya règne à l’est et au nord de la ville, se
lie dans l’intérieur au mont Toudja, et, par son prolongement en mer, donne naissance au cap Carbon. Au
sud, une jolie baie s’arrondit comme pour recevoir la
Summam.
Celle-ci vient alors d’achever son cours à
travers une plaine agréable, mais d’étendue médiocre dont tous les horizons du côté de la terre offrent un
rude profil de montagnes.
Bougie, suspendue entre des rochers qui semblent prêts à l’engloutir et des vagues qui rongent
ses bases, ne communique avec la riante vallée étendue sous ses yeux que par une langue de terre assez
étroite. Ce sont donc les gens de la montagne qui forment son voisinage le plus direct, ajoutons le plus
redoutable, en raison de l’état des lieux et d’autres
circonstances accidentelles. Il se trouve en effet que
la tribu des Mzaïas, en possession de ces hauteurs,
passe pour belliqueuse, pauvre et sauvage entre toutes. Son territoire est soigneusement cultivé ; mais
les parcelles de terre végétale n’y abondent pas assez
pour nourrir tous les habitants. Aussi un certain nombre s’en va travailler au-dehors, et le reste ne recule
jamais devant aucune entreprise de vol, de guerre ou
de pillage. Ils peuvent mettre huit cents fantassins
sous les armes. La plaine appartient à deux tribus,
les Beni-bou-Msaoud et les Beni-Mimoun, comptant
chacune de cinq à six cents fusils avec un petit nombre de cavaliers. On trouve là plus de prospérité ; par
exemple: de beaux troupeaux, des céréales, du lin,
beaucoup de ruches à miel, des oliviers, quelques villages assez florissants.
Toutefois, comparées aux populations centrales
de la grande Kabylie, ces deux dernières tribus ne
pouvaient passer pour riches, ni aucune des trois pour puissante. Elles n’étaient réunies d’ailleurs par aucun
lien fédéral, qui dût interdire à notre politique l’espérance de les diviser profondément.
Mais, derrière les Beni-bou-Msaoud, il existait
un soff réellement considérable, ayant son centre à
Tamzalet sur la Summam, et les Ouled-Abd-el-Djebar pour tribu principale. Son chef était précisément
ce Saâd-Oulid-ou-Rabah qui nous avait offert son alliance au prix d’un monopole commercial, et qui ne
tardera point à renouer avec nous d’autres négociations.
Le lieutenant-colonel Duvivier
Le successeur du général Trézel était le chef de
bataillon Duvivier, désigné dès le principe pour commander Bougie et même pour en opérer la prise de
possession. Le maintien de ce choix quelques talents
qu’on supposât d’ailleurs à celui qui en était l’objet,
semblait indiquer la pensée de réduire le plus tôt et
le plus possible l’importance du corps d’occupation
détaché en ce point. Toutefois, vu l’état des choses,
on maintint l’effectif à 3,000 hommes ; il fut même
élevé plus tard à 4,000 et 4,500. C’était, à proprement parler, l’emploi, d’un officier général. Au reste,
quelques mois après son arrivée, le commandant fut
élevé au grade de lieutenant-colonel.
La paix ou l’évacuation
La place, comme nous l’avons dit, se trouvait à
l’abri d’une insulte, mais elle ne possédait en propre
qu’un petit rayon de terrain montueux sous le feu des
blockhaus, et ce terrain n’offrait ni parcours, ni pâturages au troupeau de la garnison. L’absence de toute ;
relation commerciale avec l’intérieur menaçait de durer longtemps ; il fallait tirer de la mer tous ses moyens
de subsistance, et les bestiaux, déjà fort affaiblis par
une traversée, dépérissaient de plus en plus, ou même
succombaient rapidement, par suite du manque d’air,
d’exercice et de nourriture convenables. Les mêmes
inconvénients ressentis par la troupe y développaient
peu à peu le germe de nombreuses maladies : au bout
de quelques mois, l’effectif disponible de la garnison
en fut diminué d’une manière très-sensible.
Par ces motifs, le commandant supérieur voulut
prendre pied dans la vallée qui lui offrait: au moins
des pâturages. Il prescrivit l’installation d’un blockhaus dit blockhaus de la plaine. Les travaux en
furent contrariés, à diverses reprises, par les Kabyles du voisinage, dans les journées des 5 et 6 janvier. Convaincus de leur insuffisance, ils invoquè-
rent, sans doute des contingents plus éloignés ; car,
le 18 janvier, dès la pointe du jour, on vit sur tous
les contreforts, en avant de nos postes, des groupes
d’ennemis formant ensemble à peu près 4,000 hommes.
Leur, attaque se porta principalement sur les
ouvrages du côté de la plaine ; mais une vive fusillade et la concentration de toute l’artillerie sur ce point,
joints au feu du brick stationnaire le Loiret, leur imposèrent victorieusement. Ils se retirèrent à deux heures
de l’après-midi, emportant un assez grand nombre de morts et de blessés.
Depuis la prise de Bougie jusqu’à cette époque, l’offensive était toujours venue des Kabyles. Ce
n’était pourtant pas dans le seul but d’attendre, derrière des postes retranchés, les attaques incessantes
de l’ennemi, et de les repousser avec des pertes plus
ou moins grandes, qu’on avait laissé dans Bougie
une si forte garnison. Le but était évidemment d’agir
sur les populations voisines, de les forcer d’abord à
reconnaître notre installation sur la côte comme un
fait accompli sans retour, puis d’ouvrir avec elles des
relations commerciales si nécessaires au bien-être de
la garnison ; enfin, de leur imposer peu à peu notre
domination, ou tout au moins notre influence. Ces résultats ne pouvaient être amenés que par une excel-
lente politique, appuyée sur les opérations militaires
les plus hardies.
Le colonel Duvivier tenta l’un et l’autre moyen.
Après une petite reconnaissance dirigée le 2
mars, sur les bords d’un ruisseau et dans des terrains
marécageux situés au-dessous de Demous, le 5 mars,
dès la pointe du jour, une colonne se porta, rapidement sur le village de Kialna, l’un des plus proches de Bougie.
Les habitants qui appartenaient à la tribu des
Mzaïas l’évacuèrent à la hâte.
Le commandant y fit
mettre le feu et commença à rétrograder sur la ville.
Alors, de tous les points, des Kabyles exaspérés par
la vue de l’incendie viennent le harceler avec acharnement. Il exécute sa retraite en échelons, avec ordre et sang-froid : une charge faite à propos par un
escadron de chasseurs d’Afrique, récemment arrivé,
laisse vingt-cinq Kabyles sur le carreau et dégage la
colonne, qui rentre dans les lignes avec quatorze blessés, dont trois mortellement.
L’action de la garnison au-dehors se maintient
encore pendant le mois d’avril. Les Kabyles étaient
venus attaquer nos postes dans les journées du 18, du
19 et du 20. Le commandant supérieur se proposa de
les châtier encore par la destruction de quelques villages, unique moyen de les atteindre dans leurs intérêts matériels. Le 25, une nouvelle sortie s’exécute ;
on refoule un parti, kabyle concentré à Demous ; les
villages de Dar Nasser et de Gumra tombent en notre
pouvoir ; ils deviennent la proie des flammes.
Enfin, le 29 avril, voyant des groupes considérables occuper le moulin de Demous et le marabout du
marché, le colonel Duvivier fait sortir l’escadron de
chasseurs, et lui ordonne d’exécuter une charge, en
l’appuyant lui-même de quelques compagnies. Cinquante cadavres et quatre prisonniers restent en notre
pouvoir ; les Kabyles se dispersent.
Ces premiers combats semblaient annoncer l’intention d’une offensive entreprenante : il est permis
de croire qu’en y persévérant, qu’en laissant croître
son audace avec ses succès, le commandant supérieur eût fini par dompter les tribus les plus proches,
surtout celle des Mzaïas, qui tenait la clé de nos relations avec l’intérieur. Malheureusement le système
d’occupation parait se modifier tout à coup. Durant
les sept mois qui suivent, on se contente d’opposer
une défense passive aux attaques réitérées de l’ennemi ; nulle sortie pour le refouler, nul coup de main
sur les villages pour en tirer vengeance ; on multiplie
les ouvrages défensifs : camp supérieur, camp inférieur ; comme si l’on eût réduit ses prétentions au rôle
modeste de tenir, le plus pacifiquement possible, un
poste éternellement bloqué du côté de la terre. Deux
circonstances contribuèrent sans doute à nous faire
entrer dans cette seconde phase.
Le colonel Duvivier s’était occupé sérieusement
d’ouvrir des relations politiques avec les indigènes
du voisinage. Il avait pris, pour intermédiaires auprès
d’eux, le frère de Boucetta, l’iman de la mosquée de
Bougie, appelée Ben Rabdan, et ce même sieur Joly,
que nous avons déjà vu mêlé dans l’intrigue de Saâd-Oulid-ou-Rabah. Bientôt, il en fut très-peu satisfait
et les suspecta de travailler plutôt dans leur intérêt
particulier que dans celui de la cause publique, ce qui
n’étonnera personne. Sur ce motif, il les expulsa de Bougie. Non seulement il se priva ainsi des services
que l’on peut encore tirer, même des agents les moins
sûrs, mais il renonça pour l’avenir à toute négociation, surtout avec Si Saâd-Oulid-ou-Rabah.
Ce dernier, comme l’expérience l’a prouvé par la suite, était
assez sincère dans ses ouvertures ; seulement placé
entre certaines vues ambitieuses ou cupides qui pouvaient lui conseiller notre alliance, et l’opinion de ses
concitoyens, si ardente à la réprouver, il se trouvait
dans une situation très-équivoque dont il fallait lui
tenir compte. Le colonel Duvivier passait pour avoir
étudié très-profondément la nationalité arabe : mais
celle des Kabyles en est tellement éloignée, comme
nous l’avons fait voir, que la connaissance de l’une
pouvait entraîner aisément à de fausses inductions
sur l’autre. Par exemple, dans la conjoncture actuelle, rien ne ressemblait moins à l’initiative absolue du
grand chef arabe féodal, que l’assujettissement de
l’amine kabyle au vœu de ses électeurs.
D’une autre part, l’état sanitaire du petit corps
d’occupation s’aggrava insensiblement. Quoique le
site de Bougie fût réputé très-sain, les maladies sévirent avec une intensité terrible, pendant toute la
durée des chaleurs ; une situation journalière des
malades, à la fin du mois de juillet, donna : 337 à
l’hôpital central, 84 à l’hôpital externe, 667 aux infirmeries régimentaires ; total : 1,088, c’est-à-dire,
plus du quart de l’effectif.
Le service intérieur, devenu très-considérable
par le développement des ouvrages, absorbait une
partie des valides ; on trouvait donc fort peu de monde à déployer en rase campagne, et le moral avait
quelque peu subi l’influence de toutes ces causes
énervantes.
Ainsi, l’improbabilité d’arriver à la paix par la
continuation d’une guerre offensive et l’affaiblissement réel de la garnison, joints au scrupule de la
fatiguer encore plus, tels furent les premiers motifs
qui condamnèrent à la stérilité notre occupation de
Bougie. Les Kabyles, eux, ne se rebutaient pas : leurs
agressions les plus fâcheuses furent celles du 5 juin,
du 23 juillet et du 9 octobre.
Déjà ils s’y étaient essayés le 8 mai, en se portant
sur les blockhaus supérieurs ; mais un feu bien nourri
et surtout un violent orage les avaient dispersés. Le 5
juin, leur démonstration eut lieu du côté de la plaine.
On évalua le nombre des assaillants à 3,000 fantassins
et 400 cavaliers. A la nuit tombante, quelques-uns des
plus déterminés franchissent le fossé de la redoute de
la plaine, escaladent parapet et vont se rendre maîtres
de l’ouvrage ; plusieurs cannoniers sont déjà tués sur
leurs pièces lorsque heureusement ceux qui restaient,
faisant rouler à la main des obus enflammés sur les
bermes et dans le fossé, jettent la confusion parmi les
assaillants ; ils abandonnent la partie.
Le 23 juillet fut signalé par un évènement bien désastreux pour la garnison. Des cavaliers s’étaient
embusqués pendant la nuit sur le revers du mamelon de Demous, non loin du passage ordinaire des
bœufs. Vers huit heures du matin, voyant le troupeau très-avancé et presque hors de protection du
blockhaus de la plaine, ils fondent rapidement sur
lui et enlèvent 357 têtes. L’escadron de chasseurs,
lancé le plus tôt possible à la poursuite de l’ennemi avec quelques compagnies de réserve, ne peut
rentrer en possession de ce précieux bétail : il n’en
résulte qu’une perte nouvelle, 18 hommes tués ou
blessés. La garnison déjà très-malheureuse sous
le rapport alimentaire, se voit réduite à vivre de
viande salée. Le capitaine de service à la garde du
troupeau est traduit devant un conseil de guerre,
qui l’acquitte :
Le 13 août, 800 Kabyles seulement cherchent à
attirer nos troupes hors de l’enceinte : on se contente
de leur répondre à coups de canon.
Le 9 octobre, un rassemblement plus nombreux,
après avoir attaqué de nuit le Gouraya, se jette sur les
ouvrages supérieurs et leur fait éprouver le plus grand
danger qu’ils eussent couru jusqu’alors. Depuis sept
heures du matin jusqu’à minuit, trente hommes se
défendent dans le blockhaus Salem, avec une énergie
désespérée. L’âpreté de ce combat redouble à mesure que l’ennemi, repoussé du camp supérieur et des
autres points, s’accumule avec plus de fureur autour de celui-ci.
Les balles vomies à travers les créneaux, et
les grenades enflammées s’échappant des mâchicoulis, frappent à coup sûr dans leur foule compacte ;
mais, de plus en plus détermines, ils parviennent à incendier les gabions qui revêtent la redoute, et le bloc-
khaus est sur le point de devenir la proie des flammes,
quand l’artillerie mobile et celle du camp supérieur,
profitant, des lueurs sinistres qui éclairent momentanément, cette scène, balaient avec l’obus et la mitraille
les abords du blockhaus qui se trouve enfin délivré.
Les Kabyles, après cet échec dans l’attaque opiniâtre d’un petit poste, semblent avoir compris leur
impuissance contre tous nos ouvrages, et désormais
on ne les verra plus s’y obstiner ainsi ; Il en résulte
que l’ardeur des tentatives militaires s’est également
attiédie de part et d’autre, par la difficulté sensible
d’atteindre un résultat. Le commandement français
avait déjà perdu l’espoir d’amener les Kabyles à
composition ; ceux-ci comprennent à leur tour qu’ils
ne réussiront jamais à chasser les chrétiens de Bougie. Double persuasion qui pouvait devenir la source
de quelque arrangement pacifique ou tout au moins
commercial.
Quoique le colonel Duvivier ne se fût pas rebuté
sans raisons, c’était une chose que le gouvernement
ne perdait pas de vue. Il lui fallait produire quelques
résultats pour justifier l’occupation très onéreuse et
très critiquée de Bougie.
La controverse élevée sur ce
point durait depuis le premier jour de la conquête, et
devait se prolonger longtemps. Les avis officiels demeuraient même partagés.
Dès le principe, la froideur du général Voirol
avait formé contraste avec l’enthousiasme du plus
grand nombre de ses officiers. Le 20 octobre 1833,
plusieurs membres de la commission d’Afrique,
et M. le lieutenant-général Bonnet, son président,
avaient relâché quelques heures à Bougie; l’examen de sa position politique et militaire, leur avait
fait porter sur cette conquête un jugement défavorable. Au mois d’août 1834, des bruits si alarmants
s’étaient répandus à Alger sur l’état de la garnison
de Bougie, qu’on envoya le général Trézel sur les
lieux, pour en faire un rapport exact ; mais ce rapport, en constatant le mauvais état sanitaire et les
grandes fatigues de nos troupes, ne conclut point à
l’abandon du poste. Toutefois, l’incertitude continua
de peser sur les esprits, et peut-être contribua-t-elle
à l’inaction momentanée du commandant supérieur.
N’était-ce pas assez de défendre avec intrépidité une
position que l’on pouvait abandonner d’un jour à
l’autre ? Fallait-il sacrifier en outre beaucoup d’hommes, pour frapper au loin des coups, dont on avait
la presque certitude de ne recueillir aucun fruit ?
Ce qui donnerait une certaine valeur à l’observation précédente, c’est que les derniers mois de commandement
du colonel Duvivier furent marqués par un retour sensible à ses premiers principes d’offensive et que ce retour suivit immédiatement le passage à
Bougie du nouveau gouverneur, le comte d’Erlon, qui
le 2 novembre, visita la place et les ouvrages avancés, prescrivit, l’abandon du camp inférieur, comme
trop malsain, mais accueillit quelques autres projets
défensifs, et, en somme, se prononça pour le maintien de l’occupation.
A la première occasion qui suivit cette visite,
c’est-à-dire le 5 décembre, jour où les Kabyles, au
nombre d’environ 2,500, parurent dans la plaine et
sur les hauteurs de Demous, le commandant supérieur sortit avec 1,200 hommes, fit charger tout en-
semble la cavalerie et l’infanterie, et poussa l’ennemi
jusqu’au fond de la plaine, pendant plus d’une lieue.
On s’arrêta sur le gradin inférieur du col de Thisi,
et la rentrée en ville s’opéra sans qu’aucun ennemi
parut.
Trois jours après, l’initiative vint de nous : notre
colonne traversa la plaine et fit de l’autre côté une reconnaissance des deux rives de la Summam. Les ha-
bitants surpris, s’enfuirent de toutes, parts ; mais on
négligea de frapper leurs habitations les plus proches,
et l’on se remit en marche sur Bougie après une simple inspection des lieux. Ce mouvement exécuté avec
lenteur, puisqu’on ne rentra qu’à la nuit, détermine
toue les guerriers kabyles à venir engager sur nos derrières une vive fusillade.
Toutefois, comme la retraite en échelons s’effectuait avec ordre et sous la protection de l’artillerie, on n’eût éprouvé presqu’aucune
perte sans la méprise de deux compagnies du bataillon d’Afrique ; qui se compromirent elles-mê-
mes. Malgré tout, il n’y eut que vingt-deux blessés ; l’ennemi en compta davantage, et d’ailleurs un
grand résultat était atteint, celui de faire comprendre
que tous les villages kabyles situés dans un rayon
de plusieurs lieues, se trouvaient réellement à notre
discrétion.
Malheureusement, les choses ne furent pas vues
ainsi d’Alger l’opération y fut peu accueillie, comme
trop excentrique et n’ayant pas un but assez déterminé.
Ce jugement sévère dut empêcher d’autres tentatives
analogues. On ne peut s’empêcher de remarquer ici
l’influence des temps : aujourd’hui de semblables démonstrations encourraient le reproche contraire, celui
d’une excessive timidité ; aujourd’hui l’on s’étonnerait qu’une garnison pouvant mettre habituellement
5,000 hommes sous les armes, fût serrée de si près
par des 4 tribus kabyles qui, même dans leurs plus
forts rassemblements, ne lui auraient jamais opposé
plus de 4,000 à 4,500 fusils.
Les mois de janvier, février, mars 1835, ne furent
signalés par aucun évènement militaire. Un hiver rigoureux paralysait de chaque côté toutes les résolu-
tions, et ce-fut seulement au 1er mars, que le colonel
Duvivier trahit sa volonté persévérante de dominer la plaine, par un grand déboisement qu’il ordonna
jusque vers les hauteurs du col, et par l’ouverture
d’un grand nombre de passages dans les ravins ou les
fourrés. Au reste, les projets que semblaient annoncer
de semblables préparatifs, restèrent ignorée, car un
incident imprévu vint mettre fin au commandement
de cet officier.
Dès le premier jour de la conquête, on s’était
empressé d’établir à Bougie un sous-intendant civil,
qui dut bientôt changer ce titre ambitieux contre celui de commissaire du roi près de la municipalité ;
municipalité imaginaire d’ailleurs, aussi bien que les
fonctions du délégué royal. Le bénéficiaire de cette sinécure imagina, sans doute pour se rendre utile,
d’entrer en relations avec Si Saâd-Oulid-ou-Rabah,
par l’intermédiaire du bougiote Medani. Le 27 mars,
il s’embarqua en compagnie de ce dernier sur un canot
du port, pour aller à un rendez-vous du chef kabyle.
LÀ conférence commençait à peine sur les grèves, à
l’embouchure de la Summam, qu’elle fut interrompue à coups de fusils par les Kabyles opposants. Une
petite collision s’en suivit, et les gens d’Oulid-ou-Rabah coupèrent deux ou trois têtes à leurs agreseurs.
Pendant ce temps, le commissaire royal, fort effrayé,
regagnait à la nage son embarcation et, malgré les
instances du cheikh qui lui montrait comme preuve
de sa bonne foi, les trophées sanglants du combat, il
n’en voulut entendre ni voir davantage.
Or, le théâtre de cette conférence avortée, se
trouvait, comme on sait, sous les yeux de Bougie. On
en distingua parfaitement tous les détails ; le commandant supérieur en fut instruit de suite ; il fit courir
une embarcation au-devant de celle qui rentrait, et
le négociateur fut conduit à bord du Liamone, brickstationnaire, comme inculpé d’intelligences illégales
avec l’ennemi, crime que nos lois punissent de la peine de mort.
Mais l’étonnement devint extrême, quand on eut
de plus amples informations. Il résulta, d’une lettre
officielle, que le gouverneur même avait autorisé directement cette négociation clandestine, à l’insu du
commandant supérieur. La dignité de celui-ci, les
moindres notions politiques ou militaires, ne pouvaient être méconnues plus gravement. Le pis fut
qu’on persévéra dans cette voie, et qu’on sacrifia
tous les principes à l’espoir d’un traité de paix quelconque. Le colonel du génie Lemercier vint à Bougie
avec la mission spéciale d’en poser les bases.
Ici, on ne sait vraiment pas ce qu’il faut admirer
davantage, de l’insolence du chef kabyle qui exigea;
pour première condition, le rappel du colonel Duvivier,
ou de la faiblesse du gouverneur français qui, put prêter l’oreille à une ouverture semblable. Grâce au ciel,
l’apparence fut un peu sauvée ; sur ces entrefaites, le
commandant supérieur qui blâmait la négociation dans
le fond comme dans la forme, et dont la susceptibilité se trouvait fortement émue, demanda du service en
France.
Il remit, le 11 avril, le commandement provisoire de Bougie au colonel Lemercier, et quitta cette
ville le 14, après un séjour de dix-huit mois, qui avait
profité singulièrement à sa renommée militaire.
Dans l’intervalle, c’est-à-dire le 12 avril, avait
été conclu le traité de paix avec Si Saâd-Oulid-ou-Rabah(1). Ce traité qui ne reçut jamais une ombre
d’exécution, restera comme un monument curieux
d’ignorance en ce qui concerne les mœurs, la politique et le gouvernement kabyles. Douze jours après
sa signature, (24 avril), une agression nouvelle avait
lieu, et l’on hésitait presque à la repousser, s’imaginant qu’elle ne pouvait venir que d’un malentendu.
Le surlendemain (26 avril), ce sont trois hommes isolés qui sont surpris et massacrés. Au milieu du mois
suivant, tentatives nocturnes autour de la maison crénelée, qui aboutissent à la mort du cheikh Ou-Bellil.
Les Mzaïas réclament son cadavre, et obligent la garnison à diriger une sortie contre eux.
Le marché qui devait s’ouvrir aux portes de
Bougie, et sur lequel on fondait des rêves chimériques d’influence, ce marché n’est jamais tenu. Enfin,
l’auteur même du traité, appréciant mieux la. situation
militaire comme commandant supérieur, qu’il n’avait
entrevu, en qualité de plénipotentiaire, la question
politique, donna la mesure de la confiance que cette
pacification lui inspirait, en prenant pour la garde du
troupeau des précautions inouïes, en augmentant de
beaucoup la force des ouvrages, et en améliorant leur
disposition.
Son commandement très court laissa, sous ce
rapport, les plus honorables souvenirs. Le 10 juin, il
le remit au lieutenant-colonel d’état-major Girod, et
alla reprendre à Alger son poste de directeur des fortifications.
Le nouveau chef ne séjourna qu’un peu plus de
trois mois à Bougie, mais il y laissa trace en se prononçant le premier pour l’abandon complet du poste.
La prise de possession en avait été blâmée plusieurs
fois, comme nous l’avons vu, et plus récemment encore, en février 1835, par le lieutenant-général Rapatel, à la suite d’une courte inspection. Néanmoins, il
y avait encore une certaine distance de cette critique
rétrospective à un projet d’évacuation. L’intervalle fut
comblé par les déceptions cruelles du traité.
Non seulement son existence ne ralentit en rien les attaques des
tribus voisines, mais Si Saâd, qui s’était obligé à les
combattre dans ce cas, finit tout au contraire par les
imiter. Dans les mois de juillet d’août et de septembre,
ses cavaliers recommencèrent à couvrir la plaine, à
diriger des tentatives sur le troupeau, et par une fatale
coïncidence, nos moyens de répression diminuaient
de jour en jour. Le bataillon de la légion étrangère
s’embarquait le 10 juillet pour l’Espagne, sans être
remplacé ; la situation de l’hôpital s’élevait insensiblement jusqu’à atteindre, au mois de septembre, le
chiffre de 880 hommes. Il semblait donc qu’on eût
essayé sans succès toutes les voies possibles, celle
des négociations comme celle des armes ; dans la
derrière, tantôt la défense passive, tantôt les retours
agressifs ; et, en fait d’offensive, alternativement les
moyens de rigueur, ou une générosité palpable à ménager ce qu’on pouvait détruire. Tout avait échoué ;
l’occupation se retrouvait après deux ans au même
point qu’après deux jours : bloquée dans ses ouvrages, réduite à une surveillance, à une défensive de
tous les instants, et en outre, dénuée d’avenir, odieuse dans les rangs de l’armée, l’affaiblissant par une
diversion stérile.
Ces griefs agirent à tel point sur l’esprit du maréchal Clausel, nouvellement nommé gouverneur, qu’il
annonça le 12 septembre, par un avis confidentiel
l’évacuation prochaine de Bougie. Toutefois, avant de prendre un parti si tranché, si irrémédiable, et que
le colonel Lemercier combattait avec de puissantes
raisons, il résolut de voir par ses propres yeux. Le 28
octobre, il débarqua du Styx sur la plage de Bougie.
Visite du maréchal Clauzel
Depuis un mois déjà, le commandant supérieur
n’était plus le lieutenant-colonel Girod, mais bien le
lieutenant-colonel de la Rochette, du 63e de ligne. Le
pouvoir chez nos principaux ennemis venait également de passer en d’autres mains. Si Saâd-Oulid-ou-Rabah était mort ; son frère, Mohammed-ou-Amzian,
était devenu le personnage le plus important du pays.
Il paraissait enclin à renouer avec nous les négociations astucieuses de son prédécesseur.
Le maréchal Clausel examina les lieux, et ce
fut lui qui décida quel allait être le sort de Bougie
pendant une douzaine d’années. Comme la conquête
entière du littoral entrait dans ses prévisions, l’abandon d’un poste important où l’on s’était déjà fortifié
à grands frais lui parut trop impolitique. Mais il était
en même temps homme de guerre : il sentait la nécessité de mobiliser les troupes dans sa main pour
frapper les coups décisifs, et n’en voulait disséminer
que le moins possible sur des points secondaires ou
stériles.
Or, qu’était celui-ci ? Stérile, puisqu’un corps de
4,500 hommes n’avait pu s’y créer d’influence au dehors ; secondaire, car les embarras pressants de notre domination existaient partout, ailleurs que dans la
Kabylie.
En conséquence, conserver Bougie, réduire au
minimum l’effectif nécessaire à sa défense, tels furent
les principes posés alors, et dont on ne devait plus se
départir jusqu’à la conquête intérieure du pays.
Le maréchal Clausel joignit à cette solution politique un nouveau plan de défense avancée, reposant
sur l’occupation des hauteurs de Demous et sur l’abandon de la plaine. Les travaux, dans ce sens, commencèrent immédiatement : le chef de bataillon du génie
Charron leur donna l’impulsion la plus rapide ; nous
citerons seulement les principaux : achèvement d’un
mur d’enceinte à peu près dirigé comme celui des
Romains ; dans le but de restreindre la place, terminé
et armé le 22 novembre ; érection du grand fort Clausel à Demous ; transfert près de lui du blockhaus de
la plaine, sous le nom de blockhaus Rapatel ; remaniement de la maison crénelée, avec addition d’un
réduit en forme de tour ; postes de Toati, du cimetière ; celui de Mangin et le blockhaus d’Oriac, qui rappellent la mémoire ds jeunes officiers tués à la prise
de Bougie ; chemins et rampes pour communiquer
facilement entre ces divers points en cas d’attaque ;
enfin, à l’intérieur, achèvement de l’hôpital Bridja,
élargissement des rues, création de places d’armes et
de rassemblement, etc.
La construction du fort Clausel, sur un point
avancé, offrait une de ces occasions d’attaque dont
les Kabyles n’avaient jamais manqué de profiter. Fidèles à leurs antécédents, ils s’y présentèrent à diverses reprises, depuis le 7 jusqu’au 19 novembre(1),
particulièrement dans les journées des 10 et 11, où
leur nombre dépassa 4,000. Partout la garnison, numériquement très inférieure, les repoussa victorieusement ; il y eut là quelques épisodes glorieux pour
le corps des zouaves.
Ainsi, l’occupation de Bougie semble changer
complètement de nature et s’asseoir en conséquence
sur des bases nouvelles. On renonce à l’espoir d’y
créer soit par les armes, soit par le, commerce, un
centre d’influence française sur la Grande Kabyles.
Ce n’est plus qu’un point de la côte où l’on maintient
la conquête comme un fait accompli, et dans des prévisions d’avenir à peu près indéterminées.
Par conséquent aussi, le rôle de la garnison, celui
de commandant supérieur prennent un autre aspect.
Le chef n’a plus à se préoccuper d’aucun résultat politi-
que ; ses forces ne sont pas assez respectables pour lui
permettre d’y prétendre. Militairement, il se renfermera
dans une défensive absolue ; de petites sorties lui sont
permises pour se dégager au besoin, mais l’offensive
réelle est interdite. Les instructions précises du gouvernement central ne cessent d’insister sur ce rôle
modeste, et d’en conclure à des économies nouvelles
soit en hommes, soit en argent.
On calcule déjà qu’environ Cent baïonnettes pour
le fort Gouraya et ses accessoires, autant pour le fort
Clausel avec ses dépendances et un millier au corps
de place devraient parfaitement suffire, et qu’ainsi
l’effectif total pourrait descendre peu à peu jusqu’à
1,800 ou 1,500 hommes. Le colonel de la Rochette
entreprend de faciliter cette réduction, d’abord par
l’appel sous les armes de tous les habitants civils qui
forment de suite une compagnie de 100 hommes ; en
second lieu, par la création d’une compagnie franche, composée des soldats du bataillon d’Afrique les
plus déterminés, les plus propres à la guerre d’embuscade. Cent cinquante, choisis, armés, équipés et
instruits tout exprès seront placés sous les ordres du
capitaine Blangini, l’officier le plus apte à former un
corps spécial de ce genre ; en effet, à peine organisée, la compagnie franche fait ses preuves, le 15 avril
par une charge vigoureuse sur cinq cents Kabyles
embusqués près du fort Clausel, et par l’incendie du
village d’Eydoun, au-delà duquel s’était étendue la
poursuite
Le commandant Salomon de Musis
Le 20 avril 1836, le commandant supérieur, éle-
vé depuis plusieurs mois au grade de colonel, quitte
Bougie. Le chef de bataillon Salomon de Musis, du
2e bataillon d’Afrique, s’est investi du commandement provisoire. Cet officier, moins pénétré que son
prédécesseur des vues restreintes du gouvernement
sur Bougie; se flatte d’y jouer un rôle politique, et reprend avec Mohammed-ou-Amzian des négociations
que l’expérience paraissait avoir condamnées. Mais
au lieu d’un simple avortement, elles produisirent,
cette fois, la plus horrible catastrophe.
Deux versions principales ont été émises sur les
causes de l’attentat dont on va lire le récit. Selon la
première, Mohammed-ou-Amzian serait devenu sus-
pect aux Kabyles par ses relations continuelles avec
les chrétiens. De plus, son neveu, jeune homme de
seize ans, fils de Sâad-Oulid-ou-Rabah, l’avait encore
compromis en amenant des bœufs, lui-même, au marché de Bougie. A ce propos, il avait même été question
de lui imposer une amende.
Enfin, quelques intrigues
nouées avec le bey de Constantine auraient également pesé dans la balance, et conduit Amzian à donner, aux uns comme aux autres, une éclatante garantie
de rupture éternelle avec les chrétiens. Cette expli-
cation empruntée à certaines idées, à certaines réminiscences de politique européenne, nous satisfait
beaucoup moins que la suivante, toute conforme aux
mœurs kabyles.
Voici cette seconde explication. Malgré plusieurs
tendances de rapprochement entre Amzian et le nouveau commandant supérieur, les Kabyles avaient renouvelé, dans les premières journées de juin, leurs
attaques contre nos postes ; et le 7 en particulier, le
blockhaus d’Oriac avait été très-compromis. Dans la
soirée, un Kabyle qui fut reconnu plus tard pour être
marabout et intime ami d’Amzian, s’acheminait du
côté de la ville, quoique la fusillade s’y prolongeât encore. Cet homme était à la vérité désarmé ; mais soit
faute d’y avoir pris garde, soit par suite de l’échauffement trop commun après une affaire sérieuse, on fit feu
sur lui, et le malheureux tomba mort près de la maison
crénelée. C’était, avons-nous dit, un marabout, un ami
d’Amzian, et, de plus, il en avait reçu l’anaya.
Les renseignements donnés Plus haut sur l’anaya
en général suffisent pour expliquer le reste.
Amzian envoya de suite exposer son grief au
commandant supérieur. Celui-ci, mieux informé des
mœurs kabyles, aurait sans doute rejeté sur l’igno-
rance ou l’inattention le viol d’un sauf-conduit si vénéré ; mais n’y attachant pas grande importance et
irrité dans ce moment contre le cheikh, à cause des
dernières agressions, il rudoya son émissaire, qui
publia partout le mépris manifeste du commandant
chrétien pour l’anaya kabyle. Dès lors entrait en
jeu non seulement l’amour-propre d’Amzian, mais
l’amour-propre national ; l’injure devenait publique,
et le préjugé, trop aveugle pour apprécier des nuances
d’intention, réclamait, à grands cris, une vengeance
mémorable.
En pareil cas, les Kabyles entre eux se déclarent
une guerre loyale qui n’exclut pas toujours l’assassinat ; mais ici, la guerre existait déjà, et ses phases
antérieures permettaient difficilement d’en attendre
la réparation voulue. Entraîné par son propre ressentiment ou par les reproches sanglants de ses concitoyens, Amzian ne recula devant aucune perfidie pour
obtenir cette satisfaction sanglante.
Un guet-apens est préparé ; le penchant déplorable du commandant Salomon de Mutais pour les négociations politiques, doit l’y faire tomber. En effet,
c’est une entrevue qu’Amzian lui envoie demander
par lettre ; et, de loin, on aperçoit le cheikh dans la
plaine, suivi de quelques cavaliers. Mais laissons raconter ces détails par un témoin presque oculaire(1) :
Le cavalier arrive à Bougie, à dix heures du matin, et presse le commandant de descendre.
Celui-ci hésite, ne veut pas;
il est malade et languissant dans son lit. Dans tous les cas, il
déclare ne vouloir dépasser la maison crénélée. Le cavalier,
pour augmenter l’assurance de M. Salomon dans les bonnes
dispositions d’Amzian, lui répète ce langage perfide, déjà
tenu par Béchir, depuis son arrivée, le 2, que les Fenaïas et
les Mzaïas ont retiré leurs burnous des mains d’Amzian, et
que la guerre est déclarée entre celui-ci et les deux tribus.
Ce cavalier est connu à Bougie ; il circule en ville et dans les
lieux publics, et répand cette nouvelle. Le malheureux com-
mandant, entraîné par la fatalité, se décide, et, d’une main
appesantie par la maladie, dicte à l’iman pour Amzian, les
lignes que voici, les dernières qu’il ait écrites : « Je te fais
savoir, mon cher ami, que j’ai été très fâché du mal qu’on
a fait à Abderakman. Si tu avais été réellement mon ami, tu
aurais empêché tout cela; tu dois bien penser que je ne suis
pas content d’une pareille chose. Si tu veux faire la paix avec
moi, viens ce soir, à six heures, à la maison crénelée; nous
parlerons de nos affaires et tout s’arrangera à l’amiable ; mais
il faut de la franchise et point de détours. »
M. Salomon envoie cette lettre par le cavalier. Il est
positif qu’il voulait ajourner l’entrevue, et la remettre au dimanche suivant, 7 août. Il ne se décide à descendre que sur
cette perfide insinuation, qu’Amzian lui fait faire par l’espion Béchir, que si le commandant ne s’empresse pas, il ira,
lui Amzian, conclure directement la paix avec le lieutenant-général, à Alger. Ces mots troublent le commandant Salomon ; il n’est plus à lui, tant il a peur de manquer l’occasion favorable.
Il sort donc avec le kaïd, l’interprète Taponi
et l’arabe Belkassem, employé à la police maure, et descend
à la maison crénelée. M. le sous-intendant militaire Fournier,
qui est présent, parlant d’affaires, l’accompagne; il est bien
aise d’assister à cette, conférence où peuvent même être trai-
tées quelques questions utiles pour le futur approvisionnement de bœufs.
Cependant Amzian refuse avec obstination
d’arriver jusqu’à la maison crénelée. Ceci provoque plusieurs
allées et venues de cavaliers et de kodjas. Medani lui-même,
à cheval, s’avance par ordre du commandant supérieur ; mais
joint par quelques cavaliers, il reconnaît distinctement plusieurs
Fenaïas. Medani se replie, effrayé, sur M. Salomon. Il lai dit à
plusieurs reprises : « Il y a là des figures inconnues ; cela n’indique rien de bon. » Il lui conseille de ne pas s’avancer. De son
côté, Amzian, que l’interprète Taponi et Belkassem avaient été
joindre à 1,600 mètres de la ville, refusait obstinément d’aller
plus loin. Le Kabyle prétend qu’il voit luire, dans les broussailles les plus rapprochées de la place, quelques baïonnettes,
et qu’il n’avancera pas ; ou plutôt c’est un terrain de son choix
et plus sûr qu’Amzian réclame pour l’exécution de son projet.
Le crime est arrêté dans son esprit ; il sera consommé.
On tombe enfin d’accord sur le terrain de la conférence :
c’est celui de la tour du rivage. Le commandant Salomon s’y
trouve, avec l’interprète, le kaïd, M. Fournier et le capitaine
Blangini, de la compagnie franche, Belkessem , Béchir, plus
deux soldats du 2e bataillon, sans armes, apportant les cadeaux
et devant servir le café. Un chasseur d’ordonnance à cheval
croise à peu de distance ; six autres sont à 300 mètres vers la ville. Les premières baïonnettes de la compagnie franche étaient à
130 mètres, mais cachées et embarrassées dans les broussailles.
Les cadeaux sont distribués ; ils consistent en un burnous rouge
et une pièce de calicot pour Amzian, du calicot et du sucre pour
les cavaliers. Ceux-ci avaient reçu ces dons à l’écart ; mais, le
café pris, ils se rapprochent peu à peu du lieu, au nombre de
quinze, entourent bientôt le commandant et cherchent même
à le déborder, à l’isoler entièrement du capitaine Blangini et
du sous-intendant, qui se tiennent discrètement à quelques pas.
L’officier en fait la remarque à M. Salomon, et, d’un signe
impératif, ordonne aux cavaliers de s’arrêter. Le malheureux
commandant opposait moins de volonté que de résignation
en répondant au capitaine Blangini ; il lui laisse comprendre
qu’il reconnaît tout le danger de sa situation, mais ne fait rien
pour y échapper. Que pouvait-il, n’ayant pas d’escorte de cavalerie et s’étant engagé dans cet infernal guet-apens, sans défiance, sans moyen aucun d’en sortir ?
Dans l’intervalle, la conférence avait, comme de coutume
commencé au mieux. Les paroles les plus bienveillantes, les
protestations, les poignées de main, avaient été échangées, les
cadeaux reçus, et rien n’indiquait l’horrible catastrophe qui va
suivre. Le jour baissait ; il était sept heures moins vingt minutes.
Amzian dut donner le signal. Il s’est du moins vanté plus
tard qu’il avait jugé à la préoccupation et aux regards inquiets
de sa malheureuse victime, que la défiance de celle-ci croissant, elle pouvait rompre subitement la conférence et échapper
à la mort. Le cavalier, porteur de l’arme courte, chargé du rôle
de principal assassin, le même à qui, un instant auparavant, le
commandant, à cause de sa bonne mine guerrière, avait donné
cinq francs, se glisse entre M. Salomon et les autres spectateurs
; placé absolument derrière lui, il se penche sur son cheval pour
armer son fusil court ou tromblon, et l’appuyant directement au
dos du malheureux commandant, il fait feu. Cette subite détonation frappe tous les Français présents de surprise , d’horreur
et de consternation. Le commandant tombe penché en avant
sur son cheval. Trois autres coups de fusil, tirés à bout portant
à l’aine et au bas-ventre, le renversent sur le carreau, sans vie
et dans le plus horrible état. L’interprète Taponi est entouré ;
il a la poitrine brisée par la décharge d’un canon lançant huit
balles, tirées à bout portant. D’autres blessures succèdent. Le
kaïd, qui venait de céder son cheval, reçoit cependant deux
blessures graves, une au cou, une au bras.
Le capitaine Blangini; placé au milieu des coups de fusils, est manqué ; mais il est
terrassé, ainsi que son cheval, par un Kabyle de taille colossale
qui lui assène un violent coup de crosse sur l’épaule ; le sous-intendant, M. Fournier, se retire de cette bagarre, comme par
miracle, sain et sauf. Il en est de même des quatre hommes de
suite, ou servant le café. Le kaïd Medani, renversé d’abord, se
relève seul, et par un instinct puissant de conservation, fuit vers
la maison crénelée ; là, ses forces lui manquent et il tombe. Cependant le capitaine Blangini, que sa chute, avait, préservé de
blessures plus graves, étendu à terre, fortement luxé, n’est pas
un instant abandonné par son intelligence habituelle et son courage. Au milieu des balles et du piétinement des chevaux des
cavaliers, qui achevaient le commandant et l’interprète, il crie :
Aux armes ! en avant ! L’à-propos de cet officier et le calme au
milieu d’un évènement si étrangement horrible, avec lesquels
il provoque l’arrivée des secours, le sauvent, ainsi que le sousintendant, le kaïd et les quatre autres spectateurs de l’entrevue.
C’en était fait d’eux tous, si les tirailleurs de la compagnie
franche n’eussent accouru sur le terrain et ôté aux cavaliers
ennemis le temps de recharger leurs armes. L’engagement fut
court, mais vif. Le capitaine Blangini, l’épaule luxée, presque
démise, était déjà debout à l’arrivée de ses hommes, les disperse en tirailleurs et poursuit les cavaliers. Ceux-ci voulaient assassiner, mais non se battre ;
leur but était atteint. Aussi, après
la première décharge, Amzian avait donné le signal de la fuite,
en tournant de suite bride le long de la mer. Quelques coups
de canon de la maison crénelée accélèrent la retraite; mais une
poursuite plus longue était sans but; en outre, la présence des
troupes était plus nécessaire ailleurs.
Les chevaux des deux victimes étaient entraînés ; les cadavres nous restaient, et la catastrophe qu’une partie de la garnison, située sur le rempart,
craignait et tremblait de voir se
réalise n’était malheureusement que trop réelle. Le chef d’escadron d’artillerie Lapène et le chef de bataillon du génie Charron
se trouvaient en ce moment retenus chez le commissaire du roi,
mandés pour une affaire importante.
C’est le seul motif qui les
empêcha d’aller joindre le malheureux, commandant Salomon
au lieu de la conférence ; car le cavalier du matin, piquant à
dessein leur curiosité, les y avait fortement engagés. Le premier prit de suite le commandement supérieur par ancienneté
de grade. Il se transporta au-devant des restes inanimés de son
malheureux collègue, et fit visiter son corps mutilé et celui de
l’interprète, pour s’assurer s’il y avait quelques lueurs d’espoir ; il n’en restait aucune. Le premier avait quatre blessures
horribles dont la moindre était mortelle ; le coup de tromblon
l’avait comme brisé en deux à hauteur du tronc. L’interprète
Taponi avait la principale blessure à la poitrine ; les poumons
étalent traversés. Il en portait de moindres sur le corps. C’était
un bon et brave jeune homme, d’origine maltaise, intelligent,
réservé, mais surtout dévoué aux Français.
Ce meurtre épouvantable fut à peine commis
qu’il excita, même chez les Kabyles, de vives réprobations ; un grave dissentiment en résulta au sein des
tribus voisines de Bougie. Les moins passionnées
dans leur haine contre l’étranger déclarèrent que cet
acte avait dépassé les bornes d’une représailles légitime ; et Amzian, obligé de courber la tête sous ce
jugement des siens, après avoir d’abord fait parade
de son crime, chercha bientôt toutes les occasions de
s’en disculper aux yeux de ses compatriotes et aux
yeux des Français.
D’autre part, le même attentat creusait un abîme
profond, infranchissable, entre les conquérants de la ville et les habitants du pays.
Dorénavant, aucun des chefs français ne pouvait plus entrer en négociations avec
l’assassin impuni de son prédécesseur; il fallait donc
se résigner au blocus perpétuel et ménager sa garnison
en la tenant sur une défensive absolue. C’étaient bien
là les instructions récentes de l’autorité supérieure ;
mais, l’histoire leur imprimait un sceau sanglant, plus
propre que celui du pouvoir à en assurer l’observance
rigoureuse. De leur côté, les Kabyles, après avoir essuyé tant d’échecs sous les murs de la place, désespéraient depuis longtemps d’en chasser les chrétiens.
L’immobilité de ceux-ci, mettant d’ailleurs un terme
à leur inquiétude, ils ne devaient plus en général commettre d’agression que par l’intempérance momentanée d’une humeur belliqueuse.
Les combats opiniâtres que nous avons décrits allaient dégénérer en coups de main sur le troupeau, en
embuscades près des avant-postes ; hostilités continuelles où la garnison et les officiers de Bougie firent
preuve d’une vigilance, d’un courage à toute épreuve
; mais hostilités partielles, sans résultat possible et
que l’histoire, par suite, ne saurait enregistrer un à
un.
Immédiatement après l’assassinat, le chef d’escadron d’artillerie Lapène fut appelé, par son ancienneté de grade, au commandement supérieur.
Il parvint à calmer l’effervescence de là garnison,
el sut promptement opposer des ressourcés suffisantes aux efforts qu’il redoutait de l’ennemi.
Du reste, l’évènement ne justifia pas ses prévisions, et ce fut
seulement les 25 et 26 septembre qu’on vit reparaître
des Kabyles. Une sortie très-animée les refoula plus
loin que Dar Nassar, où des discordes intestines achevèrent leur dissolution
Ses successeurs
Le lieutenant-colonel d’état-major Chambouleron, nommé commandant supérieur, entre en fonctions le 1er octobre 1836.
Pendant les quinze mois que dure sort séjour à
Bougie, on ne cite qu’un engagement de quelque importance : il est remarquable par l’incendie du, village
de Tarmina, vis-à-vis Dar Nassar. De nouvelles additions sont faites aux ouvrages de défense ; ce, sont :
le fort Lemercier, les tours Doriac et Salomon.
Admis à la retraite le 1er janvier; 1838, cet oflicier supérieur est remplacé par le lieutenant-colonel
Bedeau, de la légion étrangère.
Le nouveau commandant se voit appelé, par exception, à sortir du rôle passif et à opérer une sortie plus
étendue qu’aucune de celles dei ses prédécesseurs. Il
ne s’agissait toutefois que de démonstrations ; celles-ci avaient pour but d’attirer fortement sur bougie l’attention des Kabyles de l’est ;
pendant qu’une expédition toute préparée allait faire la conquête de Gigelly.
Mieux connues aujourd’hui, les populations de ces
montagnes ne nous paraissent pas offrir un ensem-
ble qui puisse justifier des diversions aussi lointaines.
Quoi qu’il en soit, le colonel Bedeau s’empara du col
de Thisi, sans coup férir, par une marche de nuit, et
domina la plaine durant plusieurs jours (12, 13, 14 mai
1839). Tantôt en se portant jusqu’au villas de Mellala,
tantôt en affectant l’intention de passer la Summam,
il réussit à attirer devait lui des masses de Kabyles
assez imposantes, et à les occuper loin du point où
l’on redoutait leur présence. Sa marche rétrograde sur
Bougie fut, comme à l’ordinaire, le signal d’une attaque générale. La colonne repoussa victorieusement
ses agresseurs, et rentra dans la ville sans autre mal
qu’une vingtaine d’hommes hors de combat.
Sur ces entrefaites, le commandant supérieur reçut une demande de renfort pressée, pour le corps
expéditionnaire de Gigelly. Il envoya de suite, par un
bâtiment à vapeur, toutes les forces qui ne lui étaient
pas strictement indispensables, et cette réduction
d’effectif lui interdit d’autres sorties.
Les successeurs du colonel Bedeau furent :
En octobre 1839, le lieutenant-colonel, d’état-major de Tussac :
En décembre 1839, le colonel d’état-major Dubarret ;
En août 1840, le colonel comte de Polignac ;
En décembre 1840, le lieutenant-colonel Daugustin ;
En décembre 1841, le lieutenant-colonel d’état-major Gaulier ;
En mai 1842, le chef de bataillon Ducourthial,
de l’état-major des places ;
En mai 1846, le chef d’escadron d’état-major
Morlot de Wengy.
De ces dernières années d’occupation, une moitié, la première, n’offre aucun fait qu’on désire sauver de l’oubli ; et, pendant sa durée, l’honneur du
drapeau français n’est même pas toujours sauvegar dé contre l’insolence des montagnards. Si des besoins d’un ordre supérieur empêchaient d’immobiliser, à Bougie,
des forces suffisantes, peut-être eût-il
été possible d’y débarquer, à l’improviste, plusieurs
bataillons qui eussent infligé en quelques jours, à la
tribu des Mzaïas, un juste et mémorable châtiment.
Le nombre de nos bâtiments à vapeur, et la proximité d’Alger, facilitaient singulièrement un pareil coup
de main.
La période suivante offre un heureux contraste.
On y suit, à vue d’œil, le progrès de notre influence. D’abord, ce sont des reconnaissances dirigées
avec succès par le commandant Ducourthial, dans les
montagnes environnantes ; puis une attention soutenue de ce chef et de son successeur à ne laisser aucune insulte sans répression. Le commandant Morlot
de Wengy parvient à intervenir avec poids dans les
affaires des tribus voisines : tour à tour il les frappe,
les intimide ou les attire, et finit par en recevoir quelques offres de soumission.
Si honorables qu’ils fussent pour la garnison de
Bougie, ces succès n’étaient toutefois que le contre-coup des victoires remportées par nos colonnes actives dans le sein même de la Grande Kabylie. Les
commandants de la petite place avaient seulement
tiré le meilleur parti possible d’une situation nouvelle
qu’ils n’avaient ni créée, ni pu créer eux-mêmes. Par
ce motif, nous n’avons point nous appesantir sur les,
détails de leurs opérations ; par ce motif aussi, nous
éloignons notre lecteur d’une scène devenue secondaire, pour l’introduire enfin sur celle où la destinée
du pays doit s’accomplir.
GÉOGRAPHIE ET CARACTÈRES POLITIQUES
La Kabylie a vol d’oiseau
Nous avons appelé Grande Kabylie ce vaste
quadrilatère dont les sommets reposent sur Aumale,
Dellys, Bougie et Sétif. Ses côtés se composent des
lignes plus ou moins brisées qui voici :
Entre Aumale et Dellys, la nouvelle route d’Alger
l’Oued-ben-Ahmoud jusqu’à son confluent avec l’Isser au pont de Ben-Hini ; l’Isser jusqu’à Bordj-Menaïel
l’Oued-Sebaou, depuis le Bordj du même nom jusqu’à son embouchure.
De Dellys à Bougie, le bord de la mer.
De Bougie à Sétif, une ligne droite, ou peu s’en faut.
De Sétif à Aumale, la route des Bibans, suivie
en 1838 par la colonne venant de Constantine ; puis,
l’Oued-Lekal(1),
à partir de Kaf-Radjala.
Le pays ainsi limité occupe une superficie d’environ 500 lieues carrées. Les renseignements qu’on
a pu recueillir font évaluer sa population au moins à
250,000 âmes, ce qui la répartirait en moyenne sur le
pied de 500 habitants par lieue carrée. Ce chiffre ne
répondrait pas à l’idée qu’on aurait pu s’en faire en
parcourant, à la suite de nos colonnes, les vallées de
la Summam, du Sebaou et de l’Adjeb, aussi peuplées
que la plupart de nos départements ; mais il faut faire
entrer en ligne de compte la solitude qui règne nécessairement sur beaucoup de cimes rocheuses et sur les
flancs trop escarpés de certaines montagnes.
Nous n’entreprendrons pas d’exposer, dans tous
ses détails, la géographie politique et physique de cet-
te contrée. Ce serait un travail ingrat qui, par la multiplicité des faits secondaires, le morcellement indéfini
des intérêts et l’abondance des noms propres difficiles
à retenir, fatiguerait l’esprit du lecteur, sans y laisser aucune empreinte nette.
Au contraire, l’esquisse large
des grands accidents naturels et des groupes sociaux
les plus considérables fixera l’attention sans la disséminer. On suivra d’autant mieux la marche des évènements que leur théâtre sera moins encombré.
Une frappante analogie subsiste entre la configu-
ration matérielle et la physionomie morale du pays.
Le sol nous montre, séparées par les grandes chaînes
dominantes, un petit nombre de belles vallées ; véritables artères où circulent les principes vitaux.
En examinant de plus près ces bassins du premier ordre,
nous y découvrons l’épanouissement de plusieurs
vallées secondaires, dont les flancs sont des contre-forts du massif principal et lui en déversent les eaux.
Ces, petites rivières à leur tour reçoivent des torrents,
ces torrents des ruisseaux ou des chutes ; ainsi l’on
remonte, par un enchaînement de systèmes perpendiculaires les uns aux autres, des bassins aux vallées,
des vallées aux vallons, des vallons, aux ravins ; et
chacun de ces éléments géographiques a son nom, ses
détails ; chacun comporterait une description particulière. Mais, pour simplifier la carte, pour en faciliter
l’entente, nous nous arrêterons à la nomenclature des
grandes vallées, au nombre de trois : celle de l’OuedAdjeb qui n’est; toutefois qu’un affluent, et les deux
bassins principaux du Sebaou et de la Summam, débouchant dans la mer.
Le premier de ces cours d’eau descend des environs de Sétif, où il porte le nom de Bou-Sellam,
et, rencontrant le mont Guergour, s’ouvre un passage étroit à travers ses masses rocheuses.
Mais cette coupure est inaccessible partout ; aussi la route
de Sétif à Bougie ne peut rejoindre que plus bas
le cours de la rivière. Celle-ci continue jusqu’à la
Summam de traverser un pays âpre, de contourner
des montagnes d’une hauteur médiocre, mais irrégulières, confuses et difficilement viables.
Ce sol
si tourmenté n’en est pas moins couvert de bonnes
terres végétales, de même qu’il recèle beaucoup de
mines dans son sein.
La chaîne du Jurjura, c’est-à-dire le massif le
plus élevé du pays, détermine l’existence et la forme
des deux autres bassins, à peu près concentriques, de
la Surnmam et du Sebaou. Cette chaîne court parallèlement au littoral compris entre Bougie et Dellys.
Ses crêtes rocheuses dominent à plus de deux mille
mètres le niveau de la mer. A part quelques arêtes
dénudées, quelques ravins inextricables, quelques arrachements accidentels, le sol y est en général garni
d’une épaisse couche de terre végétale, terre facile et
productive qui ne manque ni de bois ni d’eau, présente rarement des obstacles insurmontables, et, sous
tous les rapports, se prête beaucoup mieux au parcours que la plupart des autres Kabylies.
La ligne de partage des eaux devient naturellement une frontière politique et géographique entre les
versants nord qui regardent la Méditerranée, et les
versants méridionaux d’où l’œil projette à l’infini
montagnes sur montagnes, pitons contre pitons, et
embrasse pour ainsi dire une mer de vagues solides.
Non seulement les bassins de la Summam et du Sebaou tracent, l’un en dedans, l’autre en dehors du Jurjura, deux anneaux concentriques, mais encore leur
topographie contraste symétriquement ; leurs pentes
suivent des mouvements opposés : le Sebaou coule
de l’est à l’ouest pour tomber dans la mer, après avoir
enveloppé Dellys ; tandis que, plus loin, la Summam
descend en sens inverse du couchant au levant, mais
enveloppe également Bougie avant de s’épancher
dans la mer.
Jetons maintenant les yeux sur la population qui
couvre ce vaste territoire. On y saisit de même, au
premier coup d’œil, un petit nombre de masses distinctes et compactes, ralliées fortement autour de certains intérêts communs, de certaines familles populaires,
de certaines zaouïas vénérées ; quelques tribus
seulement flottent d’un groupe à l’autre en raison des
évènements ou des passions du jour. Mais si l’on examine de plus près l’intérieur des confédérations, on
ne tarde pas d’y reconnaître aussi des rivalités intestines, des dissidences égoïstes, en un mot d’individualisme de la tribu.
Que l’en approfondisse encore davantage, et dans la tribu même on discernera bientôt
les fractions, les villages; comme autant de nuances
d’une couleur unique, comme autant de flèches du
faisceau.
Or, c’est ici, surtout que nous voulons éviter à
l’esprit du lecteur une fatigue inutile, et le préserver
de la plus dangereuse confusion. Loin de promener
son attention dans ce dédale d’intérêts secondaires,
de groupes en sous-ordre, nous la concentrerons exclusivement sur les grandes masses agglomérées.
Vallée de l’Adjeb
2 - En Cours de préparation
Vallée du Sebaou
3 - En Cours de préparation
Vallée de la Summam
4 - En Cours de préparation
Ben-Mahy-ed-Din
5 - En Cours de préparation
Abd-el-Kader
6 - En Cours de préparation
ABD-EL-KADER EN KABYLIE
Premières tentatives
On imagine quel horizon durent ouvris devant
Abd-el-Kader les discours d’un chef religieux et de
grande famille venant de Cheurg (Orient), sur le seul
bruit de sa renommée, pour lui offrir une extension
d’autorité que ses rêves les plus audacieux n’auraient
pu jusqu’alors embrasser sans folie. Il était homme
à ne reculer devant aucun enjeu de la fortune. Sultan
proclamé dé la veille, et par trois tribus seulement
du Gharb (ouest), contesté partout ailleurs, avec
beaucoup d’ennemis sur les bras, et le poids de la
guerre sainte en lui personnifiée, il n’hésita cepen-
dant pas à recevoir comme souverain la visite de
Ben Mahy-ed-Din, de ses parents et des chefs de tri-
bus qui l’avaient escorté. Il leur annonça hautement
sa mission providentielle de fonder un empire mu-
sulman. Il l’imprima dans leur esprit à force d’élo-
quence et de conviction. Enfin, après s’être engagé
à faire prochainement une tournée chez eux, il les
renvoya chargés de circulaires qui réclamaient par-
tout l’obéissance envers le nouveau sultan des Ara-
bes, en menaçant de peines très-sévères tous ceux
qui, dans un délai de six mois, ne l’auraient point
reconnu et proclamé.
Six mois lui suffirent en effet pour arriver au
sein du Tittery ; car il cheminait sûrement, à l’ombre
de son traité avec le général Desmichels, et même il
en violait impunément les stipulations les plus for-
melles, sans lasser la patience du gouverneur-géné-
ral, comte d’Erlon. Ce fut ainsi qu’après avoir vaincu
et subjugué les tribus du Chélif, il arriva devant El-
Cantara, osa franchir le pont et entrer dans Milianah,
dont les habitants l’accueillirent avec des transports
d’enthousiasme. Il commença de suite l’organisation
du pays en s’appuyant sur deux grands chefs, El-Adj-
Sghir et-Mohammed-ben-Aïssa-el Berkani ce dernier
d’une famille illustre. Mais tandis qu’il fondait sa
puissance dans l’ouest du Tittery, un orage se formait
à l’est.
Abd-et-Kader, à cette époque, jouait encore un
double rôle : d’une part, il était engagé dans une al-
liance avec les chrétiens ; de l’autre il se posait, en
toute circonstance, comme le champion de la foi et le
futur expulseur des infidèles. Beaucoup d’Arabes at-
tendaient patiemment l’issue de cette astucieuse po-
litique, sans douter que le mobile religieux ne fût sin-
cère ; mais, d’une attitude suspecte naissent toujours
quelques embarras passagers. Un sectaire fougueux,
dont le zèle s’accommodait mal de ces tempéraments
habiles, Si Moussa-bou-Hamar (le maître de l’âne),
que nous avons déjà cité comme un chef important
des Derkaouas, et qui, en cette qualité, ne s’attaquait
guère plus aux infidèles qu’aux sultans de toute espè-
ce.
Si Moussa venait d’exciter, dans le fond du Tittery,
un soulèvement général ; il s’était emparé de Médéah,
et menaçait ouvertement Abd-el-Kader. Celui-ci vint
à sa rencontre. Les deux ennemis se titrèrent bataille
près de Haouch-Amouze, sur le territoire des Sou-
matas. Moussa, complètement battu, s’enfuit dans le
désert. Ses femmes, ses bagages, étaient tombés à au
pouvoir du vainqueur, qui les lai renvoya généreusement, après être entré en triomphe dans la ville de Médéah.
Dès lors, et par suite des ouvertures antérieures
de Si Mohammed-ben-Mahy-ed-Din, la province de
Tittery se trouvait entièrement conquise jusqu’aux
limites du pays kabyle. Abd-el-Kader en donna le
commandement à Si Mohammed-ben-Aïssa-el-Ber-
kani avec le titre de son khalifa. Quant à Ben Mahy-
ed-Din, il fut nommé seulement agha de la cavalerie
des Beni-Slymans. Cette, part lui sembla trop faible,
ce rang trop secondaire ; il n’en fallut pas davantage
pour jeter dans son âme le premier germe d’une ir-
ritation vivace contre le maître ingrat qu’il était allé
chercher si loin.
Sous l’empire d’un tel sentiment, Ben Mahy-
ed-Din ne tarda point à se brouiller avec El-Berkani.
Celui-ci le dénonça à l’émir comme un homme très
dangereux, obtint l’autorisation de le faire arrêter
avec toute sa famille et de l’interner à Médéah. Il en
résulta pour Ben Mahy-ed-Din une sorte de captivité
qui dura neuf mois, et se fût sans aucun doute prolon-
gée bien davantage, si le khalifa n’eût été contraint
d’avouer son impuissance à maintenir la tranquillité
chez les Beni-Slymans, et de leur restituer, sur l’ordre
d’Abd-el-Kader, le seul chef capable de les comman-
der. Ces traverses avaient encore aigri bien davantage
les ressentiments du jeune agha ; main déjà trop habi-
le pour en laisser rien soupçonner, il parut déployer,
au service de l’émir, le même zèle qu’auparavant.
Dissimulation prudente, car la puissance du maître
atteignait en ce moment son apogée.
Une nouvelle période de guerre sainte venait
d’embraser tout le Gharb et, quoique entrecoupée
de succès et de revers, elle avait mis le comble à la
réputation d’Abd-el-Kader. L’amour-propre natio-
nal, ingénieux à se flatter, devint son auxiliaire en-
thousiaste : on l’appelait sultan depuis la frontière
du Maroc jusqu’à l’extrémité du Tittery ; enfin, les
Français même lui décernèrent, dans le traité de la
Tafna, le titre d’Emir-el-Moumenin, commandeur
des croyants.
En paix avec le chrétien, il appliqua toutes ses
vues aux moyens de consolider et d’accroître sa
vaste domination sur les indigènes. Il prétendait ral-
lier à lui toutes les forces musulmanes de l’Algérie,
dans l’expectative d’une dernière lutte religieuse que
déjà couvait sans relâche son fanatisme réfléchi. Son
royaume, car il lui donnait ce nom, enveloppait d’une
large ceinture nos établissements disséminés. L’ex-
périence des premières guerres l’avait induit dans
une dangereuse erreur sur l’étendue de nos ressour-
ces et sur les facultés mobiles de nos colonnes. Aussi
fondait-il avec confiance, vers la limite extérieure du
Tell, des établissements qui devaient mettre en sûreté
ses trésors, ses munitions, ses ateliers, ses magasins.
Ainsi s’élevèrent Sebdou, Saïda ; Tekedemt, Boghar.
Taza, comme autant de bases d’opérations inaccessi-
bles à nos armes.
Mais il ne lui suffisait point de s’asseoir, Abd-el-Kader voulait également s’étendre : il convoitait
surtout la Grande Kabylie, et par mille raisons. Il y
voyait une pépinière de fusils, un sang opiniâtre et
belliqueux, le mariage d’un sol riche en produits et
en métaux avec une race laborieuse qui, sachant s’y
suffire, pouvait alimenter éternellement la guerre. Il
appréciait surtout les grandes difficultés topographi-
ques de ce pays. Jointes à sa proximité d’Alger, elles
le rendaient, pour la rapidité de l’offensive comme
pour la sécurité de la retraite, un admirable foyer
d’entreprises contre la Mitidja. Il sentait que, d’une
position semblable, il pourrait, chaque jour et sans
risque, frapper au cœur son ennemi.
Depuis déjà longtemps s’était glissé auprès de
lui un homme de cette contrée, homme ambitieux
qui, devançant ses rivaux, sollicitait l’investiture et se
flattait d’être obéi de la région du Sebaou. Il se nom-
mait El-Hadj-Ali-Ould-Si-Sâadi, et appartenait à la
tribu considérable des Beni-Khalfoun. Abd-el-Kader
se rendit aux instances dont on l’obsédait, nomma le
postulant son khalifa dans une portion assez vague, de
la Kabylie, et le fit partir avec des lettres de recomman-
dation pour le fameux Ben-Zamoun, chef de la tribu
il des Flissas, pour Bel-Kassem-ou-Kassy, non moins
puissant chez les Ameraouas, ainsi que pour d’autres
personnages notables. Tous ces écrits annonçaient la
prochaine visite de l’émir, et réclamaient, en atten-
dant, la bienveillance, le concours des fidèles envers
son premier représentant. En 1837 El-Hadj-Ali-Ould-
Si-Sâadi se présenta dans le pays kabyle, suivi d’une
vingtaine de cavaliers seulement. Mais, sitôt qu’il
eût exhibé ses lettres et fait connaître ses prétentions,
son insuffisance éclata. On le rebuta sans détour, on
se moqua de lui publiquement. Il eut beau contracter
une alliance habile en épousant la fille de Ben-Za-
moun, son manque d’influence personnelle, l’absen-
ce de tout moyen coercitif, le disparate singulier d’un
titre ambitieux avec un équipage misérable, tous les
aspects possibles, en un mot, l’avaient voué au ridi-
cule, et des humiliations sans nombre pleuvaient in-
cessamment sur lui.
Il erra quelque temps de la sorte au sein de son
gouvernement fictif. Son mariage lui permit de sé-
journer quatre mois chez les Flissas. Des relations
de famille et des propriétés qu’il possédait du côté
de l’Oued, Zytoun l’y fixèrent cinq ou six mois. La
majeure partie de cette vallée appartenait aux Zoua-
thnas. Cette tribu est d’une origine toute particuliè-
re, car elle a pour ancêtres des Turcs, qui, expulsés
d’Alger à la suite d’une conspiration, trouvèrent asile
en cet endroit, et, par leurs alliances avec les fem-
mes du pays, créèrent une popu lation de Courouglis.
l est presque inutile d’ajouter que le déplorable
Omar-Ould-Sidi-Sâadi ne rencontra chez eux ni plus
d’obéissance, ni moins de mépris qu’ailleurs et ce-
pendant, les malheureux devaient bientôt expier seuls
cette faute commune à tant d’autres ; leur destinée
fut de payer cher une origine exceptionnelle dont ils
s’étaient souvent enorgueillis.
Razzia
2 - En Cours de préparation
Beni-Salem khalifa
3 - En Cours de préparation
Embarras de son gouvernement
4 - En Cours de préparation
Abd-el-Kaderer chez les Zouaouas
5 - En Cours de préparation
GOUVERNEMENT DE BEN-SALEM (1839. — 1843.)
Rupture de la paix
Nous voici parvenus au grand évènement qui
fixa les destinées de l’Algérie : la rupture du traité de
la Tafna. Cette rupture était dans l’essence même des
choses.
Qu’Abd-el-Kader, en vue d’accroître et de régulariser ses forces, d’amasser des ressources et de récolter des impôts ; que le gouvernement français, pour ne
point engager l’avenir, pour faciliter, avant tout, son
expédition de Constantine ; que ces deux contractants,
disons-nous, eussent, dans leur intérêt du jour, signé
le traité de la Tafna, rien de plus naturel : mais compter de part ou d’autre sur une observance prolongée
de ces clauses, c’eût été méconnaître les instincts de
race et de foi qui, là, se trouvaient en présence.
Quel était pour chacun le but suprême ? Abd-el-Kader n’en voyait d’autre que l’extermination ou
l’expulsion des infidèles qui usurpaient la terre musulmane. La France, sur cette même terre, prétendait
implanter ses enfants et sa civilisation. Il fallait bien
que, tôt ou tard, ces deux pensées, en se heurtant,
fissent jaillir la guerre. Mais une dissemblance fondamentale signalait leurs allures. Celle de la France
pouvait affecter une marche lente et graduelle, tandis
qu’au contraire l’émir n’était pas toujours maître de
régler la sienne.
En effet, on l’avait proclamé sultan à cause des prophéties qui l’appelaient à relever l’empire de l’Islam.
C’était au nom de la guerre sainte qu’il avait obtenu
l’obéissance générale, qu’il avait recueilli des impôts
très-considérables ; et, néanmoins on attendait encore
l’exécution de ses promesses. Aussi commençait-on à
l’accuser d’avoir organisé des troupes régulières, plutôt pour asservir les musulmans que pour combattre
les chrétiens. Se sentant débordé par l’opinion publique, Abd-el-Kader avait convoqué, à Taza, une grande
assemblée de tous les chefs influents du pays, et le
résultat des délibérations avait été de ne point rompre encore la paix, par égard pour la foi jurée, mais
de courir aux armes sitôt que les chrétiens auraient
donné l’exemple de la violation ; c’est-à-dire qu’on
n’attendait plus qu’un prétexte. Il éclata en Kabylie.
Après le départ de l’émir, Ben-Salem s’était remis à l’œuvre contre les insoumis de son gouvernement.
La petite ville d’Hall-el-Ksar, située en-deçà des
Bibans, à une journée est de Hamza, avait reçu de
lui trois lettres consécutives. Les deux premières qui
réclamaient l’achour et la zeccat en retard, étaient demeurées sans réponse. A la troisième contenant des
menaces très-énergiques, les gens du Ksar avaient
fait partir un des leurs, chargé de dire au khalifa seulement ces paroles : « Mets dix balles dans ton fusil,
et viens combattre. »
L’insolence de cette bravade exigeait un exemple ; Ben-Salem, pour mieux l’assurer, avait demandé
du secours à son maître. Six cents réguliers de Ben-Allal étaient venus le renforcer. Avec cette troupe, la
sienne et les contingents des tribus qu’il avait réussi
à attirer par l’appel du sac d’une ville, il était allé
faire le siégé du Ksar et de plusieurs redoutes élevées
à l’entour. On avait combattu, parlementé ; puis on
avait repris les armes : les conditions du khalife semblaient trop dures. Enfin, dans un dernier engagement,
Ben-Salem étant parvenu à attirer l’ennemi hors de
ses postes retranchés, les réguliers sortis d’une embuscade avaient escaladé les redoutes et pris possession de la ville avant que les assiégés eussent pu s’y
replier. Il avait donc fallu se rendre à merci. Le vainqueur était resté quinze jours sur les lieux, tant pour
instituer des chefs que pour rançonner amplement la
malheureuse ville. Comme il allait partir dans l’ivresse du succès, on vint tout-à-coup lui apprendre que
le fils du roi des Français franchissait les Bibans à la
tête d’une armée considérable, et pénétrait sur son
territoire.
La nouvelle était vraie. Cette colonne française
où se trouvait en effet-le prince royal, mais qui avait
pour chef réel le maréchal Valée, gouverneur-général;
exécutait alors la reconnaissance entre Constantine et
Alger, qui devint si célèbre sous le titre d’expédition
des Portes-de-Fer.
Ben-Salem ne sut que penser d’une semblable
démonstration en pleine paix ; la vue des chrétiens le
troubla : il fit une prompte retraite, et celle-ci dégénéra bientôt en fuite ; car, exaspérés de sa rigueur et
le voyant embarrassé, les gens du Ksar s’insurgèrent
aussitôt, le poursuivirent, lui tuèrent du monde et lui
reprirent à peu près tout ce qu’il leur avait enlevé.
Aigri au dernier point par un échec dont la colonne française était la cause bien innocente, le khalife
lança soudain, chez toutes les tribus voisines, l’ordre
d’attaquer les chrétiens, ne fût-ce que pour protester. Des Krachnas, des Beni-Khalfoun vinrent, en
conséquence, leur tirer quelques coups de fusil aux
environs du pont de Ben-Hini. Cet acte insignifiant
fut même désapprouvé ; on pensa que Ben-Salem
avait pris beaucoup trop sur lui, et qu’il encourrait
le blâme du sultan, pour avoir insulté des alliés qui
traversaient son territoire sans y causer aucun dom-
mage. Lui-même ne put échapper à ces doutes ; il
avait envoyé de suite à son maître un récit complet
de l’affaire, et il attendait la réponse dans une anxiété mortelle.
Cette réponse ne tarda point; on en prévoit le
sens, d’après la grande détermination relatée ci-dessus. Abd-el-Kader, s’exprimait de la sorte :
« La rupture vient des chrétiens ! Votre ennemi
est devant vous, retroussez comme il faut vos vêtements, et préparez-vous aux combats. De toutes parts
le, signal de la guerre sainte est donné ; vous êtes
l’homme de ces contrées. Je vous ai placé là pour en
fermer l’issue.
« Gardez de vous laisser troubler; serrez votre
ceinture et soyez prêt à tout. Grandissez-vous à la
hauteur des évènements ; apprenez surtout la patience ; que les vicissitudes humaines vous trouvent impassibles. Ce sont des épreuves : Dieu les envoie ;
elles sont attachées au destin de tout bon musulman
qui s’engage à mourir pour sa foi.
« La victoire, s’il plaît à Dieu, couronnera notre
persévérance. Salut ! »
Pas un mot de reproche, pas la moindre hésitation. Ben-Salem respira
Les Kabyles dans la Mitidja
2 - En Cours de préparation
Embarras de Ben-Salem
3 - En Cours de préparation
Destruction de Bel-Kraroube
4 - En Cours de préparation
RIVALITÉ DES DEUX KHALIFAS DU SEBAOU
Ben Mahy-ed-Din khalifa du Sebaou
Le lendemain du combat de l’Oued-Soufflat, et
pendant que Bel-Kraroube tombait en ruines, Si Mohammed-ben-Mahy-ed-Din vint se présenter au camp
français. Sa visite était attendue ; déjà même il avait
fait acte de soumission, pour une partie des Beni-Slyman, au commandant de Médéah. Mais la présence et
un premier succès du Gouverneur lui avaient paru
nécessaires pour entraîner le reste de ses tribus. En
outre, il pressentait instinctivement que son heure
était enfin venue. Plutôt homme d’ordre que de poudre, il sortait avec joie d’une époque de violence pour
entrer dans l’ère de la loi, de la justice et de la stabilité. Ses talents administratifs l’appelaient à y jouer un
beau rôle ; car les Arabes, sous ce rapport, le plaçaient
immédiatement après Abd-el-Kader lui-même.
Le Gouverneur-Général sonda rapidement la
portée de Ben Mahy-ed-Din. Un effectif insuffisant
ne lui permettait pas d’occuper Bordj-Hamza, et il
fallait imposer aux populations un homme capable
de balancer, sinon d’anéantir le reste d’influence que
Ben-Salem conservait encore sur elles. Cet homme
ne pouvait être que Ben Mahy-ed-Din.
Son amour-propre, si souvent et si imprudem-
ment froissé par Abd-el-Kader, nous assurait sa fidélité. L’ancien agha des Beni-Slyman allait être
nommé khalifa de Sebaou. A peine cette détermination fut-elle connue que tous les Beni-Slyman, les
Aribs, les Beni-Djâd, poussés par leurs chefs envieux, se ruèrent en masse vers la tente du Gouverneur-Général.
C’était un effrayant pêle-mêle de burnous :
« Nous ne voulons pas de Ben Mahy-ed-Din ! criait-on de toutes parts ; il nous a ruinés par les impôts; il
ne vaut pas mieux que les Salem, pas mieux qu’Abd-el-Kader ; il te trahira, car il les a servis jusqu’à la
fin ! »
Les plus mutins, les mieux soudoyés peut-être,
demandaient sa tête et la ruine de son bordj-el-had.
Ben Mahy-ed-Din, assis sur une pierre à quelques pas de la tente du Gouverneur-Général, semblait
seul étranger à ce tumulte.
Ce n’était là, au reste, que l’explosion sauvage
et brutale d’une populace jusqu’alors énergiquement
dominée, et cherchant à briser celui qui seul pouvait
la dominer encore.
Le Gouverneur-Général le comprit, imposa d’un
geste silence à la foule et lui cria : « Je n’accepte
pas les raisons que vous me donnez pour refuser Ben
Mahy-ed-Din ; car s’il a servi son mitre jusqu’à la
fin, il a fait acte d’honnête homme. Ce que vous craignez ce n’est point qu’il me trahisse, mais qu’il vous
maintienne comme il l’a déjà fait. De gré ou de force
vous l’accepterez pour khalifa, et je vous ordonne de
le reconnaître à l’instant. »
Alors se passa une scène caractéristique de mœurs
arabes.
A peine le général Bugeaud eût-il prononcé ce dernier mot, avec l’impérieuse énergie qu’on lui connaît,
que les plus acharnés, ceux qui tout à l’heure demandaient la tête de Ben Mahy-ed-Din, se précipitèrent
pour lui baiser les pieds et les mains ; tous implorant
sa protection, celui-ci pour une place, celui-là pour
un burnous d’investiture : les injures s’étaient changées en sollicitations.
Ben Mahy-ed-Din accueillit les prières comme il
avait reçu les menaces.
Et dès le lendemain, pour prouver quel était son
ascendant sur ses nouveaux sujets, il offrit de faire
conduire de Bordj-el-Arib à Alger (35 lieues) un
convoi de 105 malades ou blessés. Il en répondait,
disait-il, sur sa tête.
Le convoi partit en effet, escorté d’une douzaine
de cavaliers seulement sous les ordres de Sid-Mahfoud, frère de Ben Mahy-ed-Din ; et non seulement
il traversa sans accident les tribus en pleine révolte
la veille, mais il longea toute la tribu des Beni-Djâd,
celle même où Ben-Salem était né. Le temps était
affreux, le pays presque impraticable ; mais sur la
route, des Arabes, la pioche en main, frayaient des
passages, et à toutes les haltes les plus voisins apportaient la diffa.
Cependant la colonne avait continué sa marche.
Campé le 7 à Bordj-el-Arib, le Gouverneur-Général,
après avoir également ruiné ce fort, reçut la soumission et les gâdas de la forte tribu des Aribs. Le 10, on
passa la nuit autour de Bordj-Hamza.
Précisément en face, dans une des vallées rapide
où le grand pic du Jurjura déverse ses eaux pluviales on voyait la tribu des Ouled-el-Aziz, connue pour
avoir pris une part active à l’affaire du 5 octobre, et
qui, faute de surveillance, se trouvait tout entière entre nos mains. Une vingtaine de villages qu’on avait
sous les yeux, regorgeaient de population et de troupeaux. Les chefs vinrent solliciter l’aman ; ils l’obtin-
rent moyennant une contribution de 6,000 boudjous
et de 600 fusils.
Sur ces entrefaites, les Beni-Ismaël, voisins dès
Ouled-et-Aziz, arrivaient franchement à leur secours.
On les laissa s’engager peu à peu en terrain découvert; alors ils furent balayés par une charge de notre
infanterie et du goum qui, pour être entré depuis si
peu de temps sous notre drapeau, n’en montra pas
moins de détermination.
Chose étrange ! Cette escarmouche et cette sou-
mission se passaient en présence d’un rassemblement
très-considérable de Kabyles. Ben-Salem les avait attirés en écrivant partout qu’il venait de remporter, au
bord de l’Oued-Soufllat, un avantage marqué sur les
chrétiens, et qu’il leur avait tué un colonel. Six mille
montagnards étaient venus, mais ils avaient bientôt
appris la vérité, et la belle tenue du camp français leur
imposait beaucoup. Une partie se retira, l’autre se tint
eu observation sur les gradins supérieurs des Nezlyouas, sans que Ben-Salem pût obtenir aucun mou-
vement agressif de sa part. Les montagnards se refusaient à descendre, sous prétexte qu’ils ne possédaient
absolument aucune cavalerie ; ils prétendaient vouloir
remettre leur attaque au moment où l’ennemi s’engagerait dans les défilés des Krachnas. Pour s’assurer
de leurs sentiments, Ben-Salem demanda le meïz(1),
et ils l’exécutèrent.
Toutefois, l’intention du général français n’était
pas de patienter si longtemps avec eux. Résolu de
les dissiper, pour qu’aucun doute ne planât sur ses
opérations, il se porta de leur côté par un détour
exécuté dans le brouillard, et occupa soudain un
contrefort du mont Sidi-Rahmoun, où ils étaient
massés. Son approche fut saluée par des vociférations formidables, mais aucun acte d’hostilité ne
s’en suivit.
Vainement essaya-t-on diverses ruses pour enga-
ger l’ennemi à quitter ses positions trop dominantes :
rien ne put l’y déterminer, pas même Ben-Salem que
l’on voyait de loin à cheval, parcourir et haranguer
les groupes. Bientôt on observa qu’ils commençaient
à fortifier les crêtes en y élevant quelques parapets de
pierres sèches. Le général Bugeaud prit alors le parti
d’enlever par une attaque de front leur principale position. Le feu de plusieurs obusiers s’accumule sur
le point indiqué, en même temps que deux bataillons
s’ébranlent pour livrer ce véritable assaut. Les Kabyles
sont terrifiés de l’effet des obus qu’ils ne connaissaient
pas encore. L’audace de la petite colonne d’attaque
achève de les démoraliser. Ils ne l’attendent pas ; ils
se dispersent après une seule décharge de leurs fusils.
Les montagnes voisines n’offrent plus aucun noyau
de résistance.
Le but du Gouverneur était atteint ; il reprit avec
sa colonne la route de la Mitidja.
Au pont de Ben-Hini, le khalifa Ben Mahy-ed-Din se sépara de notre armée qu’il suivait depuis Bel-Kraroube. Durant toute la fin de cette expédition, la
pluie tombait à torrents ; on parcourait un pays difficile, coupé de ravins ; la patience des plus intrépides
fut mise à une rude épreuve. Ben Mahy-ed-Din avait
le bras cassé en deux et une blessure au pied qui devait le faire horriblement souffrir. Mais souffrait-il ?
Lui seul le sait : jamais le moindre signe de douleur
ou d’impatience ne trahit ses sensations.
Il s’empressa de regagner le centre de sa province, d’y préparer les bases d’une organisation
définitive, et de réunir les chefs de tribus dont il se
proposait de soumettre l’investiture au Gouverneur-Général Alger, Cette cérémonie avait été fixée au 27
octobre 1842
Ses premiers actes
2 - En Cours de préparation
Décadence de Ben-Salem
3 - En Cours de préparation
Son homélie adressée aux tribus
4 - En Cours de préparation
PRÉLIMINAIRES DE L’INVASION FRANÇAISE
Troubles dans la famille de Ben-Salem
Jusqu’à ce jour, la Grande Kabylie a maintenu
heureusement sa vieille indépendance entre l’ambition d’Abd-el-Kader et notre fatalité conquérante.
Ses marches ont appartenu tour-à-tour aux deux puissances rivales ; elle s’en est ressentie, mais sans courber la tête. Tout en prêtant l’oreille aux prédications
religieuses de l’émir, elle a su lui refuser l’impôt ; de
même elle incline aux bonnes relations avec les chrétiens, depuis qu’ils ont fait acte de puissance dans
la région de l’Isser et de Hamza ; cependant elle ne
ferme point à Ben-Salem ses montagnes hospitalières. Cette attitude ne doit pas durer : le moment est
venu pour les Kabyles d’entendre des menaces plus
sérieuses que celles dont ils ont bravé l’accomplissement depuis bien des siècles.
Les succès décisifs qui viennent de couronner
nos armes sur tous les points de l’Algérie, en 1842,
ont fait entrer le gouvernement français dans une voie
d’occupation plus large : il se propose désormais la
conquête entière du Tell avec une influence prépondérante sur le petit désert ; il écrit dans ce sens au
lieutenant-général-gouverneur, et lui prescrit de soumettre également la Grande Kabylie.
Quelques troubles intérieurs retardent d’abord
l’exécution de cet ordre ; plus tard, c’est le blâme violent d’une partie de la chambre élective et de la presse
contre toute entreprise militaire dirigée dans ce but.
Mais ni l’opinion intime du cabinet, ni celle du gouverneur de l’Algérie n’en paraissent modifiées ; ils
reculent, l’un comme l’autre, devant l’idée d’admettre, à vingt lieues de la capitale algérienne, l’existence
d’une enclave indépendante qui peut servir sans cesse
d’exemple aux fanatiques, de refuge aux malfaiteurs,
de base d’opérations à un ennemi plus sérieux.
Comme il appartient à la prérogative royale de trancher, sans le concours des pouvoirs législatifs, toute
question de paix ou de guerre, la conquête de la Kabylie n’en poursuivra pas moins son cours, malgré
certaines difficultés parlementaires dont il n’est pas
indispensable que nous nous occupions ici.
Pendant toute l’année 1845, l’éveil fut donné
plusieurs fois aux Kabyles, tantôt par la rumeur publique, tantôt par des préparatifs faits au grand jour. Le
mystère, en cette occurrence, n’était pas de saison ;
car ne pouvant compter sur une surprise absolue, au
moins par une longue attente on fatiguait les tribus
menacées, on exposait leur ligue à toutes les chances
de discorde inhérentes à sa nature; en outre, l’effet
moral de nos victoires précédentes, aux mains d’une
politique adroite, pouvait, avant le commencement
même de la lutte, détacher quelques soumissions volontaires.
Le temps ne manqua donc point aux Kabyles
pour se mettre en état de défense ; mais comme nous
venons de le faire observer, ce temps, si précieux chez
des peuples organisés, devient souvent, au sein des
masses tumultueuses, un principe de dissolution. Là,
l’extrême liberté produit l’indiscipline ; les rivalités
intérieures engendrent la défiance ; l’expectative d’un
danger, qui n’est pas le même pour tous, établit des
nuances dans les intérêts au lieu de les fondre en un
seul : chacun pense à soi , personne à la patrie.
La famille de Ben-Salem donnait la première un
exemple marqué de ces désunions domestiques. Les
frères de l’ex-khalifa commençaient à s’isoler de lui
plus ou moins, depuis que cette parenté, autrefois féconde en honneurs, semblait prête à devenir un motif
de proscription. Si Omar-Ben-Salem écrivait à notre agha des Krachnas : « Ne dites pas que j’ai les
mêmes sentiments, les mêmes idées que mon frère,
car j’ai épousé la femme de Sidi El-Hadj-Ali-ben-Si-Saâdi(1),et je vis chez les Issers où je ne demande que
le repos. J’ai reçu la lettre par laquelle vous m’instruisez que les Français laisseraient mon frère libre
d’aller à la Mecque, ou même d’habiter Alger avec
l’aman. Je vous en remercie, mais il n’est nullement
disposé à suivre ces conseils, malgré qu’il eût manifesté le désir, autrefois, de visiter le tombeau du
Prophète. Actuellement les Kabyles l’ont pris pour
chef, et il les dirige depuis qu’ils ont appris que les
infidèles allaient marcher contre eux. Je vous prie de
pensez à moi; je suis seul, et mon cœur est affligé que
vous m’ayez mis sur la même ligne que mon frère,
puisque cela me fait redouter la colère des Français, si
je venais à me rendre chez vous. Je ne suis pas de
mon frère, et mon frère n’est pas de moi ; j’ai ma famille d’un côté, il a la sienne d’un autre et personne
ne suit mes avis. »
Des deux autres frères du khalifa, l’un, Ali, s’était
rendu aux chrétiens; l’autre, Zeïd, était resté fidèle au
chef de la famille; et voici dans quels termes il répondait au précédent :
« Ne nous écrivez plus : nous et notre frère nous
vous fuirons en conservant notre religion ; de montagne en montagne nous arriverons à Tunis ; ainsi, il
n’y aura plus rien de commun entre nous. N’écrivez
plus aux Ameraouas ; votre frère a su que vous correspondiez avec eux, et il a voulu diriger une razzia
sur vous ; mais nous lui avons dit « Laissez-le s’in-
génier pour vivre ! » N’espérez pas que les chrétiens vous donnent des emplois ; une fois dépouillé
du prestige que vous tiriez de nous, ils ne vous regarderont même pas. Quant à nous, n’imaginez pas
que jamais nous vous recevions en grâce. Une leçon
suffit au sage. »
Pendant que l’inquiétude relâchait ainsi les liens
de l’amitié fraternelle, d’autres causes préparaient
un coup plus sensible au cœur de Ben-Salem ; et là,
l’influence française ne devait figurer qu’au dénoue-
ment.
Ben-Salem avait un fils âgé d’environ dix-huit
ans ; il l’élevait avec sévérité et refusait de le marier à sa
eune cousine dont il était épris, prétendant lui faire
consacrer encore des années entières à l’étude des livres saints. Ce jeune homme, qu’un goût vif entraînait vers la chasse, les femmes et tous les plaisirs, prit
la résolution de se soustraire à l’autorité paternelle. Il
s’entendit avec un jeune taleb appelé Badaoui, dont
le père habitait Alger, et leur fuite en commun fut
concertée.
Si Badaoui sollicita d’abord de Ben-Salem la
permission d’aller au marché des Flissas et l’obtint ;
mais, au lieu de s’y rendre, il prit la route de Dellys ;
il s’arrêta la nuit en un lieu convenu où le jeune Ben-Salem ne tarda point à le rejoindre après s’être évadé. Les fugitifs s’acheminèrent alors à grands pas et
droit sur le Fondouk ; ils se rendirent entre les mains
du caïd El-Arbi, ancien ami de leur famille, qui avait
reçu l’investiture des Français celui-ci s’empressa de
les amener à Alger. Tout heureux que fut l’incident,
il y causa quelque embarras ; la persistance de Ben-Salem à repousser nos ouvertures indirectes détermina l’autorité à envoyer le fils en France, pour y
finir son éducation sous l’empire de faits et d’idées
propres à nous l’attacher un jour. Son compagnon
devint khodja (secrétaire) à la direction centrale des
affaires arabes.
Au premier bruit de cette fuite, les Kabyles, ombrageux comme on l’a pu voir, suspectèrent immédiatement la bonne foi de Ben-Salem. Ils devinaient
les regrets amers qu’éprouvait l’ancien khalifa dans
son exil au sein de leurs montagnes; on venait d’apprendre que le plus courageux de ses collègues, Ben-Allal, avait péri avec son bataillon tout entier, sous les
coups des chrétiens, et cet exemple semblait conseiller
à celui-ci le parti de la soumission. N’y songeait-il
pas en effet ? L’évasion du fils n’était-elle pas une
feinte tramée de connivence avec le père pour traiter en secret de son aman ? Tels étaient les soupçons
dies Kabyles, et ils s’indignaient en même temps de
ce que Ben-Salem, après les avoir tant de fois soulevés contre les chrétiens et si fort compromis dans la
défense de sa propre cause, songeât à les abandonner
le jour où ils allaient enfin combattre pour l’indépendance des montagnes.
En tous cas ces reproches, dont il n’a pas été,
possible d’apprécier la juste valeur, fermèrent toute
retraite à Ben-Salem. Captif, pour ainsi dire, au milieu
de ceux qui l’avaient accepté comme chef, il repoussa, par les plus énergiques désaveux, par les plus violentes imprécations, ces doutes que faisaient rejaillir
sur lui l’évasion de son fils. On en trouve à chaque
pas des traces remarquables dans la correspondance
de ses frères, Omar et Zeïd. Plusieurs de ces passages sont de nature à jeter quelque intérêt sur le drame
domestique qui, d’une manière ou d’une autre, a dû
faire saigner bien vivement le cœur de Ben-Salem.
« Ce jeune homme avait pris la fuite pour Alger,
afin de se mettre sous la protection des Français qu’il
croyait incapables de trahir. Nous fûmes d’abord
satisfaits de cela, car c’était un motif pour nous de
l’imiter plus tard. Mais tout-à-coup les chrétiens réduisent ce jeune homme en esclavage; ils l’envoient
en France(1). Nous avons alors reconnu que nous ne
pouvions aller à eux, de peur d’être trahis pareillement. »
« Vous dites que ce jeune homme sera rendu
aussitôt que nous viendrons nous-mêmes, et qu’il se
trouve en France avec le fils de Ben-Allal. Oui, tous
deux sont livrés à l’impiété. Louange à Dieu de cela
! un seul vaut mieux que tous. Que celui-là vive jusqu’à sa mort entre les mains de l’infidèle. Son absence ne fait pas un vide sensible au milieu de la famille,
et elle sert de leçon à tous. »
« ... Comment est-il possible que vous
ayez confiance dans le chrétien ? Un jeune enfant se
réfugie chez lui dans le désir d’échapper à l’école et
de se livrer à ses goûts ; n’en fait un prisonnier. Dieu
lui-même a conduit cet évènement. L’étourdi s’enfuyait pour avoir le plaisir de monter à cheval, et on
lui donne pour cheval un bâtiment qu’il monte tout
en pleurs ; il a fui la lecture du Koran, on lui fait lire
l’Évangile. Ne parlez plus de cet enfant, n’y pensez
plus, faites comme s’il était mort. Il l’est réellement
pour nous. Lorsqu’il se trouvait à Alger, nous étions
malades de dépit. Chacun disait : Ben-Salem a envoyé son fils à Alger afin de négocier l’aman ; et Ben-Salem avait beau protester, on ne le croyait pas. Mais
à la nouvelle de cette déportation, on est venu de tous
côtés dire à mon frère : Pardonnez-nous, seigneur,
nous avons douté de vous. Et lui, a répondu : Maintenant, qu’il est loin d’ici, mon âme est soulagée de ses
souffrances. Nos ancêtres ont traversé de semblables
épreuves pour la foi. »
« ... Lorsque son fils prit la fuite, tous
les musulmans supposèrent que cela s’était fait par
son ordre, et il en eut le cœur blessé. Après l’envoi
du fugitif en France, il leur dit : Voyez, hommes légers, comment sont traités ceux qui se rendent aux
infidèles. Mon fils est un fou, il s’est laissé séduire
par le démon, et Dieu l’a puni. N’ayez donc aucune
confiance dans la parole des impies. »
« ... Quant à mon neveu, employez
tout votre crédit pour le faire envoyer à la Mecque,
attendu que s’il revient ici, rien ne pourra le dérober à
la fureur de son père. Celui-ci avait donné de l’argent
pour le faire assassiner, pendant son séjour à Alger,
fût-ce même dans les cafés, parce qu’il avait déshonoré une famille jusque-là sans tache. »
Un voyage chez les Kabyles
2 - En Cours de préparation
Échanges de manifestes
3 - En Cours de préparation
CONQUÊTE DE LA VALLÉE DU SEBAOU
Armée française
En 1844, notre armée d’Afrique avait atteint son
apogée de puissance militaire ; depuis, elle n’a pas décliné, mais elle ne pouvait plus grandir. Voilà le point
de vue qu’il est indispensable de ne jamais quitter
pour comprendre l’ascendant subit, infaillible, prodigieux, dont nos armes devaient constamment jouir
dans la Grande Kabylie.
Les montagnards se croyaient indomptables ; leurs
retraites étaient réputées inaccessibles, parce que,
depuis des siècles, ni les Espagnols, ni les Turcs n’en
avaient pu venir à bout, parce qu’enfin dernièrement
ils avaient imposé à l’émir. Mais de combien nos
ressources ne dépassaient-elles point celles de ces
impuissants agresseurs ? L’incessante locomotion
d’un ennemi subtil et léger pouvait parfois mettre en
défaut l’agilité de nos colonnes ; mais aucune position, défendue par des masses incohérentes, n’était
capable de résister à leur élan discipliné. Par sa nature, notre supériorité militaire avait bien meilleur
jeu de la résistance que de la fuite ; elle triomphait
du Kabyle, plus sûrement et surtout plus fructueusement que de l’Arabe.
Esquissons, à grands traits, la physionomie de
cette armée-modèle, surtout comme armée de mon-
tagnes.
Dans la guerre de montagnes, non seulement le
principal rôle appartient à l’infanterie, mais encore
l’art suprême, pour l’artillerie et la cavalerie, consiste à trouver le moyen d’y jouer un rôle. C’est à quoi
ces deux armes réussirent de façon à ce que la guerre
d’Afrique puisse être considérée comme faisant époque dans l’histoire des sciences militaires.
L’artillerie transporta ses effets dans des régions
où ils paraissaient impossibles. La batterie portative,
ébauchée seulement en Espagne, atteignit en Afrique
une véritable perfection. L’obusier de 12 ou le mortier
à main compose le chargement d’un mulet ; l’affût,
celui d’un second ; toutes les autres bêtes de somme
transportent chacune seize coups pour les bouches à
feu, ou environ deux mille cartouches d’infanterie ;
par conséquent cinquante mulets suffisent au service
d’une section de deux pièces, approvisionnée à cent
coups chaque, et d’une réserve de soixante mille cartouches.
Sous un autre point de vue, celui de l’armement
des troupes, l’artillerie a fait plus encore en perfectionnant, à un point incroyable, l’arme à feu portative
la transformation de batterie et l’alèsement du fusil
ordinaire, la création des différents modèles de carabines ; enfin, l’invention des tiges et de la balle oblongue assurent désormais, aux feux de l’infanterie, une
justesse, une portée qui en étendront singulièrement
les propriétés et l’emploi.
Nos escadrons d’Afrique, lourds, empruntés dans
le principe, ont fini par devenir le type le plus parfait
d’une cavalerie légère. Adoptant le cheval arabe et
imitant le cavalier arabe, ils suivent maintenant l’infanterie partout ; ils exécutent une charge sur des terrains que leurs prédécesseurs eussent refusé de traverser au pas.
Forts du maniement de l’arme blanche
que l’ennemi ne peut leur opposer, ils fondent sur les
goums arabes, sans se compter et sans les compter.
La guerre d’Afrique a développé au plus haut
point, dans notre infanterie, une de ses qualités natives.
Chaque soldat y est devenu tirailleur consommé :
le coup d’œil du terrain, l’emploi des ruses, l’art de
s’embusquer, rien ne lui manque.
En masse, cette infanterie comprend si bien la
puissance de l’élan, que toutes ses manœuvres d’attaque s’exécutent spontanément, au pas de course et
l’arme au bras, sous le feu de l’ennemi. Ses officiers
ont plus de peine à la contenir qu’à l’entraîner. Si,
pendant ces dernières années, elle a quelquefois essuyé des pertes inutiles, la cause en a toujours été
l’exagération de son offensive.
Les services accessoires de l’armée, l’ambulance, l’administration des vivres, ont atteint un degré
de perfection tel, que des colonnes, obligées de tramer à leur suite de quoi satisfaire absolument à tous
les besoins de la vie, ont pu donner la chasse aux
légers goums d’Abd-el-Kader et les surprendre quelquefois.
Le général en chef de cette armée avait apporté
en Afrique, non pas des principes nouveaux, mais une
application véritable, complète, des principes éternels
de la guerre, fondés sur la raison et sur l’expérience
des siècles. Ses préceptes sans cesse propagés par sa
parole, sans cesse justifiés par l’application, se popularisèrent peu à peu dans tous les rangs de l’armée, et
produisirent une confiance réciproque, aussi inébranlable que les convictions qui lui servaient de base.
Rien ne sert mieux les intérêts de la patrie qu’un
long rapprochement du même chef et de la même
troupe. Grâce à ce contact prolongé, le génie de l’un
assouplit les instincts de l’autre : il les dirige, les régularise et s’y retrempe en même temps. Tous deux
réalisent alors la plus grande masse d’effet utile, permise aux qualités que leur a départies la nature.
Opérations préparatoires
2 - En Cours de préparation
Combats des 12 et 17 mai
3 - En Cours de préparation
Soumission des tribus
4 - En Cours de préparation
LUTTE D’ABD-EL-KADER ET DES FRANÇAIS DANS LA GRANDE KABYLIE
Affaires d’octobre 1844
La campagne du Maroc, qui devait fournir la
page la plus populaire de nos fastes algériennes, avait
distrait une partie des forces habituellement réunies
dans la province du centre. Dans le double but d’im-
poser aux Kabyles et d’ouvrir vers leur pays une route devenue indispensable, on avait laissé devant eux
trois bataillons qui, tout en se livrant aux travaux,
occupaient le col des Beni-Aïcha. Mais le mouvement
d’un effectif assez considérable sur l’ouest n’avait pu
demeurer secret.
Aussi les éternels agitateurs de la Grande Kabylie ne tardèrent pas à renouveler leurs efforts. Avec
l’aide de quelques pillards enrôlés dans les hautes
montagnes, Ben-Salem, Bel-Kassem-ou-Kassy tentèrent plusieurs coups de main sur les tribus nouvellement soumises ; celles-ci leur opposèrent une ligne
offensive ; leurs contingents surprirent et pillèrent la
petite smala de Ben-Salem.
Toutefois l’agitation s’accrut son foyer principal
se fixa chez les Flisset-el-Bahr et les Beni-Djenad,
fortes tribus situées sur le bord de la mer. La précédente expédition avait laissé leur territoire intact ;
elles entamaient à peiné les premiers pourparlers de
soumission, lorsque la nécessité d’en finir sur ce point
devenant de plus en plus urgente, on avait fait le sacrifice de cette affaire accessoire, en les incorporant,
sans autre négociation, dans l’aghalik de Taourga.
Par suite, notre autorité sur eux n’était encore que
nominale.
Au mois d’octobre 1844, le général Comman, dirigeant la colonne de Dellys, crut devoir pousser une
reconnaissance dans cette région inconnue. Il partit
avec 1500 hommes sans sacs, ne se croyant exposé
à rencontrer que les forces locales ; mais l’excitation
régnante avait réuni cinq à six mille montagnards
Bientôt le général Comman les aperçut, garnissant des hauteurs très-fortes et prêts à les défendre
avec opiniâtreté ; car ils avaient compté notre petite
troupe. Les dispositions de l’attaque furent immédiatement prises et même bien combinées ; mais un
manque d’accord dans l’exécution fit payer le succès
trop cher.
La position de l’ennemi pouvait être tournée par
la droite. Deux bataillons du 58e et 150 chasseurs
d’Afrique sont lancés dans cette direction ; malheureusement, arrêtés, égarés par des obstacles de terrain,
ils mettent un temps énorme à opérer leur mouve-
ment concentrique. Dès lors, deux bataillons du 53e,
aux ordres du colonel Saint-Arnaud, qui ont exécuté
l’attaque, de front et pris possession des crêtes après
avoir essuyé à dix pas le feu des montagnards, se trouvent soutenir, au nombre de six cents, tout le poids
du combat contre des masses considérables. Quoi-
que enhardis par l’isolement de cette faible colonne,
les Kabyles ne parviennent pas à lui reprendre leur
terrain ; mais ils lui mettent, hors de combat, vingt-
six hommes atteints mortellement et cent-cinquante
blessés, dont dix-sept officiers les pertes s’élèvent
très-haut de leur côté ; cependant ils ne lâchent prise
qu’à l’approche tardive de la colonne enveloppante.
Le théâtre du combat, chèrement acheté, reste en notre pouvoir ; toutefois, le corps expéditionnaire, déjà
trop minime au début, et plus que décimé dans cette
rencontre, ne peut continuer son offensive : il est
contraint de se replier sur Dellys.
Grâce au voisinage d’Alger, cette affaire est immédiatement connue du Gouverneur, et l’importance
qu’il attache aux moindres apparences de revers en
Kabylie, le décide à s’y rendre lui-même, accompagné de quelques renforts. Le 27 octobre, il se trouve
en face des positions où le combat qui vient d’être
décrit s’était livré dix jours auparavant.
Le bruit avait couru que l’ennemi nous y attendait de nouveau ; mais on le trouva seulement une
lieue plus loin, dans un site encore plus difficile, retranché derrière des parapets en pierre sèche, le long
des crêtes rocheuses et boisées qui dominent le village d’Abbizar. Ses forces ne montaient pas au-delà
de trois mille hommes, la présence de notre cavalerie
l’ayant privé de plusieurs contingents, qui ne pouvaient opérer leur jonction qu’en traversant des localités où une charge était exécutable.
Toutefois, le Maréchal jugeait les obstacles matériels si grands, qu’il déclara sortir, en s’y heurtant, des
vrais principes de la guerre pour obéir à une nécessité
politique, celle de convaincre les Kabyles qu’aucune
de leurs retraites ne nous était inaccessible. Le convoi
fut massé dans un entonnoir couvert par des rochers
que nos tirailleurs occupèrent avec l’appui de deux
bataillons : l’infanterie déposa ses sacs
Cette fois la disproportion numérique étant
moins forte, l’attaque se proposa de déborder tout à
la fois les ailes et d’écraser directement un point de
la ligne. Le colonel Gachot, avec deux-bataillons et
deux obusiers de montagne, est dirigé de manière à
tourner la gauche des Kabyles. Le colonel Blangini,
avec son régiment, deux obusiers et la cavalerie, aux
ordres du colonel Jusuf, opère un mouvement semblable contre la droite ennemie, pendant que le Maréchal lui-même se propose de l’aborder de front.
Quatre pièces de montagne commencent en effet à
l’ébranler, et aussitôt trois bataillons, lancés au pas
de course, gravissent les pentes, s’accrochent aux
buissons, escaladent les rochers et deviennent maîtres de la position par le seul fait de leur audace qui
a stupéfié les défenseurs.
Cette droite rompue est en partie refoulée sur le
centre, en partie sur la colonne enveloppante dont
la cavalerie fait d’incroyables efforts pour traverser
d’affreux terrains, et parvient à sabrer une cinquantaine de fuyards. L’ennemi n’a pas tenu sur la Gauche ; il fuit de tous côtés avec une perte de centcinquante
à deux cents hommes. La nôtre est fort
légère, eu égard à la nature des lieux. « Ce champ de
bataille, disait le rapport au Ministre, représente admirablement le cahos. Quoique le combat n’ait pas
duré deux heures, il a fallu toute la journée pour rallier les troupes. »
Les chefs des Beni-Djenad et des Flisset-el-Bahr
ne se firent point attendre. L’aman leur fut donné,
mais à condition qu’ils verseraient l’impôt de suite ;
en sorte que leur soumission se trouva reportée, pour
ainsi dire, à l’époque de son enregistrement fictif
Agitation de 1845
2 - En Cours de préparation
Retour et fuite d’Abd-el-Kader
3 - En Cours de préparation
CONQUÊTE DE LA GRANDE KABYLIE CENTRALE
Soumission spontanée
Ainsi deux influences opposées étaient venues
tour à tour s’étendre sur la Grande Kabylie, sans
en dépasser toutefois les revers occidentaux. Celle
d’Abd-el-Kader, au nom de la foi, par un habile mélange de violence et de mensonge, celle des Français,
au nom de l’ordre, par le seul emploi de la droiture et
de la force, y avaient successivement dominé. Bien
plus, on avait vu les deux pouvoirs compétiteurs se
heurter à la fin dans cette étroite arène, et l’un d’eux
y laisser en fuyant ses dépouilles et son prestige :
l’épreuve suffisait pour fixer le destin de la Grande
Kabylie.
Aussi, non seulement un calme profond commença dès lors à régner dans les portions déjà soumises, mais une tendance favorable à notre cause se
manifesta dans les autres. Quelques rapports commerciaux s’établirent entre Bougie, Sétif et des tribus de l’intérieur ; insensiblement ils s’accrurent et
nécessitèrent une certaine entente sur des réglements
de police, d’ordre public et de protectorat.
Au commencement de l’année 1847, des démarches simultanées eurent lieu près des commandants
supérieurs de Sétif et de Bougie. Le dernier vit enfin
s’ouvrir, sous sa protection, aux pieds des murailles
de sa place, ce marché indigène pour lequel on avait
commis autrefois tant d’infructueuses faiblesses ; et,
pour faciliter les bonnes relations de voisinage, on
construisit un pont de bois près l’embouchure de la
Summam.
Ce revirement complet des esprits plongeait, en
une mortelle inquiétude, les chefs qui s’étaient le plus
compromis, depuis une dizaine d’années, dans la cause
de l’émir. N’avaient-ils pas à redouter notre légitime
vengeance ? Encore que les tribus n’eussent jamais
violé spontanément l’asile où ils auraient cherché
l’oubli dans une condition privée, ne pouvions-nous
obtenir d’elles, soit par la menace, soit par l’emploi
de la force, l’exil ou l’extradition de nos anciens en-
nemis ? Tout montagnard eût trouvé cette perspective plus effrayante que la mort même, et ceux-ci,
d’ailleurs, renonçaient avec amertume à l’exercice
d’une autorité depuis longtemps héréditaire au sein
de leurs familles. Une seule démarche semblait propre à tout concilier : c’était le recours à l’aman des
Français ; aucun vaincu ne l’avait imploré vainement.
On le savait, en Kabylie comme partout ; et dans certaines circonstances, ce renom de magnanimité devenait, en notre faveur, un puissant levier politique.
Une autre considération agit encore sur Ben-Sa-
lem ; on lui rendit son fils. Or, dans le pays kabyle
ces sortes de restitutions, entre ennemis, d’un person-
nage de quelque importance, deviennent habituellement l’occasion d’une démarche pacifique. Ben-Salem entra, dès ce moment, en correspondance avec
nous, et quelques entrevues avec le chef des affaires
arabes d’Aumale, achevèrent de lui inspirer un parti
décisif.
Le 27 février 187, on vit entrer au camp d’Aumale l’ancien khalifa de l’émir, accompagné de presque
tous les chefs kabyles qui l’avaient soutenu durant
sa longue résistance. Bel-Kassem-ou-Kassy s’était,
comme les autres, mis en route ; mais tombé tout-à-coup malade, il avait chargé son frère d’apporter de
sa part un consentement anticipé à toutes les conditions d’aman.
Un mois après, les mêmes chefs se rendaient à
Alger, où ils reçurent le plus honorable accueil. Des
cavaliers et la musique militaire furent envoyés au devant d’eux ; le colonel Ladmirault, commandant la
subdivision d’Aumale, les présenta lui-même au Maréchal. Une maison du domaine était préparée dans la
ville pour les recevoir ; on y logea Ben-Salem avec
son intime ami, le marabout Si Abd-er-Rahman, de
Dellys, qu’il avait amené. Tous ces chefs furent vus
dans les salons du Gouverneur ; on les promena dans
la ville et dans les environs : rien ne fut négligé de ce
qui pouvait mettre en relief la puissance et l’hospitalité françaises. Au reste, le moment se trouvait heureux ; Alger semblait alors le rendez-vous des indigènes
de haute distinction ; les khalifas de Mascara
et de Mostaganem, le frère de Ben Mahy-ed-Din y
passaient, à la veille de s’embarquer pour voyager
en France ; le fameux chérif Bou-Maza venait également d’y être envoyé par le colonel Saint-Arnaud, à
qui, vaincu, sans ressources, hors d’état de continuer
la lutte, il était allé se rendre volontairement.
Ces importantes soumissions qui étendaient notre
influence sur tous les versants du grand pic du Jurjura,
nécessitaient de notre part une nouvelle organisation.
Deux bach-aghaliks(1) furent créés : l’un en faveur de
Bel-Kassem-ou-Kassy comprenait, outre les tribus
directement attachées à ce chef, les anciens aghaliks
de Taourga et des Ameraouas ; l’autre, composé du
soff de l’Oued-Sahel et de l’aghalik déjà créé des
Beni-Djâd, appartenait naturellement aux Ben-Salem ; mais le trop fameux khalifa de l’émir, l’agent
infatigable de la résistance dirigée contre nous, pouvait-il, du jour au lendemain, se transformer en un
bach-agha de la France ? Cette volte-face effrontée
semblait inadmissible. Lui-même parut le compren-
dre ; car il annonça l’intention de quitter les affaires publiques et d’entreprendre le pèlerinage de la
Mecque. Son frère, Sid Omar-ben-Salem, fut investi,
sur sa désignation, du commandement auquel il renonçait lui-même. La Grande Kabylie commençait
donc à se démembrer de toutes parts, et ses morceaux dérivant, pour ainsi dire, vers la domination
française, gravitaient autour de Bougie, Sétif, Dellys, Aumale ou Alger même, d’après leur position
géographique. Au centre seulement, un noyau demeurait encore immobile; mais on ne distinguait
autour de lui ni des rassemblements de forces considérables, ni des préparatifs inquiétants, ni des velléités de résistance fanatique : c’était l’instant le
mieux choisi pour compléter, par une démonstration
imposante, l’œuvre de la conquête.
Opérations dans la Summam
2 - En Cours de préparation
Camp sous Bougie
3 - En Cours de préparation
L’INCONNU ET L’AVENIR
Les Zouaouas
Nous voici parvenus au terme de la carrière que
nous nous étions tracée. Peindre l’état de la société kabyle, suivre ses phases historiques depuis l’arrivée des
Français en Algérie jusqu’aux jours où nous sommes,
telle était notre tâche ; et si imparfaite qu’en soit l’exécution, nous devons la considérer comme finie. Pouvons-nous cependant borner là cet essai ? L’étude attentive
du passé n’entraîne-t-elle pas impérieusement après
elle quelques réflexions sur l’avenir ?
Notre conquête de la Grande Kabylie n’est ni absolument complète, ni encore tout-à-fait inébranlable.
Nos armes n’ont point pesé sur les Zouaouas, pas
davantage sur une confédération voisine qui s’étend
jusqu’au bord de la mer; toute cette région reste insoumise et ignorée. D’autres points nous sont seulement inconnus, mais leur situation retirée les désignant
comme des foyers naturels de révolte, il est bon
de s’accoutumer à l’idée d’opérer contre eux. Dans
cette catégorie se trouve particulièrement la ville de
Kuelâa. Nous nous efforcerons de donner ici, sur elle
et sur les Zouaouas, tous les renseignements propres
à en faciliter au besoin l’attaque.
D’un autre part, s’il est vrai de dire que l’ensemble
de la Kabylie nous appartient dès à présent, ne doit-on
pas ajouter aussi qu’elle sera prospère ou misérable,
se complaira dans une soumission paisible ou nous fatiguera de ses révoltes incessantes, selon les principes
de gouvernement dont nous lui ferons l’application ?
Quelques avis d’hommes pratiques sur cette matière
délicate ne manqueraient donc pas d’utilité. Nous leur
consacrerons nos dernières pages.
Le pays des Zouaouas embrasse la portion la plus
haute, la plus aride des montagnes. Les terres cultivables y sont très-rares : on les travaille à la pioche, et
il s’en faut de beaucoup qu’elles fournissent le grain
nécessaire à l’alimentation des habitants. Ceux-ci
mêmes les consacrent de préférence au jardinage ;
ils en tirent des artichauts, des lentilles, des fèves,
des pois, des haricots, des navets, du poivre rouge ;
ils ont aussi des plantations de lin et de tabac ; ils entretiennent des ruches à miel. Les fruits ne manquent
pas : on trouve des kharoubes, des olives, des figues,
du raisin, des grenades, des coings, des abricots, des
pêches, des poires et des pommes. Le gland doux
abonde surtout : il est un des principaux éléments de
la nourriture des Zouaouas, qui le mangent grillé ou
en font une espèce de couscoussou par le mélange de
sa farine avec celle de l’orge.
La chasse leur vient en aide, surtout à certaines
époques. Ils se servent de petit plomb qu’ils fabriquent ou nous achètent, ou le remplacent par du gravier fin ; ils poursuivent le lièvre, le lapin, la perdrix,
la caille, la colombe, le pigeon, la grive, l’étourneau.
S’ils diffèrent en cela des Arabes, qui ne font ces
chasses qu’au piège, comme eux ils sont accoutumés
à traquer la grosse bête. Le lion est très-rare dans le
pays, à cause de la grande population : la panthère
y est plus répandue. On la détruit souvent au moyen
d’une espèce de machine infernale, composée de plusieurs fusils dont les canons entrecroisés abritent un
morceau de viande correspondant à leurs batteries par
des fils propres à en déterminer le jeu. L’animal se
plaçant en face, pour tirer sa proie, produit lui-même
l’explosion qui le tue.
Les montagnes des Zouaouas renferment en
outre beaucoup d’hyènes, de sangliers, de chacals,
de renards et de hérissons; le singe y est particulièrement répandu en quantité prodigieuse, et y exerce des
dégâts notables. Des troupes de singes, en quelque
sorte disciplinées, détachant à distance des sentinelles qui les avertissent du danger, viennent s’abattre à
l’improviste sur les jardins et les dépouillent, à moins
que, surprises à leur tour, elles n’y soient égorgées en
masse.
Toutefois les ressources en fruits, en légumes, en
produits de chasse, seraient loin de suffire aux besoins
de la population ; mais elle cultive en outre l’industrie, dont elle a grand besoin pour vivre.
Les Zouaouas fabriquent de la poudre, des bois
et des batteries de fusil (mais non pas les canons),
des pioches, des haches, des socs de charrue, des faucilles, des mors ; ils confectionnent des kabayas (chemises en laine), des burnous, des chachias blanches,
des cardes pour la laine, des chapeaux de paille, des
nattes, des paniers (kouffa), des cordes en laine, en
paille, en palmier nain, en poils de chèvre ou de chameau, des sacs en cuir, des peaux de bouc, des bats
de mulets. Leurs ouvriers en bois livrent des portes,
des coffres, des plats d’une seule rondelle, des sabots, de grandes plaques en chêne-liège pour couvrir
les maisons. On trouve encore chez eux des tanneurs,
des teinturiers, des maçons, des tuiliers, des potiers
et même des cordonniers. La plupart de tous leurs
produits se vendent au-dehors. Deux industries dominent toutes les précédentes par leur extension : la
fabrication de l’huile au moyen de pressoirs grossiers, et celle de la fausse-monnaie, que nous avons
fait connaître en détail.
On cite aussi quelques fractions de tribus fort
peu considérées par ce motif, dont la seule industrie consiste à fournir des musiciens dans toute l’Algérie. Leurs instruments sont : deux sortes de flûtes ;
l’une ayant quelque analogie avec la clarinette,
l’autre faite avec un roseau et d’une dimension très-courte ; ensuite plusieurs espèces de tambours : le
deuf, qui est le plus petit de tous, le derbouka, où la
peau est tendue sur un vase en terre cuite ; puis un
troisième, qui ressemble beaucoup à notre tambour
de basque.
Mais de tous les moyens qu’emploient les Zouaouas
pour lutter contre la misère de leur pays natal, le plus
commun, comme le plus infaillible, est l’émigration temporaire. Ils sont les Auvergnats de la Grande
Kabylie. Leurs pérégrinations s’exercent même sur
une échelle plus étendue que celle de nos besogneux
montagnards. En effet, non seulement on les voit
en tournée lointaine, s’engager comme domestiques,
maçons, moissonneurs ou soldats, amasser un petit
pécule et revenir alors au pays pour s’y marier ; non
seulement chaque famille compte presque toujours un
de ses fils en excursion prolongée de ce genre ; mais
encore beaucoup d’autres exercent, à proprement
parler, le métier de colporteurs entre la montagne et
la plaine. Ils partent avec un chargement d’épicerie
(atria) et quelques articles de toilette, de verroterie ;
par exemple, ils emportent du piment, du poivre rouge et noir, du henné pour teindre les ongles, du musc,
du fil et des aiguilles, des couteaux, des ciseaux, du
sulfure d’antimoine, du soufre, etc. Ils brocantent ces
articles de marchés en marchés arabes, et finissent
par rentrer chez eux après les avoir transformés en
laine, en ânes, en bœufs et en argent.
Il règne au pays des Zouaouas une multitude de
dissensions politiques. On s’attendrait facilement à
ce qu’il en fût ainsi de tribus à tribus, ou de fractions
à autres ; mais quelquefois, ces germes d’implacable hostilité subsistent dans l’intérieur d’un même
village.
Il n’est pas rare alors de voir bâtir un mur qui
le sépare en deux parties, de voir s’élever des tours
d’où chacun observe les mouvements de son ennemi, et peut saisir, pour lui faire du mal, l’instant où
ses troupeaux vont paître, où l’on fait la provision
d’eau, etc
Sid-el-Djoudi, chef des Zouaouas, exerce plutôt
sur eux une grande influence qu’une autorité régulière. Depuis plusieurs années, sa raison passe pour
être obscurcie par les fumées d’un amour-propre
ridicule. Dans sa correspondance, il s’intitule l’orgueil des montagnes : à part ce trait, qui le peint assez bien, le reste en est d’une profonde incohérence.
Il se pose toujours en ami des Français, mais on ne
peut tirer de lui aucune démarche décisive. Dès que
le Maréchal parut dans la haute Summam, il annonça l’intention de se rendre à son camp, et lui envoya
en présent plusieurs charges de neige pour rafraîchir
sa boisson ; puis il ne parut point. Quelques-uns des
siens vinrent même prendre part à l’attaque nocturne des Beni-Abbas. Il rejeta le tout sur l’effervescence des Zouaouas, et prétendit qu’il les empêchait
de descendre à un grand rendez-vous militaire aux
environs d’Akbou. Nos défiances furent encore accrues par Si Mohammed-Saïd, qui manifesta quelques craintes de voir sa zaouïa exposée aux insultes
des Zouaouas, pour avoir reconnu l’autorité française. Aussi, le Gouverneur était-il bien tenté de frapper
sur ces montagnards un coup doublement profitable,
on ce qu’il retentirait à la fois dans la vallée de la
Summam et dans celle du Sebaou.
Interpellé sur ce qu’on pourrait trouver chez eux
en fait d’eaux, de chemins, de campements, Si Saïd
répondit : « Ne serait-ce pas bien mal à moi de livrer
ainsi mes frères en religion, sans avoir épuisé
d’abord, pour les conduire au bien, toutes les ressources de la persuasion ? Que l’armée continue sa
marche sur Bougie, et j’essaierai, pendant ce temps,
d’amener les montagnards à composition. Quand
elle reviendra, si mes paroles ont été perdues, moi-même je la conduirai, par un chemin facile, au bord
d’un lac supérieur, d’où elle dominera presque toute
la région insoumise, et où son camp sera très-bien
assis. »
Le Maréchal n’insista pas ; mais une fois renseigné à demi, il obtint facilement, par d’autres bouches,
les documents complémentaires. A une lieue environ
au-dessous du bivouac de Chellata, nous aperçûmes
très-distinctement, à notre gauche, sur un contrefort
assez doux, le chemin qui conduit vers ce lac supérieur où le camp devrait être posé, pendant que des
colonnes légères attaqueraient successivement tous
les villages des Zouaouas.
D’ailleurs, est-il bien nécessaire de recourir aux
armes pour obtenir la soumission des Zouaouas, pour
les châtier toutes les fois qu’ils l’auront mérité ? Nous
sommes loin de le penser ; les renseignements qui précèdent font voir à quel point ces montagnards inaccessibles dépendent de la plaine, à quel point ils sont dans
la main d’une autorité régulière, qui sait se faire obéir
de tout le reste du pays. En effet, qu’on les bloque sur
leur territoire improductif, qu’on leur ferme les issues
peu nombreuses de l’Oued-Sahel et de l’Oued-Sebaou
par lesquelles ils se rendent en pays arabe ; qu’on fasse
saisir par nos caïds, sur tous les marchés de l’Algérie,
les Zouaouas qui seraient parvenus à violer la consigne ; on réduira de la sorte les tribus les plus pauvres
en cent jours, les autres en un an, les plus riches en
dix-huit mois ; et on les réduira, sans coup férir, par la
seule efficacité d’une mesure administrative.
Kuelâa
2 - En Cours de préparation
Que deviendra la Grande Kabylie ?
3 - En Cours de préparation
