
Sur l’expression Pieds-Noirs : une mise au point historico-sémantique

Pieds-Noirs, que de bêtises on écrivit sur votre nom [1] ! « Nulle appellation n’aura connu – et ne connaît encore – d’interprétations plus multiples, des plus fantaisistes à la plus sérieuse », a écrit Jean-Jacques Jordi, dénonçant les « idées reçues » sur cette communauté [2]. En langage truculent propre à cette population, le pataouète, Roland Bacri, enfant de Bab-el-Oued, traduisit : « Ce mot […], il est apparu comme ça tout d’un coup […] sans que personne ne sait d’où exactement » [3]. A priori, pourtant, les choses sont simples : l’expression a désigné de tout temps les Français qui ont vécu en Afrique du Nord en général, plus précisément en Algérie. Seulement voilà : il y a dans cette simple phrase pas moins de deux erreurs : ce ne fut pas de tout temps et ce ne furent pas, d’abord, les Français.
Et c’est bien là un paradoxe : l’origine de cette expression, depuis longtemps familière à tous les Français, employée si souvent dans des titres d’ouvrages [4], des numéros spéciaux de revues ou d’articles de périodiques, surgissant régulièrement dans les débats, reste objet de controverses. L’apparition des forums de discussion sur la toile, destinés originellement à enrichir les connaissances, a de fait accru la confusion, tant les certitudes définitives, rarement étayées – et contradictoires entre elles – y dominent.
Pourtant, les travaux sérieux, argumentés, référencés, ne manquent pas, de celui d’Aimé Dupuy, dès 1963 [5], à la contribution de Guy Pervillé, en 2004 [6], en passant par l’étude de Xavier Yacono, natif de Belcourt, à Alger (1982) [7]. Quinze années après le dernier en date, il a paru utile de synthétiser et de compléter les connaissances sur cette question.
Les premiers Pieds-Noirs furent les colonisés
Bien des gens seraient surpris d’apprendre que le terme Pied-Noir fut appliqué aux indigènes d’Algérie bien avant de l’être aux Français. Et pourtant : il y a bel et bien un demi-siècle d’écart entre les deux usages. Divers dictionnaires citent la date de 1901 comme premier usage de Pied-Noir pour désigner les indigènes, du reste avec un certain mépris : « Pied-Noir. Matelot chauffeur, “bicot” (marins, 1901). Arabe d’Algérie (tirailleurs algériens, 1917) ; spahis (1938) » [8]. Explication reprise par le Robert : « Pied-Noir, (1901) a d’abord désigné un chauffeur sur un bateau, par allusion au fait qu’il travaillait pieds nus dans la soute à charbon ; de ce que les chauffeurs qui effectuaient le service sur des bateaux français en Méditerranée étaient en général des Algériens, le mot a servi de surnom péjoratif pour un Algérien (1917) » [9].
Cependant, cette première date de 1901 n’est nulle part, sauf erreur ou omission, accompagnée d’une référence précise. Pour notre part, nous avons retrouvé cet usage deux années plus tard, sous la plume du grand économiste Gustave de Molinari, à propos des conflits sociaux : « Les membres des syndicats refusent de travailler avec les non syndiqués, sarrazins, Pieds-Noirs ou scabs » [10]. Le même Molinari reprit l’expression dans son dernier ouvrage : « Ouvriers dissidents ou concurrents, Pieds-Noirs ou sarrazins » (1911) [11]. Cette équivalence entre sarrazins et Pieds-Noirs nous éclaire : l’adjectif sarrazins, appliqué aux non-grévistes, semble avoir été utilisé pour la première fois par des ouvriers typographes sous la monarchie de Juillet : « Le sarrazin se livre à nos maîtres surpris […] et fait baisser les prix » (1844) [12]. Le mouvement ouvrier international l’utilisa jusqu’à la Première Guerre mondiale. Il fut évidemment appliqué aux premiers Algériens – des Kabyles – emmenés par les employeurs sur la rive nord de la Méditerranée : « Des marchands d’hommes recrutent, en grand nombre, ces indigènes sur la place de Marseille (qui) iront grossir le nombre des sarrasins dans les usines et les entreprises de terrassements » [13].
Dans l’entre-deux-guerres, l’expression apparaît parfois, toujours pour désigner les migrants maghrébins en France : « Le mépris souverain qu’ont de la vie du “bicot” et du “Pied-Noir” certains représentants de ce qu’on appelle, ici, l’ordre public » (1934) [14]. À quel moment l’expression traverse (ou retraverse) t-elle la Méditerranée ? Il n’a été possible de trouver qu’une seule référence directe à l’usage de Pieds-Noirs en Algérie même, à l’ère coloniale : en 1935, le journaliste progressiste Marcel Honet, habitué des reportages en terres tropicales, dénonça la violence coloniale : « Tuer un “Pied-Noir” (un Arabe) n’avait guère d’importance ; c’était seulement une erreur regrettable qui devait être pardonnée » [15]. Il y a bien une référence – fragile car unique et non datée – à l’insulte raciste Pieds de figuier, qui aurait accompagné un temps le tout aussi détestable Troncs de figuier, référence à la couleur noirâtre de ces arbres… et de ces indigènes. Y eut-il une passerelle entre Pieds de figuier et Pieds-Noirs ? Si ce fut le cas, cette première expression ne s’est pas imposée.
Les Européens : une multitude d’explications non étayées
Se pose d’emblée, tout naturellement, la question de la signification de l’expression. Les affirmations les plus catégoriques, mais contradictoires entre elles, se présentent. Bien des écrits, sur le papier ou désormais massivement sur la Toile, passent sans sourciller du conditionnel à l’affirmation péremptoire, sans jamais citer de sources. Et pour cause.
Première explication : les pieds des Européens, protégés par des chaussures, forcément foncées, surprirent les premiers indigènes qui les virent, eux qui marchaient pieds nus ou en babouches depuis des générations. Seconde explication : on évoque la pratique du foulage du raisin, inconnu des musulmans, qui laissait des traces noirâtres sur les pieds. Une autre explication apparaît sous la plume d’Emmanuel Roblès : au Maroc, les pauvres immigrants venus d’Espagne avaient « les pieds noirs de la poussière de tous les chemins » [16].
Enfin, il semble avéré qu’un certain Jean-Baptiste Piednoir ait figuré parmi les éléments débarqués à Sidi Ferruch. Peut-être a-t-il fait souche. Ce nom de famille est en tout cas signalé au début de la IIIe République – un M. Piednoir est même maire de Miliana et conseiller général [17] –, puis à Beni Mansour, près de Bougie, en 1894 [18], enfin à Alger une génération plus tard [19]. Convenons toutefois que c’est là une piste assez fragile.
Un fait paraît acquis par l’historiographie mais, à notre connaissance, jamais étayé : l’expression aurait été originellement péjorative : « Il semble bien qu’elle fut d’abord une sorte de sobriquet un peu péjoratif inventé par quelque nouveau débarqué en Algérie et soucieux de se proclamer Français de droit divin », affirma en 1961 une plaquette plutôt Algérie française [20]. Origine possible mais, donc, jamais prouvée.
Mais aucune de ces démonstrations ne répond à une série de questions. Et, tout d’abord, celle-ci : comment des indigènes qui ne parlaient pas français auraient-ils imaginé un tel sobriquet ? Un Algérien aurait-il pu le prononcer en arabe, et l’expression aurait-elle été traduite par un des (rares) arabisants du Corps expéditionnaire ? Maigre, très maigre, probabilité.
Mais, surtout, si cette expression était d’usage courant depuis les premiers temps de l’Algérie française – les souliers noirs –, pourquoi ne figure-t-elle jamais dans les sources écrites, par exemple dans les dictionnaires, fussent-ils d’argot, dans la littérature algérianiste [21] ou dans la presse – jusque dans l’après Seconde Guerre mondiale ? Nous avons effectué une recherche par les mots-clés Pieds-Noirs dans la presse des Français d’Algérie sur le site de la Bibliothèque nationale de France (Gallica) [22] : aucune n’a abouti. Or, il n’est pas imaginable qu’une expression ait été utilisée oralement durant près d’un siècle sans avoir laissé de trace écrite. Aimé Dupuy, qui a vécu une grande partie de sa vie en Tunisie et en Algérie, auteur prolifique et érudit (le site de la BNF recense 29 titres, presque tous consacrés au Maghreb) souligne avec force : « Nous n’avons jamais, depuis 1910, entendu ladite expression. Nous ne l’avons jamais lue, d’autre part, sous la plume d’écrivains, européens ou autochtones, malgré un inventaire méthodique et scrupuleux d’œuvres littéraires ou folkloriques […] portant sur les trois pays du Maghreb » [23]. Ce « jamais », sous la plume d’un chercheur dont les travaux font autorité, interpelle. C’est donc vers une autre interprétation qu’il a fallu se tourner.
Interrogations sur la naissance de l’expression : où et quand ?
Durant la plus grande partie de l’époque coloniale, les termes utilisés, chez les conquérants ou leurs descendants, des deux côtés de la Méditerranée, pour s’auto-désigner étaient Français – ou Européens – d’Algérie, voire Algériens [24]. Du côté des colonisés, l’appellation majoritairement employée était Roumis. Jamais, ni chez les uns, ni chez les autres, Pieds-Noirs. Il faut donc procéder à une enquête pour déterminer où et quand est née l’expression.
Dans beaucoup de témoignages, la source marocaine est citée en tout premier lieu. L’écrivain Emmanuel Roblès confirme : « Avant les années 1955-1956, je n’avais jamais entendu l’expression “Pied-Noir” en Algérie. En revanche, en 1937, je me souviens qu’elle désignait, à Casablanca, dans le quartier du Maârif, où j’ai des parents, les nouveaux immigrants, originaires du sud de l’Espagne, et aussi d’Oranie » (Lettre, 1963) [25]. Le journaliste et grand témoin Albert-Paul Lentin, natif de Constantine, a entendu l’expression « vers 1942 », en Algérie, mais dans la bouche d’étudiants français venus du Maroc, qui l’utilisaient, écrit-il, depuis plusieurs (combien ?) années [26]. Dans la mémoire d’autres témoins, ce serait durant la Seconde Guerre mondiale que l’expression serait née. Pierre Ordioni, directeur de cabinet du préfet d’Alger, sous l’administration vichyste, jusqu’en septembre 1942, affirme dans une note de son ouvrage de Mémoires qu’il l’entendit pour la première fois, précisément en 1942 par « un sous-officier oranais du 2e Spahis » [27]. Cette datation, 1942, est fort intéressante : elle pourrait accorder un crédit à la thèse qui voudrait que cette origine vienne de l’installation de soldats américains, issus de la tribu indienne des blackfeet, présents au Maroc après l’Opération Torch (novembre), lesdits soldats ayant comparé les discriminations dont ils étaient l’objet à celles qui frappaient les musulmans marocains. Mais rien ne vient confirmer cette filiation finalement fragile.
Xavier Yacono affirme, sans précision, que l’expression existait en 1937 à Casablanca [28]. La grande ville marocaine de la côte atlantique est de nouveau citée, mais cette fois à propos d’une autre période. En décembre 1952, l’assassinat du syndicaliste tunisien Farhat Hached embrasa le Maghreb. Des affrontements entre manifestants et policiers, gendarmes et militaires, auxquels se joignirent des civils, firent de nombreux morts, en particulier à Casablanca. Un Français de la ville témoigna : « Après l’une des plus violentes de ces manifestations, un quotidien marocain au moins (je ne sais plus si c’était Le Petit Marocain ou La Dépêche marocaine) a publié à la une, en gros plan, quelque chose comme “Les Pieds-Noirs passent à l’attaque !” […]. Il s’agissait d’une bande, comme il en a toujours existé dans les quartiers populaires de toutes les villes. Cette bande était, si ma mémoire est bonne, celle du quartier du Ma’arif, le plus chaud de Casablanca […]. Et pourquoi ses membres s’appelaient-ils les “Pieds-Noirs” ? C’était la grande époque des Westerns by Technicolor de luxe, et parmi les noms des tribus indiennes poursuivies par la cavalerie, au moins un film (qu’il serait facile de retrouver) mettait en scène la tribu des Pieds-Noirs, tribu parfaitement connue au demeurant. Sans doute par référence inconsciente à une certaine tradition où la voyoucratie s’auto-désignait “Apache”, la bande du Ma’arif s’était auto-proclamée “Pied-Noir” » [29].
Xavier Yacono complète l’information par une référence à un reportage d’Edmond Brua, écrivain et journaliste français alors très connu, dans cette même ville, à l’été 1955 : « Brua (entendit) pour la première fois le terme qui nous intéresse prononcé par un Européen disant : “Nous autres, les Pieds-Noirs…” », ajoutant – de façon avouons-le moins convaincante – qu’il s’agissait d’une « assimilation faite entre les immigrants débarquant sur les quais de Casablanca et de petits passereaux migrateurs, appelés justement “Pieds-Noirs” et arrivant en hiver ! » [30].
Plusieurs années plus tard, un sociologue a interrogé un Français du Maroc, Raymond, lequel, irrité, peut-être à cause de l’éternelle rivalité entre les deux pays, a revendiqué la marocanité de l’expression : « Je suis Pied-Noir […]. Je suis né au Maroc, en 1947. C’est nous les vrais Pieds-Noirs […]. Le mot Pied-Noir était connu au Maroc bien avant d’être connu en Algérie. Je l’ai toujours entendu, bien avant 62 » [31]. On a connu des datations plus précises que ces deux « bien avant », mais c’est tout de même une indication.
Les sources écrites, quant à elles, sont fiables et elles confirment l’antériorité marocaine. Mais précisons immédiatement qu’il ne s’agit ni de 1937, ni de 1942. La première trace retrouvée date de 1955. Cette année-là parut, sous la signature de Michel de La Varde, pseudonyme du journaliste d’extrême-droite (Rivarol, Zadig) Maurice Gabé, un livre-pamphlet, où l’expression figurait, sans notice particulière d’explication, ce qui pourrait laisser croire que l’utilisation orale était alors suffisamment courante dans le Protectorat pour être comprise par les lecteurs : « À l’heure de l’apéritif, quand la chaleur se fait sentir, quand l’anis coule dans les verres et dans les gosiers, le Pied-Noir ou le Métropolitain installé au Maroc se sent une âme de matamore… » [32]. Ceci est confirmé par une formule employée dans un article d’Esprit, deux années plus tard, toujours à propos du Maroc : « De groupe à groupe, la méfiance est générale. Du plus loin, le Musulman reconnaît le “pied-noir”, le Français né au Maroc, au visage rose, aux lèvres pâles. Et le “pied-noir” sent à distance le “bounioul” » [33].
D’un Protectorat à un autre, il y a également une hypothèse tunisienne, malheureusement basée sur une source orale unique : « Henri Chemouilli, prisonnier en Ukraine, se souvient très bien avoir été abordé dans son stalag au début de 1942 par un Européen de Tunisie, René Fonck [34], l’interpellant en lui disant : “Tu es aussi un pied-noir ?”, terme qu’il appliquait à l’ensemble des Européens d’Afrique du Nord et que notre ami venait de découvrir » [35].
On peut par contre écarter sans trop d’hésitations d’autres propositions, et d’abord celle d’un témoin prestigieux. Dans une lettre datée de mai 1958, Albert Camus proposa à Aimé Dupuy une piste indochinoise étonnante : « “Pied-Noir” désignait originairement les colons français d’Indochine. C’est donc l’armée qui l’a introduit actuellement en Afrique du Nord » [36]. Témoin prestigieux, donc, mais à vrai dire assez peu crédible sur ce point. Camus est le seul, à notre connaissance, dans toute la littérature consacrée à l’expression, à proposer la piste indochinoise. Par ailleurs, l’expression n’a jamais été employée, durant le conflit, contre le Viet Minh et ne figure dans aucun livre de Mémoires d’anciens soldats ou officiers en Indochine [37].
Toute aussi surprenante paraît l’hypothèse d’une origine africaine subsaharienne, pourtant avancée par l’historien rigoureux qu’était Xavier Yacono : « L’hypothèse faisant de l’AOF le point de départ du terme est sérieuse […]. Au printemps de 1955, le commandant Paul Marty, des Affaires indigènes, alors à l’état-major de la 4e Division à Oujda, relève cette locution prononcée par un lieutenant de la coloniale né au Sénégal qui lui apprend que les camarades fraîchement débarqués désignaient ainsi, sans méchanceté, les Blancs d’Afrique noire. À l’automne de la même année notre collègue Pierre Gourinard a entendu également, pour la première fois, le terme employé par des Français de retour d’AOF et en Algérie depuis peu de temps » [38]. Même observation, pourtant, que pour Camus : Yacono est le seul à avancer une piste Aofienne, ce qui fragilise son témoignage.
L’expression s’impose pendant la guerre d’Algérie
Il faut – enfin – prendre en considération les origines algériennes. L’expression Pieds-Noirs a commencé à désigner les Européens d’Algérie à la veille ou au lendemain immédiat de l’insurrection de novembre 1954, c’est-à-dire au moment où ces Européens cessèrent de se qualifier eux-mêmes d’Algériens.
Interrogé par le périodique L’Algérianiste, Jean Couranjou, natif d’Alger, s’est souvenu :
Un autre témoignage corrobore cette datation : « J’ai entendu prononcer ce mot pour la première fois en 1955, quand mes fils faisaient leur service militaire en Algérie », témoigna le grand historien Marcel Émerit, en général d’une précision méticuleuse sur les datations (Lettre, 1963) [41]. Le Dictionnaire Robert – dont le fondateur, Paul Robert, était justement Français d’Algérie, natif d’Orléansville – propose également l’apparition du terme en Algérie en 1955 [42]. Le dictionnaire d’argot Esnault retient la même année [43].
La première trace écrite retrouvée date de 1956. Dans le journal que tient un prêtre, rappelé comme lieutenant, on la trouve à la date du 26 juin 1956, suivie de l’explication : « Français habitant l’Algérie, de souche algérienne, colons » [44]. Le 30 août de la même année, dans le Courrier des lecteurs de France Observateur, l’expression revient sous le titre « L’attitude des “Pieds-Noirs” en Algérie ». J. Provost, l’auteur, éprouve lui aussi le besoin de définir l’expression, preuve qu’elle est loin d’être alors répandue en métropole : « Expression argotique pour désigner les Français nés en Afrique du Nord ».
Mais, même en cette année 1956, si fertile en événements et en tragédies en Algérie même, Pieds-Noirs n’est pas d’usage courant. Sauf erreur ou omission, elle ne figure dans aucun des comptes rendus de l’initiative camusienne dite de la trêve civile (22 janvier), du départ mouvementé de Jacques Soustelle (2 février) ou de la journée molettiste des tomates (6 février). Même observation pour les événements de mai 1958 : les reportages, nombreux et richement illustrés, de Paris Match, n’utilisent jamais l’expression.
Ce n’est donc que progressivement que l’usage commence à s’imposer. En 1957 (achevé d’imprimer en février), pour la première fois, un ouvrage adopte ce titre : Georges Damitio publie un roman dont l’action se déroule durant la Seconde Guerre mondiale. La quatrième de couverture donne la précision suivante : « Les “Pieds-Noirs” : les Arabes les appellent ainsi, simplement, parce qu’ils sont de souche européenne et nés en Afrique du Nord » [45]. On avouera que ce « parce que » est bien court.
Certains membres de la communauté européenne commencent à accepter et même à revendiquer cette appellation. En atteste cette idée publicitaire d’un commerçant connu du tout Alger : « Dans les années 1957-1958, un groupe d’habitués du bar “L’Otomatic” avait demandé à Jack Romoli, tailleur-chemisier rue Michelet à Alger, de faire fabriquer des boutons de manchettes, ronds à chaînettes, illustrés de deux pieds noirs sur fond blanc et liseré vert » (Edmond Renier, lettre, 1995) [46]. Dès juillet 1959, un Comité de l’Amicale des Territoriaux et anciens Territoriaux d’Algérie, 3 boulevard Anatole France à Alger, lance un périodique intitulé Nous, Pieds-Noirs. Au début de la décennie suivante – mais nous sommes à la veille de la fin de la guerre – la cause est entendue : tout le monde comprend le sens de l’expression. Et, dès ce moment, la communauté européenne d’Algérie ne la considère plus comme péjorative : en avril 1960, L’Écho d’Alger raconte l’histoire d’une fillette musulmane aidant une femme européenne âgée à traverser la rue : « L’enfant musulmane, réglant ses pas sur ceux de l’aïeule, ensemble, au même rythme, sous l’aile de l’amitié et de la douceur, les “Pieds-Noirs” et les pieds teintés de henné, eurent raison des passages difficiles » [47]. À partir de septembre de la même année, un mensuel, tendance Algérie française, paraît à Paris (9, rue de Hanovre) et s’appelle Le Pied-Noir, organe officiel d’information des rapatriés d’Afrique du Nord et d’Outre-mer de la Région parisienne. Et, en 1962, le premier best-seller de la littérature nostalgérique [48] fut le Journal d’une mère de famille pied-noir de Francine Dessaigne [49].
Durant les derniers mois de la guerre, l’emblème devient même un signe de ralliement. Dans certains quartiers, des drapeaux tricolores, ornés de deux pieds noirs dans la partie blanche, apparaissent. Un journaliste de Paris Match, enquêtant à Oran à la veille des accords de cessez-le-feu, constate que la ville est totalement coupée en deux. Dans la partie européenne, « deux Pieds-Noirs énormes estampillent les magasins : “Là, Pieds-Noirs” » [50], sous-entendu à destination des Européens : ne le détruisez pas, ne l’endommagez pas. L’OAS reprit le mot avec une dimension qui se voulait épique : « Qu’est-ce qu’un Pied-Noir ? C’est le fils d’un de ces soldats venus défendre l’honneur de la France [51], c’est le fils d’un de ces nombreux Français venus d’Alsace ou de Lorraine après 1870 sur cette terre inculte […], cela pour demeurer Français. C’est aujourd’hui ce Français méprisé, insulté […], qui souffre […]. Le Pied-Noir, c’est le Français chrétien, appelé ainsi tout simplement parce que ses grands-parents portaient des souliers noirs faisant contraste avec les pieds nus sur les babouches colorées des indigènes » (tract, mars 1962) [52]. Qu’importe que cette dernière affirmation, avancée sur le ton de l’évidence, fût une hypothèse infondée : le temps n’était pas aux recherches livresques.
En métropole, le terme est utilisé fréquemment à partir de 1960. En septembre 1961, la Revue des Deux Mondes, assez conservatrice, consacre aux Français d’Algérie un dossier intitulé « Les Pieds-Noirs » [53]. Désormais, la grande presse l’utilise : « M. D… est un Français d’Algérie. Il est né dans ce pays et on l’appelle un Pied-Noir » (Paris Match) [54]. Ou encore une allusion à un « M. Romoli, “Pied-Noir” » (Le Monde) [55]. La presse Algérie française, en métropole, reprit sans hésitation le terme : « Ces “Pieds-Noirs” sont de vrais nègres » [56] ; « À Marseille : les Pieds-Noirs pris dans l’hexagone » [57]. Tout comme les hommes politiques : « Les Pieds-Noirs continuent à clamer “Algérie française !”. Comme si cette formule magique allait les sauver ! Mais l’Algérie française, ce n’est pas la solution, c’est le problème ! Ce n’est pas le remède, c’est le mal ! » disait le président de Gaulle à Alain Peyrefitte (19 décembre 1960) [58]. Même utilisation lors d’un Conseil des ministres : « Sur un million de Pieds-Noirs, 300 000 ou 350 000 devront se réinstaller en France » (4 juillet 1962) [59].
Les Pieds-Noirs après juillet 1962
On imagine qu’en 1962, lorsque survint l’exode, le mot fit une irruption massive. Ne serait-ce que par réaction : comment accepter cette appellation de rapatriés, d’une sécheresse administrative blessante, d’une inexactitude criante ? Rapatriés ? Selon une loi en date du 26 décembre 1961, il s’agissait des « Français établis dans un territoire placé sous la souveraineté ou la tutelle de la France qui, à l’indépendance, ont rallié la métropole, devenue à la fois terre d’asile et lieu de travail ». Or ces femmes et ces hommes estimaient que leur vraie patrie, celle qui collait à leurs souliers, était l’Algérie. Ils auraient préféré, de loin, la notion d’expatriés. On peut avancer l’hypothèse que le succès massif de l’appellation Pieds-Noirs auprès des principaux intéressés, qui ne s’est plus jamais démenti, a pris ses racines dans ce rejet.
Roland Bacri, le petit poète Pied-Noir du Canard enchaîné, écrivit un texte sans prétention, mais à forte connotation émotionnelle, plein de compassion pour sa communauté :
| 74 boulevard Gouvion-Saint-Cyr | Sur une valise est assis un homme | Qui vous appelle quand on passe | Il a les Pieds-Noirs les cheveux blancs | Blancs des nuits blanches d’Alger la Blanche | Blancs des nuits blanches de Maison Blanche. [60]
Malheureusement, ce ton ne fut pas fréquent. L’exode fut souvent accompagné par un racisme anti-pieds-noirs. Phénomène nouveau mais galopant. Les métropolitains, las de la guerre – la fameuse « boîte à chagrin » du Général –, horrifiés par les crimes de l’OAS qui déferlaient désormais sur la métropole, associèrent, évidemment à tort, tous leurs compatriotes d’outre-Méditerranée à l’organisation terroriste. France Observateur constate alors : « L’impopularité des Pieds-Noirs tend malheureusement à gagner l’ensemble du pays » [61]. La cynique formule de Gaston Defferre, « Que les Pieds-Noirs aillent se réadapter ailleurs ! » [62], n’a certes pas grandi son personnage, mais le maire de Marseille était représentatif d’un courant profond dans la société métropolitaine, et pas seulement à gauche.
Il fallut bien, pourtant, que les Français des deux rives de la Méditerranée, désormais réunis sur un même sol, apprennent à se connaître. Dans les temps qui suivirent immédiatement les accords d’Évian fleurirent les articles de presse et les ouvrages pour expliquer Ceux qui étaient les “Pieds-Noirs” (titre d’un essai de Philippe Hernandez, 1963) [63]. Il y avait désormais, pour le grand public, un chanteur Pied-Noir (Enrico Macias), un humour Pied-Noir (La famille Hernandez, au théâtre à Paris dès 1958, puis au cinéma en 1965).
Du côté des principaux intéressés, cette expression, un temps rejetée, s’est peu à peu imposée. Plusieurs associations – et les sites qui les accompagnent – la revendiquent même avec fierté. Quelque temps après la fin de la guerre, un chanteur d’extrême droite écrivit un hymne :
| Pieds-Noirs ! | Symbole de courage. | Pieds-Noirs ! | Reflet de volonté. | Toutes confessions | Sans distinction | fils de pionniers. | Pieds-Noirs ! | C’est notre seul bagage. | Pieds-Noirs ! | Voilà notre fierté. [64]
La Piénoiritude
Le néologisme forgé par l’historienne Joëlle Hureau [65], sans doute par référence à la négritude, est parlant. On peut le définir comme la façon d’être propre à la communauté européenne d’Algérie, avant et après 1962. Le professeur de psychologie Hubert Ripoll, lui-même natif de Philippeville (aujourd’hui Skikda), signa en 2012 un ouvrage, Mémoire de là-bas. Une psychanalyse de l’exil [66] et reprit ce concept.
Depuis maintenant soixante années, les Pieds-Noirs – au sens de natifs des trois pays du Maghreb – ont fait partie ou sont encore présents dans la vie quotidienne de leurs compatriotes : femmes et hommes politiques (Jacques Attali, Alain Savary, Élisabeth Guigou, Jean-Luc Mélenchon, Dominique de Villepin, Gisèle Halimi, etc.) ; intellectuel-le-s (Louis Althusser, Jacques Berque, Jacques Derrida, Jacques Frémeaux, Bernard-Henry Levy, Albert Memmi, Paul Robert, Benjamin Stora, Alain Badiou, etc.) ; écrivains – comment ne pas citer en premier lieu Albert Camus, prix Nobel de littérature 1957 ? – mais aussi Robert Merle, Jean Pelegri, Emmanuel Roblès, Jules Roy, Jean Sénac, Daniel Pennac, etc. ; artistes (Jean-Pierre Bacri, Guy Bedos, Patrick Bruel, Françoise Fabian, Roger Hanin, Enrico Macias, Bernard Murat, Yves Saint-Laurent, Marthe Villalonga, Alain Souchon, Wolinski, Michel Boujenah, Élie Kakou, etc.) ; sportif-ve-s (Alphonse Halimi, Just Fontaine, florence Arthaud, Didier Auriol, etc.) ; femmes et hommes de médias (Roland Bacri, Jean Daniel, Jean-Pierre Elkabbach, Jacques Paoli, Ruth El Krief, Serge Moatti, etc.). La piénoiritude est devenue une dimension de l’identité française.
Un phénomène nouveau est apparu depuis un peu plus d’une décennie : les années passant, la vieillesse – et, pour certains, le grand âge – arrivant, des Pieds-Noirs veulent revoir la terre natale. Dans un récit autobiographique, Bienvenue à Alger, Pierre-Henri Pappalardo, natif d’Algérie, raconte avec émotion et verve son retour, en 2003 [67]. Les premières paroles du douanier (« Bienvenue chez vous ! ») suscitent cette remarque : « J’ai le vertige. Que me raconte ce mec ? Se fout-il de moi ? ». Puis, tout revient : les odeurs (la chorba…), les lieux. Beaucoup retournent dans leur ancien logement, frappent timidement à la porte, sont, le plus souvent, bien accueillis. Pappalardo conclut par cette formule humoristique, qui a pourtant une grande dimension humaine et une réelle portée historique : « C’est maintenant qu’ils sont rapatriés, les Pieds-Noirs ! ».
| Algérie mon beau pays | |