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Appel de de Gaulle au cessez-le-feu     (2 / 3)

 

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Les gaullistes face au discours gaullien sur l'autodétermination de l'Algérie (16 septembre 1959).


Le rétablissement de la paix en Algérie est à l’évidence un des problèmes majeurs posés à la France en 1959, peut-être même est-il le premier, qui donc pourrait le contester ? », s’interrogeait Léo Hamon dans un article de Notre République du 1 er octobre 1959. Porté au pouvoir par les partisans de l’Algérie française en mai 1958, de Gaulle avait maintenu pendant un certain temps des positions équivoques sur le devenir politique d’un territoire déchiré depuis quatre ans par une terrible guerre d’indépendance, au risque d’entretenir des espoirs antagonistes. Il sortit de l’ambiguïté le 16 septembre 1959 à l’occasion d’un célèbre discours télévisé. À l’étonnement général, il prononça pour la première fois le terme jusque-là tabou d’« autodétermination », reconnaissant de facto à la population musulmane majoritaire le droit de choisir son destin. Si le texte présentait, en apparence, « trois solutions concevables » : la « sécession », la « francisation » et le « gouvernement des Algériens par les Algériens appuyés sur l’aide de la France et en union étroite avec elle pour l’économie, l’enseignement, la défense, les relations extérieures », dans la réalité, les téléspectateurs comprenaient bien que la troisième option avait la préférence du chef de l’État. L’évolution de la position gaullienne sur la question algérienne entre son retour au pouvoir en juin 1958 et le tournant du début de l’année 1960 (remplacement du général Massu à Alger, semaine des barricades, départ de Jacques Soustelle du gouvernement) a fait l’objet de nombreuses études. Le dernier ouvrage de Benjamin Stora, centré sur le discours de l’autodétermination constitue le plus récent apport au dossier. Mais la réaction des gaullistes à cette même évolution présidentielle reste encore mal connue.

En amont, la célèbre thèse de Jean Charlot sur l’Union pour la Nouvelle République (UNR), publiée en 1967, comportait certes dans sa première partie un méticuleux rappel de l’histoire interne du parti gaulliste dans sa « phase algérienne » pour reprendre la formule de Jacques Chapsal. L’utilisation par l’auteur de sources aujourd’hui disparues (compte-rendus de réunions du comité central, entretiens avec des responsables, circulaires et périodiques internes confidentiels) comme la qualité de son analyse rendent cette référence bibliographique incontournable. Mais le sous-titre (« Étude du pouvoir au sein d’un parti politique ») indiquait bien le corpus privilégié par le politologue : le personnel dirigeant de la formation. De fait, l’UNR se résumait surtout ici à ses élus nationaux et responsables de direction (les deux groupes parlementaires, le comité central et le Conseil national). En aval, la thèse récente de Jérôme Pozzi sur les mouvements gaullistes de 1958 à 1976, soutenue en décembre 2008, privilégie, elle aussi, cette approche « par le haut »sans doute liée à l’absence de véritables archives de parti.

Or, même si l’UNR, à ses débuts, ne représentait pas, loin s’en faut, un parti de masse comme le Rassemblement du peuple français (RPF) sous la IV e République (ses fondateurs ne le souhaitaient pas du reste), cette formation qui remporta facilement les législatives de novembre 1958 disposait quand même d’une base militante, de nombreux compagnons de route et d’un vivier d’électeurs. En nous concentrant sur le témoignage — dans le cadre de la campagne de source orale lancée par l’Agence nationale de la recherche (ANR) Gaulhore (Gaullistes, hommes et réseaux, 1958-1976) sur le personnel gaulliste des années 1958-1976 —, nous nous proposons, après avoir rappelé l’évolution d’ensemble du parti sur la question algérienne, d’étudier la réaction de certains gaullistes au discours présidentiel sur l’autodétermination. Un petit corpus de témoins a été constitué, restreint numériquement mais varié dans les rapports au gaullisme (voir annexes). L’étude montrera, comme attendu, la grande diversité des réactions à ce « virage » du 16 septembre, de l’adhésion au rejet en passant par l’interrogation. Mais elle soulignera aussi que, à l’image du « pays profond », les députés anonymes, les petits responsables militants et les simples sympathisants étaient sans doute plus acquis à la ligne d’ouverture du Général que les hautes élites parlementaires et partidaires de l’UNR. Une partie non négligeable de ces dernières ne s’était-elle pas trop engagée depuis 1957-1958 dans l’aventure de l’Algérie française et n’était-elle pas trop liée aux milieux nationalistes, militaires et pieds-noirs pour remettre en cause les promesses du 13 mai 1958 ?


La préférence gaullienne pour l’autodétermination algérienne divise les responsables UNR


Comme le suggérait Jean Charlot, le discours du général en septembre 1959 ne constitua pas une réelle surprise pour ceux qui, depuis l’automne 1958, suivaient attentivement les prises de position du chef de l’État sur l’Algérie et lisaient la littérature grise de l’UNR sur la question. À l’évidence, les lignes bougeaient, même si l’évolution était à peine perceptible. Soucieuse de « suivre pas à pas en la matière le président de la République », la direction du parti manifesta ainsi très tôt beaucoup de prudence, invitant ses candidats aux législatives de novembre 1958 à rester dans les termes consensuels et vagues de « la recherche de la paix » et de « la promotion économique et sociale de l’Algérie. En mars 1959, le programme de l’UNR pour les municipales — repris en avril pour les sénatoriales — ne mentionnait plus le problème algérien, si ce n’est pour indiquer qu’il fallait « faire confiance au président de la République, seul capable de le régler » et souhaiter « une politique française en Algérie ». Lors d’une réunion du comité central du parti consacrée au bilan des municipales, Albin Chalandon, nouveau secrétaire général de l’UNR depuis février 1959, expliqua le revers électoral de sa formation par la poursuite d’une guerre impopulaire qui empêchait le gouvernement de mener une politique économique de progrès. Le fait même que de Gaulle et Jacques Foccart aient placé ce banquier issu de l’Inspection général des finances à la tête de l’UNR indiquait d’ailleurs à quel point, pour l’Élysée, la question du développement et de la modernisation économique de l’Hexagone dans le nouveau cadre européen l’emportait désormais sur un dossier algérien perçu comme une entrave archaïque. Jacques Soustelle avait beau rétorquer dans un manifeste destiné aux membres du comité que c’était précisément la « perte de voix nationales désorientées par notre politique en Afrique du Nord » qui avait causé le mauvais score de l’UNR, il se trouvait, dès le printemps 1959, sur la défensive. Conscient de la fragilité de sa position au sein des instances dirigeantes, il lança du reste une attaque contre la gestion du parti par l’équipe Chalandon qui dissimulait mal le vrai enjeu du débat : les divergences sur l’Algérie.

La conférence de presse du président de la République à l’Élysée le 20 mars 1959 accrut les difficultés des partisans de l’intégration. Avec des formules qui annonçaient déjà le discours du 16 septembre, de Gaulle exprimait entre les lignes sa préférence pour une autodétermination qui ne disait pas encore son nom. Albin Chalandon en sortit tellement renforcé qu’avec une coïncidence qui ne devait rien au hasard mais tout à une entrevue à l’Élysée avant son départ pour l’Algérie, il osa, dès le lendemain, devant la section UNR d’Alger, évoquer à son tour l’« épanouissement de l’Algérie en tant que personne politique ». Le patron du parti précisa que « la maturité politique de l’Algérie » lui permettrait « de choisir son destin », ajoutant que le rôle de l’UNR consistait « à créer une vie politique algérienne ». Pierre Picard, Léon Delbecque et Jacques Soustelle tentèrent de reprendre l’initiative à l’occasion du comité central du 17 juin 1959. Selon Jean Charlot qui s’appuyait sur des notes prises par un participant à la réunion, l’habile résistance de Roger Frey et d’Edmond Michelet entraîna la défaite de Jacques Soustelle qui décida de ne plus siéger dans cette instance. Ses partisans au Parlement (comme André Jarrot à l’Assemblée ou Claude Dumont au Sénat) poursuivirent l’offensive contre le secrétaire général du parti. Dans le Journal du Parlement du 26 juin, le député Raymond Dronne déclarait qu’il fallait « déchalandonner l’UNR. Mais quel était le poids exact des amis de Jacques Soustelle au Parlement ? Le journaliste gaulliste Jean-José Marchand estimait ceux qu’il appelait les « activistes » à 80 éléments dans un groupe UNR composé alors de 206 élus (soit 40% environ des députés gaullistes). Les « libéraux » étaient légèrement plus nombreux (une centaine) tandis que les autres (une vingtaine) restaient attentistes. Parmi les 80 intégrationnistes figuraient des éléments en pointe (en plus des noms déjà cités) comme Pascal Arrighi, Pierre Battesti, Jean-Baptiste Biaggi, Charles Béraudier, Georges Brice, Alexandre Camino, René Cathala, Guy Chavanne, Pierre Comte-Offenbach, Ernest Denis, Henri Fabre, Joseph Frys, Yvon Grasset, René Moatti, Jean Miriot, René Mocquiaux, Raymond Poutier, Raoul Rousseau, Henri Sicard, Roger Souchal, le colonel Thomazo, Guy Vaschetti et Jean Vitel.

Bien que placé sous le signe de la réconciliation et de l’unité, le premier Conseil national du mouvement, les 18 et 19 juillet 1959 à Orsay, fut le lieu de passes d’armes feutrées entre représentants de la direction et de la tendance Soustelle. Ces derniers alimentèrent la polémique par le biais de médias amis comme l’hebdomadaire Voici pourquoi qui défendait fin juillet la candidature de Léon Delbecque au secrétariat général de l’UNR. C’est dans ce contexte troublé que de Gaulle, après le Conseil des ministres du 26 août, où chacun fut invité à donner son avis, prépara son intervention télévisée du 16 septembre. Jacques Soustelle, qui avait retardé son départ pour Nouméa pour entendre l’allocution présidentielle et « garder la main », rédigea aussitôt une lettre destinée aux membres du comité central réunis le 18 septembre en son absence. Il y sommait les participants d’opter pour « la solution la plus française » et critiquait Albin Chalandon pour avoir fait croire au comité central que de Gaulle voulait « l’option fédéraliste ». Finalement, la réunion aboutit à une unanimité de façade avec une motion approuvant « sans réserve le processus défini par le général de Gaulle pour que les Algériens puissent fixer démocratiquement leur sort ». Les intégrationnistes obtinrent l’ajout de la formule finale : « Convaincu qu’une telle voie aboutira à consacrer définitivement les liens indissolubles de la métropole et de l’Algérie. Ils ne réussirent pas, en revanche, à définir dans le texte la « voie » en question comme celle « conforme aux promesses faites en juin 1958 par le général de Gaulle aux Français musulmans ». Cette allusion explicite à l’ambigu « Je vous ai compris » du 4 juin 1958 enfermait trop le chef de l’État dans le rapport au passé pour être retenue

Le chef de l’État se souciait-il de la réaction des gaullistes à son discours ? Le témoignage d’Alain Peyrefitte est, à cet égard, catégorique. De retour d’une mission de cinq semaines en Afrique centrale comme rapporteur pour l’Outre-Mer du Parlement européen et d’une autre à l’ONU comme membre de la délégation à l’Assemblée générale des Nations unies, il fut reçu à l’Élysée le 20 octobre 1959 pour — officiellement — rendre compte de son double voyage mais, en réalité, pour informer le chef de l’État de l’état d’esprit de l’UNR un mois après l’allocution télévisée. Interrogé sur la manière dont il avait « ressenti l’autodétermination », Alain Peyrefitte répondit qu’il l’avait bien perçue, personnellement, mais que cette nouvelle étape vers l’indépendance choquait tous ceux qui n’y étaient pas disposés. Comme de Gaulle était surtout curieux de la réaction du groupe UNR à l’Assemblée, son interlocuteur, qui savait, sans être encore membre de ce groupe, que le discours gaullien y avait fait « l’effet d’une bombe », préféra rester sincère. « La majorité des députés du groupe et la quasi-totalité des militants restent fermement attachés à l’intégration de l’Algérie française ». Cet état des lieux exagérait l’influence des intégrationnistes tant au sein du groupe qu’à l’intérieur de l’UNR, sans que l’on sache si Alain Peyrefitte noircissait le tableau par ignorance ou par souci d’alerter le président. Selon Alain Peyrefitte, « les remous au groupe » faisaient craindre des assises compliquées en novembre : les « soustelliens » y seraient sans doute majoritaires. Pour de Gaulle, rien n’était encore perdu. En jouant sur le double terrain, affectif de la fidélité au chef et plus rationnel de la démonstration des intérêts supérieurs du pays, on pouvait convaincre les militants d’adhérer à l’autodétermination de l’Algérie. « Je compte sur vous, et sur quelques autres heureusement, pour montrer aux militants que seuls de Gaulle peut régler l’affaire algérienne et que les gaullistes n’ont pas d’autre devoir que de la soutenir. Tachez de leur faire comprendre, car ils comprennent le langage des chiffres, qu’il vaut mieux pour la France une Algérie algérienne au sein de la Communauté qu’une Algérie française au sein de la France, qui nous mettrait à plat pour toujours ! Comme le notait en conclusion Alain Peyrefitte, on était passé en six mois, de mars à octobre, « des difficultés de l’intégration à l’impérieuse nécessité de la désintégration, de l’impossibilité d’une Algérie française à l’obligation de l’Algérie française. Restait à régler le cas de ceux qui, à l’intérieur de l’UNR, refusaient cette évolution.

Le départ des intégrationnistes du parti, achevé au début de l’année 1960, s’opéra en trois temps.

Dans une première phase, les principales figures de ce courant restèrent au sein de l’UNR, persuadées qu’elles défendraient mieux l’Algérie française au cœur du parti. Les liens longtemps privilégiés entre Jacques Soustelle et Michel Debré donnaient à certains l’illusion de compter encore au sein du gouvernement et dans l’entourage élyséen. La plupart des intégrationnistes ne validèrent donc pas la création du Rassemblement pour l’Algérie française le 19 septembre. Jugés trop « activistes », les promoteurs de l’opération, Pierre Battesti et Jean-Baptiste Biaggi, discréditaient la cause par leur radicalité. On laissa donc le bureau politique du groupe UNR de l’Assemblée, le 21 septembre, puis le comité central, le 29 septembre, « exécuter » politiquement ces têtes brûlées en leur interdisant la double appartenance. La réunion houleuse du groupe UNR de l’Assemblée, le 13 octobre 1959, où les intégrationnistes furent à deux doigts de renverser le président Louis Terrenoire, soulignait néanmoins l’influence des partisans de la francisation, minoritaires mais très actifs.

Le 14 octobre 1959, la décision de neuf députés (Pascal Arrighi, Pierre Battisti, Jean-Baptiste Biaggi, Georges Brice, René Cathala, Léon Delbecque, Yvon Grasset, Roger Souchal et le colonel Thomazo) de quitter l’UNR pour retrouver leur liberté de parole décapita en partie ce courant. Le refus de Michel Debré et du bureau politique de revenir sur les demandes de réintégration de certains d’entre eux (comme Léon Delbecque) montrait aussi que l’heure était désormais à la fidélité stricte à la ligne présidentielle et que le respect de cette dernière passait avant les cas de conscience personnels. Jacques Soustelle en prit acte qui condamna la démission de ses amis et dénonça les « ultras » comme une des « deux plaies de l’Algérie » (avec les « infras »...) Mais les assises nationales de Bordeaux, les 13-15 novembre 1959, révélèrent à quel point le leader Algérie française avait perdu de son influence au sein de son parti. Si son discours sur « la grande idée d’une France unie depuis Dunkerque jusqu’à Tamanrasset » fut salué par la standing ovation d’une large partie des 1 200 congressistes présents, les journalistes du Figaro notaient qu’un quart de la salle était resté « ostensiblement assis. Devant la résistance d’Edmont Michelet et de Louis Terrenoire, le ministre du Sahara n’obtint pas que la motion finale rappelle « l’unité de la métropole et de l’Algérie ». Michel Debré, Jacques Chaban-Delmas et Roger Frey imposèrent qu’on en reste à la formulation plus sagement « gaullienne » du « maintien d’une union étroite entre la métropole et l’Algérie ». Cette perte d’influence soustellienne se traduisit dans la foulée, lors de l’élection (peut-être un peu « arrangée ») du comité central où les « orthodoxes », emmenés par Roger Frey et Albin Chalandon, raflèrent près de 65% des voix. L’appui d’importantes fédérations comme celles de la Seine et de la Gironde avait été décisif. La défaite de Marie-Madeleine Fourcade illustrait la mise sous contrôle d’une UNR désormais dirigée par un nouveau secrétaire général très légitimiste, Jacques Richard (homme d’appareil et ancien chargé de mission du général à Matignon).

Déstabilisé par la défaite de ses partisans devant le comité central en septembre, le groupe parlementaire en octobre et les assises nationales en novembre 1959, Jacques Soustelle tomba à l’occasion de la semaine des barricades. Après avoir soutenu en Conseil des ministres, le 25 janvier 1960, le geste des insurgés, présenté comme « un appel au secours, il fut désavoué trois jours plus tard par les parlementaires UNR unis (sous l’impulsion de Louis Terrenoire et de Jacques Chaban-Delmas) dans une même désapprobation contre ces activistes « égarés dans l’émeute », puis par le comité central du parti qui réitéra son « appui public et sans réserve au chef de l’État ». Devenue logique, l’exclusion du gouvernement de Jacques Soustelle intervint le 5 février 1960 à l’issue d’un entretien froid avec de Gaulle à l’Élysée. Sa deuxième éviction, militante cette fois-ci, du comité central de l’UNR (dont il ne pouvait plus faire partie sur un strict plan statutaire puisqu’il n’était plus ministre) intervint dans la foulée. Un communiqué de presse maladroit, où l’intéressé laissait entendre qu’il n’y avait plus de partisan de l’Algérie française au gouvernement depuis son départ, précipita la procédure. Dans un texte soulignant l’originalité de l’UNR dans ses liens d’allégeance à de Gaulle et ses rapports affectifs au passé (dont pouvait se prévaloir le sortant qui avait connu le Bureau central de renseignements et d’action — BCRA — et le RPF). Jacques Chaban-Delmas se désolait certes de cette situation qui posait « à l’UNR un problème sentimental et politique ». Mais, après plusieurs tentatives de conciliation et devant les provocations de l’ancien ministre, le président de l’Assemblée, Michel Debré, Roger Frey&. Le Figaro, 16 février 1960. « Ce n’est pas, en effet, un parti…, Raymond Triboulet et Jacques Richard se résignèrent à exclure Jacques Soustelle de l’UNR. La situation devint officielle le 25 avril 1960. Après le départ par solidarité des députés Pierre Picard, Charles Béraudier (le suppléant de Jacques Soustelle), Jean Miriot et René Moatti, le groupe UNR de l’Assemblée était purgé de ses éléments « Algérie française » les plus en vue. Au sein du parti, la « crise Soustelle » ne provoqua des tensions que dans les fédérations du Rhône (Soustelle), du Nord (Delbecque) et de la Haute-Garonne (Cathala).


Les gaullistes de gauche et le discours du 16 septembre 1959


Si l’UNR se divisa sur la question algérienne, l’aile gaulliste de gauche resta unie sur le même dossier. L’Union démocratique du travail (UDT), lancée le 14 avril 1959 pour « faire respecter le oui de la gauche à de Gaulle » (selon la formule du manifeste du 25 mai) et qui rassemblait des hommes de gauche favorables aux nouvelles institutions de la V e République comme à l’arbitrage du général de Gaulle, réagit très tôt et favorablement au discours gaullien du 16 septembre. Ses responsables (Louis Vallon, Jacques Debû-Bridel, Pierre Billotte, Jean de Lipkowski et, notamment, Gilbert Grandval qui suivait au sein du mouvement les questions relatives à la Communauté ainsi que les problèmes concernant les pays sous-développés et l’Afrique du Nord) apportèrent leur soutien au chef de l’État dans leur journal Notre République, dont le premier numéro sortit, justement, le lendemain de l’allocution présidentielle. Cette coïncidence souligne à quel point le thème de la décolonisation et, plus précisément, celui de l’Algérie, constitua pour le gaullisme de gauche un élément fondateur et identitaire, aux côtés, bien entendu, de la question sociale.

Le comité directeur de l’UDT s’était déjà prononcé le 3 septembre 1959sur le sujet à l’occasion du voyage gaullien en Algérie (la « tournée des popotes » des 27-30 août) et de la visite du président Eisenhower à Paris (2 septembre) à l’occasion de laquelle les deux chefs d’État avaient évoqué le thème de la décolonisation de l’Algérie. La formation avait approuvé la position du général de Gaulle sur l’autodétermination de la population algérienne dans le cadre de la Communauté et la tenue, une fois « la paix rétablie », d’un référendum destiné à sanctionner « la solution choisie par le peuple entier, tant en métropole qu’en Algérie. Pierre Billotte posait néanmoins la question des réactions de l’armée… Dans Notre République, l’ancien général rapportait des propos entendus : « L’armée forme bloc, elle n’admettra pas d’autres solutions politiques que l’intégration » ; « Si le voyage du chef de l’État lui apparaissait comme le prélude d’une politique d’abandon, ce serait un nouveau 13 mai, lequel cette fois serait mené jusqu’à la prise du pouvoir par une junte militaire ». Pour Pierre Billotte, persuadé que les jeunes officiers n’accorderaient « aucune confiance à leurs généraux et pas davantage à leurs colonels », l’armée, « qui n’existe que par la nation et pour la nation », ne pouvait s’en séparer. En avril 1961, le putsch des généraux, marqué par l’attitude légaliste des officiers des régiments d’appelés, lui donnerait assez raison…

Si l’édition du 17 septembre de Notre République n’avait pu, faute de temps, prendre en compte l’allocution présidentielle, le numéro suivant, du 1 er octobre, fut presque entièrement consacré au discours du chef de l’État. Entre-temps, les principaux responsables de l’UDT s’étaient déjà exprimés, comme Gilbert Grandval à Metz le 20 septembre, où, devant le Groupement des gaullistes de Moselle, l’ancien résistant avait accueilli « avec reconnaissance » la déclaration du général et estimé que la guerre d’Algérie allait peut-être « se terminer rapidement ». Comme attendu, le comité directeur de l’UDT approuva le 24 septembre 1959 la prise de position du général. On se félicitait que cette dernière ait « libéré le gaullisme d’une équivoque », en « obligeant à se démasquer ceux qui cherchaient à perpétuer sous son couvert la politique rétrograde » de la IV e République en Outre-Mer. Pour Louis Vallon et ses amis, la politique de francisation était forcément « suspecte » puisque ceux qui préconisaient désormais l’égalité des droits pour les musulmans étaient précisément ceux-là même qui la leur avaient toujours refusée. Il fallait donc soutenir l’option gaullienne d’une Algérie algérienne associée à la France dans le cadre de la Communauté française.

Les gaullistes de gauche comprirent immédiatement le tournant que représentait le texte de l’Élysée. « Depuis le 16 septembre », notait Léo Hamon dans le deuxième numéro de Notre République, « il y a un fait nouveau ». Fort de sa légitimité historique, de son autorité présidentielle, de sa popularité sanctionnée par les élections et deson appartenance passée à l’armée, de Gaulle était en mesure d’imposer ce virage difficile. « Personne ne peut sérieusement contester que l’initiative du général de Gaulle représente le maximum de ce qui pouvait être offert et accepté par l’opinion française, civile et militaire, métropolitaine et algérienne, personne ne peut contester que seul le général de Gaulle pouvait aller jusque-là ». Dans un éditorial plus incisif, Jacques Debû-Bridelraillait « une droite entrée en transe » et qui, « face à l’autodétermination », s’était « retrouvée ». Pour le gaulliste de gauche, le discours du 16 septembre avait « tracé la route » et la nation faisait désormais « confiance au général de Gaulle pour résoudre le problème ». Plus intéressant, Jacques Debû-Bridel critiquait explicitement une UNR engluée dans « l’alliance contre-nature contractée au lendemain du 13 mai entre des gaullistes sincères et les hommes de la réaction de toujours » avant de conclure avec ironie : « Laissons donc l’UNR à son cas de conscience avec ses Biaggi, Battesti et Cie… » Témoignage éloquent de cette tendance, qui ira grandissante chez les gaullistes de gauche, à se poser comme les meilleurs défenseurs du gaullisme face aux « conservateurs » et « opportunistes » supposés de l’UNR. Cela n’empêchera pas la fusion entre UNR et UDT à l’occasion des législatives de 1962 …


Quelques réactions de jeunes gaullistes (députés, hauts fonctionnaires, simples militants et sympathisants) au discours du 16 septembre : un effet de génération ?


Si les réactions de l’élite gaulliste au discours sur l’autodétermination sont bien connues, celles des gaullistes plus anonymes le sont moins. Pour comprendre comment des hauts fonctionnaires compagnons de route, des élus encore sans notoriété et de simples militants ou sympathisants ont appréhendé ce virage politique, nous avons constitué un petit panel d’une dizaine de témoins. Reposant surtout sur la source orale, ce corpus privilégie des acteurs alors encore assez jeunes à l’automne 1959 (l’écart d’âge s’étend de 18 à 39 ans avec une moyenne à 31 ans). Quelle était la situation de nos témoins à cette date ? Parmi l’échantillon figurent quatre hauts fonctionnaires (les deux anciens énarques Pierre Lelong et Jean Charbonnel, les deux anciens de l’École nationale de la France d’outre-mer — ENFOM — Pierre Bas et Jacques Mer), quatre députés « de base » (Guy Vaschetti, Jean-Claude Dalbos, André Bord et Fred Moore), trois militants ou sympathisants (les docteurs Julien Schvartz et Louis Donnadieu, Alain Terrenoire, fils de celui qui présidait encore le groupe UNR à l’Assemblée nationale en septembre 1959). Cet ensemble est bien trop restreint pour prétendre à une quelconque valeur statistique, il s’agit simplement de souligner la diversité d’approche de ces « autres gaullistes » et d’apprécier une éventuelle originalité de cette réaction par rapport à celle des « grands » responsables parlementaires et partidaires rappelée plus haut. Les fiches individuelles présentées en annexe de cet article retracent les parcours de ces onze gaullistes ainsi que leurs réactions au discours gaullien sur l’autodétermination.

Quelle analyse d’ensemble peut-on proposer de ces divers témoignages ? On rappellera tout d’abord les problèmes inhérents à la source orale et au témoignage personnel de manière plus générale : flou chronologique, surestimation de son rôle propre, tendance à la reconstruction rationnelle et à la justification a posteriori, etc. Il n’est pas certain ainsi que tous les témoins aient fait preuve, dès 1958-début 1959, de cette lucidité consistant à mesurer les difficultés de l’option intégrationniste. Le haut niveau d’étude de nos témoins comme la connaissance personnelle que la majorité d’entre eux avaient de l’Algérie pour y avoir séjourné et, parfois, combattu, expliquaient peut-être leurs qualités « visionnaires » mais le doute reste permis. La prise de conscience fut sans doute plus lente et progressive que souvent décrite ici et le discours du 16 septembre 1959 ne constitua qu’une étape dans une longue réflexion sur l’éventualité d’une République algérienne. Celle-ci se précisa plutôt à partir de 1960 (quand de Gaulle parla, le 4 novembre, de « la République algérienne qui existera un jour ») et 1961 (avec le premier référendum victorieux du 8 janvier, puis le putsch des généraux et le terrorisme d’Organisation armée secrète — OAS — qui, en réaction, poussèrent vers le pouvoir la plupart des indécis). Une fois ces limites posées, il est possible d’avancer quelques remarques.

Ces témoins, pour la grande majorité, favorables à l’autodétermination de l’Algérie en septembre 1959, étaient encore assez jeunes (moins de 32 ans en général) à cette date. Peut-on expliquer leur positionnement politique par un effet de génération ? Beaucoup de ces Français nés à partir de la deuxième moitié des années 1930 avaient fait la guerre d’Algérie comme appelés ou réservistes (ou avaient des proches dans cette situation), d’autres y avaient été affectés dans le cadre d’une mission professionnelle au sortir de leurs études. Ils connaissaient donc l’Algérie dans sa double et dure réalité d’un pays en guerre et d’un territoire colonisé. Cette expérience, personnelle et souvent éprouvante, a pu les rendre sensibles au discours du général, perçu comme le seul moyen de mettre un terme aux souffrances du conflit et aux injustices du fait colonial dont ils avaient été les témoins. Son discours faisait écho à des souvenirs ou à des enjeux personnels forts. En réalité, le lien n’est pas aussi évident même si la part de vécu et d’approche empirique du problème jouait, bien entendu, dans le positionnement politique. Le témoignage d’autres gaullistes aujourd’hui disparus mais relevant de la même génération comme Jean-Baptiste Biaggi, Guy Ribeaud ou Alain Griotteray fournirait des exemples de jeunes hommes gaullistes ayant vécu et lutté dans l’Algérie en guerre sans pour autant choisir le camp de l’indépendance. Rappelons d’ailleurs que l’organisation de jeunesse de l’UNR (qui n’abritait qu’un nombre réduit d’adhérents) resta, jusqu’à la fin 1960 au moins, partisane de la francisation alors qu’à cette date les aînés du parti avaient, depuis un an déjà, accepté l’autodétermination.

Avoir participé de près aux événements de mai 1958 dans les rangs des nationaux-gaullistes et avoir conservé des liens avec les activistes, s’intéresser fortement, sur un plan professionnel ou militant, aux questions d’Outre-Mer, être en relation étroite avec les milieux pieds-noirs et musulmans pro-français, faisait souvent considérer négativement le discours du 16 septembre 1959, sans que ces éléments déterminants jouent de manière automatique. À l’inverse, avoir un contact privilégié avec le chef de l’État ou ses proches, appréhender le problème algérien sous l’angle des intérêts stricts de la Métropole, être attentif au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes favorisaient, comme attendu, l’acceptation de la ligne d’autodétermination. Pour autant, les positions étaient rarement fixées d’avance (à l’exception des gaullistes de gauche). Plusieurs témoins finalement favorables à l’Algérie algérienne avaient évolué, passant de l’Algérie française à l’autodétermination à la faveur d’une conversion qui avait pris plusieurs mois et qui s’était souvent opérée dans la douleur. Si une scène d’injustice coloniale ou une discussion troublante avec un musulman avait pu accélérer la prise de conscience, cette dernière s’inscrivait souvent sur la durée. Le discours du 16 septembre 1959 avait moins servi de révélateur qu’il n’avait renforcé des convictions déjà présentes, il avait mis des mots sur des impressions, légitimé des analyses personnelles. Le ralliement aux positions du général de Gaullepouvait s’opérer (notamment chez les simples militants et sympathisants) sur la base dépolitisée de la seule allégeance admirative envers le chef de la France libre à qui l’on faisait toute confiance pour régler un problème difficile selon les intérêts supérieurs de la nation. Cette dimension à la fois « hiérarchique » et « affective » de la fidélité jouait beaucoup chez les gaullistes et de Gaulle lui-même sut en user habilement. Mais il pouvait également intervenir après une réflexion plus poussée.

Dans ce dernier cas, des considérations « politiques » et « idéologiques » comme l’inéluctabilité du phénomène mondial de décolonisation, le rejet d’un système d’oppression ou la prise en compte de l’image internationale de la France, semblent avoir moins joué que des facteurs plus « pratiques » et « immédiats ». Le souci d’en finir avec un conflit meurtrier et ruineux ou l’inquiétude (à replacer dans le contexte de 1959) de voir l’Hexagone submergé démographiquement et dénaturé culturellement par la masse arabe en cas d’intégration, paraissent avoir été plus déterminants. Si, dans certains cas, les gaullistes désormais acquis à l’autodétermination pouvaient continuer d’évoluer jusqu’à prendre des risques dans le combat anti-OAS, la plupart se contentèrent de soutenir le chef de l’État jusqu’au terme de sa politique algérienne, sans enthousiasme mais persuadés qu’il s’agissait là « d’un moindre mal ». L’adhésion à l’Algérie algérienne ne fut pas motivée par une particulière sympathie pour la cause algérienne mais par le simple souci de… régler le problème ! À la lecture de ces quelques témoignages, le décalage semble en tous cas moindre qu’attendu entre le peuple gaulliste et le reste de l’opinion française. Rappelons, en effet, que, d’après les sondages d’époque de l’Institut français d’opinion publique (IFOP), étudiés par Charles-Robert Ageron, la majorité absolue des Français de Métropole souhaitaitmettre un terme à la guerre d’Algérie en négociant avec le Front de libération nationale (FLN) dès le début de l’année 1959.

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