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Deportations et mobilisations dans l'armée    (2 / 7)

 

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Sur les pas d’Abd el-Kader : la hijra des Algériens en Syrie au XIXe siècle.


Introduction

L’exil pour raison religieuse (hijra) est la marque de deux épisodes importants du début de la prédication muhammadienne : la hijra d’un petit groupe de convertis, onze hommes et quatre femmes vers l’Abyssinie chrétienne aux alentours de l’année 615, et celle effectuée en 622 par Muhammad et l’ensemble des musulmans mecquois à Yathrib (future Médine) événement fondamental de l’histoire de l’islam puisqu’il marque le début de l’ère musulmane. Ces deux hijra historiques – motivées par l’unique question de la survie même de la jeune communauté musulmane – procèdent à la fois d’injonctions coraniques et de l’exemple prophétique. Si le temps de la hijra a été déclaré clos par le Prophète après la prise de La Mecque en 6304, ces premiers exils servent de modèles archétypaux et de références religieuses aux oulémas et aux populations elles-mêmes lorsque se pose la question du maintien de musulmans sur un territoire non administré par les lois de l’islam.

Aussi, la domination française incite un nombre important d’Algériens à émigrer dans les provinces orientales de l’Empire ottoman et principalement à Damas, capitale du Bilâd al-Shâm. Ainsi, cette ville devient très vite une destination privilégiée pour ces exilés5, notamment à partir de 1855, année où l’émir Abd el-Kader, principale figure de la résistance à la conquête française, s’installe dans l’ancienne capitale des Omeyyades. Les archives coloniales et diplomatiques françaises6 sont assez prolixes sur cette présence, les autorités d’Alger et les consulats français exerçant une surveillance pointilleuse sur ces expatriés considérés comme des conspirateurs anti-français potentiels.


Émigration physique, Émigration mystique


«Souvent ceux qui savent lire émigrent.»
«Tout lettré maghrébin se doit d’avoir dans son palmarès un voyage en Orient.»

Pour les lettrés maghrébins, Damas est une destination à la fois privilégiée et traditionnelle car intimement liée au hajj dont elle est devenue le corollaire et ce, depuis le califat fatimide (xe siècle)9. Le voyage physique (rihla) conduit les lettrés musulmans en général et les mystiques en particuliers « vers des endroits connus et reconnus à la rencontre de maîtres qui sont eux-mêmes connus et reconnus». C’est le sens principal que donne Michel Chodkiewicz à l’exil damascène d’Abd el-Kader accompli en 1855 seulement. Rappelons que la principale condition de sa reddition était son envoi à Alexandrie ou à Saint-Jean d’Acre, d’où il devait se rendre à La Mecque.

En effet c’est dans cette ville qu’il a reçu l’initiation akbarienne quelques années plus tôt, étape d’un long voyage spirituel et initiatique effectué entre 1825 et 1827, qui le mène en compagnie de son père Muhyî al-Dîn (m. 1833) au Caire, à La Mecque et à Médine, puis Damas et Baghdad où se trouve le tombeau de son autre maître et aïeul, Abd al-Qâdir al-Jilânî1. C’est à Damas, dans les cercles soufis qu’il anime, qu’est né le Kitâb al-Mawâqif (Le Livre des Haltes) qui fait de lui « l’héritier des sciences akbariennes». Ainsi de rihla, la hijra du mystique algérien devient alors siyâha, c’est-à-dire voyage mystique et ésotérique qui spiritualise l’espace visité. À sa mort en 1883 à l’âge de 75 ans, après une oraison funèbre donnée par les plus hauts représentants du soufisme de la ville dans la mosquée des Omeyyades17, il est enterré auprès du cheikh Ibn ‘Arabî (m. 1240).

Pour les lettrés kabyles qui sont dans leur quasi-totalité également muqaddam de la Rahmaniyya, leur modèle, Sidî ‘Abd al-Rahmân Abû Qubrayn (m. 1793) le fondateur de la confrérie, est le type même du ‘âlim mystique parti chercher la science, ésotérique aussi bien qu’exotérique, en Orient. Très jeune, nous dit l’hagiographie officielle, il quitte son village pour un pèlerinage qui va durer vingt-quatre ans (1739-1763). D’abord étudiant à al-Azhar où il s’initie à la confrérie Khalwatiyya, il part en mission dans des pays aussi lointains que les Indes et le Soudan18.

Un des exils volontaires de lettrés kabyles les plus spectaculaires est certainement celui de Shaykh al-Mahdî du village de Cheurfa dans le Haut-Sébaou19. Cette hijra s’effectua en 1847, après que l’armée française avait occupé cette région de plaines peu fertiles, « pépinière de saints et de mausolées», région qui connaîtra de nouvelles vagues de départs massifs vers l’Orient entre 1885 et 1889 à la faveur des pèlerinages à La Mecque.


Installation, intégration et pérennisation dans la ville

Fonctionnaires religieux, civils ou militaires, artisans ou encore agriculteurs, les Algériens occupent l’ensemble du champ économique syrien. Établis pour l’essentiel à Bab Swiqa, au cœur de la vieille ville, ils sont essentiellement tisserands ou militaires dans des corps spéciaux de l’armée ottomane.

Reprenant les informations d’un registre d’immatriculation du consulat datant de 189223, Pierre Bardin confirme que les tisserands (95 personnes) sont les plus nombreux, pour la plupart kabyles des Ath Iraten (département d’Alger), dont c’est la spécialité. Cependant ces immigrés exercent dans d’autres corporations de métiers, beaucoup plus petites et comptant moins de dix personnes : cordiers, bonnetiers, cordonniers, menuisiers, boulangers et pâtissiers, marchands de tabac, colporteurs, gardiens, tâlib (herboristes et rebouteux traditionnels) et écrivains publics. D’autres exercent des métiers ne comptant qu’un ou deux individus : matelassier, ouvrier maçon, cocher, chamelier, ânier, charbonnier, serrurier, marchand de moutons, chasseur, médecin, oculiste et même un contrebandier dont l’activité est officialisée sur le registre. Les commerçants ne sont que sept, quatre chefs de famille sont qualifiés de « négociants » et cinq de « propriétaires », ce sont les notables de la colonie algérienne (…). Enfin, neuf Algériens habitant Damas sont des cultivateurs, exerçant leur activité à proximité de la ville.

Les Algériens, perpétuant une longue tradition de lettrés et de savants maghrébins exerçant leur art ou leur magistère à Damas, sont également des acteurs importants de la vie intellectuelle et spirituelle du vilayet. C’est à Damas qu’Abd el-Kader compose le Kitâb al-Mawâqif et qu’il entreprend parallèlement un travail d’édition important des écrits du Shaykh al-Akbar. Soulignons également que l’exilé algérien s’est investi dans de nombreuses actions de mécénat et de soutien (sadaqa) à des lieux de prière et d’étude. Un peu plus tard, Tâhir al-Jazâ’irî, kabyle né à Damas en 1851 d’une famille de lettrés originaire de Sidi-Aïch dans la vallée de la Soummam, inspecteur général de l’éducation, fut un des grands artisans de la Nahda (Renaissance arabe) et du mouvement de l’Islâh (réformisme musulman) en Syrie. Pour cela il crée la Jam‘iyyat al-Maqâsid al-Khayriyya (Société Pour la Bienfaisance), une société philanthropique « semi-officielle » recevant des dons du gouvernement et de riches notables pour la publication d’ouvrages en langue arabe.


La hijra en Syrie, un échec ?

Chantée par le mystique persan Shihâb al-Dîn Yahyâ Suhrawardî (m. 1196), la ghurba désigne l’exil loin du pays natal, vers un Couchant (gharb) hostile où règne la peur, l’insécurité et l’obscurité. La ghurba est donc a priori l’exact inverse de cet Orient de quiétude et de lumière désiré par les muhâjirûn algériens installés en Syrie. Ainsi font-ils parfois l’expérience de l’ardente nostalgie du pays quitté (hanîn) et du mépris (dhull) du pays d’accueil qui caractérisent la ghurba. Par moment incompris – notamment après leur action en faveur des chrétiens lors des massacres de 1860 – d’une population autochtone à laquelle ils ne sont pas tout à fait encore intégrés, ils sont l’objet d’un enjeu politique majeur entre la France et l’Empire ottoman.

Les archives diplomatiques françaises nous décrivent la communauté algérienne installée à Damas intra muros comme étant un « groupement » – au sens weberien du terme – assez homogène sous l’autorité d’un dirigeant, l’émir Abd el-Kader, que « tous reconnaissent pour chef». Bâb Swîqa au sud de la vieille ville, où les immigrés ont apporté « leur manière de vivre et leurs rites», se transforme alors en quartier algérien, faisant « tampon » entre le petit quartier chrétien de Bâb Mussala et le reste du faubourg de Maydan majoritairement musulman.

Du point de vue religieux, ils se distinguent de leurs coreligionnaires locaux en construisant une grande mosquée à Bâb Swîqa où est dispensé le culte selon le rite malikite et dont l’imam n’est autre qu’Abd el-Kader.

Si les Algériens de Damas portent – ainsi que tous les immigrés musulmans – le titre honorifique de muhâjirûn qui les relie aux premiers Compagnons ayant suivi le Prophète à Médine, ils ne sont pas toujours appréciés par une population qui les a depuis toujours peu considérés. Abd al-Kader lui-même, affirme le consul de France en 1856, « est aussi mal vu que le reste de ses compatriotes». Après les massacres de 1860, certains de ces immigrés, sur les conseils d’Abd el-Kader disent-ils, demandent aux autorités consulaires leur rapatriement en Algérie – ce qui leur est accordé, leur témoignage devant servir à décourager les éventuels postulants à l’émigration : leur action en faveur des chrétiens leur a attiré « la haine » de leurs coreligionnaires syriens.

D’autres Algériens sollicitent, au même moment, une aide au retour dans leur pays d’origine mais en invoquant cette fois des raisons économiques. En effet, la communauté compte également en son sein des pauvres et des miséreux, exclus des bienfaits attendus de la hijra. À côté de ces artisans et commerçants vit « une masse d’Algériens aux ressources précaires, aux activités mal définies». Certains sont si pauvres qu’ils ne peuvent payer le certificat de protection annuel émis par le consulat de France. L’un d’eux, un certain Sidi Youssef Mourabet, exprime en août 1869 aux autorités consulaires française son mécontentement contre l’exécution même des instructions ministérielles en déclarant qu’il était inique de réclamer un droit pour les certificats, que les Algériens étaient trop pauvres « pour payer n’importe quelle somme39 ». 


Français ou Ottomans ?

Avant leur naturalisation en 1871, les Juifs d’Algérie sont l’objet de l’attention des autorités françaises qui envisagent deux mesures pour les dissuader d’émigrer : n’accorder des passeports à l’étranger qu’après signature d’une déclaration constatant qu’ils peuvent subvenir aux frais de voyage aller et retour et fixer un délai, passé lequel ils seraient censés renoncer au retour en Algérie. Ils ne pourraient ainsi plus se prévaloir de la qualité de sujets français et jouir des immunités qui y sont attachées.

Cette question de la nationalité de l’immigré, c’est-à-dire de son allégeance à un État musulman ou non, se pose avec acuité pour les musulmans à partir notamment de 1860 et ce jusqu’à la Première Guerre Mondiale. En effet les Algériens de Damas entrent avec fracas sur le devant de la scène politique, en venant au secours des chrétiens de la ville lors des massacres qui ensanglantent la capitale syrienne durant trois jours, entre les 9 et 12 juillet 1860. S’ils sont d’abord confrontés « aux vexations des Musulmans » qui les accusent d’être des traîtres à l’islam, dans les premiers jours qui suivent leur action, les Algériens sont regardés avec plus de considération et de respect par leurs coreligionnaires syriens. En effet, si au début et pour ceux qui ont participé au massacre, ils sont vus comme des traîtres sous l’œil bienveillant du consul de France, ils deviennent très vite pour la majorité la fierté de l’islam :

Un grand changement s’est opéré dans la manière dont ont jugeait la conduite de l’Émir Abd el-Kader lors des événements de Damas ; les Musulmans les plus influents (et cette opinion et répétée par le peuple et les Bédouins) disent aujourd’hui qu’il a rendu un immense service [à] l’Islamisme en prouvant à l’Europe que cette religion sagement mise en pratique n’était pas incompatible avec les sentiments de tolérance et d’humanité.

L’humanisme d’Abd el-Kader et la relation privilégiée qu’il entretient alors avec Napoléon III, qui lui rendit la liberté en 1852, motivent son action auprès des chrétiens dont un nombre conséquent, catholiques et uniates, sont protégés français. Le 28 juillet, M. Outrey, consul de France à Damas, relate à M. de Lavalette, ambassadeur de France à Constantinople, les faits suivants :

Tous ceux qui ont pu échapper doivent leur salut à l’intervention des Algériens qui ont montré une audace, une énergie et un dévouement pour lesquels on ne peut pas avoir assez d’admiration […]. La terreur qu’inspiraient nos Algériens est telle que nulle part ils n’ont eu besoin de [se] servir de leurs armes. Ils se frayaient un passage à coups de massue et avec un courage incroyable ils n’ont pas cessé pendant tout le désordre et au milieu du carnage de ramener des convois quelquefois de cent ou deux cents individus que les insurgés n’ont jamais osé attaquer.

Pour la France, leur conduite envers les chrétiens démontre la preuve de leur loyauté envers elle. L’enjeu de cette affaire est également d’étendre l’influence française dans la région, au-delà de ses protégés chrétiens traditionnels (catholiques latins, maronites et uniates), qui plus est par le biais d’une population musulmane ; or pour l’Empire ottoman détenteur du Califat, cette population musulmane d’un de ces anciens territoires ne peut que lui être rattachée.

Ainsi le Sénatus-consulte de 1865 renforcé par la circulaire de 1869 accorde aux Algériens installés en Orient « une naturalisation spéciale, sans les faire citoyens français » ce qui leur donne droit « partout et en tout temps » à la protection du gouvernement de l’Empereur. La correspondance diplomatique fait ressortir les ambiguïtés du statut des Algériens en pays étranger et les difficultés à appliquer de telles dispositions. C’est ainsi que le ministre des affaires étrangères, en 1869 prévenait le Consul de France à Damas :

Je dois tout d’abord Monsieur, appeler votre attention sur la notable différence qui existe entre le statut personnel des Algériens admis par décrets spéciaux à jouir des droits de citoyens français et celui des autres indigènes. Tandis que ces derniers continuent d’être régis par des lois et des coutumes exceptionnelles, les premiers sont complètement assimilés, pour les droits comme pour les obligations, aux Français de la métropole. Ils jouissent dés lors en pays étranger, au même titre et au même degré que tout sujet de l’Empereur, de la protection des agents de mon département et leur inscription sur les registres ordinaires d’immatriculation tenus en chancellerie leur confère les mêmes avantages qu’aux autres nationaux

Aussi en arrivant en Orient, le paradoxe fait que les Algériens qui fuyaient leur pays pour se soustraire à la domination française, acceptent souvent de se faire « naturaliser français » et d’accéder à un statut beaucoup plus enviable que celui qu’ils avaient dans la colonie où ils n’étaient que « sujets français ». Cela n’est pas toujours compris et apprécié par les autorités ottomanes qui ne considèrent pas tous les émigrants de la même manière. Depuis 1874 sur ordre d’Istanbul, elles distinguent ceux de passage pour leur travail ou leur commerce et ceux qui s’installent définitivement. Les premiers peuvent continuer à être considérés comme protégés français, les autres étant automatiquement sujets ottomans. Si nombre d’Algériens choisissent ainsi la nationalité ottomane, d’autres non moins nombreux préfèrent la protection du consulat de France et ce pour diverses raisons. Certains avaient gardé l’esprit du retour dans leur pays, d’autres encore voulaient échapper au service militaire, obligatoire pour tout musulman dans l’Empire ottoman. L’armée ottomane préfère d’ailleurs les avoir avec elle et les contrôler, en créant comme nous l’avons vu précédemment un corps d’élite composé uniquement d’Algériens.

Du vivant d’Abd el-Kader, l’administration damascène, bien qu’elle ne l’apprécie guère, ne cherche pas le conflit avec un homme qui leur est plutôt hostile d’après le témoignage du consul de France à Damas49. En 1881, la communauté compte, d’après les autorités françaises, quatre ou cinq mille membres recensés et équitablement partagés entre ceux inscrits comme Français à la chancellerie du consulat et les autres « vivant parmi les musulmans ». Cette même année M. Portalis, consul de France à Damas, s’inquiète auprès de Léon Gambetta (m. 1882) ministre des affaires étrangères, des manœuvres de séduction du vali Hamdi Pacha, qui promet aux nouveaux arrivants, souvent d’origine paysanne, des concessions de terres cultivables :

Aussitôt que le gouverneur de Syrie eut appris la présence à Damas des familles algériennes venant de Tunisie […] il fit mander les hommes auprès de lui et s’efforça, par un long discours, de les décider à renoncer à la nationalité française. Pour obtenir ce résultat, le vali n’hésita pas à leur promettre de grandes facilités et une concession de terres s’ils voulaient s’engager formellement à ne point se faire inscrire au Consulat et à se déclarer sujets ottomans. Ces individus qui sont tous cultivateurs, ne purent demeurer insensibles aux belles offres de Hamdi Pacha et acceptèrent de prendre l’engagement auquel était subordonnée la concession… les Algériens dont il s’agit n’auraient pas quitté l’Algérie et la Tunisie pour fuir la domination française, mais seraient venus à Damas dans la persuasion de trouver aux alentours, des terrains à bas prix et féconds.

À la mort d’Abd el-Kader en 1883, les autorités de la vilayet considèrent les immigrés Algériens comme ri’âya, c’est-à-dire comme protégés de l’Empire et malgré les protestations du consulat, elles ne reconnaissaient pas à la France le droit d’intervenir en leur faveur lors de conflits avec l’administration ottomane.

Le 20 mai 1885, l’émir Hachim, un des fils d’Abd el-Kader, se plaint au consul de France à Beyrouth « des persécutions » dont seraient victimes les 2 500 Algériens restés fidèles à la France. Le consul de France à Damas quant à lui, dans une lettre adressée au ministre des affaires étrangère en 1887, déplore la « haine toute particulière » des Turcs pour les Algériens protégés français, protection « qui ne protège plus de l’arbitraire ».

Jusqu’à la fin des années 1880, la correspondance française est plutôt optimiste sur la fidélité des Algériens. Ainsi le consul de France à Damas peut écrire en 1887 : « Les Algériens sont après nos missionnaires, ceux qui travaillent le plus et avec grand succès à l’extension de notre influence ». En 1888, non seulement le mouvement d’émigration des Algériens en Syrie « s’accentue de jour en jour [et ils] débarquent par centaines et par milliers dans les ports turcs », mais les nouveaux migrants adoptent de suite la nationalité ottomane. C’est en effet à ce moment que la Sublime Porte « déclare sans ambages » à l’ambassadeur de France à Istanbul qu’elle « considère comme sujets ottomans tous les Algériens qui émigrent en Turquie ». De plus les Algériens par un iradé (décret) spécial du sultan, sont exemptés à partir de 1888 du service militaire pendant vingt ans. Les archives signalent la présence d’émissaires algériens secrètement envoyés dans leur pays afin d’impulser un nouvel essor à une émigration qui n’a en fait jamais cessé depuis cinquante ans, promettant aux candidats un avenir meilleur en Orient.

Après s’être retrouvés dans un jeu de relations en triangle entre consulat français, autorités ottomanes et population arabe syrienne, les Algériens installés en Orient ont pu trouver leur place après une longue et progressive intégration à la société d’accueil. Au début du XXe siècle, ils semblent s’être définitivement tournés vers le Califat ottoman et leurs coreligionnaires autochtones, se coupant du même coup de la France. Le nombre d’immatriculés au consulat de France passe de 433 en 1885 à 79 pour l’année 1907, la France représentant désormais aux yeux des enfants et petits enfants d’immigrés de la première génération une puissance étrangère et ennemie. Ils bénéficient d’une exemption du service militaire et se retrouvent bien représentés dans les administrations de l’État turc, notamment par une centaine d’ingénieurs, de médecins, d’officiers et de secrétaires.

En 1907, la Revue du monde musulman rapporte que le nombre d’Algériens et de leurs descendants installés au Levant s’élève à 8500 : 3 500 personnes habitant les villes (principalement Damas, Beyrouth et Alep), le reste dans des villages formant de petites colonies agricoles, les terres nécessaires ayant été mises à leur disposition par le gouvernement ottoman.


Conclusion

Le souvenir d’Abd el-Kader est intimement lié au destin de la communauté des exilés algériens et de leurs descendants. En s’assimilant progressivement aux Arabes syriens musulmans, les Algériens passent de groupe minoritaire à membres de la majorité arabe et musulmane, mais unis par une conscience et une mémoire particulières.

La descendance d’Abd el-Kader  al-Hassanî va, quant à elle, prendre des voies et connaître des destins divers. Si certains vont épouser l’histoire de l’empire ottoman, d’autres vont rester fidèles à la France. Citons l’exemple de son petit-fils, Khaled el-Hasanî Ben el-Hachimî, plus connu sous le nom d’émir Khaled. Né à Damas en 1875, il fait une partie de ses études en France, à Louis-le-Grand puis à Saint-Cyr. Après la première Guerre Mondiale, auquel il prend part comme officier spahi, il devient une figure marquante du mouvement nationaliste algérien. Ses activités politiques lui valent une expulsion par les autorités françaises vers l’Égypte puis à Damas où il décède en 1936.

Reste que le séjour de près de trente ans d’Abd el-Kader à Damas a profondément marqué la mémoire de la ville. Son histoire – de sa résistance en Algérie à son exil au Levant – est enseignée dans les écoles syriennes. Son action en faveur des chrétiens est en effet toujours célébrée en Syrie, comme en témoigne l’hommage du peintre et universitaire syrien Boutros al-Maari.


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