
Le couvre-feu du 4 octobre 1961 en région parisienne
Les Français, à l'automne 1961, attendent avec espoir la fin de la guerre d'Algérie et ils vivent en même temps dans un climat électrique. Le général de Gaulle veut dessiner l'avenir. Mais la réalité, c'est aussi la reprise des attentats du FLN.
4 octobre 1961, le Préfet de police
il s'appelle Maurice Papon- impose un couvre-feu en région parisienne pour les Français musulmans d'Algérie - c'est ainsi qu'on dit à l'époque. Les négociations sont déjà entamées avec le Gouvernement provisoire issu du FLN, le GPRA, elles dureront jusqu'en mars 1962 - signature des accords d'Evian. La longue crise finale qui commence va être marquée par les journées lourdes de conséquences dont les anniversaires vont, soixante plus tard, scander la campagne présidentielle.
Comment croire en effet que la page puisse être tournée ?
Les Français, à l'automne 1961, attendent avec espoir la fin de la guerre et ils vivent en même temps dans un climat électrique. Le général de Gaulle veut dessiner l'avenir. Il suspend l'application de l'article 16 de la Constitution qui lui avait donné quasi tous les pouvoirs depuis l'échec du putsch des généraux d'Algérie française en avril. Il recommande dans une intervention le 2 octobre de ne plus céder au "tracassin" qui nourrit le sentiment faux de déclin.
Mais la réalité, c'est aussi la reprise des attentats du FLN. Ses chefs parisiens qui ne voulaient pas que leurs militants baissent les bras en attendant la paix les ont relancés fin aout. Rien que pour le mois de septembre 1961, Maurice Papon en recense 62 en région parisienne. 34 morts. 34 en un mois. Ceux qui parlent de guerre civile aujourd'hui ne savent pas ce qu'ils disent.
Maurice Papon a publié en 1988 un livre où il justifie son action en tant que Préfet de police, "Les chevaux du pouvoir."
Il décrit une organisation tentaculaire du FLN dans la capitale et ses environs. Les quelque 110000 algériens - citoyens français en principe à l’époque- sont serrés de très près. La Fédération FLN collecte un impôt révolutionnaire jusque sur les juke boxes et les musiciens qui jouent dans les cafés maures - comme on dit encore à l'époque. Papon ne manque pas d'indiquer que les souteneurs eux-mêmes sont mis contribution. Surtout, cette organisation civile est doublée d'une organisation militaire qui programme les attentats.
En septembre 1961, insiste Papon, 5 policiers y trouvent la mort. C'en est au point qu'il hésite à organiser encore des funérailles dans la cour de l'Île de la Cité tant la colère submerge ses hommes. Il omet de dire que nombre d'entre eux sont maintenant infiltrés par l'OAS, l'armée secrète des ultras d'Algérie française qui programme à son tour ses attentats.
Le 2 octobre, aux obsèques d'un brigadier, Papon déclare: "Pour un coup porté, nous en rendrons dix."
Et si on passe de l'autre côté, maintenant ?
Quittons les appartements du Préfet de police dont il tient à ce qu'ils soient fleuris de roses chaque matin. A Nanterre, Monique Hervo, travailleuse sociale, tient la chronique quotidienne du bidonville de la Folie. Les Français musulmans d'Algérie étaient nombreux à vivre dans des hôtels meublés et de plus en plus nombreux à rejoindre les bidonvilles. Les familles algériennes y étaient arrivées par vagues à mesure que leurs douars au pays sont incendiés, évacués : pour échapper aux camps de regroupements ils dévalaient la pierraille et tentaient de rejoindre Nanterre ou les lieux semblables.
Au moins dans le bidonville, avaient-ils pu un moment s'imaginer libres. Avec de l'isorel, du papier goudronné, de la tôle, ils s'étaient construit une bicoque.
En réalité, ils sont maintenus en état d'alerte permanent.
Le FLN les a à l'œil, les empêchant par exemple de déménager sans son autorisation. Et la police les terrorise. Ils sont pris entre deux feux.
Monique Hervo tient le compte précis de toutes les interventions brutales qui se succèdent ces semaines-là - en représailles des attentats ou pas.
Contrôles d'identité, parfois à genoux dans la boue sous les coups de matraque, arrestations des hommes, évacuation et destruction des baraques.
Le 2 octobre 1961, elle décrit un gamin de quatre ans qui avertit : "La police est ici, avec des couteaux à la main". Des couteaux pour lacérer les objets, des mains pour les jeter dans les bidons d'eau. Ben Ammar, le même jour : "S'ils viennent, je leur dis : Tuez d'abord les enfants, après vous pourrez tout casser." Les raids les plus redoutables peut-être sont opérés par les harkis que Maurice Papon fait stationner en lisière du bidonville. Un jeune homme de 19 ans les pilote qui connaît l'endroit comme sa poche pour y avoir joué gamin avec ceux qu'il brutalise maintenant.
Monique Hervo observe que, quel que soit le type de commando, il y a toujours à sa tête le capitaine Montaner spécialiste de la guerre psychologique.
Chez les policiers de la Ville, au commissariat de Puteaux, on torture, ajoute-t-elle.
Le FLN n'a pas été le seul à importer les méthodes éprouvées en Algérie.
La situation devient si tendue au début que le 4 octobre Maurice Papon impose donc le couvre-feu.
Il n'est ni Premier ministre ni même ministre de l'Intérieur. Aussi use-t-il de précautions de langage : « Je recommande très vivement aux Français musulmans d'Algérie, il leur est conseillé de la façon, la plus pressante de ne pas sortir entre 20h30 et 5 heures, leurs cafés étant fermés dès 19h30. »
Maurice Papon note dans ses "Chevaux du pouvoir" : "Ces ingrates et amères mesures ne laissent pas de déchainer quelques tempêtes organisées".
En effet, dans peu de jours, ce sera le 17 octobre dont j'aurai l'occasion de vous reparler.
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