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Les européens dans la rue pendant la guerre d'Algérie

 

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Les européens dans la rue pendant la guerre d'Algérie


La population européenne d’Algérie, regroupée sous le terme de « pieds-noirs », est bien souvent aujourd’hui encore assimilée à l’Organisation armée secrète (OAS), mouvement fasciste et d’extrême droite qui a tenté de s’opposer entre mars 1961 et juin 1962 à la décision « populaire ». Si l’OAS a bien existé, et si la population européenne a bien globalement soutenu son action en y plaçant son dernier espoir, cette vision de l’histoire fait oublier qu’avant 1961, avant que ne surgisse cette OAS noire, un certain nombre de mouvements étaient nés – et avaient disparu pour une partie d’entre eux – dès le début des « événements », mobilisant la population qui n’attendait souvent que les mots d’ordre pour se retrouver dans la rue. La guerre d’Algérie a été le théâtre de manifestations difficilement quantifiables et qui ne se limitent pas aux concerts de casseroles et aux plastics de la fin de la période, guerre de rue pacifique et parfois très violente, qui marquent la réapparition d’une forme d’expression inédite depuis la fin du XIXe siècle.

La multiplicité des mouvements créés en Algérie au cours de cette période est le reflet de la mobilisation des populations (I), mobilisation qui se traduit principalement par des manifestations (II). Si d’une manière constante les dirigeants des mouvements et derrière eux les populations croient avoir pour eux le soutien de l’armée (III), la question finale portera sur l’avenir d’une telle forme de guerre, en particulier eu égard au danger réel représenté pour la République et ses institutions.


I. DE MULTIPLES MOUVEMENTS

Un certain nombre de mouvements ont donc, avant l’Organisation armée secrète, été créés sur des bases déjà existantes ou ex nihilo, traduisant en quelque manière la mobilisation d’une partie au moins de la population européenne d’Algérie.

Si ce sont les événements ou parfois les non-événements, c’est-à-dire par exemple la non-intervention de l’État face aux attentats du FLN qui ont fait apparaître et parfois disparaître les différentes organisations, certains mouvements existaient déjà auparavant. Ils n’étaient pas voués spécifiquement à la défense de l’Algérie française, mais ils entrèrent dans le combat ou se politisèrent pour ceux qui ne l’étaient pas à ce moment-là.

Certaines organisations récemment implantées en métropole tentent de se développer en Algérie où le terreau semble leur être favorable et où elles diffusent un discours circonstancié : ce sont les mouvements nationalistes, tels Jeune nation, qui envoie sur place un de ses membres, Dominique Venner, pour tenter d’y implanter le mouvement, le parti nationaliste français ou encore Défense de l’Occident, qui diffuse notamment un tract apparemment violent en 1956 : « Ni Worms dit Stéphane, ni Mendès... Ni Mollet, ni Lacoste... Mais pas davantage Faure ou Pinay et moins encore de Gaulle. Pas de solution au problème nord-africain avec l’actuel régime ou un replâtrage quelconque de la démocratie. » C’est aussi et surtout le mouvement de Pierre Poujade, qui jouera un rôle important lors de l’accueil de Guy Mollet en 1956, même si l’UDCA n’a jamais réellement embrigadé la population derrière le mot d’ordre qui était vital pour les autres, l’Algérie française. La poussée de l’UDCA en Algérie s’explique facilement : mettant l’accent en premier lieu sur les revendications professionnelles des artisans et des commerçants, c’est-à-dire le fond de son discours en métropole, Poujade et ses représentants locaux – Roger Goutalier était le président de la commission Union française – de l’UDCA, préparaient les Algérois à manifester, recrutant des militants décidés à se battre avec des mots d’ordre simples.

Sur place, il existait cependant déjà des organisations, syndicales ou amicales, qui vont désormais intervenir sur les problèmes spécifiques posés par le péril auquel est confrontée l’Algérie. La plus importante de ces organisations est représentée globalement par les anciens combattants, qui ne constituent pas dans les années 1950 un monde de personnes d’âge respectable, mais qui au contraire sont surtout de « jeunes anciens combattants », revenant pour certains tout juste de la guerre d’Indochine et pour d’autres ayant combattu en particulier au cours de la Seconde Guerre mondiale. Un Comité d’entente et d’action des anciens combattants et cadres de réserve Algérie-Sahara est fondé en octobre 1955 sous la férule d’Auguste Arnould et de Maurice Mouchan notamment. Il s’agit d’une sorte de fédération des multiples mouvements d’anciens combattants existants, qui s’appuie sur ces associations auparavant essentiellement amicales pour apparaître, au moment des manifestations de février 1956 en particulier mais pas seulement, comme le mouvement fort : une force non seulement numérique, mais aussi et peut-être surtout symbolique, puisque ces anciens combattants traditionnellement présents lors des fêtes nationales, portant les drapeaux et arborant leurs médailles, étaient regardés avec admiration, et considérés avec respect comme des modèles et des héros.

L’ensemble des associations syndicales qui existaient auparavant se politise par ailleurs au moment des événements, se mobilisant quotidiennement et aussi pour les grandes manifestations « de masse ». Il s’agit d’abord des étudiants, rassemblés par l’Association générale des étudiants d’Algérie (AGEA). Cette association qui existe bien avant 1956 et qui n’est pas dès le départ engagée dans le combat pour l’Algérie française, rassemble une masse de jeunes, prêts à manifester. Les maires sont également rassemblés dans l’Association des élus, qui, au-delà des convictions politiques pouvant jusqu’à présent les départager (le radicalisme notamment), s’unissent pour mettre au premier plan des discussions liées à la gravité des événements auxquels ils sont confrontés, sans défense, dans les plus petites villes et villages et où ils seront d’ailleurs les victimes d’horribles attentats justement parce qu’ils sont maires de ces villages et communes. C’est souvent autour de leurs maires, démunis et impuissants à lutter contre le terrorisme, que les populations manifesteront dans les rues et notamment le 6 février 1956.

À ces associations corporatives, qui n’ont pas été spécifiquement fondées en Algérie, mais qui sont désormais une base pour une action politique, s’ajoutent l’ensemble des syndicats, qui ne peuvent pas ne pas s’engager : syndicats de Gaz et électricité, des patrons et dirigeants d’entreprises, des cheminots, des commerciaux, et des instituteurs, dont l’un des dirigeants sera au premier rang des manifestations de janvier 1960...

Mais surtout un certain nombre de mouvements apparaissent en rapport direct avec les événements locaux, trois vagues principales de création pouvant être considérées : la première en rapport avec les premiers attentats de novembre 1954 et ceux qui leur ont succédé avec le point culminant de la manifestation du 6 février 1956, la seconde autour du 13 mai, tant pour le préparer que pour le prolonger ; la troisième, correspondant à la période finale de dégradation, due à l’inflexion de la politique du chef de l’État.

Les premiers attentats du FLN suscitent une réaction de peur face à ce qui apparaît comme un Sétif d’une nouvelle forme plus violente et plus meurtrière en raison du peu de réaction et de répression de la part des autorités françaises. C’est ainsi que se forment dans les villages des associations d’autodéfense qui ne regroupent pas forcément en bonne et due forme leurs adhérents. Parmi les associations créées, apparaissent le Rassemblement des Français d’Algérie, dirigé par un ancien bâtonnier d’Alger, Robert Peringuey, qui s’est fixé pour but de « rassembler les Français de toutes origines et appartenances politiques diverses, à l’exclusion des séparatistes, en vue de défendre la souveraineté française en Algérie », l’Association des victimes civiles et corporelles des événements d’Algérie, fondée en Oranie dès les premiers attentats par l’avocat Roger Guglielmi, Volontés algériennes, fondée en juillet 1955 à Oran, Amicales françaises d’Algérie, créée à Bône en juin 1955, et peut-être surtout l’Union française nord-africaine (UFNA), numériquement plus puissante, fondée en 1955 par Robert Martel, Louis Boyer-Banse et René Reygasse. Ce dernier mouvement rassemble de nombreux petits colons, à l’origine surtout des exploitants de la Mitidja souhaitant réagir aux attentats touchant la campagne.

À ces mouvements s’ajoutent les mouvements universitaires et étudiants qui apparaissent tous deux en 1956 : dans des milieux déjà plus sensibilisés par les questions de la Tunisie et du Maroc, au moment où certains intellectuels et derrière eux plusieurs enseignants prennent parti plus ou moins ouvertement pour le FLN, le contexte intellectuel en rapport avec la vision globale de la guerre d’Algérie joue un rôle de déclencheur. C’est ainsi en effet que se forme le Comité d’action universitaire pour la défense de l’Algérie français. Fondé en réaction à l’extension des premiers attentats et embuscades, par des étudiants qui ne sont pas originaires de la seule ville d’Alger et sont donc eux-mêmes confrontés à la gravité de la situation, lors de leurs déplacements ou par les nouvelles dramatiques touchant leurs familles, sa création a surtout rapport à la proposition de trêve civile faite par Albert Camus à un moment où l’engagement des intellectuels était plus marqué qu’aujourd’hui. Le Mouvement universitaire pour le maintien de la souveraineté française en Algérie est fondé quant à lui en réponse directe au Manifeste pour une solution négociée en Algérie publié en métropole par les intellectuels de gauche, et surtout à l’action ouverte du clan progressiste de la faculté d’Alger, représentée en particulier par Georges Mandouze.

Si à la suite des manifestations du 6 février 1956 puis celle de mai 1956, un certain nombre de mouvements sont dissous, dont Volontés algériennes, et l’UFNA, certains des dirigeants étant expulsés pour activisme, les autres continuent d’exister en toute légalité et parfois se renforcent encore, les anciens combattants et les étudiants en devenant les forces réelles, au détriment des maires. Ceux-ci ont certes officialisé la réaction jusqu’en 1956, soutenant dans les communes les populations qu’ils représentent, mais ils gardent un grand respect pour le gouvernement général, contrairement aux étudiants et anciens combattants prêts à une action plus dure, et aux autres mouvements qui surgissent quelque temps avant la manifestation de mai 1958.

La seconde période de fondation des mouvements est en effet liée au 13 mai. Entre les manifestations du 6 février 1956 et celles de mai 1958, la population se mobilise progressivement par catégorie, et surtout massivement. Si tous les mouvements participèrent aux grandes acclamations de mai et juin 1958, mais parmi ceux qui avaient appelé à manifester le 8 mai en mémoire des trois soldats fusillés à la frontière tunisienne, prirent d’assaut le gouvernement général, puis participèrent aux Comités de salut public, certains avaient fondé spécifiquement des mouvements en vue de cette révolution, parmi lesquelles l’Association générale des élèves des lycées et collèges d’Algérie (Agelca), fondée en décembre 1957 par Jacques Roseau, pour seconder l’AGEA décapitée par la décision de résiliation des sursis prise par Robert Lacoste. Sont également fondés un Comité de vigilance, proche du gaullisme, un Comité des sept rassemblant des dirigeants de mouvements dissous, l’Union pour le salut et le renouveau de l’Algérie française, mouvements qui tous se retrouvèrent avec le reste de la population dans la rue au mois de mai. Peu de temps après, se formèrent dans une optique de soutien à la nouvelle ligne définie officiellement et de vigilance l’Union chrétienne et musulmane d’Algérie et du Sahara, fondée fin août 1958 et conçue au départ comme une formation de soutien au général de Gaulle, le Mouvement populaire du 13 mai (ou MP 13), créé par Robert Martel, ancien responsable de l’UFNA dissoute, dès juin 1958 afin de « garder vivante la flamme qui s’est allumée sur le forum », le Mouvement pour l’instauration d’un ordre corporatif, fondé en août 1958, au moment où « le processus d’abandon se prépare » et où il paraît nécessaire d’alerter les Européens, endormis dans les illusions créées par les discours successifs.

Outre ces mouvements de vigilance, apparaît très vite, alors que le général de Gaulle infléchit imperceptiblement sa politique dans ses discours successifs (présentation du plan de Constantine le 3 octobre, puis conférence de presse le 23 octobre 1958), et demande le retrait des militaires des comités de salut public, le Front national français. Fondé par Joseph Ortiz, le 1er novembre 1958, jour anniversaire des attentats du FLN, ce mouvement est épaulé par le Mouvement nationaliste étudiant de Jean-Jacques Susini, qui en sera en fait la filiale étudiante et en fournira les éléments de choc. La déclaration du 16 septembre 1959 sur l’autodétermination donne encore naissance à deux autres mouvements, le Rassemblement pour l’Algérie française et SOS Algérie – en fait formé à la suite d’une scission du MP 13 –, mais la plupart des mouvements créés jusqu’alors sont dissous à la suite des barricades, même si en réalité les tracts continuèrent bien souvent à être signés par certaines organisations officiellement dissoutes. Quelques mois plus tard, en juin 1960, naît le Front de l’Algérie française, dissous en décembre 1960 à la suite d’une série de manifestations hostiles au général de Gaulle en visite en Algérie, et qui tournent à l’émeute. Il restait alors une dernière étape, symbolisée par l’Organisation armée secrète, née quelque temps avant le putsch, en qui les populations placèrent une confiance désespérée, manifestant leur soutien à ses actions, jusqu’aux mois de la traque finale et de la fin sanglante de l’Algérie française.

Les structures qui mobilisent et structurent les populations à partir de novembre 1954 ne sont pas toutes identiques et il faut souligner à la fois l’évolution et la différence de nature qui peut exister par exemple entre le Front national français (FNF) et l’Union française nord-africaine (UFNA). Une partie des organisations de contestation, formées dans l’effervescence suscitée tant par les attentats que par les réformes institutionnelles, sont des formations très locales et très dispersées. Il s’agit pour elles de parvenir à mettre en place une autodéfense, de s’organiser et d’organiser les populations locales afin de pallier le manque de moyens et le silence du gouvernement, de prendre les armes, non pas tant pour manifester un désaccord que pour se défendre. Dans le même temps, d’autres organisations, et c’est cela qui les poussera dans les rues en février, demandent une politique de fermeté, et considèrent que le plus important n’est pas de mener à bien des réformes mais d’abord de régler le problème du terrorisme. Mai 1958 fut sans doute le couronnement de l’action de ces mouvements d’autodéfense, dont les réactions face à l’incompréhension d’un gouvernement étaient très brouillonnes, mais permettaient à la population de survivre et de manifester qu’elle existait.

Plus organisées peut-être, les structures corporatives sont surtout plus représentatives et mobilisatrices dans le sens où elles menaient un combat plus visible et tangible dans les différentes villes d’Algérie, contrairement aux mouvements très locaux. Le Front national français, puis le Front de l’Algérie française et enfin l’OAS sont quant à eux des groupements que l’on pouvait assimiler à des partis, tant par le nombre de leurs adhérents, que par leurs structures. Reste à souligner, d’une part, que la masse de la population ne s’enrôlait pas forcément dans l’un ou l’autre mouvement, même si elle suivait généralement quand il s’agissait de se lancer dans l’action de rue, d’autre part, que sans avoir été officiellement créés des mouvements clandestins existaient véritablement en tant que groupes organisés – on le verra notamment au moment de l’OAS, où il existe des petits groupes fondés sur des liens amicaux, assimilables à de véritables clans. Enfin que tous, avec plus ou moins de moyens, diffusaient des tracts et des périodiques, ou bien publiaient des avis dans la presse locale ou encore tenaient régulièrement des réunions – parfois informelles à la mairie du village ou dans la maison de l’Association locale des anciens combattants – pour informer la population du cours des événements, ou des manifestations à venir. Seule l’OAS aurait recours aux émissions pirates.


II. LA MOBILISATION DANS LA RUE : LES MANIFESTATIONS

« Il faut que chaque Français se considère et se comporte comme le militant d’une cause sacrée : celle de l’Algérie française, comme le soldat d’une guerre révolutionnaire. ». Si l’armée – on le verra – est considérée comme partie prenante ou comme pouvant soutenir les revendications et les espoirs des populations, les manifestations sont les moyens d’expression par excellence de la population, encadrée par les mouvements, qu’il s’agisse de la manifestation du 6 février 1956 ou de celles plus tardives et plus récurrentes de 1961-1962. Si Alistair Horne affirme qu’ « il n’y avait rien que la violence dans la rue ne pût faire »  Alistair Horne, Histoire de la guerre d’Algérie, Paris, Albin…, il ne s’agissait pas seulement de violence, et encore moins de violence voulue comme telle. La question qu’on pourrait se poser est plutôt de savoir si les manifestations intervenaient comme vérification de l’influence des mouvements ou bien si elles apparaissaient comme tel seulement a posteriori.


1. Manifester la volonté de rester français :  un engagement progressif des populations

Les mouvements sont créés avant tout car une angoisse sourd au sein des populations et il semble bien que les manifestations soient au départ essentiellement une manière pour les populations de ne pas s’enfermer sur elles-mêmes. Certes les populations des villages touchés par les attentats devaient s’autodéfendre, mais elles devaient réagir notamment pour que les autorités ne s’imaginent pas qu’elles pourraient continuer à subir les coups sans aucune réaction. « On ne voulait pas se laisser crever, et on savait que pour subsister et tenir en Algérie il nous fallait bien la France. Quand on manifestait c’était pour manifester notre patriotisme. » Ce cri tel que l’exprime aujourd’hui l’ancien responsable d’un mouvement ancien combattant pourrait être le cri de départ de l’ensemble des manifestations. Il est difficile de recenser l’ensemble des manifestations, mais si l’on s’attarde sur celles de février 1956, qui a donné lieu à toutes sortes d’interprétations, il est possible de connaître le point de vue de la foule elle-même, de la base qui a manifesté de près ou de loin, en interrogeant notamment les archives de Guy Mollet. Accueilli à coups de tomates, le président du Conseil a reçu au lendemain des manifestations de nombreuses lettres, telle celle de cet universitaire algérois lui expliquant le 4 février 1956 que la manifestation au départ de M. Soustelle « fut un sursaut spontané du sentiment national le plus pur, dont nous sommes justement fiers. Toutes les classes algéroises étaient représentées ; les gens de tous âges et de toutes conditions étaient fraternellement mêlés pour clamer leur volonté de rester français et vous ne pourrez pas rester insensible à cette volonté ; tel était le sens de cette manifestation, croyez-moi, j’y étais [...] Vous avez choisi comme exécuteur de vos basses œuvres ce fossile de Catroux : c’est un symbole et un défi ; vous ne pouvez pas ignorer en effet que c’est un général d’opérette, honni de tous, même de l’armée et de sa famille ».

De fait la nouvelle du départ de Jacques Soustelle, devenu depuis les massacres d’El Halia le héros de l’Algérie française, avait provoqué la consternation, et le 1er février 1956 avait eu lieu une manifestation devant le monument aux morts, au cours de laquelle le gouverneur avait été acclamé, mais les véritables adieux s’étaient déroulés le lendemain, le jour du départ de Jacques Soustelle : des dizaines de milliers d’Algérois se pressèrent dans les rues pour l’acclamer, tandis qu’au port, une marée humaine, les anciens combattants en tête, bloquaient le passage. Le véritable objet de la manifestation résidait moins dans un coup de foudre soudain à l’égard de l’ancien gouverneur, que dans la manifestation de l’attachement à une idée, la volonté de rester Français sur une terre française. C’est ce que venaient crier les manifestants, tout comme ils le firent quelques jours plus tard lors de l’arrivée de Guy Mollet – et le président du Conseil sera d’ailleurs ébranlé par ces cris comme peuvent le manifester les annotations personnelles des lettres qu’il a reçues – et tout comme certains le firent en janvier 1960, manifestant par leur présence leur détermination : « Vous ne pouvez rester impassible à leur combat et vous devez, par votre présence, faire voir au monde entier que ce n’est pas seulement ceux qui sont retranchés au plateau des Glières et la place Lyautey, mais toutes les populations d’Alger, animées de la même volonté de rester françaises qui sont entrées dans la bataille pour que vive l’Algérie française et vive la France. ».

Si les populations manifestent pour rappeler qu’elles sont françaises, elles le font aussi pour montrer que les attentats visant une seule personne les touchent toutes en tant que françaises. C’est ainsi que lors des enterrements de victimes d’assassinats, elles se réunissent pour manifester leur solidarité à l’égard des familles : lors de ceux d’Amédée Froger et François Gabet, les plus représentatifs, mais aussi de manière systématique pour les obsèques telles celles des victimes de l’embuscade de Sebabna le 25 février 1956, qui se déroulèrent dans une cathédrale comble et à la suite desquelles des cortèges de milliers de manifestants s’étaient dispersés dans les rues aux cris de « nous les vengerons ». « Les réflexes violents que vous avez pu constater chez cette foule algérienne sont ceux d’un peuple inquiet pour son avenir et qui demeure profondément attaché à ce sol algérien », les termes dans lesquels s’adresse à Guy Mollet, le 7 février 1956, un électro-radiologiste des hôpitaux à Alger, soulignent bien que ce sont des cris de détresse que lancent les populations lorsqu’elles manifestent en particulier dans les années qui précèdent 1958, alors que l’existence de chacun est continuellement menacée. Face au gouvernement qui laisse la population se faire massacrer sans lui laisser les moyens de se défendre, les manifestations semblent être le seul moyen de faire entendre une colère qu’elle a du mal à contenir.


2. Manifestation d’une certaine puissance

Outre une démonstration d’existence, les manifestations étaient également un moyen de montrer aux pouvoirs publics que la population pouvait se dresser de manière plus sérieuse contre eux, qu’elle pouvaient représenter une force. Si la démission du plus proche collaborateur de Paul Delouvrier en 1960 eut des répercussions, la présence de personnalités dans les manifestations, en particulier avant février 1956, était remarquée. Elles paraissaient apporter leur caution à une opposition dont elles prouvaient ainsi la légitimité et dans le même temps alors qu’elles désapprouvaient ouvertement la politique officielle, leur présence – telle celle de Raymond Laquière ou d’Amédée Froger – dans les cortèges n’était pas faite pour rassurer les autorités.

Si la population montre sa détermination par des manifestations spectaculaires dans les rues, globalement surtout elle obéit aux consignes données, en particulier lorsqu’il s’agit de déclencher des grèves générales, impressionnantes dans des villes où la vie est généralement animée. Ainsi avant le 6 février, des tracts avaient circulé, appelant à une journée de deuil pour accueillir Guy Mollet : « C’est dans une ville déserte, en deuil, mais vigilante et décidée qu’arrivera Guy Mollet. Les commerçants fermeront leurs boutiques. Les parents n’enverront pas leurs enfants dans les écoles primaires ou au lycée. Des piquets de grève seront placés devant les établissements scolaires. » De fait les consignes données par ce tract furent suivies, les bus ne fonctionnèrent pas, les commerçants avaient baissé les rideaux de fer des magasins, la seule vie était la présence des soldats assurant le service d’ordre. Tandis que la foule se tenait en silence, massée le long du plateau des Glières. Les manifestations pouvaient ainsi également constituer pour les mouvements une vérification comme a posteriori – puisque, avant d’avoir vu la foule se masser silencieusement dans les rues et suivre les mots, les responsables ne savaient pas quelle allait être l’issue de leur mots d’ordre – de l’impact réel qu’ils avaient sur les populations.

Mais manifester ne signifiait pas forcément sortir dans les rues pour défiler. Aussi peut-on considérer les réactions de la population désapprouvant ouvertement les autorités officielles en évitant de prendre part ou en troublant les manifestations qu’elles organisaient de manière tout aussi symbolique. Celle du 13 mai 1959 est à cet égard significative. Alors que les autorités avaient prévu une commémoration en l’honneur de cette date qui en son temps avait signifié une révolution qui ne s’était pas accomplie dans les faits, la plupart des mouvements avaient lancé un tract appelant à une journée de deuil : « 13 mai 1959 : deuil ! deuil ! deuil ! » « Nous n’obéirons pas aux pressions inadmissibles d’un gouvernement qui trahit les idéaux du 13 mai. Nous ne cautionnerons pas une politique qui ouvre la porte à l’abandon. Nous resterons chez nous. Nous déserterons les rues. Magasins fermés, nous prendrons le deuil. 13 mai 1959, deuil ! » Malgré l’abstention des anciens combattants, les mots d’ordre furent globalement suivis, comme le note par exemple un rapport sur l’ambiance générale dans le département de Constantine, évoquant dans le même temps les obsèques de jeunes Européens : « Cette détente est apparue encore bien mal assurée comme l’ont prouvé les manifestations qui se déroulèrent à Constantine à l’occasion des obsèques des trois jeunes Européens assassinés par les HLL et par l’abstention quasi générale des Européens aux cérémonies des 10 et 13 mai 1959... ».

Ce genre d’attitude inquiétait les autorités, et notamment les officiers du Cinquième bureau chargés des relations entre l’armée et la population, tel le colonel Gardes qui explique les difficultés qu’il éprouvait à ce moment-là : « La démonstration de ce retrait, de la part de la population européenne, est extrêmement nette au 13 mai 1959 lorsqu’il a fallu monter l’anniversaire du 13 mai 1958. [...] j’ai reçu en tant que chef du cinquième bureau des instructions pour que ce 13 mai ait lieu dans une atmosphère populaire correcte. Nous nous sommes mis au travail et, quinze jours avant, huit jours avant, nous nous sommes aperçus qu’il serait très difficile d’amener la population européenne sur le Forum, comme en était l’intention du commandement et de la délégation générale. ».

De fait il faut bien dire que les positions se durcissent progressivement. Si la désolidarisation se fait bien à l’égard d’une politique, elle se veut aussi la manifestation auprès de tous les représentants du chef de l’État en Algérie qu’ils ne seront pas soutenus dans l’exercice de leur pouvoir, ce qui explique pourquoi une pression est maintenue sur ces représentants, non grata sur le sol algérien tant qu’ils appliqueront la politique du chef de l’État, et accueillis, tels les délégués généraux ou les préfets, aux cris de « de Gaulle au poteau », ou « gouvernement vendu ». La haine qui se manifestait à l’égard de leur personne traduisait la volonté de créer une sorte de fossé, pour que les représentants de l’ordre aient l’impression de ne plus être les hommes de la situation, comme le dira d’ailleurs Paul Delouvrier au lendemain du 11 novembre 1960, la situation devait leur paraître insupportable, du fait de la politique qu’ils représentaient et dont une masse unie derrière les mouvements ne voulait pas. Ce genre de manifestation se déroulait d’ailleurs le plus souvent soit devant le monument aux morts, le symbole par excellence de la patrie à laquelle voulaient rester attachées les populations, soit devant le palais d’Été, symbole de l’État, puisque la Délégation générale y était installée.

Il faut souligner que, au fur et à mesure que les mois passent, non seulement les manifestants sont plus soudés derrière des mots d’ordre, mais surtout les manifestations frappent les autorités par leur nouveau style, plus violent, dont les manifestations de décembre 1960 sont sans doute l’un des points culminants : en dehors de l’émeute finale, Alger et Oran avaient été transformées en véritables théâtres de combats de rue, au milieu desquelles les manifestants finirent par jeter de l’essence, du plastic et des grenades. Il faut également souligner que conformément aux structures des mouvements, bien souvent la foule ne suit pas précisément un mouvement. Des mots d’ordre sont certes lancés, mais dans la foule se retrouvent côte à côte des personnes se définissant comme des Français d’Algérie, et non une masse composée d’individus cantonnés derrière les drapeaux des mouvements. Il s’agit sans doute davantage de blocs unis derrière des animateurs que d’un bloc uni autour d’un mot d’ordre inscrit dans les tracts. À Oran par exemple, cela commençait place des Victoires, le forum oranais, des anciens combattants criaient, des orateurs faisaient des discours très applaudis. Les meneurs étaient ces orateurs, qui lançaient des slogans, immédiatement repris par la foule présente, qui ne demandait qu’à partir pour manifester dans les rues. La foule se dirigeait comme automatiquement vers les lieux publics, c’est-à-dire vers la préfecture ou les grandes artères, et le défilé s’allongeait avec ceux qui n’étaient pas présents place des victoires, tandis que les slogans étaient repris.

La population se sentait mobilisée par ce qui la touchait directement, les attentats dans un premier temps, puis le fléchissement progressif de la politique du général de Gaulle, et avait en quelque sorte pris l’habitude de sortir dans les rues à l’appel des mots d’ordre. Capable de se mobiliser, elle le fut davantage encore lorsqu’il s’est agi de suivre les mots d’ordre de l’OAS, où, chaque jour, elle appuyait de concerts de casseroles et de manifestations l’action de ce qu’elle considérait comme son dernier espoir.


III. DANS LA RUE AVEC L’ARMÉE ?

Les populations ont placé leur dernier espoir dans l’Organisation armée secrète, mais sans doute l’ont-elles davantage encore placé, et ceci de manière constante, en l’armée, qui allait, croyaient-elles, s’opposer avec elles dans la rue et par les armes aux décisions prises par le chef de l’État.


1. Un combat semblable à celui de l’armée

« Qu’allait faire notre armée ? C’était la question cruciale car elle seule détenait les moyens de la parade, à la condition nécessaire qu’elle se comportât en armée révolutionnaire, c’est-à-dire qu’elle comprît que le contenu doctrinal de son action devait être la politique d’intégration avec le remaniement institutionnel que cela supposait. ».

Cette affirmation de l’un des responsables du FNF, Jean-Claude Pérez, Le sang de l’Algérie, p. 219. Cette affirmation de l’un des responsables du FNF, Jean-Claude Pérez, exprime en quelque sorte l’angoisse constante d’une population qui garde les yeux fixés sur l’armée. Si on a pu parler de l’Algérie comme d’une province militaire, c’est bien parce qu’elle a été le terrain privilégié de relations étroites – conflictuelles ou très amicales selon les époques – entre l’armée et la population. Tandis que dans un premier temps, l’armée représente l’institution assurant la sécurité, puis celle qui vient en quelque manière « sauver » l’Algérie française, au moment du 13 mai, elle est sensibilisée par le problème politique grave qui se pose au cours de l’année 1959. De son côté la population, derrière les mouvements, place un large espoir dans cette armée, qui a toujours combattu pour la patrie et donc ne peut que la défendre. Le doute était d’autant moins possible que les populations étaient en contact constant avec l’armée depuis la création des Unités territoriales.

Les déclarations de soutien à l’armée apparaissent d’abord dans les périodiques et les tracts tels ceux des étudiants d’Alger, dans le journal desquels on trouve des affirmations telle celle-ci : « La terreur ne connaît pas de vacances, affirme par exemple Jean Gautrot en juillet 1957. Le sang continue à couler... Et le sang des jeunes soldats de France “abreuve les sillons” creusés par les pionniers, leurs “aînés”. Alors la solidarité nationale ne doit pas non plus connaître de vacances. ».

Mais les déclarations manifestent parfois qu’on attend plus encore de l’armée. Si les manifestations de mai 1958 sont bien au départ organisées pour manifester la colère et la solidarité à la suite de l’exécution de soldats français par le FLN, l’armée est, comme dans les temps de crise, considérée comme le seul espoir, celle qui pourra régler les problèmes posés, et cette idée reste prégnante tout au long de la période. Au début du mois de janvier 1960, apparaît dans Alger-Université, le journal des étudiants d’Alger, une explication sur les liens entre l’armée et l’université, dont le fil conducteur est un appel à l’union derrière l’institution militaire : « Chaque jour, des hommes tombent ; et nous pensons à tout instant à ces morts : soldats d’aujourd’hui qui auraient été soldats demain. Voilà les vérités premières de l’heure. Voilà donc aussi pourquoi dans le silence et le recueillement individuels officiers et étudiants, professeurs et soldats ne peuvent pas ne pas penser de même [...] L’armée ne doit pas douter, que dis-je ne peut pas douter, du caractère purement national des préoccupations qu’ont dans leur ensemble les universitaires d’Alger. De son côté, l’Université ne doute pas de la conscience de l’Armée d’Algérie dont l’intelligence est nourrie d’expériences humaines et de leçons historiques et qui a perdu tant des siens sur ce sol depuis cinq longues années. Cette confiance mutuelle crée des liens. Ces liens ne sont-ils pas des obligations, que ni les uns ni les autres ne sauraient trahir ? » Ces liens « que ni les uns ni les autres ne sauraient trahir » marquent le fondement des relations avec l’armée qui ont été davantage encore resserrés, au moins théoriquement et de manière idéale au moment du 13 mai : dès lors que les journées avaient été placées sous sa direction, l’armée ne pouvait que soutenir les populations qui s’étaient retrouvées sur le forum.

Ces relations préoccupent d’ailleurs certaines autorités, qui, un an après mai 1958, alors que les populations européennes ont boudé les cérémonies de commémoration, envoient des rapports inquiets au délégué général. C’est ainsi que le préfet d’Alger, établissant un rapport sur la « situation politique au lendemain des élections municipales » souligne que la population de souche européenne de son département ne conçoit une paix que dans le cadre français, et reste « dans une mesure encore importante » en proie à la crainte de se voir abandonnée par la Métropole, mais surtout, plus grave sans doute aux yeux du préfet d’Alger, « Pour elle, cette possibilité d’abandon, seule l’Armée est susceptible de l’écarter. » Et, poursuit-il, « cette préoccupation constante de faire de l’Armée le garant de la présence française en Algérie est propre à l’ensemble de la population d’origine européenne ; les agitateurs l’ont si bien compris qu’ils se sont efforcés, dans leurs mots d’ordre relatifs à la commémoration du 13 mai, de s’abstenir de toute attaque contre l’Armée qui pourtant s’employait à assurer le succès des cérémonies officielles prévues ».

L’armée est susceptible d’écarter le danger, affirme ce rapport qui ne se trompe pas sur les attentes des civils. Cet espoir qui avait dominé lors des manifestations de mai 1958 est encore plus sensible au fur et à mesure que les mois passent, laissant parfois la place à des appels plus théoriques, l’armée étant considérée comme celle, « même si elle n’est pas l’organisation la plus efficace, qui dans tous les pays du monde, lorsque les tempêtes se déchaînent, lorsque l’ordre s’écroule, est en mesure d’assurer la survie d’une société ».

Née le 18 brumaire et réveillée par l’équipée de Boulanger cette longue illusion de l’Appel au soldat qui prendrait fin au moins momentanément avec l’échec du putsch, se traduisit auparavant par les barricades. Il est nécessaire de les évoquer ici non pas tant pour considérer leur déroulement dans le détail mais plutôt pour voir de quelle manière elles ont constitué comme le couronnement d’une ambiguïté.

Les mouvements existants souhaitaient une collaboration avec l’armée, la plupart de leurs représentants pensant que celle-ci interviendrait forcément pour les défendre ou pour descendre dans la rue. Mais de leur côté, Massu et ses colonels menèrent tout au long de l’année 1959 (et sans doute aussi dès 1958 mais sous une autre forme) auprès de la population européenne, et en particulier des représentants des différents mouvements Algérie française, une politique de « contacts » entrant dans le cadre de l’action psychologique, celle du Cinquième bureau d’action psychologique, qui fit dire au colonel Gardes : « Mes difficultés techniques croissaient de semaine en semaine. Je n’arrivais plus à faire comprendre aux gens ce que j’aurais voulu leur faire comprendre, et ce que j’aurais voulu pouvoir leur infuser de calme dans leur comportement et de solidité, car ils n’étaient plus solides. Cela commençait à partir de tous les côtés. ».


2. Les barricades

Ces « contacts » avec les « groupes politiques » et avec les populations sont voulus officiellement, car l’armée est considérée comme une sorte de médiateur entre le pouvoir et la population. De fait, la mission donnée au colonel Gardes par le général Challe au début de l’année 1959 consistait à poursuivre le travail réalisé auprès de la population depuis mai 1958, et en particulier à continuer à maintenir les contacts, à, selon les termes du colonel Gardes, lors du procès des barricades, « forger les rapports de l’armée avec les grands groupes de la population ». C’est à ce titre que le colonel Gardes et les officiers du Cinquième bureau participèrent à un certain nombre de réunions organisées par les mouvements « activistes », que ce soit celles du Front national français seul (aux réunions duquel on retrouve notamment les capitaines Rouy et Filippi, les colonels Argoud et Gardes) ou celles des autres associations, d’étudiants ou d’anciens combattants notamment, où les officiers viennent en quelque sorte prendre la tension, et parler avec les différents responsables des mouvements (dont Jean-Jacques Susini). Des officiers itinérants d’action psychologique sont envoyés au cours de l’année 1959 pour pratiquer des sondages auprès de la population et sont invités à retranscrire leurs impressions. Ainsi en avril 1959, dans la zone Nord-Algérois, le lieutenant Lothion-Mabileau explique que « cette communauté représente un capital d’action qui doit soulager et non contrer notre effort » ; « nous avons une opinion européenne algéroise qu’il faut apaiser et guider dans ce qui nous semble être le bon chemin ». « Il faudrait pouvoir à Alger multiplier les contacts humains pour “galluper” en permanence l’opinion et lancer le thème de propagande choisi », ajoute-t-il, soulignant la « nécessité du contact chez toutes les organisations politiques existantes. Tout groupement, toute société est un facteur d’organisation que l’on doit agiter par notre propagande ». Et il ne s’agit pas seulement des contacts avec les organismes politiques puisque des questionnaires diffusés auprès des commandants de sous-quartiers de la zone Nord-Algérois en décembre 1959 les interrogent à propos de leurs contacts personnels avec les familles.

Les contacts existaient par ailleurs de fait avec les Unités territoriales, qui restaient un lien indispensable entre l’armée et la population. Soldats deux jours par semaine, les territoriaux reflétaient dans leur PC leurs inquiétudes ou leurs espoirs de civils, mais apportaient les cinq autres jours dans leur foyer et diffusaient dans leur entourage les mots d’ordre de l’armée. Modérant en quelque sorte les craintes des populations, à partir de septembre 1959 surtout, les rassurant sur le fait que l’armée continuait à soutenir l’intégration, les UT étaient entrés dans un engrenage dont ils ne pourraient plus sortir. « Réciproquement » si l’on peut dire, les territoriaux étaient en quelque sorte devenus un vecteur d’illusion auprès de la population, contribuant à ce que la population reste calme dans son ensemble, et continue à faire confiance à l’armée. Leur uniforme mis trois jours par mois à la place de leur « tenue civile » de coiffeur, avocat, secrétaire de mairie ou autres, donnait à la population l’impression que l’armée « suivait » et les soutiendrait puisque ces hommes, qui « étaient » la population, étaient donc par le fait même l’armée. Les territoriaux contribuaient ainsi à maintenir l’illusion d’une armée globalement attachée à l’Algérie française, et surtout d’une armée qui, si des options politiques étaient déterminées à l’encontre de cet impératif, prendrait la défense des populations en se dressant contre le pouvoir. Cette illusion fut enfin maintenue par les liens entretenus par les territoriaux avec les mouvements civils voués à la défense de l’Algérie française, liens dont le général Gambiez s’alarmait d’ailleurs en novembre 1959, citant les UT parmi les groupes « qu’il nous incombe au premier chef de suivre et de conseiller [...], de mettre en garde contre les dangers de la subversion ». De fait les territoriaux adhérèrent souvent auxdits mouvements, plus particulièrement au FNF : Marcel Ronda, Dominique Zattara, Michel Sapin-Lignières, officiers UT qui sont dans le même temps membres actifs, mais également les « sections de choc » qui en deviendront le bras armé. On sait le rôle que joueront les UT sur les barricades.

Il est également certain que si des contacts importants s’opéraient avec les colonels engagés dans l’action psychologique et le contrôle des populations, ils étaient en fait souhaités par la hiérarchie, car dans l’esprit des généraux (Challe et Massu) il s’agissait non pas de favoriser l’action des « radicaux » de l’Algérie française – ce que croyaient les représentants des mouvements, les UT présents et la population – mais de maintenir le contact avec une force latente. La délégation générale s’inquiétait de ces contacts, craignant des « dérapages » dus à la personnalité des officiers du Cinquième bureau. Il en est ainsi du secrétaire général de la préfecture d’Alger, Jean Bozzi qui, en octobre 1959, envoyait au cabinet du ministre de l’Intérieur une fiche qu’il commentait de la sorte : « Ce qu’elle ne dit pas, compte tenu de ses destinataires [le général Challe et M. Delouvrier], c’est que certains officiers supérieurs, et parfois même généraux, terriblement obérés par leur attitude au lendemain du 13 mai, ne peuvent, ou ne veulent pas, prendre vis-à-vis de certains dirigeants des groupes de choc activistes, les distances qu’imposeraient le loyalisme et l’opportunité politique. C’est du reste, dans ce fait que réside, à mon sens, le plus grave danger pour les jours et les semaines à venir, les activistes pouvant être tentés de créer l’événement susceptible, à leur avis, d’entraîner à leurs côtés une armée dont les chefs leur paraissent à tout le moins “troublés” par la récente déclaration du chef de l’État. Le pire – quelque sanglante aventure – ne pourrait être conjuré à coup sûr que si tous les responsables militaires locaux prenaient ostensiblement et tout de suite position contre une éventuelle agitation de rues. À garder le contact avec certains meneurs particulièrement représentatifs et authentiquement redoutables – dans l’espoir, disent-ils, de les contrôler – ils risquent d’accréditer dans ces esprits dont vous connaissez bien la pauvreté intellectuelle et, à tout le moins, le manque de subtilité, l’idée que l’Armée est, comme ils le prétendent, pour “enrôler” les hésitants “derrière eux”. Il n’est que temps de dissiper toutes les équivoques et de mettre un terme à certains contacts pour le moins imprudents

On était alors en octobre 1959, et si le colonel Gardes pourra affirmer au cours de sa déclaration au procès des barricades : « Aucun ne pourra dire que j’ai dit à ces hommes autre chose que ce qui m’était fixé par le commandement », il est certain que l’ambiguïté était immense à la veille des barricades : les officiers étaient-ils mandatés par leur hiérarchie pour garder le contact avec les populations, européennes en particulier, dans l’optique de les contrôler ? Ou étaient-ils là pour défendre l’Algérie française au nom de l’armée et aux côtés de responsables tels que Joseph Ortiz ? Étaient-ils observateurs et/ou sympathisants ? Une chose est sûre : ces contacts, voulus officiellement, aboutirent à pérenniser une illusion lourde de conséquences.

Certains dirigeants, et derrière eux l’ensemble de la population, crurent avoir pour eux, derrière une armée qui manifestait globalement un certain mécontentement et surtout derrière les officiers « sympathisants », l’ensemble de l’armée. Ceux-ci avaient bien en effet été présents au cours de réunions « politiques », et les différentes formes de manifestations possibles avaient été évoquées, en leur présence. Ils avaient participé aux réunions du Front national français, dont les tracts et les propos tenus par ses dirigeants faisaient apparaître la force des espoirs placés en l’armée. Les mouvements attendaient en particulier que des régiments proches d’Alger « bougent » non seulement pour « maintenir l’ordre » de manière pacifique mais pour manifester aux côtés de la population. Deux solutions principales se présentaient alors : d’une part, une grande manifestation en accord avec l’armée, c’est-à-dire avec les unités favorables à la défense de l’Algérie française, suivie de l’occupation du GG et des endroits stratégiques de la ville ; d’autre part, le coup de force à froid la nuit, en quelque sorte un nouveau 13 mai. Faire un nouveau 13 mai, était aux yeux de certains dirigeants, tel Jean-Jacques Susini, la seule solution qui semblait avoir pour elle la chance de réussir. Et si les civils, derrière les dirigeants les plus décidés, étaient persuadés qu’il était possible de refaire un nouveau 13 mai, avec l’appui massif de l’armée, dans une union totale entre la population, les unités territoriales, et l’armée (et en particulier les régiments appelés en maintien de l’ordre), il était évident que ce n’était pas le point de vue des officiers concernés, au premier rang desquels le colonel Argoud, pourtant sans doute le plus « politique » des colonels. Celui-ci exprimera quelque temps plus tard quel était alors son propre point de vue : « Je suis personnellement convaincu que sa politique aboutit nécessairement à la perte de l’Algérie. Je suis donc résolu à me battre de toutes mes forces contre cette politique. Mais je répugne encore au coup de force. ». On voit à quel point l’illusion était grande et on le sent mieux peut-être en gardant à l’esprit la déclaration du colonel Gardes au procès des barricades, en comprenant que les colonels qui seront dits « activistes » étaient à ce moment-là en mission officielle auprès des mouvements pour garder le contact

Il faut dire que, après la fusillade sur le plateau des Glières, la consécration de cette ambiguïté, fut peut-être la décision prise, le 26 janvier, par le colonel Argoud, qui avait été chargé avec les officiers favorables à l’intégration de négocier avec les insurgés, de désigner le commandant Michel Sapin-Lignières comme chef de l’ensemble des UT de l’Algérois. Ainsi en quelque manière était officiellement reconnue la coalition « Armée-patriotes ». Désormais, et de manière légale, les UT étaient la force de frappe des insurgés, mais une force dissuasive. Car si Ortiz et Lagaillarde furent reçus à plusieurs reprises par les colonels, si les territoriaux sympathisaient avec les parachutistes chargés du maintien de l’ordre, les officiers dans leur majorité respectaient le général Challe et ne souhaitaient alors pas cautionner une révolte. Il est intéressant de voir comment le général Gracieux considère, une fois les barricades achevées, la mission qu’il a eue et remplie au cours de la semaine. Rappelant brièvement la situation telle qu’elle se présentait le 25 janvier et notamment que « la population et les émeutiers [sont] persuadés pour beaucoup que les troupes feraient cause commune avec eux pour l’Algérie française », il souligne que ses principaux objectifs ont été : d’éviter toute effusion de sang, qui « aurait pu amener des échanges extrêmement meurtriers », « d’isoler progressivement la population des émeutiers, psychologiquement d’abord, puis physiquement, d’amener les émeutiers à se “désagréger” et finalement à quitter le réduit ou à se remettre entre nos mains » mais surtout de « montrer nettement aux insurgés et à la population que les troupes chargées du maintien de l’ordre, quelles que soient leurs préoccupations humanitaires, rangées derrière les Autorités n’entendaient en aucune façon faire cause commune avec l’émeute » En aucune façon l’armée et même quelques-uns de ses officiers ne pouvaient faire cause commune avec « l’émeute » des Européens. En dépit de cette rupture effective, il faut remarquer que la volonté qui se manifestait était de faire en sorte que la population garde son calme, et, pour cela, continue de faire confiance en l’armée. De nombreuses manifestations ont dont été organisées officiellement, au cours de la semaine même des barricades dans les centres urbains qui se sont associés à distance aux insurgés  , puis à la fin des barricades, à Oran par exemple où le général Gambiez affirme : « Le jour se lève sur une lueur d’espérance que vous apporte votre armée. De jeunes soldats, leur mission de maintien de l’ordre étant achevée, viendront bientôt vous apporter chez vous, avant de repartir dans les djebels le salut de l’Armée. [...] Ne croyez pas que vos espoirs sont brisés. L’Armée restera la garante inflexible de vos aspirations et quand tout sera calme, dignement, fièrement, devant vos drapeaux, vous viendrez avec nous vous incliner devant le monument aux morts et en Français fidèles, jurer de travailler, de lutter et de combattre pour que l’Algérie reste toujours française. »

On ne peut certes nier l’existence d’une rupture, ne serait-ce que par les sanctions qui touchent immédiatement les colonels et capitaines du Cinquième bureau, « à diriger sur la métropole », et surtout par le nouveau tournant pris par le remplaçant du général Challe, le général Crépin, qui diffuse une directive visant à fixer les règles en matière d’action psychologique : « Les événements de janvier ont montré quels immenses dangers comportait pour l’Armée et pour le Pays tout entier une tentative d’orientation et de contrôle de l’activité politique par quelques éléments militaires. Il faut que les conclusions en soient clairement tirées et que l’Armée se tienne strictement à l’écart de toute discussion politique des milieux FSE. ». Mais d’une part, si tous les officiers ne partagent pas les sentiments du maréchal Juin émis au cours de sa déposition au procès des barricades – « Je me sens un peu leur frère, c’est-à-dire que tout ce qu’ils ressentent comme désespoir, comme angoisse, comme incertitude, je le partage » – le malaise ne pouvait pas être dissipé au moyen d’une directive administrative et péremptoire et de mutations disciplinaires qui n’aboutirent pas à des condamnations. D’autre part les civils, en dépit de cette désillusion, croient encore que l’armée pourra se lever massivement pour défendre l’Algérie française contre la ligne gouvernementale, et notamment parce qu’il faut officiellement – les rapports sur le moral ainsi que les directives le soulignent – éviter « tout malaise dans les rapports entre armée et FSE », certains officiers demandant que des contacts soient pris avec les FSE « tant par la troupe que les officiers » en insistant notamment sur le fait que « l’armée a compris l’anxiété des FSE due à la recrudescence des attentats »

Il est difficile d’évoquer en détail ce que furent les relations avec l’armée au cours de la période qui suivit, il faut cependant noter – nous y reviendrons plus tard – que s’il y eut des rapports conflictuels avec une certaine partie de l’armée, jusqu’au bout les civils croiront que l’armée est susceptible d’intervenir en leur faveur, de passer le Rubicon pour se placer de leur côté, non seulement en manifestant sa sympathie de manière individuelle par des déclarations personnelles, mais en engageant des régiments entiers dans la rue pour se dresser contre les décisions prises par les autorités de l’État. En dépit des déceptions successives, l’illusion se poursuivra jusqu’au bout, y compris au cours du dernier semestre de l’Algérie française qui vit s’affronter la population à certains éléments de l’armée.


IV. L’AVENIR DE LA GUERRE DE RUE

1. L’insurrection

La guerre de rue des Européens prit un nouvel aspect avec la fondation de l’OAS, d’abord parce que, alors que les mouvements jusqu’alors s’étaient « contentés » de diffuser des tracts et des périodiques, de lancer la foule dans les manifestations, désormais il s’agissait d’une action plus sérieuse et massive de soutien à l’action d’une minorité agissante. Celle-ci agissait en menant des manifestations visant à impressionner les autorités et à prouver que les populations d’Algérie n’étaient pas des jouets dont on pouvait disposer à sa guise, mais aussi par l’utilisation du plastic et en réalisant des attentats ciblés. Le cours des choses se dégrada au fur et à mesure et en particulier au cours du 1er semestre 1962, lorsqu’il apparut de plus en plus évident que le cessez-le-feu allait être signé dans quelques mois.

On ne peut alors concevoir d’évoquer l’action des Européens d’Algérie et le durcissement de l’action de l’Organisation armée secrète, sans évoquer l’action parallèle menée par les autorités en vue de rendre inopérationnelle l’OAS et d’empêcher la population de continuer à soutenir son action. C’est ce qui explique la détermination tant du côté des autorités que de celui des membres et chefs de l’Organisation armée secrète. Au mois de mars 1962, la guerre de rue n’est plus la descente pacifique des Européens pour manifester, mais une guerre qui oppose des partisans à une armée.

Si l’ordre du jour du ministre des Armées vise, le 18 décembre 1961, à « faire échec par les moyens les plus énergiques aux menées criminelles et aux tentatives des factieux », et si l’Organisation armée secrète est de plus en plus traquée et désorganisée par les arrestations en particulier, cette dernière n’en poursuit pas moins une action – de terreur en partie – qui fait trembler certains responsables. Un document peut donner une idée de l’ambiance qui règne en décembre 1961 à Alger, et surtout de la psychose régnant dans les rangs des autorités militaires. Il s’agit de la directive sur l’ « Action des forces armées contre les organisations factieuses ». Insistant sur la distinction entre une simple manifestation et une insurrection composée d’éléments armés, entre la population et les insurgés, cette directive évoque ensuite l’ « insurrection armée se protégeant derrière des manifestations populaires », justifiant alors l’ouverture du feu : « Face à une insurrection armée se protégeant derrière des manifestations populaires, une troupe [...] devra ouvrir le feu sans hésitation, tout en prenant toutes précautions pour ajuster ses tirs sur les éléments armés et épargner les populations utilisées comme écran par les insurgés. » Le document se termine laconiquement de la sorte : « C’est ainsi que les pertes en vie humaine seraient réduites au minimum. » S’il semblait difficile sans doute de faire une distinction entre la population massée et les « insurgés » que cette population soutenait, il est surtout difficile de comprendre la mise en place d’un tel dispositif sans penser au contexte de guerre civile qui était alors celui de l’Algérie

À l’approche du cessez-le-feu, un certain nombre de mesures sont prévues à l’encontre des trouble-fête, car l’objectif de l’OAS est alors clair : il s’agit de tout faire pour que le cessez-le-feu ne puisse pas être mis en place. Dans une note sur le maintien de l’ordre, le général Ailleret indique ainsi que « la recrudescence d’attentats terroristes, principalement d’origine activiste dans les grandes villes, amène les chefs responsables de l’emploi des forces militaires à être soumis à des pressions multiples et persistantes les incitant à introduire de plus en plus de forces de troisième catégorie dans les agglomérations dans le but de gêner et de limiter le terrorisme par une action de présence ». Il ajoute que les forces en question ne doivent pas « se borner à déambuler tristement en attendant qu’un terroriste soit assez bête ou maladroit pour commettre un attentat sous leurs yeux », mais qu’elles doivent notamment protéger l’action de police active (fouilles, vérifications d’identité, perquisitions, visites de véhicules...), effectuer des contrôles de police, « en particulier ceux de nature simple à la portée de toutes les troupes comme les fouilles d’individus pour rechercher les armes transportées ou les fouilles de véhicules ». Et le général Ailleret conclut, alors que le cessez-le-feu n’est pas encore effectif, en affirmant que : « Tout doit être mis en œuvre pour capturer et mettre hors d’état de nuire les terroristes et leur organisation au moyen d’actes de police énergiques et intelligents. ».

C’est dans ces conditions qu’est officiellement décrété, immédiatement après le cessez-le-feu, l’état d’insurrection par un message envoyé aux différents corps d’armée : « Vous précise pour qu’il n’y ait aucun doute dans l’esprit des divers responsables militaires du maintien de l’ordre que du fait de l’action actuelle d’éléments armés de l’OAS, les forces en Algérie se trouvent effectivement pour le moment dans les cas d’insurrection et troubles provoqués par éléments séditieux et qu’en conséquence règles ouvertures feu sont actuellement celles de mes TO 1051 du 24 décembre 1961 et 004 du 1er janvier 1962. ». Ce message était complété par une directive du général Ailleret, très précise sur l’ouverture du feu : après sommation sur « tous éléments et tous individus armés menaçant les FO ou s’opposant à leurs mouvements ou se livrant à des voies de fait graves ou en n’obtempérant pas à des consignes données par autorités telles qu’interdiction de pénétrer dans certains lieux confiés à garde armée ou police, interdiction de circuler dans zones couvertes par ces interdictions ou se livrant à des actes de combat et violence tels que sabotage, incendie, édification de barrages et obstacles » et sans sommation « en riposte à élément séditieux armé » ayant fait usage de ses armes ou ayant pénétré en vue de s’en emparer ou d’y commettre des exactions dans un dispositif ou une enceinte dont la sûreté est confiée aux FO ; emploi « armement grande puissance et le feu des engins blindés soit dans cadre IM-MO. 1er mars 1961 et notamment article 26 en cas d’urgence soit dans cadre opérationnel pour réduire une résistance s’opposant à mission ou sûreté des FO » 

Si auparavant la guerre de rue régnait sans être officielle, l’Algérie était désormais en état d’insurrection avec toutes les conséquences que cet état pouvait avoir tant du point de vue des éléments de maintien de l’ordre que des éléments « insurgés », qui comprenaient non seulement les seuls membres de l’OAS mais aussi la population tout entière. En effet, si, de fait, l’état d’insurrection avait bien été déclaré officiellement par le général Ailleret, de son côté l’Organisation armée secrète avait durci le ton, le général Salan, en appelant le 25 février 1962, dans son Instruction 29 à l’ « accroissement à l’extrême du climat révolutionnaire dans les grands centres urbains », donnant des mesures très précises à suivre en vue de faire augmenter en force et en intensité l’insurrection. Il faut « envisager l’utilisation de tous les moyens de la rue tels que les pompes à essence. En particulier il sera recherché les postes particulièrement bien situés (par exemple ceux qui, à Alger, sont échelonnés au nombre de trois à cent cinquante mètres les uns des autres, sur le boulevard Maréchal-Joffre, peuvent, s’ils sont bloqués pendant un quart d’heure, donner une coulée d’essence débouchant dans le caniveau, le long de la caserne des Tagarins). L’incendie de cette essence troublera le système des blindés stationnant en permanence devant cette caserne et pourra grâce à la pente, s’étendre jusqu’aux abords de la caserne d’Orléans ». Plusieurs directives analogues sont toujours aussi précises quant aux différentes mises en pratiques. Un mois avant déjà, le général Salan avait donné des instructions pour que soit répandue « le lundi 29 janvier, en des points judicieusement choisis, de l’huile de vidange à laquelle il aura été mélangé des clous [...] En cas de réactions désobligeantes de la part des services d’ordre, les dérapages pourront être assortis de jets de grenades offensives et aller jusqu’au cocktail explosif ». Sa directive se terminait par la définition de l’objectif poursuivi : « En bref, il faut créer la peur et la panique, la psychose de la nuit dans les rangs des forces de l’ordre. » Soulignons que la peur et la panique souhaitées ne furent que momentanées chez des forces de l’ordre qui avaient avec elle la force de la légalité.

C’est ce qui aboutira au bouclage de Bab el-Oued, quartier que les habitants sur l’ordre de l’OAS avaient prétendu ériger en zone protégée, interdite en particulier aux « barbouzes » et aux gardes mobiles. Le 23 mars, vers 9 heures du matin, un camion de transmissions se présentait à l’entrée du quartier ouvrier ; un groupe de civils arrêtait le camion, un jeune tirailleur armait son pistolet-mitrailleur et c’était l’escarmouche sanglante. Des militaires furent tués, et l’après-midi même les automitrailleuses et les chars entraient dans Bab el-Oued, fracassaient les façades des immeubles. Le quartier était bouclé avec interdiction d’en sortir, l’eau et le ravitaillement étaient coupés. Les affrontements de rue allaient durer sept jours, durant lesquels furent pillés les magasins, visités un à un les appartements en vue de mener les perquisitions, arrêtés les hommes, qui furent envoyés dans les centres de triage et les camps d’internement, tués ceux qui résistaient, mitraillés par des T6 ceux qui apparaissaient sur les balcons.

Parallèlement à cette insurrection, le même genre d’ambiance régnait à Oran où les commandos de l’OAS s’affrontaient aux gendarmes mobiles. Ceux-ci répliquaient – et de nombreuses dépêches envoyées au service information de la Délégation générale le confirment – par des tirs d’armes automatiques : « À 18 heures les tirs continuent dans le centre de la ville. Plus particulièrement rue de Mostaganem et boulevard Magenta où de nombreuses rafales de pistolets mitrailleurs et quelques tirs de mitrailleuses 12 . 7 sont entendus. Un engin blindé de la gendarmerie tire à la 12 . 7 depuis le boulevard de Magenta en direction de la rue de Mostaganem où des civils retranchés derrière un autobus en travers de la rue ripostent au pistolet mitrailleur », indique une dépêche daté du 25 mars.

Il ne s’agit alors plus ni de manifestations pacifiques, mais de guerre contre les éléments de maintien de l’ordre alors même que les autorités tentent de dissuader les populations de suivre les « insurgés », tel Christian Fouchet, dans son allocution du 25 mars 1962 : « Rien n’est perdu si vous avez les yeux ouverts. L’attachement émouvant que vous avez pour votre pays, comment ne pas le comprendre, comment ne pas le partager ? Ceux qui vous disent de vous abandonner aux tentations du désespoir, vous mentent et vous trahissent. Je vous le dis parce que je viens d’en faire l’expérience vécue : sachez que le monde entier – je dis bien le monde entier –, toutes les nations du monde, pratiquement sans exception, se ligueraient contre vous si vous vouliez revenir, tenter de revenir à ce qui a été décidé et conclu [...] Pour eux, qu’ils le sachent, il n’y a pas de salut. Mais vous au nom du ciel, ne vous solidarisez pas avec eux. Chassez-les, car rien n’est perdu. ». C’était oublier que les rues d’Alger et de la plupart des centres urbains étaient le théâtre d’affrontements incessants entre les gardes mobiles et la population, déjà en novembre 1961 où de vastes opérations de contrôle étaient menées 

Ce type de guerre, qui est une guerre de harcèlement – certains commandos de l’OAS, les commandos Z sont spécialisés dans l’attaque des gardes mobiles –, n’est qu’un aspect de la guerre menée par l’OAS et ne concerne qu’une partie de sa résistance. Guerre du peuple touché dans sa plus petite propriété, car dans le cas de Bab el-Oued, il s’agit d’un quartier populaire et non d’habitants des quartiers bourgeois d’Alger, ce type de guerre était voué à l’échec ; d’abord car la résistance se trouvait face à une machine toute puissante avec des moyens disproportionnés, ce qui explique d’ailleurs que les tracts de l’OAS aient assimilé leur combat à celui de Budapest en 1956. Elle était sans doute surtout vouée à l’échec car elle arrivait comme une dernière stratégie – qui n’était par ailleurs pas approuvée par l’ensemble de l’Organisation armée secrète, et encore moins par les chefs, arrêtés au moment des faits, comme l’ont été les attentats dirigés en juin 1962 contre les musulmans par des commandos spécialisés. – sur laquelle ne s’étaient pas entendus les différents responsables de l’OAS. Condamnée à rester une guerre de tactique, cette forme de guerre n’est-elle pas surtout le reflet du manque d’unité et de cohésion, doctrinale en particulier, du « bloc » voué à la défense de l’Algérie française ?


2. La République en danger ?

Dans quelle mesure cette guerre tactique, qui ne pouvait déboucher sur quelque chose de constructif dans le cadre de l’OAS, étant donné notamment la puissance de l’appareil contre lequel elle cherchait à s’opposer, était-elle unifiée par des structures, et surtout des objectifs précis dépassant la seule stratégie de descente dans la rue ? En d’autres termes, et la question se pose essentiellement à propos des mouvements qui ont précédé l’OAS et ont pu faire trembler au moins symboliquement certaines autorités, les manifestations, pacifiques ou violentes étaient-elles dirigées par des objectifs précis ? On peut en effet se demander si certains mouvements – tous ? – n’avaient pas l’intention d’utiliser la foule comme moyen de pression, si la rue était un moyen pour eux de prendre le pouvoir, et si, surtout, les différents mouvements étaient unis par la volonté d’atteindre un objectif précis, voire de menacer la République.

Soulignons d’abord peut-être que jamais la stratégie menée à l’égard de l’armée tout au long de la guerre, et notamment par l’OAS – jusque dans les derniers moments où des régiments sont poussés à déserter et pour certains le feront même –, n’a jamais abouti à quelque chose de massif. Le putsch – que nous n’avons pas évoqué ici – en est une claire illustration dans la mesure où les officiers compromis ont refusé d’intégrer dans leur combat la foule, qui pourtant n’attendait que des chefs pour être menée. De son côté la population, la foule et les dirigeants des mouvements ont toujours cru que l’armée s’engagerait massivement de leur côté contre le pouvoir au service duquel était cette même armée. Soulignons par ailleurs qu’il manquait aux différents mouvements des structures réelles, car ils avaient bien souvent été fondés dans la panique, et loin d’être dirigés par un unique responsable, même si des organigrammes peuvent l’indiquer, étaient davantage réunis autour de figures importantes que de chefs.

Les différents mouvements affirment avant tout la légitimité de leur combat par l’existence même de la République. La dénonciation de la déclaration du 16 septembre paraît à cet égard significative, puisque les mouvements – et les anciens combattants en tête – condamnent l’inconstitutionnalité d’une telle déclaration en raison du fait qu’elle porte atteinte à l’intégrité du territoire. L’inconstitutionnalité des mesures prises en Algérie est déjà évoquée en 1956 par les maires de l’Algérois et une sorte de consensus existe autour de la valeur de la Constitution, même pour les mouvements qui s’expriment de la manière la plus bruyante. Mais s’ils justifiaient leur combat en l’assimilant à la défense de la Constitution, les différents mouvements dénonçaient de manière unanime le « système », dénonçant la politique politicienne, la « maladie léguée par le système et qui nous ronge », le système représentant symboliquement tout ce qui a mis l’Algérie en danger, c’est-à-dire d’abord les institutions de la IVe République, puis une certaine politique qui traite avec le FLN, progressivement incarnée par un homme. La foule vient effectivement prendre sa place dans la négociation dans la mesure où elle apparaît comme le moyen de pression contre ce système et contre la politique d’abandon, partie de négociation dont le 6 février 1956 semble être une claire illustration. Si la gravité de la situation ne pouvait alors être mise en doute, lors des appels entre Alger et Paris, les termes sont ceux d’hommes politiques se trouvant face à une véritable pression : les Algérois réclament la démission de Catroux et si cette exigence n’est pas satisfaite, le pire peut arriver. Mais la rue, si elle était considérée comme une puissance, l’était alors contre une politique déterminée mais non pas contre la République

Deux mouvements semblaient cependant développer une ligne plus dure : le Front national français de Joseph Ortiz et le MP 13 de Robert Martel. Si Jean-Jacques Susini, qui était la tête pensante du FNF, souhaitait clairement renverser la République, le système étant pour lui équivalent à la République des partis, afin de la remplacer par une république césarienne, par une dictature militaire, tous les membres du FNF n’étaient cependant pas tenus d’adhérer à cette ligne politique. Quant au MP 13 il s’empêtrait dans un certain nombre de contradictions qui atténuaient singulièrement les déclarations visant à instaurer un État chrétien, le paradoxe essentiel résidant dans les moyens proposés pour parvenir à abattre le régime : les bulletins du MP 13 fustigent le système des partis et les élections, tout en affirmant que la révolution doit se manifester « aux prochaines élections » ; après avoir affirmé que le MP 13 ne peut pas participer aux élections d’octobre 1958, des consignes de vote très précises sont en fait données, incitant à soutenir les candidats nationaux « qui paraissent les meilleurs », et donc finalement à entrer dans le jeu pernicieux dénoncé dans le même temps.

S’il n’y avait pas de cohérence doctrinale au sein et entre les mouvements, le seul mot d’ordre qui pouvait les unir était l’Algérie française. Les mouvements voués à la défense de l’Algérie française n’étaient pas unis par une théorie politique, et pourtant se retrouvaient dans les rues ensemble pour manifester avec la foule. « Unis comme au front » : cette formule employée par les anciens combattants élus au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pourrait servir de modèle aux divers appels lancés entre 1954 et 1961 pour la défense de la patrie. Et, de fait la mobilisation de tous est demandée avec force par les différents mouvements : par les anciens combattants, qui assimilent le combat pour l’Algérie française à une nouvelle mobilisation pour le salut de la France, mais également par l’ensemble des mouvements. Il faut cependant souligner qu’en dépit de cette volonté mobilisatrice et unificatrice se manifestaient des tendances anarchiques – et des rapports émanant de la préfecture d’Alger le mettent en valeur. – accentuées par des rivalités personnelles entre les différents responsables. Jamais les différentes associations d’anciens combattants par exemple n’ont été unies en un véritable bloc, même si cette union a été idéalisée a posteriori. Il y eut certes des tentatives réelles d’union, des tentatives de regroupement (avec différents comités d’entente), mais les mouvements manifestaient ouvertement leurs désaccords sur des points fondamentaux tels les rapports à l’égard des décisions gouvernementales ou même des pouvoirs publics eux-mêmes (notamment au moment de la commémoration de mai 1958 et lors de la déclaration du 16 septembre 1959), si bien qu’on peut se demander si l’union de ces mouvements pouvait être réalisée autrement que de manière éphémère. Il existait par ailleurs des différences dans l’espace, que les événements tragiques ne viendront pas éliminer totalement : comment unir des villes aussi distantes dans l’espace qu’Alger et Oran ? Il existait surtout entre les dirigeants des réticences qui semblaient irrémédiables, chacun d’entre eux paraissant souhaiter l’union pour la défense de l’Algérie française mais sans jamais pouvoir (et vouloir ?) se regrouper autour d’une doctrine et de buts précis : l’union semblait impossible par l’existence de querelles de clocher, mais surtout de querelles de personnes dont il paraissait difficile de sortir, chacun se prévalant d’une originalité par rapport à son collègue.

Le manque de structures et le manque d’unité qui fut celui des différents mouvements jusqu’à leur dissolution à la suite des barricades se sont très vite retrouvés dans le Front de l’Algérie française, en dépit du fait qu’il ait pu être désormais le seul « parti » à représenter massivement les Français d’Algérie. Chacun des mouvements garde alors dans la réalité une certaine autonomie et ne se fonde par conséquent pas dans le tout représenté par le FAF. Derrière les « éléments du décor », selon les termes du général Jouhaud, on trouvait en particulier des éléments farouchement autonomistes notamment chez les ex-FNF. Est-il alors nécessaire de souligner que l’expression « Algérie française », ces deux termes qui paraissaient unir les velléités de l’ensemble des mouvements, constituait un décor en lui-même ? S’il est certain qu’au sein du FAF une scission existait entre les partisans d’une sécession (les Oranais essentiellement), et ceux de l’intégration totale, préfigurant les divisions internes de l’OAS, au sein des mouvements et entre les mouvements eux-mêmes, le slogan « Algérie française » cachait des réalités souvent distinctes, sur lesquelles les dirigeants n’avaient pas cherché à s’entendre, et qui ne feront que réapparaître au moment du Front de l’Algérie française puis de l’OAS. Dans des conditions bien plus difficiles, l’OAS ne pourrait fédérer et unir ce qui n’avait pu l’être auparavant : « Ce n’était pas du jour au lendemain que des mouvements aussi anarchiques que ceux des activistes d’Algérie allaient pouvoir se mettre d’accord », indique un journaliste témoin des événements. Aux divergences qui apparaissaient au sein des civils devaient s’ajouter, du fait de la participation d’officiers, les conceptions purement militaires mais aussi une méfiance réciproque.

Quant à savoir si la République a été à un quelconque moment en danger, la réponse de l’ancien préfet et adjoint de Paul Delouvrier, Jean Vaujour, est à cet égard éloquente. « Nous n’avons pas considéré qu’il était un danger pour la République, nous ne pensions pas qu’une journée des Barricades pourrait se refaire en dépit du durcissement sensible. » Cette affirmation s’appliquait au Front de l’Algérie française, mais Jean Vaujour lui-même l’élargit aux autres mouvements, qui étaient à ses yeux « un exutoire, une façon de crier leur peine, leurs inquiétudes ; il y avait de réels activistes mais ils n’avaient pas les moyens, et n’étaient pas organisés ».

Il s’agissait davantage d’une agitation artificielle contre la République que d’une mise en danger réelle des institutions. Si ce genre de guerre paraissait condamnée à rester une guerre de stratégies, il faut reconnaître que les différents mouvements ont cependant réussi à faire trembler la République, même si ce n’est que de manière symbolique, et ce à plusieurs reprises si l’on suit les mesures draconiennes prises à leur encontre, que ce soit après le putsch avec la vague extraordinaire de mutations ou plus tard pour anéantir toute forme d’opposition. Si les mesures prises à l’encontre des mouvements s’adressèrent finalement à l’ensemble de la population qui n’avait plus, selon les termes mêmes de Christian Fouchet, qu’à se plier aux décisions prises en haut lieu, reste surtout que cette population s’est mobilisée massivement dans la rue, comme on ne l’avait pas vu depuis les barricades du XIXe siècle et comme on ne le verra plus par la suite, pour une terre sur laquelle elle était née, pour sa patrie.

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