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Meutres et Assassinats.    (2 / 3)

 

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Ali Boumendjel


Le père d’Ahmed et d’Ali Boumendjel était instituteur au cœur de la Kabylie dans l’ensemble villageois des Beni Yenni qui donne un grand nombre d’émigrants et des intellectuels par le rayonnement de l’instruction à l’école française. C’est aux Beni-Yenni qu’est né en avril 1906, Ahmed Boumendjel qui sera lui-même instituteur à ses débuts avant de devenir avocat et l’avocat de Messali en 1938. Après 1945, il passera du PPA au parti de Ferhat Abbas, l’UDMA dont il devient le secrétaire général. Adhérent au FLN, membre du CNRA en 1957, il sera ministre en 1962-1963.

Son jeune frère, Ali, fait des études de droit et devient lui aussi avocat. Son éveil politique s’effectue au temps du Front populaire. Il est marqué par l’appel à l’émancipation de la nation algérienne que lance Messali et sensible à l’engagement et à la mobilisation communiste dans le Congrès musulman. Il refuse le service militaire dans l’armée française, ce qui lui vaut d’être fiché pour activités anti-françaises et d’être considéré comme un nationaliste dangereux.

Après 1945 il est comme son frère, membre de l’UDMA et collabore au journal L’Egalité ; il fait partie aussi des amis d’Alger républicain et devient l’homme des contacts sinon des alliances dans les tentatives de front démocratique avec le PCA. Il a place ici pour être un des fondateurs aux côtés des communistes et de progressistes français du Conseil mondial de la paix ; en avril 1949, il soulève l’enthousiasme de la salle Pleyel à Paris par sa dénonciation des méfaits de l’ordre colonial en Algérie. Son action au Mouvement de la paix dans la mouvance soviétique, aggrave la charge de son dossier de police, d’autant que le Mouvement de la paix a un écho libérateur dans les pays dominés, en Egypte notamment.

Ali Boumendjel rejoint très tôt le FLN à Alger et se tient à la disposition de Ramdane Abane* ; il est responsable du collectif des avocats. Arrêté à Belcourt le 8 février 1957, « il est mis au secret, torturé pendant 43 jours » dans les locaux tenus par l’unité de parachutistes commandée par le colonel Bigeard. Il meurt sous la torture le 23 mars 1957. La version donnée par l’armée française sera celle d’un suicide par défenestration, non sans soulever les protestations en France alors que F. Mitterand est Garde des Sceaux. Son cercueil fut enterré en un quart d’heure sous contrôle des parachutistes, au cimetière Sidi M’Hammed à Belcourt le 26 mars 1957. Comme Maurice Audin*, Ali Boumendjel est en Algérie, un martyr (chahid) de la Révolution.

 

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Ali Boumendjel, l’horreur de l’Algérie française


En reconnaissant l’arrestation et la torture de l’avocat algérien disparu en 1957, dont le fils vit à Genève, Emmanuel Macron relance le débat sur les crimes commis par l’armée française durant la décolonisation


«La mémoire de mon père doit être associée à celle de tous les disparus algériens. Nous n’entendons pas faire cavalier seul.» A Genève où il réside depuis vingt-cinq ans, le docteur Nadir Boumendjel sait le moment historique. Son père Ali Boumendjel hantait, depuis l’indépendance de l’Algérie en juillet 1962, les placards de l’histoire coloniale française. Mort le 23 mars 1957, cet avocat alors âgé de 38 ans incarnait, au plus fort de la bataille d’Alger remportée par les parachutistes du général Massu, la force de la résistance et l’horreur de cette guerre qui acheva, en France, la IVe République et ouvrit la voie, en mai 1958, au retour du général de Gaulle.

Le fait qu’Emmanuel Macron ait choisi, mardi 2 mars, de reconnaître la responsabilité de son pays dans la disparition de ce juriste engagé au sein du Front de libération nationale (FLN) est donc bien plus qu’une réparation. Le geste rouvre le débat sur les crimes commis en Algérie par les militaires aux ordres de Paris, où le ministre de la Justice à l’époque des faits n’était autre qu’un certain… François Mitterrand. «Le peuple algérien attend aujourd’hui les propositions de la France» complète, au téléphone, Nadir Boumendjel dont les enfants, établis à Paris, ont été reçus à l’Elysée.


8000 parachutistes


Le communiqué présidentiel de mardi dit à la fois la mécanique de l’horreur qui prévalait alors à Alger et l’ampleur du débat mémoriel. Ali Boumendjel ne s’est pas «suicidé» en se jetant du sixième étage d’un immeuble du quartier d’El Biar à Alger, un mois et demi après son arrestation le 9 février 1957, à la suite de la loi martiale et de l’entrée dans la ville de 8000 parachutistes chargés de mettre, coûte que coûte, fin à l’épidémie d’attentats du FLN.

Sa mort, après qu'il a été torturé, a été orchestrée par l’exécuteur des basses œuvres de la République: le général Paul Aussaresses (décédé en 2013), chef de son service de renseignement, également responsable de la disparition de Larbi Ben M'hidi, l’un des fondateurs du FLN. Un crime dont la reconnaissance, recommandée par le récent rapport de l’historien Benjamin Stora sur la colonisation et la guerre d’Algérie, pourrait être suivie par d’autres: «La génération des petits-enfants d’Ali Boumendjel doit pouvoir construire son destin loin des deux ornières que sont l’amnésie et le ressentiment», justifie le communiqué présidentiel. Lequel recommande «d’avancer sur la voie de la vérité, la seule qui puisse conduire à la réconciliation des mémoires».


«Un acte de barbarie»


Cette initiative d’Emmanuel Macron trahit surtout sa volonté de refermer une parenthèse générationnelle, lui qui est né en 1977, quinze ans après les accords d’Evian du 18 mars 1962 qui mirent fin au conflit. En septembre 2018, l’actuel chef de l’Etat français avait déjà reconnu, «au nom de la République française», la torture et l’exécution du mathématicien Maurice Audin, disparu le 11 juin 1957, peu de temps après la mort d’Ali Boumendjel.

Il avait surtout, comme candidat à l’Elysée, bousculé l’élite politique hexagonale en février 2017 en dressant, lors d’une visite à Alger, le tableau d’un pouvoir colonial coupable: «Je pense qu’il est inadmissible de faire la glorification de la colonisation […] Jamais vous ne m’entendrez tenir ce genre de propos. J’ai toujours condamné la colonisation comme un acte de barbarie. Je l’ai fait en France, je le fais ici», avait-il déclaré. Et de poursuivre: «La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie. Cela fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes.»


En 2001, la polémique


Dès 2001, Nadir Boumendjel, le fils de l’avocat assassiné, avait mis l’armée française devant ses responsabilités. La publication du livre de Paul Aussaresses Services spéciaux: Algérie 1955-1957 (Fayard) l’avait ulcéré: «Mon père mesurait 1 m 83 et pesait près de 100 kg, nous répète-t-il. Il a été gardé pendant 43 jours dans les geôles de ces services. D’après les médecins de la famille qui ont reconnu son corps à l’Hôpital Maillot, après son prétendu suicide, il ne pesait pas plus de 30 kg et était couvert d’ecchymoses. Voilà la vérité.» Mais la polémique engendrée par ce récit glaçant avait alors fait long feu. Le président Jacques Chirac, autrefois lieutenant en Algérie, avait juste retiré sa Légion d’honneur au général tortionnaire, inquiet des conséquences électorales d’un tel geste auprès des électeurs de droite, encore très sensibles sur ce sujet du passé algérien de la France.

Vingt ans plus tard, Emmanuel Macron estime, lui, venue l’heure d’une nouvelle étape. Une centaine de dossiers d’archives sur des disparus algériens ont d’ailleurs été ouverts en avril 2020. Une manière de laisser l’extrême droite et sa candidate, Marine Le Pen, se dépêtrer avec ce passé sanglant. Tandis que lui mise sur le soutien des jeunes électeurs français et franco-algériens, héritiers amers de cette funeste aventure coloniale.

Lire finalement: En Algérie, Emmanuel Macron rouvre la plaie française de la colonisation

 

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Emmanuel Macron reconnaît que l'avocat algérien Ali Boumendjel a été "torturé et assassiné"


Cette reconnaissance fait partie des gestes d'apaisement recommandés par l'historien Benjamin Stora dans son rapport sur la colonisation et la guerre d'Algérie. Qui était cet avocat de 38 ans, enlevé par les parachutistes pendant "la bataille d'Alger" en 1957, torturé et assassiné ?


C'est devant les petits-enfants d'Ali Boumendjel qu'Emmanuel Macron a reconnu mardi 2 mars 2021, "au nom de la France", que l'avocat et dirigeant nationaliste a été "torturé et assassiné" par l'armée française pendant la guerre d'Algérie en 1957. La reconnaissance de ce meurtre, à l'époque maquillé en suicide, fait partie des gestes d'apaisement recommandés par l'historien Benjamin Stora dans son rapport sur la colonisation et la guerre d'Algérie.


Le rapport sur “les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie de 2021" remis le 19 janvier 2021 à Emmanuel Macron par l'historien Benjamin Stora avait pour objectif officiel de "regarder l’histoire en face" d’une "façon sereine et apaisée" afin de "construire une mémoire de l’intégration". La ligne de crête choisie par Benjamin Stora est celle de la reconnaissance à défaut de "repentance" (ou d’excuses). Pour ça comme pour réanimer la volonté politique en berne, il faut des figures. Et l’une des 22 propositions que compte le rapport Stora (que vous pouvez consulter ici) consiste justement à renflouer, côté français, la mémoire d’une personnalité importante de la guerre d’Algérie, Ali Boumendjel : l’historien suggère à Emmanuel Macron de reconnaître que l’armée française a assassiné l'avocat et dirigeant nationaliste algérien en 1957.

Avec cette recommandation, Benjamin Stora met en exergue un dossier essentiel, et laborieux : celui des disparus de la guerre d’Algérie, et en particulier des milliers d’hommes, de frères, de maris, de pères ou d’oncles des Algériens et des Algériennes d’aujourd’hui, qui ont disparu un jour. Ce fut particulièrement le cas dans une période du conflit que l’on appelle “la bataille d’Alger”, et qui correspond à l’année 1957, lorsque le pouvoir civil des représentants de la France métropolitaine en territoire algérien a été confisqué par les militaires. Et en particulier, par des parachutistes. De cette époque demeure la trace d’une impuissance de la justice et de l’administration civile à faire respecter le droit et, en miroir, celle d’une impunité immense. De cette époque, reste, surtout, une mémoire béante dans des centaines de familles où l’on n’a rien su de ses morts. Et un besoin d’histoire.

Combler ce besoin d’histoire, c’est précisément ce à quoi s’était attelée l’historienne Malika Rahal en publiant, en 2011, Ali Boumendjel. Une affaire française. Une histoire algérienne (aux Belles lettres). Son livre reste une source essentielle pour comprendre pourquoi c’est de lui que s’empare Benjamin Stora, et pas d’un autre. A l’époque, c’est par l’entremise de Benjamin Stora (son directeur de thèse) que Malika Rahal entre en relation avec la famille Boumendjel. Elle-même avait soutenu une thèse sur l’histoire du nationalisme algérien avant 1956, et en particulier sur l’UDMA (Union démocratique du Manifeste algérien, à laquelle Boumendjel adhérait), dont la contribution à l’indépendance se trouve souvent expurgée du récit collectif national. La famille Boumendjel, quant à elle, est à ce moment-là dans un urgent besoin d’histoire. Comme des milliers d’autres, ils sont ces endeuillés étrillés par une mort en creux. C’est le début d’une enquête longue de huit ans pour remonter le fil, et, surtout, éclairer toutes les aspérités de cette trajectoire qui fait justement d’Ali Boumendjel une histoire singulière. C’est-à-dire, une icône qui est précisément mort en 1957 pour ce qu’il représentait. Tout comme c’est justement pour la position qui était la sienne qu’Ali Boumendjel est aujourd’hui mobilisé par Benjamin Stora sur ce fil mémoriel ténu de la reconnaissance, tendu à mi-distance entre l’oubli et ce qui passe (parfois) pour de la contrition. Cette proposition intervient alors qu’en 2018, rendant hommage chez sa veuve Josette Audin au mathématicien Maurice Audin (d’origine européenne mais combattant pour l’indépendance), Emmanuel Macron avait reconnu un système - et promis une reconnaissance plus large par l’Etat français.

Deux ans et demi ont passé tandis que le nom de Boumendjel perce le silence. Un choix au diapason du rapport ? Pour certains, les recommandations Stora sont habiles, consensuelles et justes ; pour d'autres, le rapport demeure trop timoré, et au fond dépolitisé. Dans son rapport, l'historien affirme que “la repentance est un piège politique”. "Si la circulation même du mot “repentance”, qui tend à remplacer les excuses ou même le repentir, peut interroger, son usage par Benjamin Stora révèle toute sa position d'équilibriste : sur un fil, il a précisément été choisi par l’Elysée pour tenir ensemble les deux côtés de la Méditerranée. Et parce que, depuis des décennies, il creuse la question de cette mémoire à tiroirs. C’est-à-dire, non seulement celle de la guerre d’Algérie, de 1954 à 1962, mais aussi la question du retour de ceux qui resteront “les Européens”, la place des harkis, ou, bien en amont, la colonisation de l’Algérie, puis sa départementalisation. Une mémoire offerte, béante, à tous les pièges de l’instrumentalisation, et de la communautarisation, commençait déjà à affirmer Benjamin Stora dans ses travaux précurseurs au début des années 90, à l’époque de son livre La Gangrène et l’oubli, qui reste un jalon important dans le débat public. Mais une mémoire qui n’en reste pas moins urgente, et qui, chez les familles de disparus algériens par exemple, crie non seulement l’oubli, mais encore l’omission, la dissimulation - et qui, pour ça, parvient mal à se panser. C'est à cet endroit précis qu'affleure le nom de Boumendjel.

Ali Boumendjel était un dirigeant nationaliste. Il n’a pas quarante ans quand il disparaît en 1957, enlevé par les parachutistes, à Alger, où il exerçait le métier d’avocat. Fils d’instituteur, frère d’institutrices, beau-frère d’instituteurs, Ali Boumendjel n’est pas algérois, mais natif de la région d’Oran, où son père officiait à l’école française. La conquête de l’Algérie par la France date de moins d’un siècle, quatre-vingt dix ans exactement, à sa naissance en 1919. Et après un temps de rejet et une vraie résistance à l’école du colon, l’enjeu de la scolarisation des enfants algériens était devenu une vraie revendication des Algériens qu'on dénomme "musulmans", c'est-à-dire colonisés. Boumendjel, qui maîtrise un français subtil tout en étant capable de plaider en arabe, est aussi le fruit de cette intersection-là.

Lorsqu’il passe sa licence de droit en 1943, Boumendjel milite déjà dans le giron du leader nationaliste Ferhat Abbas et de l'UDMA (qui se rallieront plus tard au FLN). C’est cette année-là justement que les siens gagnent explicitement la cause de la lutte de l’indépendance. Quand il devient avocat, il est seulement le 78ème avocat musulman, comme on distingue alors, à prêter serment. Quand l’armée française, en pleine bataille d’Alger, le fait prisonnier, Ferhat Abbas, l’UDMA et Ali Boumendjel ont déjà rejoint le FLN. Il n’est ni l’un des principaux leaders du FLN, ni même un membre du comité d’avocats du FLN que le pouvoir colonial comme les généraux ont dans le viseur. Il n’émarge pas non plus au parti communiste algérien, même s’il en est proche. Mais il est militant nationaliste et accepte de défendre des combattants de l’indépendance.


Un homme-frontière

Pris en même temps que deux de ses beaux-frères, Ali Boumendjel est surtout très célèbre pour apparaître comme “l’avocat des pauvres” et Malika Rahal raconte dans son livre qu’un jour qu’elle marchait dans Alger aux côtés du fils de Boumendjel qui lui ressemble, un ancien client est venu saluer bien bas le fils de l’avocat. Il est ce que l’historienne encapsule comme un “homme-frontière”, à l’intersection de plusieurs mondes : sans fortune aucune, il incarne malgré tout cette bourgeoisie algéroise intellectuelle ; il est acquis à la lutte pour l’indépendance mais malgré les menaces et l’étau qui se resserre autour de lui et de son frère aîné Ahmed (qui prolonge et articule la lutte depuis la métropole), il ne prend pas le maquis et poursuit son métier avec pignon sur rue. Son fils aîné a sept ans quand Boumendjel est emporté, trimballé au secret, et finalement retenu dans une caserne d’où la version officielle annoncera qu’il s’est jeté de la terrasse du sixième étage.

Ni sa famille, qui souligne que Boumendjel était croyant, ni ses proches dans les cercles militants ne croiront jamais à cette thèse du suicide dans ce qui devient aussitôt “l’affaire Boumendjel”. “Affaire” au sens du retentissement, et du scandale immédiat que fait sa mort. Ainsi, lorsque Malika, sa veuve, est convoquée devant un cercueil déjà fermé le jour d'obsèques-éclair, la mort de Boumendjel est déjà regardée pour ce qu’elle est : un assassinat. Les médias s’imposent à l'époque comme le canal de transmission privilégié par les militaires pour révéler des décès qu’on cache à l’administration coloniale elle-même. Et c’est dans la presse que l’arrestation du leader avait été confirmée. Dans les journaux, le pouvoir véhicule le scénario d’un suicide en même temps qu’il cherche à flatter l’étendue des rafles en train de se faire dans les milieux pro-indépendance.

A cette fin, les aveux spectaculaires qu’on se vante d’avoir obtenu de l’avocat Boumendjel font office de cocarde et de justification : c’est dire si les deux cents arrestations annoncées par Le Monde le 1er mars 1957 seraient justifiées, puisque Boumendjel aurait reconnu un leadership d’envergure dans l’appareil du FLN. On cerne bien, en lisant Malika Rahal, toute la part stratégique de l’entreprise : il s’agit aussi de museler la classe intellectuelle algérienne et la petite bourgeoisie algéroise non-européenne. En fait, d’intimer au silence et à l’obéissance, en montant en épingle le cas d’un homme qui est des leurs et qui n’occupe pas une position de combattant de terrain. Aux archives militaires, il existe une reproduction de deux feuillets manuscrits signés de Boumendjel où il annonce être “le chef de la région Alger-Sud pour les questions politiques”. Mais où l’on voit aussi qu’il endosse, à l’aube de sa mort, des fonctions dirigeantes dont les chercheurs considèrent qu’elles n’étaient pas les siennes - probablement pour protéger les véritables dépositaires.


"Doublement concernés"

Mais la presse n'annonce pas seulement la mort, en canal de diffusion de ce qui n'a sa place sur aucun registre administratif. Dans d'autres titres, le retentissement de sa disparition, aussi immédiat que bruyant, dit encore la position de passeur qu'occupait Boumendjel. Car cette disparition ne crée pas seulement une onde de choc dans les réseaux locaux. Dans l’édition des 24 et 25 mars 1957 de L’Echo d’Alger, on lisait : “Maître Boumendjel s’est suicidé”. Dès le 26 mars, la nouvelle arrivera dans la presse de métropole. De cette déflagration, Jean Daniel, le futur patron du Nouvel Observateur que Jean-Jacques Servan-Schreiber avait alors embauché à L’Express pour couvrir la guerre d’Algérie, racontera que c’est René Capitant, professeur de droit en poste à l’Université d’Alger, qui avait lancé l’alerte. Et aussi ceci, rapporté rétrospectivement dans un texte intitulé L’Honneur d’un soldat.

Ali Boumendjel a été mon condisciple au Collège [majuscule, sic] de Blida, dans les classes animées par un grand professeur Marcel Doumerc. Il s’agit bien de lui. Or Ali, je ne connais que lui. Je sais qu’il y a partout des victimes du terrorisme. Partout des arrestations, des disparitions, des tortures, des exécutions. C’est la guerre. J’ai pris parti pour l’indépendance de l’Algérie. Comme Albert-Paul Lentin. Mais ses parents et les miens peuvent être victimes d’attentats. Nous nous sentons doublement concernés. Sauf que cette fois, pour la première fois, la victime a un visage, un homme avec lequel j’ai partagé des souvenirs, que j’ai revu et dont je suis persuadé qu’il n’a pu faire qu’une résistance propre. En tous cas, c’est l’un des miens. C’est lui que l’on a torturé pendant au moins deux semaines et dont on annonce le suicide. Je ne supporte pas. J’alerte d’abord mon journal et Jean-Jacques Servan-Schreiber.

Il faut lire le livre de Malika Rahal pour prendre la mesure du rôle que jouera la trajectoire propre d'Ali Boumendjel dans cette histoire. Et en particulier dans le fait que cristallise, aussitôt et pour longtemps, une “affaire Boumendjel” : aller au collège à Blida, même pour un fils d’instituteur comme l’était Ali Boumendjel, est un itinéraire hors-norme. C’est là qu’il parlait un français subtil et lettré, là qu’il socialise aussi avec de futurs militants de l’indépendance, et là qu’il tisse, donc, son écheveau de relations personnelles, intellectuelles, et trans-Méditerranée.

C’est directement dans le prolongement de cette histoire-là que s’encastre sa mort, avec toute sa part d’inconnu. Mais aussi, la mobilisation à laquelle elle donne lieu, aussitôt, qui nous permet d’accéder à ce que Malika Rahal décrit comme “tout un entrelacs de relations amicales, intellectuelles ou professionnelles”. Ainsi, Pierre Mendes France ou François Mauriac témoignent leur sympathie à Ahmed Boumendjel, le frère d'Ali, et un ancien ministre du Front populaire écrit que le sort de l’Algérie lui évoque immédiatement le sort de Pierre Brossolette - journaliste, homme politique et résistant, Pierre Brossolette est mort en 1944, torturé par la Gestapo.

L’évocation de la torture, sous la plume de Jean Daniel, est centrale, car c’est à ce moment-là que, chez les intellectuels et les journalistes à Paris, sédimente une opposition radicale à la torture. Qui scellera largement le sort de la guerre d'Algérie dans l'opinion. La Question, de Henri Alleg qui connaissait bien Boumendjel à Alger et racontera le chaud-froid de l'annonce de sa mort sur le terrain, paraîtra un an plus tard, aux éditions de Minuit. En fait, le front d'opposition grossit chaque mois un peu plus. De Boumendjel, le médecin algérois convoqué parmi d’autres pour identifier le corps, décrira un visage déjà noir. Mais il n’a pu voir le reste de son corps.


Le martyr et sa place

Depuis longtemps, circule l’idée que les parachutistes ont brûlé au chalumeau les deux jambes d'Ali Boumendjel. Et même que c’est pour ne pas répondre de ces marques de la torture que l’armée à fabriqué cette thèse falsifiée du suicide. Comme s'ils n'avaient au fond plus d'autre choix que de se débarrasser de cette preuve ultime. Souvent, les militants du FLN passés à la question étaient tout bonnement assassinés, puis soustraits aux regards et parfois largués dans la mer depuis un hélicoptère. Disparus, ensevelis dans l’inconnu. Impossible concernant Boumendjel parce qu’il était déjà l’avocat célèbre et l’érudit reconnu, doté de ressources et d’un carnet d’adresses, l’ami des Européens, et aussi l’ancien militant plus modéré, qui avait entrepris d’échafauder une autre idée de la nation algérienne émancipée et avait la loi à cœur ? Toute la théorie du suicide, forgée quarante-trois jours après son arrestation, étaye cette idée. Elle contribue aussi à faire d'Ali Boumendjel ce cas à part, et cette figure singulière qui explique aussi pourquoi c’est lui, et pas un autre, qui figure dans le rapport Stora - alors qu’ils sont des milliers dont les familles attendent une reconnaissance, et parfois des traces pour faire leur deuil.

Si l’évocation de la torture a pu servir à mobiliser les réseaux métropolitains sur le nom de Boumendjel, l’image des jambes brûlées vives au chalumeau a contribué aussi à construire l’identité de martyr en Algérie. Sur place, toutes les rues ou avenues Dumont d’Urville sont aujourd’hui rebaptisées Boumendjel, et c’est à une figure connue que Benjamin Stora propose qu’Emmanuel Macron rende cet hommage posthume au nom de l’Etat français. Remplissant ainsi un vide pour un pays tout entier, au-delà d’une famille qui n’a de cesse depuis soixante ans de réclamer des explications et devra attendre le témoignage tardif du général Aussaresses, en 2001, pour entendre qu'Ali Boumendjel a bien été torturé et assassiné. Voici, dans un document vidéo édifiant, instructif, mais possiblement heurtant, ce que disait Paul Aussaresses :

Toutefois, un jour qu’elle devait participer à l’inauguration d’un collège supposé endosser le nom de son défunt époux, Malika Boumendjel a découvert une fois arrivée sur place qu’un nom plus consensuel lui avait été préféré. Plus consensuel… en Algérie : sur place, et malgré une notoriété évidente, les amitiés européennes d'Ali Boumendjel, comme son engagement auprès d’un parti nationaliste qui se distanciait de l’idée de nation que mettra ensuite en œuvre le FLN après 1962, n'ont pas fait de lui une figure centrale de la lutte pour l’indépendance, mais plutôt une figure à part. Dans les représentations comme dans les discours, l'Algérie est aussi le pays d'un million et demi de martyrs pour un seul héros : le peuple. Au point que détacher le destin d'Ali Boumendjel de son histoire collective pour construire des ponts mémoriels puisse faire tiquer ? Interrogée par France 24, sa nièce Fadela, plus de soixante ans après, a réagi à la publication du rapport Stora en se demandant ainsi :

Mais pourquoi le singulariser? Il faut la vérité pour tous. Célèbres ou anonymes. Pourquoi ne pas célébrer le martyr inconnu ?

Malika Boumendjel, sa veuve, est quant à elle décédée au mois d’août 2020. Elle qui n’aura cessé de lutter pour la mémoire de son mari porté en terre “sans linceul ni prières” selon son expression, avait écrit sans relâche aux différents présidents de la République française à se succéder depuis 1957. En vain, à ce jour.

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