1 - Introduction. L’histoire en marche, l'Algérie après Bouteflika
Benjamin Stora
Raconter une révolution toujours en acte, quasiment en temps réel et en direct, n’est pas une tâche facile. Les révolutions ouvrent « l’horizon des possibles ». Elles posent un défi à la narration historique de cet évènement. Le récit de l’historien est alors constamment bousculé par les aléas, confronté aux incertitudes d’une histoire qui s’amuse à décevoir les plus hardis de ses explorateurs.
D’autant que pour différents observateurs de la vie algérienne, l’Algérie est longtemps apparue comme un pays à part, étrangement « calme » au moment des secousses qui ont traversé le monde arabe et musulman dans l’année 2011. Sans compter que pour les tenants de l’ordre établi, l’histoire est toujours écrite par avance, pavée de fatalités et de déterminismes, de pesanteurs économiques et de sujétions politiques. Mais quand, à la faveur de l’évènement révolutionnaire, les peuples surgissent sans prévenir sur la scène, c’en est soudain fini de ces fausses évidences et de ces illusoires certitudes. L’histoire s’ouvre alors sur d’infinies possibilités et variantes, où la politique redevient un bien commun, partagé et discuté, sur lequel la société a de nouveau prise.
Depuis le 22 février 2019, huit ans après les « printemps arabes », l’Algérie connaît à son tour une vague révolutionnaire qui a emporté le régime d’Abdelaziz Bouteflika quelques semaines plus tard. Le président algérien, cramponné au pouvoir depuis près de vingt ans et qui briguait un cinquième mandat consécutif, a été contraint de démissionner sous la pression d’un mouvement contestataire d’une ampleur inédite. Au-delà de la chute du patriarche, la foule gagnée par le « dégagisme », réclame toujours aujourd’hui le départ de toute une caste d’hommes politiques et de militaires qu’elle juge corrompue, illégitime et inapte à diriger le pays. Cette séquence historique n’en est qu’à ses débuts. Elle a vu non seulement le départ d’Abdelazziz Bouteflika, mais l’arrestation et la condamnation de plusieurs hauts responsables qui évoluaient dans son entourage. Le tribunal d’Alger a ainsi prononcé le 10 décembre 2019 des peines extrêmement lourdes dans un procès pour corruption et abus de pouvoir : deux anciens Premiers ministres ont été condamnés à de la prison ferme, ce qui n’était jamais arrivé dans le passé. Quinze ans de prison ferme donc pour Ahmed Ouyahia, ancien Premier ministre, et douze ans pour Abdelmalek Sellal, son prédécesseur. Deux anciens ministres de l’Industrie ont eux aussi été condamnés à dix ans de prison, et trois hommes d’affaires, dont Ali Haddad, l’ancien patron des patrons, condamnés à sept ans de prison ferme.
Ce livre raconte l’histoire de cette chute, en retrace les racines, et esquisse des pistes de compréhension pour l’avenir. L’exercice est délicat car cette histoire n’a pas encore livré tous ses secrets. L’historien ne dispose pas, dans l’écriture d’une histoire en train de s’accomplir, de toutes les sources traditionnelles (en particulier étatiques), pour livrer un récit distancié, critique. Mais l’Algérie vit une telle mutation à tous les niveaux, qu’il est bien difficile de se tenir à l’écart de ce processus, d’un tel ébranlement, que je qualifie de « révolution ».
« Révolution » car c’est tout le travail de l’historien que de nommer les choses et de décrire les phénomènes. Des journalistes algériens ont très vite baptisé cette grande mobilisation en utilisant le terme de « mouvement », en arabe al-hirâk. Ce mot a servi également à désigner le mouvement populaire contre les pouvoirs, dans le Rif marocain, au Yémen ou en Irak ces dernières années. Nous ne sommes pas dans la même configuration politique. Ce livre le montrera.
2 - La guerre d'Algérie vue par les algériens, des origines à la bataille d'Alger Tome1
Renaud de Rochebrune, Benjamin Stora. Préface de Mohammed Harbi
« La lutte s’est engagée entre deux peuples différents, entre le maître et le serviteur. Voilà tout. Il est superficiel de parler comme le font les journaux d’un réveil de la conscience algérienne. C’est là une expression vide de sens […]. Les Algériens n’ont pas attendu le xxe siècle pour se savoir algériens. » Le montagnard kabyle qui écrit ces lignes fin 1955, un an après le début de la guerre d’Algérie, n’est pas un indépendantiste radical.
Encore moins un propagandiste du FLN, dont il approuve le combat nationaliste mais dont il dénoncera régulièrement tout au long du conflit les exactions contre les civils dans son journal, qui sera publié en 1962 peu après sa mort. Cet auteur, l’instituteur et romancier plutôt francophile Mouloud Feraoun , apportera d’ailleurs volontiers quelques mois plus tard, à l’orée de l’année 1956, son concours à Albert Camus qui veut tenter d’instaurer une « trêve civile » entre les belligérants, autrement dit leur faire signer un accord pour protéger au moins les « innocents » des effets dramatiques du conflit meurtrier. Mais après l’échec de cette initiative quelque peu utopique pour instaurer une guerre « propre », vite sabordée d’ailleurs par des « ultras » de la colonisation, il apostrophera ainsi, dans son même journal et dans le même état d’esprit, le futur prix Nobel de littérature ainsi que son collègue écrivain d’Oran Emmanuel Roblès , qui étaient — et resteront — de ses amis : « Enfin, ce pays s’appelle bien l’Algérie et ses habitants les Algériens. Pourquoi tourner autour de cette évidence ? […] Dites aux Français que le pays n’est pas à eux, qu’ils s’en sont emparés par la force et entendent y demeurer par la force. Tout le reste est mensonge, mauvaise foi. »
Vu d’aujourd’hui, même si quelques nostalgiques des temps coloniaux pourraient encore vouloir les contester, nul ne saurait évidemment être étonné ni même choqué outre mesure par ces propos d’un « indigène » plutôt favorisé mais avide d’émancipation. Pourtant, qu’un « discours » aussi vigoureux ait pu être tenu à cette époque, peu de temps après le déclenchement de la guerre et plus de six ans avant sa conclusion encore difficile à imaginer, par un écrivain modéré et pondéré, s’adressant de surcroît à des amis français réputés compréhensifs envers les revendications politiques des Algériens musulmans, est instructif. Par sa vivacité même, il témoigne à quel point les lectures de la situation en Algérie, même par des hommes éclairés des deux bords, étaient irréconciliables dès le début du conflit — et certainement depuis toujours, d’ailleurs, pour la grande majorité des intéressés. Selon qu’on était « musulman » ou « européen », comme on disait alors, et sauf exception, on ne parlait tout simplement pas le même langage, on n’éprouvait pas les mêmes sentiments. Ni face au passé ni face au présent, caractérisés par un statut politique, économique et social si différent — et inégal — pour les uns et les autres. Camus , ici mis en cause par un ami algérien, n’a pourtant pas encore « choisi sa mère », comme il le dira fin 1957 pour expliquer son horreur du terrorisme mais aussi un attachement indéfectible au « fait français » et à une solution fédérale en Algérie excluant formellement l’indépendance que ses engagements politiques «progressistes » ne laissaient pas prévoir aux yeux de beaucoup. Et Mouloud Feraoun , bien que lucide sur l’enjeu du conflit, ne s’apprêtait nullement au milieu des années 1950 à abandonner ses convictions humanistes pour le maniement du fusil. Le prouvera si nécessaire son comportement ultérieur, notamment comme inspecteur des très « offi ciels » centres sociaux créés à l’initiative de l’ethnologue Germaine Tillion à travers l’Algérie, jusqu’à son assassinat par un commando de l’OAS juste avant la fin de la guerre.
L’étonnant, c’est qu’un demi-siècle plus tard, même si cette incompréhension a pris en général d’autres formes, le conflit, malgré la quantité et la qualité des travaux d’historiens de tous bords à son sujet, est encore « lu » de façon totalement différente par la très grande majorité des Français et des Algériens. Comme si, en forçant un peu le trait, il ne s’agissait pas de la même guerre. Qu’il s’agisse de ses principales causes immédiates ou lointaines, des grands événements qui ont scandé ou infléchi de façon décisive son déroulement, de l’identité des héros des combats politiques ou militaires de 1954 à 1962, on ne cite pas les mêmes faits, les mêmes hommes, les mêmes actions au nord et au sud de la Méditerranée. Le cas a beau ne pas être unique ni même exceptionnel — il en est de même depuis plusieurs siècles pour les Croisades selon qu’on est chrétien ou musulman, depuis plusieurs décennies pour la guerre du Vietnam selon qu’on habite Hanoï ou Washington, etc. —, il est caricatural. Particulièrement en ce qui concerne la vision de la guerre par les Français, qui, le plus souvent, ne tient aucun compte, ou presque, de ce qui s’est alors réellement passé dans l’autre camp.
Ne prenons que quelques exemples concernant le seul premier tome du livre, donc la période qui va jusqu’en 1957. Quel Français qui ne serait pas particulièrement informé désignerait Abane Ramdane , le principal organisateur d’un congrès décisif du FLN en plein maquis deux ans après le début de l’insurrection, comme l’acteur algérien peut-être le plus marquant de la première moitié de la guerre ? Ou aurait l’audace ou simplement l’idée d’avancer, ce qui serait pourtant judicieux à bien des égards comme on le verra, que le véritable lancement « militaire » du confl it armé a eu lieu seulement en août 1955, presque un an après le déclenchement de l’insurrection nationaliste du 1er novembre 1954 ? Ou encore ne serait pas sidéré en apprenant que dès 1955, dans le Constantinois, la population musulmane pouvait croire que des troupes égyptiennes venaient de débarquer en grand nombre au nord de la région pour venir apporter un appui décisif aux maquisards du FLN et défaire militairement à l’horizon de quelques jours l’armée du colonisateur ? Ou enfin, pour terminer cette rapide énumération, ne serait pas surpris d’apprendre que le premier grand attentat à l’explosif visant aveuglément des civils dans la capitale de l’Algérie, terriblement meurtrier et annonciateur de ce qu’on appelle généralement la « bataille d’Alger », ne fut pas perpétré à l’été 1956 par des poseurs de bombes du FLN mais par des terroristes « pieds-noirs » liés à la police républicaine ?
Rien d’étonnant, après cela, si les grandes dates de la « guerre d’indépendance » ou « guerre de libération » qu’on commémore régulièrement en Algérie depuis 1962 ne signifi ent souvent pas grand-chose pour un Français ! Voilà pourquoi il nous a paru utile de proposer à un public qui dépasse celui des seuls spécialistes, pour satisfaire son envie de savoir ou une saine curiosité mais aussi sa soif de comprendre ce qui s’est vraiment passé entre 1954 et 1962 dans les deux camps, cette autre histoire de la guerre d’Algérie. Il s’agira ici de la raconter telle qu’elle a été vue, vécue et relatée par les Algériens. Ou telle qu’elle aurait pu être décrite il y a un demi-siècle dans les journaux français les plus sérieux par un hypothétique envoyé spécial derrière la ligne de front — si l’on peut dire, puisqu’une telle ligne n’a bien entendu jamais existé. Un envoyé spécial qui, du début à la fi n de la guerre, aurait rendu compte honnêtement de la situation de l’autre côté, du côté algérien, en accompagnant les combattants en opération, en parlant avec leurs chefs — sur le terrain en Algérie comme à l’étranger au Caire, à Tunis ou ailleurs —, en se mêlant à la population des villes comme des campagnes et en se demandant ce qu’elle vivait et ce qu’elle pensait. Son « reportage », c’est celui-là même qui ne fut jamais réalisé pendant ce conflit alors que les autorités françaises, affirmant contre toute évidence ne faire que du maintien de l’ordre, ne permettaient même pas qu’on parle de guerre, donc, notamment, qu’on puisse mesurer l’ampleur de la geste nationaliste algérienne. Ce récit aurait été surprenant à plus d’un titre à ce moment-là, on l’a compris, et même choquant peut-être en raison de la « compréhension » qu’il aurait nécessairement manifestée pour toutes les actions — y compris les moins défendables — de ceux qu’il observait et côtoyait, pour ses lecteurs de métropole. Il n’aurait sans doute pas moins surpris ceux d’Algérie. Mais il était manifestement impossible à entreprendre à cette époque. Aujourd’hui, grâce aux innombrables témoignages — publics ou non — des acteurs algériens des événements, grâce aussi aux centaines d’ouvrages et de recherches plus ou moins facilement consultables des historiens de toutes origines, on peut reconstituer assez bien ce qu’aurait pu être un tel reportage au long cours sur la guerre des Algériens, sans grand risque de travestir outre mesure la réalité vu la variété et la multiplicité des sources et des moyens de les contrôler. Les seuls mémoires d’acteurs algériens de la guerre consignés dans des livres publiés occupent par exemple plusieurs rayons de bibliothèque — l’historien Mohammed Harbi , le préfacier de cet ouvrage, en a dénombré récemment 132 à son domicile. Ceux des acteurs français, qui permettent souvent de compléter ou « sécuriser » les informations en croisant les récits, ne sont pas moins nombreux.
Ce n’est pas, pourtant, qu’il soit toujours facile de reconstituer les faits. Un demi-siècle après la fin de la guerre, comme on le verra, on ne peut encore donner avec une totale certitude la date au jour près de la réunion d’un groupe de militants indépendantistes qu’on a appelée — à tort peut-être, on le verra — la « réunion des vingt-deux », autrement dit cette rencontre historique au cours de laquelle fut décidé environ quatre mois avant le 1er novembre 1954 par une poignée d’hommes le lancement de la lutte armée et donc le principe de l’entrée en guerre. Ou proposer un récit qui fera l’unanimité de la mort de Mostefa Ben Boulaïd , l’un de ces six « chefs historiques » du FLN qui choisirent définitivement le 23 octobre 1954 la date du 1er novembre pour organiser le début de l’insurrection dans tout le pays, même si la version qui attribue son décès fi n mars 1956 dans les Aurès au parachutage suivi d’un maniement imprudent d’un poste radio piégé par les services secrets français est la plus communément admise. Ou fournir sans aucun risque de se tromper l’identité de l’individu — était-il d’ailleurs à coup sûr un combattant du FLN comme on le pense en général ou plutôt, comme d’aucuns le soutiennent encore aujourd’hui, un provocateur ? — qui a exécuté à la toute fi n de l’année 1956 le très infl uent et très extrémiste président de la Fédération des maires d’Algérie Amédée Froger au cours d’un attentat aux énormes conséquences. Mais on peut en tout cas dire comment ces « épisodes » furent vécus du côté algérien et présenter après les avoir évaluées des hypothèses fondées sur des sources sérieuses pour les raconter en limitant au minimum inévitable la part de l’incertitude. Une part qui, dans les nombreux cas où elle persiste, sera toujours signalée au fil du texte par les auteurs.
Ces derniers ont décidé de reporter à la fin du livre, chapitre par chapitre, la mention et — quand c’était nécessaire — le commen taire des sources et de la façon dont elles ont été utilisées. Il s’agit de faciliter la lecture de l’ouvrage pour le non-spécialiste en évitant d’alourdir chaque page d’innombrables références, souvent répétitives. Mais aussi de permettre à chacun, autant que possible, de suivre les événements et leur contexte dans le cadre d’un récit continu. Certes, il était évidemment impossible de raconter la guerre d’Algérie, même évoquée du seul point de vue — d’ailleurs pluraliste — des Algériens, dans tous ses détails et sans omettre aucun fait de quelque importance dans le cadre d’un ouvrage d’une dimension raisonnable, fût-il en deux tomes.
Voilà pourquoi s’est imposé le choix d’un déroulement du livre fondé sur les « dates » les plus marquantes ou les plus révélatrices de la guerre dans sa version algérienne. Dix dates, cinq pour chacun des deux tomes de l’ouvrage. Chaque chapitre commence ainsi par le récit très détaillé, aussi éloigné que possible des récits « offi ciels », d’un de ces événements ou épisodes (l’attaque de la poste d’Oran, le 1er novembre, l’offensive d’août 1955, etc.), suivi d’un long « flash-back » permettant de revenir en arrière pour ne rien manquer d’important concernant le déroulement du conflit entre les « dates » retenues. Ainsi que pour situer le contexte et faciliter l’intelligibilité de ces « moments » de la guerre choisis pour leur aspect exemplaire « vu par les Algériens ». Une méthode qui, du moins l’espérons-nous, permet, sans viser à l’exhaustivité, de ne rien omettre d’essentiel. Et de proposer un livre qui, bien que s’appuyant volontiers sur des documents ou des témoignages inédits, n’entend pas renouveler véritablement la recherche historique proprement dite sur la guerre d’Algérie mais a plutôt pour ambition de la faire « lire » en suivant un chemin jusqu’ici peu emprunté. Et de mieux faire comprendre pourquoi, dès qu’on parle de cette guerre, il est si difficile encore aujourd’hui d’évoquer la même histoire et donc de mettre un terme à la guerre des mémoires des deux côtés de la Méditerranée.
3 - “Algérie 1954” de Benjamin Stora : De la révolte à la Révolution
Benjamin Stora
Auteur d’une profusion d’ouvrages sur l’Algérie, dont La Gangrène de l’oubli, Transfert d’une mémoire et Imaginaire de guerre, professeur d’université à l’INALCO et directeur scientifique de l’Institut Maghreb-Europe, l’historien et sociologue Benjamin Stora restitue dans cet ouvrage une épisode fondamentale de l’Algérie coloniale.
Algerie_1954Algérie 1954, publié aux éditions “Bargakh”, plonge aux sources du mouvement national, relate les différents cycles résistance-répression et jette un regard sur la crise de l’empire colonial. L’auteur projette ainsi un rayon de lumière sur les tenants et les aboutissants des événements politiques et donne une grille de lecture qui aide à mieux comprendre l’expression insurrectionnelle du 1er novembre 1954.
Stora œuvre sur la chronologie des événements durant l’année 1954 en France, en Algérie et au Maghreb, depuis l’investiture de René Coty à la présidence de la République française jusqu’à la débâcle militaire française à Diên Biên Rhû (Vietnam) en passant par la création du CRUA (Comité révolutionnaire pour l’unité et l’action) puis sa dissolution.
Ce préambule revient également sur la formation du comité des 22, la scission au sein du MTLD et la naissance du FLN. L’introduction intitulée Chute au ralenti remonte à la genèse de l’édifice et la montée des résistances aussi bien en Algérie que dans les autres colonies françaises. Alger à la veille de la tourmente nous fait vivre les derniers mois qui précèdent la révolution armée, l’apparition des premiers signes avant-coureurs du conflit qui couvait.
Stora met le doigt sur les inégalités, les injustices, le fossé abyssal qui sépare une société française hautaine, imbue de ses privilèges et fermée sur elle-même et des indigènes écrasés par le dénuement et qui ne rêvent que de se débarrasser de leur statut de colonisés.
L’auteur aborde ensuite la “Veillée d’armes en Kabylie”, les préparatifs d’avant-guerre et le mot d’ordre annonçant l’insurrection du 1er Novembre. “Le dimanche 31 octobre 1954, il fait un temps gris sur la montagne kabyle et Krim Belkacem pense à l’hiver qui s’annonce. Vers 10 heures du matin, un messager emporte six petites lettres griffonnées de son écriture fine”. Le même message pour les six chefs de région : “Ordre de passer à l’exécution des plans arrêtés ensemble. Début des opérations : cette nuit à partir d’une heure du matin...”. La longue guerre pour l’indépendance de l’Algérie allait commencer.
Source : N. Maouche. La dépêche de Kabylie du 03/04/2008.
4 - La France en guerre d'Algérie.
Benjamin Stora avec Jean Pierre Rioux et Laurent Gervereau
"La France en guerre d'Algérie" n'est pas un de ces grands sujets d'histoire contemporaine qu'on peut exposer avec la sérénité de l'âge et la tranquillité du savoir établi. Trois décennies après la signature des accords d'Évian, qui oserait soutenir que la douleur n'est pas vivace, que le débat ternit, que le silence s'ébruite, que les mémoires ont baissé les armes ? Et même si l'on parie, d'une génération l'autre, sur l'effet apaisant du temps qui passe, trop d'enjeux nouveaux, sur les deux rives de la Méditerranée, ont aujourd'hui quelque rapport avec cette guerre mal enterrée pour que le travail du deuil puisse suivre sans sursauts son cours inévitable.
Ce constat pourrait décourager. A quoi bon exposer des oeuvres de création dans leur nudité probante et des documents fiables, agencer quelques éléments d'un savoir moins aléatoire et moins partisan, analyser, argumenter tandis qu'est toujours béante la blessure de l'invective, que les acteurs et les témoins attisent encore les braises ? Nous n'avons pas voulu suivre la pente de cette fatalité. Ce livre, nous l'espérons, sera lu comme une oeuvre collective d'histoire et d'historiens. il n'oublie rien, mais il n'accuse ni n'encense personne. il se contente de proposer quelques éléments, qui nous ont paru sûrs, textes et images mêlés, à la réflexion de bonne volonté sur cette guerre inouïe.
Il s'ouvre sur une partie historique, "Le cours d'une guerre", qui reprend des questions majeures posées par ces huit années tragiques, scandées par les surgissements, alors si forts, de "L'événement". Puis il expose - pour la première fois, et ce fut pour nous une découverte réconfortante que de voir ce temps-là ne pas bafouer autant qu'on l'avait cru les droits de la représentation et de la création - comment la guerre d'Algérie fut vécue et transcrite sur des supports, films, télévision ou disques. Enfin la mémoire, observée dans une ébauche de réflexion encore très parcellaire mais sans passion, reprend ses droits historiques avec la retranscription et l'étude de paroles des acteurs.
Même si le versant algérien du confiit apparaît dans certains textes et documents, l'ensemble est délibérément axé sur la France en guerre d'Algérie : un pays qui tourne et retourne une page importante de son histoire nationale, avec ses combattants et ses "arrières", ses efforts et ses désarrois, ses politiques et leurs effets imprévus, son "air du temps" et ses bleus à l'âme. Ii n'a donc aucunement la prétention de considérer l'ensemble du drame. Mais il souhaite aider chaque lecteur à mieux en dégager, trente ans plus tard, quelques vérités crues.
5 - Algérie histoire contemporaine 1830-1988, Préface à l’édition algérienne
Benjamin Stora
Cet ouvrage se présente comme la « fusion » de trois récits parus, en France, entre 1991 et 1994 dans la petite collection « Repères ». Il s’agissait alors de présenter à un public francophone une histoire accessible et claire de l’histoire de l’Algérie contemporaine au XIXe siècle et XXe siècle.
Le premier récit traitait de la période allant de la conquête de l’Algérie par les troupes françaises en 1830, jusqu’au déclenchement de la guerre d’indépendance en novembre 1954. Il ne s’agissait certes pas de faire commencer, coïncider, l’histoire contemporaine de l’Algérie avec celle de la conquête coloniale. C’est pourquoi, j’ai procédé à de nombreux retours en arrière dans la longue histoire de l’Algérie, de la connaissance de la « berbérie » jusqu’à la présence ottomane avec, au centre de cette chronique, l’enracinement de l’Islam parmi les populations berbères.
J’ai privilégié dans ce premier récit, outre la restitution des faits marquants (de la résistance de l’émir Abd El Kader à la sanglante pénétration coloniale commencée en 1832, à la terrible répression de Sétif et Guelma en mai 1945) l’aspect géographique de mon propos. L’Algérie est, en effet, un immense pays et il convenait, pour saisir les principales convulsions de l’histoire de les placer dans un cadre « physique », des grandes plaines de la Mitidja et du Constantinois aux montagnes de Kabylie ; de l’immense désert saharien au massif de l’Aurès ; sans oublier la croissance urbaine tout au long des XIXe et XXe siècle. Il m’a fallu, également, expliquer la nature du système coloniale, son mécanisme inégalitaire de fonctionnement sur le plan juridique ou économique, avec l’installation d’une énorme colonie de peuplement européenne.
Le second récit, publié en 1993, abordait, essentiellement, la guerre de libération nationale algérienne, livrée entre 1954 et 1962. Pour cette séquence décisive de l’avenir de l’Algérie, il existe, déjà, une énorme bibliographie.1 Je suis donc allé à l’essentiel, en donnant les principaux faits de cette guerre, longtemps sans nom en France : du soulèvement de novembre 1954 à la « bataille d’Alger » en 1957, en passant par le congrès de la Soummam d’août 1956, de la formation du GPRA en septembre 1958 aux accords d’Evian en mars 1962, en passant par la cruelle répression de travailleurs algériens à Paris le 17 octobre 1961. Ce travail chronologique s’accompagne de quelques aspects thématiques. C’est ainsi qu’ont été abordés les aspects économiques et humains du conflit, la lutte sévère entre le Front de Libération Nationale (FLN) et ses concurrents nationalistes (principalement les partisans de Messali Hadj, regroupés dans le MNA), ou la profonde crise morale traversée par la France (notamment à propos de la pratique de la torture), se traduisant par l’effondrement de la Ive siècle et l’arrivée au pouvoir du général De Gaulle en 1958. Les enjeux de mémoire de cette guerre cruelle, qui a laissé de nombreuses traces dans les sociétés algériennes et françaises, forment la conclusion de ce second texte.
Le dernier récit, des joies de l’indépendance de l’été 1962 à l’assassinat de Mohammed Boudiaf en juin 1992, raconte trente années d’histoire de l’Algérie indépendante. Ce texte avait été publié au moment des années sombres de l’islamisme armé, de la violence, de la tragédie subie par la population algérienne. Il s’agissait par ce travail de saisir les choix opérés par les dirigeants algériens au lendemain de l’indépendance. De l’autogestion prônée par Ahmed Ben Bella, à l’instauration d’un état fort, autoritaire voulu par Houari Boumediene, aux tentatives de « réformes » entreprises sous Chadli Bendjédid, cette chronique s’achève en 1988-1992. Moment de l’effondrement du système du parti unique, de l’effervescence démocratique et de l’arrivée sur le devant de la scène de l’islamisme radical. Dans ce panorama, où dominent fortement les aspects politiques et économiques, les côtés culturels ou idéologiques n’ont pas été oubliés avec la politique d’arabisation de l’éducation menée dans les années 1970, l’éclosion d’un « printemps berbère » dans les années 1980, ou la production littéraire (de Rachid Mimouni à Aïssa Djebbar), cinématographique (avec les œuvres de Mohamed Lakhdar-Hamina, de Merzak Allouache ou Mohamed Chouikh).
Appuyé sur une connaissance des principaux ouvrages et travaux portant sur ces périodes, de 1830 à 1992, j’ai tenté de me dégager, dans ce travail de vulgarisation scientifique, de la pesante historiographie coloniale vantant les mérites d’une « mission civilisatrice », et d’une histoire nationaliste forcément partisane puisque servant à légitimer la construction de l’etat-nation. Il reste encore sur ce sujet d’histoire contemporaine, infiniment délicat et passionné, de nombreuses incertitudes et pistes à explorer. Ce travail entend y contribuer.
Ces trois petits ouvrages ont été rassemblés en un seul, pour le public américain et publié en 2001 par la prestigieuse maison d’édition Cornell University Press. Voici ce livre présenté au public algérien au moment où le pays s’apprête à commémorer le 50e anniversaire du soulèvement contre la France coloniale. Il est heureux que, grâce aux Editions Casbah, soit mis en 2004 à la portée de tous cette histoire de l’Algérie.
6 - Messali Hadj (1898-1974)
Benjamin Stora
Messali Hadj, le retour d’une grande figure
Ce livre sur Messali Hadj a été rédigé entre 1975 et 1977 pour les besoins d’une thèse soutenue à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales en mai 1978. Le jury de cette thèse, qui a obtenu la mention très honorable avec les félicitations, était composé de Jacques Berque, Annie Rey Goldzeiguer et Charles-Robert Ageron. Depuis cette thèse , de nombreux travaux ont été réalisés sur cette grande figure du nationalisme algérien. Messali Hadj, placé dans le silence d’une histoire officielle pendant de nombreuses années, est revenu en pleine lumière.
Dans le silence d’une histoire officielle
En Algérie, pendant très longtemps, l’histoire a été massivement utilisée pour justifier le sens d’une orientation politique1 . Une histoire officielle s’édifie après 1962 qui met au secret des pans entiers de la guerre d’indépendance (les affrontements tragiques entre le FLN et les messalistes, le rôle des immigrés dans la construction du nationalisme algérien, la mise à l’écart des « berbéristes » et communistes dans les maquis, l’engagement des femmes dans la lutte nationaliste etc..), efface les noms des principaux acteurs de cette révolution.
Jusqu’aux années 1990, le mode de commémoration provient de la nécessité de s’imaginer des racines et des origines qui occulte les pères fondateurs du nationalisme des années 1930 (comme Messali Hadj,), puis les instigateurs du soulèvement anticoloniale de novembre 1954 (Mohamed Khider, Mohamed Boudiaf, par exemple). Le passé se reconstruit sans cesse pour structurer un présent où règne un parti unique. Pendant ce temps, la mémoire de la révolution algérienne part en lambeaux. Mémoire de ceux qui ont fait cette révolution comme mémoire du fait révolutionnaire lui-même, acte fondateur de la République algérienne. Le passé ne sert plus d’explication du présent, pour élargir les champs des possibles, mais recouvre le présent pour faire disparaître le futur.
Dans les premiers travaux universitaires
Fondateur des premières organisations indépendantistes algériennes, tribun charismatique, organisateur infatigable des batailles contre le système colonial, symbole des espérances de liberté pour tout un peuple….c’est peu de dire que la vie de Messali Hadj a considérablement marqué l’histoire contemporaine de l’Algérie, des années 1920 aux années 1950. Au point que l’on pouvait dire de lui, après la seconde guerre mondiale, qu’il était le père, l’« inventeur » de la nation algérienne moderne. Et puis vint la guerre d’indépendance algérienne, la lutte terrible entre les partisans de Messali groupés dans le MNA et ceux du FLN, entre 1955 et 1962. Cruelle guerre entre nationalistes dans la guerre contre la France coloniale, avec son cortège d’exactions, massacres de civils, « règlements de compte », assassinats qui firent des milliers de victimes dans les rangs du nationalisme algérien.
Comme on le sait, Messali Hadj fut vaincu, écarté du pouvoir au moment précisément où se réalisait le rêve de toute une vie, l’indépendance de l’Algérie, en 1962. Et comme on le sait aussi, l’histoire officielle est toujours écrite par les vainqueurs. Le nom de Messali Hadj disparaît de l’espace public en Algérie, des lieux de mémoire, des manuels scolaires, des moments de commémorations. Le personnage réapparaît une première fois à la fin des années 1970. Par le biais essentiellement de la production universitaire. Les travaux pionniers de Mohammed Harbi sur les origines du FLN et de la révolution algérienne, ma thèse soutenue en 1978 consacrée à la vie de Messali Hadj, les écrits fondamentaux de Mahfoud Kaddache sur le nationalisme algérien, la longue recherche menée par Omar Carlier sur les premières organisations indépendantistes en situation d’immigration, installent, remettent la figure de Messali Hadj au centre de l’histoire algérienne contemporaine2. Ce travail académique d’accumulation des savoirs est précieux, mais il ne suffit pas. Encore faut-il que le mouvement de la société fissure, bouscule les discours officiels, fasse éclater des vérités longtemps dissimulées.
Parce que le champ des possibles politiques et culturels s’ouvre à nouveau, avec la crise du parti unique à partir d’octobre 1988, s’opère la déchirure des occultations, l’émergence d’une autre mémoire, plurielle. La mémoire de Messali Hadj revient ainsi, par les besoins de la société.
Octobre 1988, la fin d’une histoire unanimiste
Octobre 1988, moment du départ des émeutes urbaines qui ont ébranlé profondément le régime algérien, apparaît comme une date fondatrice pour l’écriture d’une autre histoire. Elle représente dans l’histoire post-coloniale de l’Algérie une date rupture, en ce qu’elle marque la fin du récit unanimiste de type populiste scandé par le parti unique, le FLN, installé au pouvoir depuis 1962. Aux temps optimistes et conquérants de l’édification de la nation séparée du long moment colonial, succédera, à partir de ce moment, un moment de doutes puis d’interrogations.
Les raisons de cette perte d’une position fédératrice du discours, héritage d’un nationalisme de guerre anticoloniale, sont connues : la crise de légitimité de l’État, l’usure des générations au pouvoir par recours à la séquence guerre ( ?), la remise en cause des modèles d’interprétation (socialisme, nationalisme arabe, laïcisme), la crise économique, la fin de l’Etat providence. Le temps des remises en question sera celui de la dispersion. De fait, octobre 1988 représente une date inaugurale, celle d’un récit du passé et du présent ouvert sur une vision plurielle de l’histoire, révélant une explosion de paroles longtemps enfouies, de discours concurrents.
Commence une période d’effervescences, de défis à l’État portés par des mouvements de tous horizons, berbères, féministes, islamistes, sociaux, immergés depuis toujours dans les profondeurs de la société. Cette crise de l’intelligibilité historique sera mal ressentie, à la fin des années 1990, par des segments de la société où percera la nostalgie d’une « véritable » communauté nationale, unie par une même et seule conception de l’histoire.
Octobre 1988, par ailleurs, émerge, se situe dans un contexte plus vaste, plus global de l’Histoire. Un an à peine avant la chute du mur de Berlin et le « printemps de Pékin » de 1989, se disloque un monde bipolaire mis en place en 1945. L’Algérie participe de ce processus, de ce mouvement vers plus de démocratie, de citoyenneté, de redéfinition des rapports au « Nord » et où l’on trouvera aussi des fièvres nationalistes.
L’événement lui-même survient par et dans la violence, s’inscrivant dans une tradition de la force pour faire plier l’État. La nation algérienne a émergé par la guerre d’indépendance, et cela marque les esprits. Pourtant, octobre 1988 apparaît comme « civile », et non pas « militaire ». Ce moment rompt avec les calendriers commémoratifs de la guerre de libération algérienne. Il signifie l’arrivée sur le devant de la scène d’une génération qui n’entend plus trouver ses lettres de légitimation dans la fameuse période 1954-1962. La date « Octobre » libère les traditionnelles références idéologiques, mais va raviver des craintes, exacerber des préjugés que les acteurs subiront quand ils ne s’en serviront pas.
Car, dix ans après, cette date fera désormais l’objet d’interprétations différentes, de questionnements qui renvoient chacun à la tragédie du présent. Pour les uns, octobre 1988 a plongé l’Algérie dans le chaos, le désordre, d’autres disent qu’il n’est plus possible de faire marche arrière. Ces interrogations signifient l’installation d’une pluralité irréversible. La conception d’une histoire toujours édictée par le haut et fonctionnant par le complot (la rue manipulée par des clans occultes) elle aussi entre en crise (sans pour autant disparaître…). L’important est l’apparition d’une nouvelle société. A partir d’octobre 1988, « plus rien n’est comme avant ». Le couvercle de la mémoire historique s’est soulevé, et il sera bien difficile de le refermer…
1992-1999, retour d’un personnage au cœur d’un conflit
Au début des années 1990, l’interruption du processus électoral en Algérie ouvre une série de questions sur les malentendus identitaires qui travaillent ce pays. Par le terrible conflit se réveille tout ce qui n’avait pas été traité, abordé après l’indépendance. Un mouvement d’interrogation et de différenciation se structure autour de la conception de la nation. De façon implicite, non ouverte. Un point de vue citoyen tente de prévaloir. Face à lui se déploie une vision communautariste, articulée sur le religieux. Entre ces deux pôles radicaux, des points de vue intermédiaires, tentant la conciliation entre islam (au sens religieux sans majuscule, au sens de la civilisation avec, à choisir) et républicanisme n’arrivent pas vraiment à se faire entendre. La culture de la guerre, de l’affrontement, l’emporte. Toutes ces longues années, cruelles, peuvent se lire comme une marque d’impossibilité du compromis politique, culturelle. Paradoxalement, c’est au moment où s’épuisent les légitimations du pouvoir par recours incessant à la séquence guerre d’indépendance que s’affirme la nécessité de s’adosser à cette tradition, l’origine de la nation algérienne par la guerre et la résistance.
Dans ce moment très particulier, la figure de Messali Hadj fait retour. Dans le développement du conflit que traverse l’Algérie, avec la restitution de certains « tableaux » du passé (la guerre de libération avec son cortège d’atrocités et d’espérances), apparaît la possibilités d’autres énoncés historiques, l’amorce de certains points de repères toujours ancrés dans les mémoires individuelles ou collective. Face à des événements apparemment incompréhensibles, aux conduites quelquefois irrationnelles de l’État ou des individus, le retour sur les histoires de vie des leaders occultés livre au regard la continuité ou les ruptures des modes de conduite ou de pensée. Ainsi l’inscription du nom de Ferhat Abbas au fronton de l’université de Sétif en 1995, ville où se déroula l’essentiel de la carrière du responsable nationaliste, ou le nom de Mohammed Boudiaf donné à l’aéroport de Constantine, offrent l’occasion d’une réflexion sur la pluralité des courants du nationalisme algérien, la tolérance, la morale et la violence politique.
Près de un demi siècle plus tard et quarante-quatre après l’indépendance de l’Algérie, la restitution de ces parcours prennent une sonorité étrange au moment où certains se drapent dans le costume de la guerre d’indépendance, mimant de façon sanglante la tradition révolutionnaire des années 1954-1962. Ainsi, l’héritage perpétué de Ferhat Abbas dit, de manière lancinante, que l’analyse politique ne saurait se contenter des seules pulsions passionnelles en congédiant les réalités culturelles ou juridiques. Dans ces années 1990 où la violence en Algérie émerge comme un événement incroyable, incompréhensible, noyé dans quantité d’incertitudes, la grande figure de Messali Hadj fait lentement retour dans l’espace public.
Que peut nous « dire » le parcours du fondateur des premières véritables organisations indépendantistes, l’Étoile nord-africaine (ENA) en 1926 et le Parti du peuple algérien (PPA) en 1937 ? Les circonstances de sa mise à l’écart, si violente, de la scène politique au moment où son désir d’indépendance commençait enfin à se réaliser révéleront bien des conduites politiques ultérieures. Lors de la commémoration du centième anniversaire de sa naissance, en 1998, un ouvrage d’hommages paraît à Alger, dans le cadre de la revue Réflexions. Il contient un article émouvant et passionnant de Ammar Nedjar, qui avait milité dans les années 1940 au PPA alors qu’il était étudiant à l’université de la Zitouna à Tunis. Ce dernier écrit, à propos des conséquences de l’occultation de Messali :
« Nous vivions sous le climat d’un terrorisme intellectuel, du musellement, de l’absence de liberté d’expression. C’est ce climat qui a fait que la génération de l’indépendance ignore tout de l’histoire du mouvement national, de ses hommes, de leurs sacrifices. Une meilleur connaissance de l’histoire, aurait conduit cette génération à regarder autrement les tenants du pouvoir »3.
La « disparition » de Messali signifiait la fin d’une époque qui voyait le politique comme moyen de construire des rapports de force, jouer sur les contradictions de l’adversaire, procéder par accumulation patiente de ses propres ressources, être capable d’accepter des compromis pour atteindre le but fixé, louvoyer sans abandonner ses principes, reconnaître la pluralité des débats dans le mouvement nationaliste… Désormais, l’argument de la force primera sur le reste, avec pratique de la ruse pour conquérir une hégémonie politique. Cette contestation d’une histoire qui efface la vie de certains hommes veut reconstruire un passé encore récent, pour le lier à l’accomplissement de tâches à venir : les retrouvailles avec la pratique du débat contradictoire, démocratique.
A la fin des années 1990, l’État perd progressivement le contrôle du monopole d’écriture de l’histoire. La presse algérienne rend compte de colloques organisés autour des personnages « retrouvés » du nationalisme indépendantiste :
« On pourrait être tenté d’opposer à cet ensemble de signaux leur modestie, leur fragilité. En vérité, et au delà des cas Messali et Abbas et de la forte charge affective et politique qui les entoure, c’est bien un processus en cours qui signale la virtuelle obsolescence du contrôle politico-policier sur des pans entiers de l’histoire du pays »4.
Le succès de la « biographie » de l’acteur central du nationalisme politique, Messali Hadj, l’écho rencontré par la commémoration du centenaire de sa naissance avec une série de manifestations en 1998, s’inscrit dans une période de recherche des origines de la nation algérienne L’intérêt pour l’itinéraire de ce personnage s’explique aussi par le besoin de socle et de chair comparé à l’hégémonie des idéologies qui ont longtemps dominé la scène intellectuelle en Algérie. Le retour de toutes les figures « maudites » se charge d’exprimer aujourd’hui ce qui se formule difficilement ailleurs. La demande de biographies répond au manque de sens qui caractérise une histoire officielle, souvent anonyme et morne. Les récits qui reviennent disent, décrivent des parcours hors normes d’hommes débarrassés des préjugés de leurs temps, porteurs d’ambitions inouïes pour leur pays, décidés à prendre eux-mêmes leur destin en main. Des parcours- citoyens invitent les générations nouvelles à prendre le monde au sérieux, dans sa dimension tragique et exubérante.
7 - La guerre d'Algérie, de la mémoire à l'histoire
Mohammed Harbi et Benjamin Stora
Le poids des groupes de mémoire
La guerre d’Algérie, livrée entre 1954 et 1962, réveille sans cesse de vieilles blessures qui n’en finissent pas de cicatriser. Cette guerre livrée contre des Algériens qui réclamaient leur indépendance apparaît comme un mélange tragique de souvenirs cruels, de regrets, peut-être de remords… « Des feux mal éteints », comme l’écrivait le journaliste Philippe Labro dans son roman autobiographique paru en 1967. Ils sont nombreux, en France, les groupes porteurs de cette mémoire diffuse : combattants désespérés de l’OAS1 , et déserteurs ou insoumis rangés du côté du FLN2 ; simples soldats du contingent ou officiers de l’armée française ; fils de harkis3 de nationalité française, ou jeunes enfants de nationalistes algériens ; hommes politiques d’aujourd’hui qu’obsède le souvenir de cette guerre et, parfois, de leurs reniements ; partisans de l’Algérie française, ou défenseurs de l’indépendance algérienne ; et bien sûr, la masse des « pieds noirs »4 , chrétiens ou juifs, de droite ou de gauche, originaires des villes ou des campagnes, mêlés…
Au total, plus de cinq millions de personnes, dans la France de ce début du XXe siècle, sont directement concernées par la guerre d’Algérie. Avec des expériences très partielles, très individualisées, très différentes, où il se révèle difficile de délimiter les souvenirs communs. L’Algérie du début d’une guerre qui ne veut pas dire son nom, en 1954, n’est pas l’Algérie de la folie, de la haine ou de la liesse de l’année 1962. Dans la France actuelle, les groupes porteurs d’une mémoire enfouie se sont longtemps réfugiés dans le non-dit. La France, attentive à célébrer ses gloires, répugne à découvrir ses blessures. Certains stigmates de l’Histoire, plus secrets, moins épiques, restent douloureux. Avec ses ambiguïtés, les contradictions militaro-politiques de son dénouement, la guerre d’Algérie est longtemps demeurée à demie taboue. Mémoires blessées et hésitantes, lenteur à prendre du recul, pour écrire une histoire sans complaisance ? Longtemps, la mémoire des acteurs a pesé lourdement sur l’écriture de l’histoire de cette période.
Les mémoires ont toujours une dimension subjective. Elles fonctionnent comme un discours de légitimation de sorte qu’elles sont à la fois rappel d’événements et miroir déformant. L’historien ne peut ni les dédaigner ni s’y soumettre. Le propre des souvenirs c’est d’être à la fois une évocation d’un vécu passé mais aussi un discours sur le contemporain. Chaque groupe, chaque segment organisera son roman passé pour dire la misère d’une morale ou la grandeur de son présent. Ainsi les différentes évocations ne s’organisent pas comme un tout explicatif mais comme une rhapsodie des plaintes des victimes. C’est le chant funèbre des nostalgiques du passé et des déçus du présent. Le rôle de la critique historique c’est de les entendre tous et d’analyser les conditions réelles qui furent celles d’une guerre d’indépendance avec des excès partagés mais sans que soit escamotée la légitimité d’une révolution et l’injustice du statu quo colonial.
Le déploiement de la recherche historique.
Le souci premier dans l’après-guerre d’Algérie n’était pas l’exactitude académique ou l’entretien d’un souvenir, mais bien l’urgence et l’efficacité. Il fallait en Algérie bâtir une société, panser les plaies ; (en France ne pas s’abandonner à la nostalgie de la terre perdue, avancer dans la « société de consommation »). Pendant les premières années de l’après-guerre, les voix d’hommes et de femmes ont été pourtant nombreuses qui disaient la tragédie et la cruauté de la guerre d’Algérie. Officiers supérieurs et simples soldats, pieds-noirs ou militants algériens, hommes politiques de tous bords, ont occupé le terrain de l’édition à coups d’autobiographies et de mémoires, de pamphlets, de réhabilitations, d’images d’Épinal et de photographies en gros plan. Les acteurs, dans la longue période d’un travail de deuil de la guerre en train de s’accomplir, n’échappaient pas au contexte politico-idéologique du moment. Aux témoignages se subsisteront progressivement les ouvrages « à distance » de synthèse. Mais cette translation est lente et, visiblement, les jeunes nés après la guerre ne se sont guère senti concernés par la masse des plaidoyers, mémoires, autobiographies et témoignages de toutes sortes parus entre 1962 et 1982.
À partir des années 1980-1990, les centres d’intérêt se déplacent, et apparaissent de nouvelles générations de chercheurs avec l’ouverture d’archives étatiques et personnelles. On cherche à distinguer, à comprendre les processus répressifs mis en place par l’État colonial ; on essaie d’évaluer les fluctuations de l’opinion et les mosaïques de motivation qui présidèrent à l’adhésion de l’Algérie française ou à son rejet ; on commence à se préoccuper d’une histoire sociale et culturelle de la guerre. En ce sens, plus la guerre d’Algérie s’éloigne, plus elle nous apparaît dans sa totalité complexe. Les historiens et les chercheurs reprennent le travail pour trier, tenter d’établir les faits et de dégager des explications.
La construction du discours historique se fait dans la multiplicité des points de vue et en fonction des interrogations de chacun. Mais le traitement demeure objectif ( ? ?) et le conflit sur la méthode reste analogue à celui que connaissent toutes les recherches scientifiques.
Et c’est ainsi que de « colloques » en « rencontres », il devient possible de voir les progrès réalisés par la communauté scientifique pour traiter d’une période aussi délicate. En 1988, le premier grand colloque du genre, organisé sous les auspices de l’Institut d’Histoire du Temps présent (IHTP) et dirigé par Jean-Pierre Rioux, s’emparait de cette séquence brûlante comme objet d’histoire et organisait des thèmes d’intervention autour des Français et la guerre d’Algérie. Cette préoccupation qui entendait se situer au-delà du simple cadre politique et institutionnel convoquait au débat non seulement deFrançais et Algériens.
En mars 1992, un nouveau colloque, organisé conjointement par la Ligue de l’Enseignement, l’Institut du Monde Arabe et l’Institut Maghreb-Europe, se tenait à la Sorbonne avec pour thème La Mémoire et l’enseignement de la guerre d’Algérie. Ce second intitulé se révéla à la fois plus vaste… et plus intime. Il permettait à l’intelligence historique d’une période de se déployer par des approches originales, c’est-à-dire par le travail sur la mémoire. En novembre 2000, un colloque organisé à la Sorbonne en l’honneur de Charles Robert Ageron, La guerre d’Algérie au miroir des colonisations françaises, autorisait ce passage direct à l’histoire avec les contributions de quarante chercheurs de tous horizons. L’année précédente, en juin 1999, l’Assemblée nationale française reconnaissait, enfin, la pression des anciens combattants d’Algérie du nord aidant le principe de la guerre livrée en Algérie.
Il se construira ainsi, au fil des années, sur la période guerre d’Algérie un savoir immense mais cloisonné et éparpillé.
Un nouveau livre, inventaire et seuil
2004 : cinquante ans après le 1er novembre 1954, par le travail historique, la pluralité des motivations, émerge peu à peu derrière les positions frontales et catégoriques que l’on a dessinées à grands traits après 1962, entre adversaires et partisans de l’Algérie française. La guerre tend à s’éloigner des turbulences passionnelles et du traumatisme collectif pour devenir un objet d’histoire.
Ce nouveau livre sur la guerre d’Algérie a d’abord pour objectif de scruter les mémoires blessées de cette guerre, de situer le niveau de responsabilités et de souffrances de chacun des groupes concernés, à partir notamment de sources originales, les ouvrages publiés.
Jean-Charles Jauffret et Claire Mauss-Copeaux étudient le groupe des appelés, dans leur refus de cette guerre en 1956, ou dans leur vie quotidienne ; Mohand Hamoumou porte un regard peut-être un peu complet sur les harkis abandonnés par la France, Daniel Lefeuvre fait le point sur le sort des pieds-noirs au moment de leur exil, et Linda Amiri décrit comment les immigrés algériens étaient vus à travers les archives policières françaises, notamment celles de Maurice Papon alors Préfet de Police de Paris.
Cette guerre ne peut se voir qu’en miroir. Omar Carlier s’interroge sur le rôle de la violence dans l’histoire algérienne. Majid Merdaci nous explique pourquoi la ville de Constantine n’était pas au rendez-vous du 1er novembre. Gilbert Meynier relate les oppositions entre le « messalisme » et le FLN en indiquant les sources idéologiques de l’affrontement, Khaoula Taleb-Ibrahimi situe les moments d’émergence des femmes dans cette guerre d’indépendance, et Abdelkrim Bajaja, archiviste témoin, nous donne un aperçu sur les archives algériennes à travers le monde.
Cinquante ans après le début de la guerre d’Algérie, cet ouvrage, dirigé par un historien français et un historien algérien, est aussi une sorte « d’inventaire » sur la production des savoirs les plus récents touchant à cette période. Il se fixe pour objectif de combler le fossé existant entre l’univers de la recherche et le grand public et permet de faire le point sur les indices annonciateurs d’orages à venir par l’étude de Jean-Pierre Peyroulou sur les activités policières dans le Constantinois après les événements de Sétif et de Guelma en mai-juin 1945 ; de restituer un savoir académique sur l’attitude des gouvernants français face aux nationalistes algériens. René Galissot dessine les passerelles entre les moments de décolonisation dans l’ensemble maghrébin sous domination française (Tunisie, Algérie, Maroc).
Alain Mahé et ……… proposent une monographie de la Kabylie dans ces années décisives. L’ouvrage réévalue certaines idées reçues sur les positions d’Albert Camus (Jean-Jacques Gonzalès) ou sur les groupes de l’OAS (Rémi Kouffer). Le nombre de morts au cours du conflit demeure aujourd’hui encore l’objet d’affrontements. Guy Pervillé tente de mettre un point final au débat. Mais il y a gros à parier que le dossier sur la comptabilité des morts est loin d’être clos. Encore faut-il que l’organisation des anciens moudjahidins en Algérie accepte d’entrer dans une discussion à caractère scientifique. Longtemps marginalisées, les représentations de la guerre reçoivent une impulsion nouvelle avec les études de Charles Bonn sur la littérature, de Malika Dorbani sur l’esthétique de la guerre et de Marie Chominot et de Marie-Claire Copeaux sur le conflit vu à travers les photographies de l’armée et des appelés. La résistance française à la guerre coloniale nous est décrite par Claude Lianizu. Raphaëlle Branche et Sylvie Thénaul explorent, elles, les mécanismes de la répression et de l’arbitraire (tortures, violence étatique, justice aux ordres).
Le rassemblement de nouveaux savoirs touchant, par exemple, à la vie des appelés et à leurs officiers, aux regards policiers portés sur les immigrés algériens en France ou aux militants indépendantistes en Algérie, permet d’inventorier les écrits qui déplacent ou confortent les systèmes de référence d’une société, les façons d’aborder les problèmes idéologiques et culturels et de décrypter les outillages intellectuels. Cet effort patient ouvre également la voie à une réflexion sur les rapports entre groupes porteurs de « la mémoire algérienne », des pieds-noirs aux harkis, des immigrés algériens aux soldats français, des militants algériens nationalistes aux partisans de l’Algérie française. Dans cette circulation mémorielle, l’éducation joue un rôle fondamental, et Jean-Pierre Rioux dit comment s’enseigne désormais l’histoire de la guerre d’Algérie.
Les nouvelles générations.
Cinquante ans d’histoire, cinquante ans après… C’est le temps d’une génération qui s’est écoulé. La mémoire qui veut toujours vivre avec, rejouer la guerre, s’épuise. Ceux et celles qui vont devoir faire et font déjà l’Algérie et la France de demain n’ont aucune responsabilité dans l’affrontement d’hier.
Ils veulent lire cette page avec méthode, avec leur questionnement et leurs perspectives propres. Ils entendent sortir de l’enfermement du traumatisme colonial, sortir des litanies de la victimisation et des autojustifications aveugles pour forger des valeurs sur les ruines du mépris, de la haine. L’impossibilité de vivre avec l’histoire commune fait toujours violence à l’histoire. Le travail d’écriture, de la parole peut permettre à la fois de revenir sur cet exil de soi et d’affronter les défis d’aujourd’hui. C’est aux nouvelles générations où chaque article porte la marque de son auteur, que ce livre est dédié et destiné.
Ancien membre du FLN, Mohammed Harbi est historien, professeur à l’université Paris VIII. Il a consacré de nombreux ouvrages à l’histoire du FLN.
8 - La gangrène et l'oubli. La mémoire de la guerre d'Algérie
Benjamin Stora
Les saignements de la mémoire
21_LaGangrene_et_lOubli_BStoraCet ouvrage sur la mémoire de la guerre d’Algérie a été rédigé en 1990-1991. Trente ans après l’indépendance de l’Algérie, j’ai tenté de montrer comment cette guerre ne se finissait pas, dans les têtes et dans les cœurs. Parce que, de part et d’autre de la Méditerranée, elle n’a pas été suffisamment nommée, montrée, assumée dans et par une mémoire collective.
La mise en mémoire qui devait permettre l’apaisement par une évaluation rationnelle de la guerre d’Algérie a été « empêchée » par les acteurs belligérants. Le lecteur verra comment se sont mis en place les mécanismes de fabrication de l’oubli de ce conflit inavouable ; comment les « événements » qui se sont produits entre 1954 et 1962 ont structuré en profondeur la culture politique française contemporaine ; comment une frénésie de la commémoration de la guerre, en Algérie, a fondé une légitimité militaire étatique, appuyée sur un parti unique.
En France, un oubli de la guerre, et en Algérie, un oubli de l’histoire réelle pour construire une culture de guerre…Bref, cet ouvrage d’histoire, La Gangrène et l’Oubli, entendait ne pas perdre de vue l’injonction de Freud, « N’oubliez pas l’oubli ! », en proposant une réflexion sur le décalage entre ceux qui doivent légitimement oublier pour continuer à vivre après la guerre d’Algérie, ceux qui souffrent de cruelles réminiscences, et ceux qui ne supportent plus, de part et d’autre de la Méditerranée, les trous de mémoire voulu, volontaire de cette guerre.
Que s’est-il passé depuis la première publication de 1991 ?
En Algérie, les effets de mémoire se sont amplifiés de manière redoutable. Nous sommes passés d’une culture de guerre à la guerre ouverte qui a fait, depuis l’interruption du processus électoral en janvier 1992, au moins 70 000 morts1. L’effacement du politique dans la représentation du nationalisme algérien au profit de la séquence-guerre contre la France coloniale signifiait que seule la violence permettait d’obtenir une revendication ; ou, au contraire, de maintenir des positions acquises. Il y a eu passage à l’acte. Avec la terrible violence des groupes islamiques pour conquérir le pouvoir, et une violence également terrible de l’État algérien pour se maintenir.
Dans le même temps, en France, le Front national poursuit sa progression, s’alimentant aux sources du refoulé de cette guerre. La perte de l’Algérie française apparaît comme la justification a posteriori du système colonial, par construction d’une mémoire de la revanche. L’assassinat du président d’une association de rapatriés, le Recours, Jacques Roseau, le 5 mars 1993, a fait rejaillir le spectre meurtrier de l’OAS dans l’actualité. Ce que reprochaient ses meurtriers à Jacques Roseau, c’était sa volonté de rapprochement avec les Algériens en effaçant les vieilles rancunes. Les milieux « ultras », nostalgiques de l’Algérie française, l’accusèrent d’être un « traître pro-arabe », « pro-FLN », d’autant qu’il s’opposait vigoureusement au discours raciste du lepénisme. Dans son livre paru en 1991, le 113e été, il écrivait : « Assassiner les Arabes, c’est un peu nous assassiner, assassiner l’Algérie de nos villages, assassiner nos rêves ». La transgression du tabou de l’Algérie française fut fatale à Jacques Roseau. En réponse à sa « trahison », autour de l’implacable logique, « les Algériens nous ont chassés, pourquoi vivent-ils encore en France ? », l’un des trois assassins du président du Recours déclara après son arrestation : « Je suis un ancien de l’OAS, et je le serai jusqu’à ma mort. » Même profession de foi, à son procès, du meurtrier d’un jeune comorien assassiné à Marseille en 1997…
Mais derrière les « durcissements » de mémoire, en France et en Algérie, d’autre lignes se dessinent. Dans la nouvelle guerre que connaît l’Algérie, une autre nation émerge, et l’État perd progressivement le contrôle du monopole d’écriture de l’histoire. La presse algérienne rend compte de rencontres ou colloques organisés autour de personnages longtemps mis au secret, comme Ferhat Abbas ou Messali Hadj : « On pourrait être tenté d’opposer à cet ensemble de signaux leur modestie, leur fragilité. En vérité, et au-delà des cas Messali ou Abbas et de la forte charge affective et politique qui les entoure, c’est bien un processus en cours qui signale la virtuelle obsolescence du contrôle politico-policier sur des pans entiers de l’histoire du pays2. »
La France, de son côté, connaît depuis 1992 un accroissement considérable de travaux, publications, films de fictions et documentaires, expositions autour de la guerre d’Algérie. Cette connaissance s’accompagne d’une reconnaissance de cette guerre. Le secrétariat d’État aux Anciens combattants entend promouvoir un « Mémorial », au centre de Paris, des soldats tués en Algérie. L’inauguration de ce lieu de mémoire, semblable dans sa conception à celui édifié à Washington pour les anciens du Viêt-nam, doit se faire en 2002. Les associations de rapatriés se félicitent des mesures d’indemnisation prises en leur faveur, et les chercheurs peuvent commencer à consulter les premières archives militaires françaises ouvertes depuis 1992. Ces « progrès » n’empêchent pas les saignements de mémoires.
Les enfants d’immigrés algériens réclament toujours justice pour leurs pères tués un soir du mois d’octobre 1961, et les fils de harkis se vivent toujours comme des « oubliés de l’histoire ». De l’autre côté de la mer, la jeunesse d’Algérie ne comprend pas pourquoi « on » a assassiné, le 29 juin 1992, un des pères de la révolution algérienne, Mohamed Boudiaf… Dans les urgences du présent, les exigences de mémoire restent. L’écriture de l’histoire de la guerre d’Algérie ne fait que (re)commencer.
9 - Histoire de l'Algérie depuis l'indépendance - T1 : 1962-1988
Benjamin Stora
Le 3 juillet 1962, l'Algérie est indépendante. Les premières forces militaires françaises s'apprêtent à quitter le territoire. Le pays doit sortir de l'état colonial, du sous-développement, bâtir un État, devenir une nation à part entière.
Comment cette grande partie du Maghreb central aux paysages contrastés est-elle devenue une contrée politique, puis une patrie ; ou plutôt, comment l'Algérie qui n'était pas une nécessité géographique l' est-elle devenue ? L'« invention » d'une Algérie dans ses frontières et ses langues actuelles, la fluidité des espaces de peuplement, la vigueur des échanges culturels qui unissent en esprit, le mélange de sociabilités politiques pour l'indépendance, le rôle unificateur de l'islam sont étudiés dans deux ouvrages de la collection « Repères » qui ont précédé celui-ci. L'Histoire de l'Algérie coloniale 1830-1954, et L'Histoire de la guerre d'Algérie (1954-1962) disent comment l'Algérie est née d'une volonté politique apparue au début du XXe siècle, et poursuivie par une longue guerre d'indépendance contre la puissance coloniale française.
Cette histoire de l'Algérie contemporaine, de son indépendance en 1962, à l’effondrement du parti unique, le FLN en octobre 1988, est présentée à la fois dans son originalité propre, et dans une perspective maghrébine et méditerranéenne. Le cadre de la chronologie classique est respecté, en étudiant successivement les temps où Ahmed Ben Bella (1962-1965), Houari Boumediene (1965-1978), Chadli Bendjedid (1979-1991), ont dirigé le pays.
La démarche qui inspire ce livre n'est pas la recherche de « révélations » sur ces années 1962-1988. Il s'agit plus simplement de voir comment l'histoire s'est faite, dans quel but et à quel prix. Des joies de l'indépendance en 1962 à l'ordre instauré par les militaires en 1965 ; des volontés d'égalité sociale à l'échec des « industries industrialisantes » sous Boumediene ; de l'encadrement autoritaire de la société par le parti unique FLN (Front de libération nationale) aux violentes émeutes d'octobre 1988 : les exemples ne manquent pas qui invitent à décrypter le fonctionnement historique de l'« identité algérienne », qui emprunte tout à la fois aux modèles républicain, islamique et nationaliste.
De 1962 à 1988, l'organisation de l'Algérie a été profondément modifiée. Le bouleversement des paysages ruraux, l'avènement de machines urbaines qui aspirent des hommes longtemps liés aux terroirs de la tradition, l'explosion démographique et les flux humains, les productions économiques souterraines (« le trabendo-la contrebande »), les formes de l'art populaire (la musique raï), la recomposition et le relâchement des liens familiaux..., la diversité historique de l'espace géographique national s'est enrichie sans cesse de différences nouvelles, de manières de réagir à des transformations touchant l'ensemble de la société algérienne.
En 1962, l'Algérie comptait à peine 10 millions d'habitants. Elle en avait, à la fin de l’année 1988, près de 25 millions, une majorité de la population étant née après l'indépendance. En octobre 1988, moment charnière qui fait basculer l’Algérie dans le multipartisme, la plupart des jeunes Algériens n'ont pas connu l'époque coloniale, la guerre contre la France, et n'entretiennent que de lointains rapports avec l'histoire réelle de leur pays. Pourtant, le régime politique algérien a eu recours en permanence à l'histoire, et a conservé fortement l'empreinte des conditions historiques qui l'ont vu naître : primauté du facteur militaire, absence de légitimité démocratique, exercice violent de l'autorité. Un pouvoir exécutif, concentré dans les mains du président de la République étroitement dépendant du soutien de l'armée et bénéficiant de l'apport du parti unique, impulse la construction d'un État autoritaire.
De 1962 à 1988, le pouvoir recherche une légitimation en se revendiquant de l'héritage du combat pour l'indépendance, et puise dans d'autres registres parmi lesquels le développement économique à option socialiste, le « non-alignement » sur les blocs en politique étrangère ou le contrôle étatique des valeurs de l'islam. L'unanimisme nationaliste reste le support d'une idéologie fluctuante. Il devient une sorte de remède aux vertiges de définitions identitaires, tente de gommer les différences linguistiques et régionales, se fait « réconciliation », négation des affrontements sociaux, apparent correctif des maux de la modernité. Ce réformisme consensuel est accepté par la société tant qu'une politique sociale « redistributive » est rendue possible par la manne pétrolière, générant d'énormes revenus. L'entrée en scène de jeunes générations peu sensibles aux seules légitimations de la guerre d'indépendance et l'affaiblissement en valeur de la rente pétrolière sapent les bases du système établi. Le système du parti unique entre alors en crise profonde à partir des émeutes d’octobre 1988. Une nouvelle période s’ouvre alors en Algérie.
10 - Nationalistes algériens et révolutionnaires français au temps du Front Populaire
Benjamin Stora
Les contextes historiques d’une élaboration
Le présent volume rassemble des articles publiés dans les années 1980 à la suite de la soutenance de mes deux thèses de 3ème cycle, l’une en histoire à l’École des Hautes Études en Sciences sociales, l’autre en sociologie à Paris VII1 , où j’ai enseigné cette discipline de 1981 à 1986. Ces deux thèses traitaient de sujets complémentaires : Messali Hadj, père du nationalisme algérien, et les militants des organisations qu’il a fondées.La première a été publiée sous une forme allégée en 19822 . Dans la seconde thèse, de sociologie, soutenue en 1984 à l’université de Paris 7, j’ai rassemblé systématiquement des données biographiques (dates et lieux de naissance, origines sociales, itinéraires professionnels et politiques...) de tous les dirigeants de l’Étoile nord-africaine (ENA) fondée en 1926, du Parti du Peuple Algérien (PPA) fondé en 1937, et du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD) fondé en 1946, que j’ai pu identifier. Toutes ces données biographiques ont été rassemblées pour la publication d’un dictionnaire biographique paru en 19853 .
A la fin des années 1970, et au début des années 1980, période de l’après indépendance algérienne, les travaux sur l’histoire du nationalisme algérien ont connu des développements particulièrement importants. En France, cette historiographie restait mal connue, et les chercheurs restaient très isolés. Les écrits de cette histoire ne circulaient pas, la production historiographique algérienne étant reléguée au rang de littérature de propagande par l’intelligentsia française. Elle se trouvait mêlée aux travaux académiques dirigés par l’Etat algérien, lesquels combinés à la censure ont fait autant de tord à celle-là. Dans le même temps, une certaine filmographie était mise de côté, Le vent des Aurès de Mohamed Lakhdar Hamina ou La bataille d’Alger de Gillo Pontocorvo n’étaient pas diffusés. Pourtant, la connaissance de la période de l’avant guerre d’Algérie, celle de l’avant 1954, progressait par les travaux sur le nationalisme algérien. En dépit de la pratique étatique algérienne, voulant « confisquer » l’écriture de l’histoire.
A partir de 1962, jusqu’en octobre 1988, domine la volonté d’affirmation nationaliste. Cette phase a été consacrée à légitimer le pouvoir en place et la nation algérienne dans la même conception historique. L’histoire a été massivement utilisée pour justifier le sens d’une orientation étatique. Une histoire officielle s’est édifiée mettant au secret des pans entiers de la guerre d’indépendance4 . Disparaissaient ainsi le rôle des immigrés dans la construction du nationalisme algérien, la mise à l’écart des « berbéristes » et communistes dans les maquis ou l’engagement des femmes dans la lutte nationaliste. Les noms des principaux acteurs de cette révolution ont été effacés, avec pour mot d’ordre : « Un seul héros, le peuple ! ». L’écriture de l’histoire est confiée à des idéologue du parti du FLN, et non à des historiens. Pour Ahmed Benaoum, dernier directeur en titre du CNEH (Centre National des Etudes Historiques), ce centre « tel qu’il a existé n’avait ni hypothèses, ni mission officielle que celle d’écrire et de réécrire une histoire instrumentalisée par le pouvoir politique. »5 Les auteurs des manuels scolaires accordaient une grande importance aux leaders religieux d’Algérie, ou du monde arabe, au détriment des fondateurs du mouvement indépendantiste algérien. Ainsi, jusqu’aux années 1990, Abdelhamid Ben Badis, le leader du mouvement religieux des Oulémas, était présenté comme un acteur central du nationalisme algérien, « homme pieux, convaincus de l’arabité et de l’islamité de l’Algérie »6 . Un manuel de 2AS, lui consacrait ….7 pages, ainsi que son successeur, El Bachir Ibrahimi, avec leurs photographies. La presse officielle comme El Moudjahid ou El Chaab était un vecteur essentiel de propagation d’une histoire officielle. L’universitaire algérien Brahim Brahimi souligne ainsi que « le FLN, détenteur de la légitimité nationale et guide de la révolution algérienne, veille toujours sur la souveraineté nationale. Il s’approprie donc le secteur de l’information pour défendre la souveraineté nationale. »7 Le mode de commémoration de cette guerre provenait de la nécessité de s’imaginer des racines et des origines qui occultaient les pères fondateurs du nationalisme algérien des années 1930 (comme Messali Hadj ou Ferhat Abbas), puis les instigateurs du soulèvement anticoloniale de novembre 1954 (Mohamed Khider, Mohamed Boudiaf, par exemple). Le passé se reconstruisait sans cesse pour structurer un présent où régnait un parti unique. En Algérie, d’autres lignes de mémoire commencent à se dessiner, dans le cours de la tragédie que le pays a connu tout au long des années 1990. La mémoire de cette guerre évolue. L’État perd progressivement le monopole de l’écriture de l’histoire.
On peut citer trois ouvrages majeurs. Décoloniser l’histoire de Mohamed-Chérif Sahli, paru en 19658 qui s’inscrit dans la logique de Fanon en s’intéressant aux témoignages oraux (contes, chansons, légendes, proverbes) pour contourner les sources écrites, produites par le colonialisme, en procédant à une critique violent à l’égard de l’orientalisme. Mahmoud Bouayed dans L’histoire par la bande aborde le même type de sources pour contourner l’absence des archives (à Aix). Algérie, nation et société9 de Mostefa Lacheraf, un des leaders arrêtés dans l’avion de 1956 reste d’actualité. Il analyse la conquête de l’Algérie par la France au travers des deux guerres d’Algérie qui l’ont encadré.
Les voix dissidentes viendront de l’exil, elles s’affirment porteuses de la vérité, ou plus humblement d’autres regards sur la guerre d’indépendance algérienne. L’assassinat d’Abane Ramdane de Lebjaoui lève le voile sur le meurtre du « Che algérien » dès 1970. Amar Hamdani, dans Le lion des djebels restitue la figure de Krim Belkacem10 .
On peut, en fait, distinguer pour cette période les historiens selon qu’ils sont en Algérie ou à l’extérieur, les premiers produisant une historiographie nationaliste et les seconds une forme de « contre-histoire ».
1975-1988. L’émergence d’une Histoire critique.
Cette période ne marque pas l’arrêt de la précédente (où domine la propagande et l’histoire officielle portée ar les médias nationaux) mais initie une historiographie critique, s’intéressant particulièrement aux origines de la guerre d’Algérie ainsi qu’à la figure jusque là évacuée de Messali Hadj.
En Algérie, en 1980, Mahfoud Kaddache publie au SNED sa grande thèse soutenue 1977 sur l’histoire du nationalisme algérien de 1919 à 1954 pour insérer dans le temps long la rupture de la Toussaint 1954. A sa suite, Kamel Bouguessa soutient une thèse sur l’Etoile nord africaine, en 1979 et Omar Carlier publie en 1975 le premier article sur l’ENA et le Parti du peuple algérien. Encore une fois, c’est de l’exil que viennent les travaux les plus critiques. De France, ce sont les travaux de Mohamed Harbi qui irriguent d’abord la critique de l’histoire nationaliste algérienne. Dans Aux origines du FLN11 , il analyse le nationalisme algérien comme un mouvement plébéien, s’opposant ainsi à la thèse officielle ainsi qu’à celle de Frantz Fanon, qui considéraient les masses rurales comme acteur essentiel de la guerre révolutionnaire algérienne. Il montre le caractère citadin, populiste et interclassiste du mouvement national. Il poursuit cette analyse en la poussant jusqu’en 1962 dans Le FLN : mirage et réalité12 , il déconstruit un autre pilier de la doctrine d’Etat, le mythe de l’unité du peuple bercé d’héroïsme tragique contre la puissance coloniale. Il est le premier à montrer les luttes de pouvoir dans le camp indépendantiste et la construction progressive de la bureaucratie militaire au travers du FLN. Mohammed Harbi publie finalement 115 documents issus de ses propres archives et apportés par d’autres acteurs ou historiens dans Les archives de la révolution algérienne en 1981, avec une préface de Charles Robert Ageron. Des témoignages d’acteurs comme les Mémoires de Messali (Lattès, 1982), ceux d’Hocine Aït-Ahmed en 198213 , la suite des mémoires de Ferhat Abbas14 en 1980 montrent qu’émergent parallèlement un champ de recherche critique et un début de reconstitution du vécu de la guerre. Dans le même temps, les travaux en France et en Algérie ont rendu possible une phase d’accumulation de savoir.
11 - La guerre des mémoires (Ed de l’Aube). Avant propos
Benjamin Stora
LE DEUIL INACHEVE DE L’EMPIRE COLONIAL
Harkis, pieds noirs, descendants d’esclaves ou petits enfants de colonisés… La guerre des mémoires enfle. Chaque communauté, réelle ou autoproclamée, réclame une stèle, un mémorial, une loi. Pourquoi ce débat s’est-il réveillé depuis quelques années ?
La France compte, aujourd’hui, sept à huit millions de personnes issues des anciennes colonies, soit deux fois plus que dans les années quatre-vingt . Les jeunes issus de cette immigration maghrébine et africaine se posent des questions sur leurs origines et les raisons des discriminations dont ils sont victimes : la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations (Halde) relève dans son rapport 2006, qu’un candidat d'aspect nord-africain a, par exemple, dix fois moins de chances d'obtenir un logement qu'un candidat dit « de référence », à revenu, emploi ou situation de famille égales,
Pour la première génération immigrée arrivant en France, la question primordiale était de trouver un travail. Cette préoccupation l’emportait sur toutes les autres. Ensuite, les enfants de la seconde génération ont réclamé l’intégration politique : ce furent les grandes manifestations comme la « Marche pour l‘égalité » de 1983. La troisième génération qui arrive aujourd’hui revendique plus que la simple question de l’égalité politique ; les jeunes de l’immigration post-coloniale veulent être français à part entière. Ils ne supportent plus le regard porté sur eux, et lorsqu’ ils réfléchissent au pourquoi des discriminations, ils se heurtent inévitablement à l’histoire coloniale ; ils y retrouvent des processus semblables de ségrégation et de mise à l’écart. C’est pourquoi leurs revendications et leurs interrogations sur le passé colonial viennent aujourd’hui bousculer la société française, ses élites, ses intellectuels, ses historiens.
Parallèlement, d’autres revendications ont émergé. Les Arméniens, d’abord, avec la question de la reconnaissance du génocide de 1915. Et puis est apparue la « communauté noire » qui a pris la parole publiquement en France en 1992, avec les contre manifestations liées aux commémorations du 500e anniversaire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb.
Cinquante ans après la fin de l’empire, la question coloniale, en France, enflamme toujours les esprits. Pourquoi ?
Au cœur de la transmission de l’histoire coloniale, l’Algérie est centrale pour de multiples raisons : la présence française dans ce pays pendant près d’un siècle et demi, la succession de trois ou quatre générations d’Européens de 1830 à 1962 traumatisés par la perte de leur terre natale, le rôle important des troupes supplétives et l’arrivée d’une importante immigration algérienne en métropole des années 1930 aux années 1970…. Des millions de personnes se sentent toujours concernées par cette guerre d’Algérie qui a fait d’innombrables victimes.
12 - Le livre, mémoire de l’Histoire Réflexions sur le livre et la guerre d’Algérie - Avant propos
Benjamin Stora
Les instruments de la mémoire
« La mémoire, nous rappelle Michel de Certeau, est faite d’éclats particuliers. Or les éclats ont la faculté de se répandre au loin, et de refaire surface là où on ne s’attend pas à les trouver. Une quête systématique permet d’en rassembler quelques-uns, mais laisse toujours échapper des fragments dispersés. »
Lucette Valensi, Fables de la mémoire
La guerre d’Algérie est longtemps restée en France une guerre sans nom. Le 10 juin 1999, l’Assemblée nationale française reconnaissait le terme de « guerre d’Algérie » pour caractériser cette période de l’histoire 1. La France s’était enfin décidée à parler de guerre. Près de quarante ans après la conclusion de celle-ci, l’exigence de reconnaissance était devenue trop forte dans la société française pour que les euphémismes puissent persister. L’aspect traumatique de ce conflit, avec tout ce qui touche au domaine des mémoires, a traversé l’ensemble des générations, notamment celle des enfants de l’immigration algérienne en France. Le fait de reconnaître cette guerre a ouvert une nouvelle période difficile à traiter, et aux conséquences incalculables. Se confrontent encore les réclamations des soldats, des harkis, des pieds-noirs, mais aussi des Algériens, de tous les protagonistes et de toutes les victimes de cette tragédie coloniale aux effets encore sensibles.
Le problème de terminologie n’est pourtant pas vraiment réglé concernant la dénomination de cette guerre. Le mot utilisé n’est pas le même sur les deux rives de la Méditerranée. En Algérie, il est possible d’évoquer une guerre de libération, une guerre d’indépendance, une révolution algérienne. En France, après avoir longtemps parlé « d’événements », d’opérations de police, reconnaît-on vraiment la guerre ? Dans la loi du 10 juin 1999, il est question de guerre d’Algérie et non de guerre en Algérie. Dire guerre en Algérie, ce serait reconnaître alors une guerre entre deux pays séparés. Mais l’Algérie n’était pas séparée de la France à l’époque coloniale, formant trois départements intégrés au territoire national. Charles-Robert Ageron, dans sa monumentale Histoire de l’Algérie contemporaine 2, a magistralement reconstitué toutes les circonstances compliquées de ce rattachement progressif de l’Algérie à la France. Les querelles de mots ont leur importance car ceux-ci traduisent et forgent les imaginaires. Il en est de même des titres d’ouvrages consacrés à cette période brûlante pour dire, nommer, caractériser cette guerre 3.
Les catastrophes et le travail historique
sur la mémoire
Le travail récent des historiens sur la mémoire de la guerre d’Algérie ou les représentations liées à l’histoire coloniale 4 s’inscrit dans le sillage des travaux du sociologue Maurice Halbwachs sur La mémoire collective et Les cadres sociaux de la mémoire. Il se situe également dans le prolongement de l’école historique française émergeant à partir des travaux de Pierre Nora autour de l’ouvrage Les lieux de mémoire, dans les années 1980. Ce travail historique porte sur les constructions d’espaces culturels ou de commémoration (cimetières, palais nationaux...) autour desquels s’enracine la mémoire coloniale 5.
Mais cet exercice historique sur la mémoire trouve surtout son ancrage dans d’autres territoires, dans les moments de rupture de l’histoire, les « moments-catastrophe ». Les guerres ou les génocides, en provoquant de graves traumatismes, ont donné à la question de la mémoire une grande acuité. Ce que Sigmund Freud avait bien établi, dès 1915, dans ses Essais de psychanalyse 6 : « En proie à une rage aveugle, la guerre renverse tout ce qui lui barre la route, comme si, après elle, il ne devait y avoir pour les hommes ni avenir, ni paix. Elle rompt tous les liens faisant des peuples qui se combattent actuellement une communauté, et menace de laisser derrière elle une animosité qui, pendant longtemps, ne permettra pas de les renouer. »
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