
Début de la guerre des Sables
Mardi 8 octobre 1963. L’armée algérienne attaque un détachement des Forces armées royales au lieu-dit Hassi Beïda, non loin de Colomb-Béchar (aujourd’hui, Béchar). Dix soldats marocains sont tués. Très vite, les affrontements s’étendent à la région de Tindouf et de Figuig. La « guerre des Sables » a commencé. Elle va durer près de trois semaines.
Il existe depuis longtemps un contentieux territorial à propos des régions du Sud rattachées à l’Algérie par le colonisateur français. En janvier 1957, celui-ci met au point un projet d’Organisation commune des régions sahariennes (OCRS) dont l’objectif est de faire du Sahara une entité autonome de l’Algérie. Les Français proposent même aux Marocains, qui ont accédé à l’indépendance l’année précédente, d’en exploiter conjointement les immenses ressources. Or non seulement ceux-ci refusent la proposition, mais ils en informent leurs frères algériens. En juillet, Hassan II et Ferhat Abbas, le président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), reconnaissent l’existence d’un contentieux territorial et conviennent d’en différer l’examen jusqu’à l’indépendance de l’Algérie.
Celle-ci survient en 1962. Très vite, le GPRA est balayé par l’armée des frontières et Ahmed Ben Bella s’empare du pouvoir. Pour lui, pas question d’examiner un quelconque différend, le territoire algérien étant « un et indivisible ». Au cours du mois de septembre 1963, le Maroc masse des troupes le long de la frontière. Ben Bella accuse tour à tour son voisin d’expansionnisme et d’ingérence dans les affaires intérieures de l’Algérie. Tout le monde veut encore croire qu’une solution pacifique est possible. Le 5 octobre, Ahmed Réda Guédira, le ministre marocain des Affaires étrangères, rencontre à Oujda Abdelaziz Bouteflika, son homologue algérien, pour tenter de désamorcer la crise.
L’irrémédiable a lieu dans la matinée du 8 octobre, quand les troupes algériennes occupent Hassi Beïda. Le lendemain, Hassan II dépêche d’urgence à Alger Abdelhadi Boutaleb, son ministre de l’Information, et le commandant de la Garde royale. Pour réclamer justice pour les victimes marocaines d’Hassi Beïda et demander l’ouverture immédiate de discussions. L’entrevue avec Bouteflika est un échec total.
Depuis son palais d’Agadir, où il tient des réunions-marathons avec son état-major, Hassan II appelle ses sujets à défendre l’intégrité territoriale du royaume. Les hostilités commencent. Elles feront, de part et d’autre, plusieurs dizaines de morts. Égyptiens et Cubains envoient sur place de petits contingents pour défendre leurs amis algériens, tandis que les Marocains bénéficient de l’appui des Américains. L’armée algérienne, encore embryonnaire, est bousculée. Les Marocains ont la possibilité de prendre Tindouf, mais, curieusement, s’en abstiennent et reculent, peut-être à la suite d’une intervention du général de Gaulle. À Alger, le traumatisme est terrible. La création ultérieure d’une puissante armée « populaire » en sera la conséquence directe.
Diverses tentatives de médiation échouent, jusqu’à ce que, le 26 octobre, le président malien Modibo Keïta invite Hassan II et Ben Bella à Bamako. Placée sous les auspices de l’Organisation de l’unité africaine, la rencontre débouche sur la conclusion d’un cessez-le-feu, qui prend effet le 2 novembre.
Le 15 janvier 1969, à Ifrane, un traité de paix est conclu. Mais les germes de futurs différends ne sont pas éradiqués pour autant : l’inextricable dossier du Sahara occidental n’est toujours pas refermé. Comme le dit Hubert Védrine, l’ancien chef de la diplomatie française, « l’affaire du Sahara est une affaire nationale pour le Maroc et une affaire identitaire pour l’armée algérienne ».
Quand le Maroc agressa l’Algérie
N’a été surpris que celui qui le voulait, par la brutale attaque des forces armées marocaines contre les points frontaliers de Tindjoub et Hassi Beïda au nord de Béchar, à la fin du mois de septembre 1963.
Il y a 50 ans, La Guerre des sables: Quand le Maroc agressa l’Algérie
Le duo chthonien, Hassan II-Oufkir avait, en effet, lancé à l’automne ses troupes pour «réoccuper» les deux hameaux situés sur une piste qui relie les localités algériennes frontalières du nord-ouest à Tindouf, à l’extrême ouest de la jeune république. Dans les faits, les voisins occidentaux ont toujours reluqué vers l’est et le sud, en quête de la construction d’un hypothétique Grand Maroc de légende dont les frontières, imaginées par les leaders de l’Istiqlal, annexent d’un coup de crayon généreux le quart de l’Afrique au nord, du Sénégal jusqu’aux limites d’In Salah à l’est.
Au sud, la hachure gobe le tiers du Mali jusqu’à, y compris, Tombouctou, alors qu’il escamote purement et simplement toute la Mauritanie. Sans compter le Sahara o ccidental. Avec ce bémol que le palais royal ne s’avisait pas tellement à chatouiller l’Espagne franquiste, laquelle n’avait pas suffisamment d’humour pour accepter «les plaisanteries» expansionnistes de la monarchie chérifienne, sur Ceuta et Melilla, par exemple. Indignés par ce coup de Jarnac, les pays africains qui bâtissaient leur organisation, l’OUA, mais aussi les Arabes «unis» au sein de leur ligue éponyme, ont tendu un doigt accusateur vers le Maroc.
Intangibilité des frontières
Un acte condamnable, d’autant que la Charte de l’OUA constatait dans son préambule qu’il n’y a pas «un seul Etat africain qui n’ait pas un problème de frontières avec les Etats limitrophes». Le document mettait en garde : «Ce vestige fatal du colonialisme risque de nous entraîner dans des guerres intestines… Seule l’unité africaine peut cicatriser cette plaie infectée des litiges frontaliers entre nos divers Etats».
Le Malien Modibo Keita estimait à ce propos que «si vraiment nous sommes les uns et les autres animés de la volonté ardente de faire l’Unité africaine, il faut que nous prenions l’Afrique telle qu’elle est ; il faut que nous renoncions aux prétentions territoriales si nous ne voulons pas instaurer en Afrique ce qu’on pourrait appeler l’impérialisme noir… L’Unité africaine exige de chacun de nous le respect intégral de l’héritage que nous avons reçu du système colonial, c’est-à-dire le maintien des frontières actuelles de nos Etats respectifs».
Le président Tsiranana de Madagascar enfonce davantage le clou et insiste sur «l’uti posidetis» africain, autrement dit le principe de l’intangibilité des frontières. Il déclare qu’il «n’est plus possible de modifier les frontières des Nations au nom de critères raciaux, religieux… car en effet si nous prenions pour critère de nos frontières la race, la tribu ou la religion, il y aurait en Afrique des Etats qui seraient effacés de la carte…».
La sagesse aura donc prévalu et les pères fondateurs de l’OUA proclamèrent solennellement «l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation». L’agression marocaine contre l’Algérie est de ce fait perçue par les Etats continentaux comme le premier pied de nez à une charte aussitôt votée aussitôt violée par un de ses membres. Membre qui quittera l’organisation en 1982, après l’admission de la RASD (république du Sahara démocratique). Mais il est utile de préciser que deux membres, parmi la trentaine réunis à Addis-Abeba en mai 1963, la Somalie et le Maroc allaient émettre des «réserves».
Lors de son adhésion à la charte, le 19 septembre 1963, Rabat exprimait sa retenue en déclarant : «s’agissant de la réalisation de la sauvegarde de l’intégrité territoriale du Maroc, dans le cadre de ses frontières authentiques, il est important que l’on sache que cette signature de la charte de l’OUA ne saurait aucunement être interprétée comme une reconnaissance expresse ou implicite des faits accomplis, jusqu’ici refusés comme tel par le Maroc, ni comme une renonciation à la poursuite de la réalisation de nos droits par les moyens légitimes à notre disposition…».
Animé donc par ses appétits territoriaux chroniques, notre voisin accommode le droit aux sauces du moment. Lorsque le colonisateur français a débarqué en Algérie en 1830 et qu’il s’est propagé par une rare violence jusqu’aux limites des frontières actuelles de l’Algérie, la monarchie marocaine s’est gardée d’envoyer ses troupes pour s’opposer à l’envahisseur.
Lourd tribut payé par l’algérie
C’est le peuple réel de ce pays qui a payé le tribut à la résistance. Durant plus de 125 ans, le palais royal est resté silencieux devant les exactions commises contre les Algériens. Si un mètre carré de ce territoire lui appartenait réellement, que ne s’est-il opposé à la répression contre ses «sujets». Lorsque les Algériens ont résolu de se libérer et que la proposition d’un embrasement généralisé du Maghreb avait été faite pas les novembristes, les indépendantistes marocains ont décliné l’offre en arguant que «l’Algérie était une colonie et le Maroc un protectorat». Ainsi donc, en 1963, alors que l’Algérie venait encore une fois de régler la fiscalité du sang à l’histoire, voilà nos voisins qui réclament un territoire pour lequel ils n’ont jamais levé le petit doigt.
Le droit ne régente pas l’histoire. La marotte du «Fabuleux Maroc» a compromis de façon durable les grands projets d’une construction harmonieuse d’un ensemble maghrébin politiquement cohérent et économiquement homogène et fort. Au moment où l’Allemagne et la France rangeaient durablement les armes grâce au traité de l’Elysée (janvier 1963) et que ses signataires, le président Charles de Gaulle et le chancelier Conrad Adenauer donnaient une fougueuse impulsion à la Communauté économique européenne (CEE), ancêtre de l’UE, le Maghreb, lui, qui avait des atouts incontestables pour s’unir autour d’un plan de construction audacieux, s’enfonçait dans ce que les Arabes savent faire le mieux : la désunion. Voici que les revendications marocaines se parent d’épithètes ronflantes du genre : «historiques» ou alors «légitimes» ; «authentique», etc. On parle de «droit».
L’ambition du royaume de créer le grand maroc
Le Maroc, soutiennent ses responsables, avait rendu publiques depuis 1956 ses «revendications» successorales. La France désireuse d’enrayer l’aide marocaine à l’Algérie combattante, avait laissé entendre au Maroc, nouvellement affranchi du protectorat, la possibilité de la révision du tracé frontalier en échange de la cessation de la sanctuarisation des patriotes du FLN. Le roi Mohammed V, qui avait la considération du peuple algérien, a trouvé la proposition indécente. Mais il a quand même saisi la balle au bond, puisque, sentant poindre l’indépendance algérienne, il tentera, en juillet 1961 par un «accord», d’arracher une promesse au président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), Ferhat Abbas. En fait de «promesse», l’engagement de la partie algérienne se bornait à s’engager à «discuter de ces questions» avec toute partie qui aurait à formuler la demande.
En 1963, les boutefeux de l’Istiqlal s’agitent, renâclent et menacent. Ils crient à «l’ingratitude» des dirigeants algériens. On fait marcher les rotatives et tirer à grands renforts de publicité cette «fameuse» carte qui trace le grand Maroc à l’aune des ambitions, il faut le dire, médiévales du Palais et qui illustre encore et jusqu’à nos jours les manuels scolaires. Pour le voisin, l’occasion est belle de faire rendre gorge aux outrecuidants descendants de fellaghas. D’autant qu’un conflit interne a éclaté entre groupes rivaux. Hocine Aït Ahmed, ancien codétenu avec Ben Bella, Khider, Bitat, Boudiaf après l’arraisonnement de l’avion marocain qui les transportait, en octobre 1956, crée le front des forces socialistes (FFS). Il organise un maquis qui s’oppose au nouvellement élu président. En effet, Ben Bella devenu du chef du Gouvernement «a fait préparer» un projet de Constitution qu’il «a fait adopter» le 28 août 1963 par l’Assemblée. La Loi fondamentale est «approuvée» par référendum le 8 septembre et promulguée.
Le 10, il se «fait élire» à la présidence de la République. Cinq jours après, pas plus, soit le 15 septembre, il suspend la constitution et le 3 octobre il «s’attribue» les pleins pouvoirs ! Avouez qu’en matière de «démocratie tropicale», on ne fait pas plus radical et plus célère !
Aït Ahmed et ses partisans sont chargés du crime de haute trahison, l’aubaine s’est présentée pourquoi s’en priver ?
Brutalement, les choses semblent se calmer. En effet, le 5 octobre, le sémillant ministre Abdelaziz Bouteflika qui vient de troquer son costume de ministre de la jeunesse et des sports contre la redingote de ministre des Affaires étrangères après l’assassinat de Mohamed Khemisti en mai 1963, rencontre son homologue marocain Rédha Guedira à Oujda. Un sommet Ben Bella-Hassan II est paramétré. Il ne se tiendra jamais.
Le 8 octobre, la jeune ANP (armée nationale populaire) algérienne défait les FAR marocains et reprend possession des deux oasis de Tindjoub et Hassi Beida. Les journalistes n’étaient pas encore «embedded», mais la guerre des communiqués fait rage.
Tout le monde se souvient à cet effet de l’extraordinaire mobilisation populaire qui a accompagné ces événements, rehaussés par l’euphorie de l’indépendance fraîche et fragile.
Les bons offices des présidents africains
Le pathétique discours de Ben Bella sur l’esplanade de l’Afrique et son déchirant «Hagrouna !» ont multiplié par mille l’adrénaline patriotique chez un peuple pourtant éreinté par un conflit de 132 ans… Mais un peuple qui était en pleine phase de puberté nationaliste. Mohand ouel Hadj, chef historique de la wilaya III, engagé avec ses troupes aux côtés d’Aït Ahmed et du FFS, décide de suspendre son action dans les montagnes kabyles et fait route vers Tindouf.
Militaires et diplomates des deux côtés se font la course. L’Afrique, éberluée, assiste à l’escalade. La France qui occupait les bases de Mers El Kébir, Béchar et Reggane sourit en coin. Sa presse ironise.
Comme dans une mêlée de rugby, les deux belligérants, dont les moyens sont encore extrêmement limités avec un avantage certain du point de vue logistique et matériel pour les marocains, se neutralisent. Les marocains prennent Tindjoub, les Algériens s’enfoncent vers Figuig. Driss Ben Omar El Alami le marocain, et Houari Boumediène ministre de la défense algérien improvisent et faute de moyens ils fonctionnent au pifomètre. Mieux armés, les marocains font une percée sur Tindouf.
Les alliés de l’Algérie, Cuba (686 hommes) et l’Egypte nassérienne (1000 hommes) sont attentifs. Ils proposent leurs services vu qu’ils disposent d’unités combattantes en état d’alerte. Ben Bella les contient et refuse qu’elles interviennent. Les médiations se multiplient.
Le Tunisien Bourguiba, l’Ethiopien Hailé Sélassié, l’Egyptien Nasser, chacun y allait de ses bons offices.
Finalement, c’est le Malien Modibo Keita et le Négus d’Ethiopie qui parviennent à arracher un cessez-le-feu. Le conflit, déclenché par le Maroc, est qualifié comme étant «contraire au principe de règlement pacifique des différends solennellement affirmé par le pacte de la ligue arabe, par la charte des Nations unies et par la Charte d’Addis-Abeba». Une conférence ad hoc réunissant à Bamako, les 29 et 30 octobre 1963, les chefs d’Etat d’Algérie, d’Ethiopie, du mali et du Maroc examinent les tenants et les aboutissants de ce conflit unanimement qualifié de «fratricide». La conférence proclame le cessez-le-feu le 31 octobre 1963.
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