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L'influence turque    (1 / 2)

 

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Alger, une cité turque au temps de l'esclavage.



Lorsque nous avons trouvé à Madrid et lu le journal manuscrit du père Ximénez, nous avons découvert un monde, celui de la régence d’Alger, vu par un religieux espagnol du premier quart du xviiie siècle, présent dans sa capitale pour s’occuper des chrétiens captifs. Le discours de l’auteur soutenait la vision répandue au xviie siècle d’une régence barbare, riche de ses esclaves chrétiens. Nous avons alors pris conscience de notre ignorance de l’histoire d’un pays où nous étions née. Il n’y avait cependant rien d’étonnant à cela, car l’histoire de l’Algérie turque a été délaissée, à tel point que sa connaissance en a été réduite. Elle l’a été pour bien des raisons, mais principalement parce que « la documentation utilisable a longtemps été limitée à des sources extérieures..., à des chroniques dont un nombre infime était accessible en édition, il y a encore 25 ans, les documents d’archives étant restés totalement inutilisés jusque vers 1960, pour des raisons qui ne tiennent qu’en partie aux difficultés (réelles) que présentaient l’accessibilité des fonds et le déchiffrement des documents eux-mêmes1 », écrit André Raymond en 1985. Noël Laveau et André Nouschi vont dans le même sens lorsqu’ils notent, en 1992, que « la destruction ou la perte des archives des anciennes régences d’Alger ou de Tunis, la difficulté à accéder à ce qui en reste, privent l’historien de son matériau primordial et rendent sa tâche particulièrement ardue. Encore pour celle-ci, à partir de fonds utilisables, en turc ou en arabe, Français et Tunisiens ont pu, depuis une dizaine d’années, amorcer une reconstitution de son passé ; pour celle-là, hélas, nous sommes loin du compte et les questions restent sans réponse.

Entre ce qu’écrivait Laugier de Tassy en 1724, “on parle des Algériens, mais on les connaît aussi peu que les nations les plus éloignées de notre continent2” et le constat fait, deux siècles et demi plus tard, par G. Fischer, “une véritable légende entoure toujours, aujourd’hui, l’histoire du Maghreb3”, la même désespérance persiste4 ». À l’heure actuelle, la situation décrite a évolué. Des travaux sur la période ottomane ont été publiés5, bien qu’ils ne soient pas en très grand nombre. Malgré cette avancée, la régence d’Alger, en particulier dans le premier quart du xviiie siècle, reste mal connue. En effet, le nombre de sources trouvables pour cette période se limite à la parution de quelques ouvrages européens6, les sources algériennes restant hors de portée, puisque les archives ottomanes d’Alger restent plus ou moins fermées aux chercheurs pour cause de mauvais état, sans que rien ne soit fait pour les sauver de la ruine. Dans ce contexte de pénurie de sources, le manuscrit du père Ximénez7, était un espoir de combler des lacunes, bien qu’il s’agisse encore d’une source extérieure. Connue, elle n’a cependant jamais fait l’objet d’aucune exploitation. Elle nous a paru essentielle, car, par sa forme comme par son contenu, elle était susceptible de coller au réel et d’échapper au discours organisé.

Ce point est d’importance, car les religieux rédempteurs, trinitaires et mercédaires, étaient accusés de déformer la réalité, de crier haut et fort que le gouvernement de la riche et toute-puissante régence d’Alger, où régnait l’arbitraire, était barbare et tyrannique. Il suffit de lire ce passage de la Treizième lettre adressée le 10 septembre 1725 par Jean-André Peyssonnel8, médecin français, lors de son voyage au Maghreb, à l’abbé Bignon, conseiller d’État, bibliothécaire du roi et membre de l’Académie des sciences et de l’Académie des inscriptions et des passeports pour la Barbarie pour s’en assurer : « Mais comme je crains que vous ne communiquiez ma lettre à d’autres personnes, j’appréhende, en même temps, de ne pas toujours trouver des lecteurs aussi équitables que vous. Ils seront persuadés que les Turcs d’Alger sont des gens sans foi, sans loi, dénués de bon sens, inhumains, barbares, cruels, sans politesse. Les histoires que les religieux ont données de l’esclavage d’Alger et qu’ils ont lues, auront rempli leur esprit de préjugés. Le zèle de ces bons religieux est louable ; il leur convient d’attribuer beaucoup d’inhumanité aux Turcs pour exciter la compassion et les aumônes des fidèles, mais il semble que la vérité doit toujours paraître partout et qu’on doit exposer le bien comme le mal9 ». Plus grave encore : dans sa préface à l’édition en 1934 d’un autre ouvrage du Père Ximénez, Colonia Trinitaria, Ignacio Bauer mettait en doute, à la suite d’un critique, l’exactitude des faits rapportés par le père. Il écrivait à propos d’une autre œuvre, les Anales de la Orden : « Il semble y avoir recueilli des renseignements et des faits erronés, mais, malgré tout, il conserve un évident intérêt historique. »

Dès lors la question de la validité de l’information se posait, d’autant plus que l’écoulement du temps n’a rien changé à la réputation des trinitaires de cette époque, puisque, en 2002, Lemnouar Merouche écrivait : « Ces zélés propagandistes religieux inventaient des histoires édifiantes et vraiment terrifiantes, destinées à émouvoir leur public en vue de faire affluer l’argent dans les caisses de “rédemption”. Pour les historiens qui cherchent à établir des faits de toute nature, l’immense littérature des rédempteurs ne serait pas d’une grande utilité dans ce domaine... elle serait à remiser dans les poubelles de l’histoire. » Déjà en 1976, dans sa thèse, Denise Brahimi, analysant le regard des voyageurs français du xviiie siècle, écrivait : « L’exemple de ces deux auteurs [Peyssonnel et Laugier de Tassy] suggère alors l’idée que dans les premières décennies du xviiie siècle, un groupe d’hommes s’efforcent de détruire les préjugés établis en Europe à l’égard des Régences turques, plus particulièrement celle d’Alger... Ils citent et attaquent nommément leurs adversaires, ces “moines” rédempteurs dont l’intérêt est justement d’entretenir les préjugés ».

Certes, le trinitaire Francisco Ximénez de Santa Catalina était un de ces religieux espagnols hostiles à l’Islam et à la régence, qui entretenait à travers le compte-rendu de sa mission, son Voyage et Journal d’Alger et de Tunis, la vision dénoncée. Mais ces religieux travestissaient-ils sciemment la réalité ou l’appréhendaient-ils selon des options personnelles, identitaires, culturelles et idéologiques propres à leur époque et à leur groupe social, puisque l’Espagne et ses trinitaires héritaient de la Reconquête ibérique leur hostilité à l’Islam ? En effet, Miguel Angel de Bunes Ibarra a dégagé des témoignages des xvie et xviie siècles l’idée d’« une dynamique belliqueuse vécue dans les années passées, ce qui peut induire à supposer une continuité dans la pensée espagnole par rapport aux musulmans ». Donc, au-delà de la question du travestissement de la réalité, se pose celle de la fiabilité de l’information, de la validité des données pour l’historien.

La question du dévoiement de la réalité ; de la validité du texte, n’était pas le seul obstacle auquel nous étions confrontée. En effet, si le journal offrait une information prise sur le vif, originale, celle du quotidien, du terrain, les conséquences en étaient ses non-dits et son éclatement : diverse, multiple, problématique, insuffisante. Nous avions donc à résoudre le problème de la collecte des faits pour juger de leur fiabilité. Il nous fallait trouver une méthode d’exploitation des données de ce type de document. Le recours à l’informatique a résolu la difficulté.

Nous avons donc soumis une partie de ce Journal, énorme manuscrit de 3 500 folios dont 866 sont consacrés à la régence d’Alger, le reste l’étant à la régence de Tunis, à une méthode mise au point grâce aux ressources informatiques, élaboration rendue nécessaire par la principale caractéristique de ce manuscrit jamais défriché : l’éclatement de l’information. Nous avons collecté et classé page par page les faits rapportés. Nous avons de cette façon eu la surprise après ce long travail de voir apparaître ce que nous pourrions appeler les intérêts du père, inévitablement déterminés par les événements quotidiens. Nous mettions en évidence sa vision de la réalité avec les limites et les orientations que cela suppose et dégagions du discours prégnant de l’auteur les faits réels, décalant ainsi le texte du discours tenu. Son côté désobligeant devenait alors une donnée de l’histoire sans être un véritable obstacle à la saisie du réel qui s’y trouvait dissimulé.

L’inventaire quantitatif de l’information, l’évaluation du volume qu’elle occupe précisent les champs embrassés. Les données démographiques ajoutées à celles qui touchent aux relations humaines constituent une masse non négligeable, mais, en vérité, les faits matériels dominent. Viennent ensuite les institutions et l’économie. Les renseignements politiques et historiques trouvent aussi leur place. Ainsi le Père Ximénez a-t-il porté une attention particulière à son environnement immédiat, quotidien : objets, climat, denrées alimentaires, cultures, animaux, constructions, musique, etc. Il n’a pas négligé la situation des personnes, l’organisation, l’économie. Les rencontres avec autrui, le politique ainsi que l’histoire ont aussi retenu son attention. L’histoire proprement dite apparaît sous la forme de traités à l’intérieur du journal.

Même si les points qu’il dit vouloir aborder figurent bien dans son journal, l’image qui surgit ne coïncide pas absolument avec les intentions que le père proclame, lorsqu’il justifie le titre de son ouvrage, Journal d’Alger. « L’objet principal de cet ouvrage — écrit-il — c’est de raconter quotidiennement les faits les plus remarquables de cette ville, comme le sont les fêtes musulmanes, juives, hérétiques, les prises et les captifs que ramènent les Corsaires, leurs façons et leurs coutumes, les fêtes que célèbrent les Chrétiens, les tourments qu’ils endurent dans le pénible état de captif ; et d’autres choses dignes d’être remarquées ». Nous voilà donc fixés sur les fins du journal et sur son contenu. Il annonce un choix et ses limites. Ses préoccupations sont donc centrées sur son travail hospitalier quotidien, sur les fêtes religieuses des diverses confessions, sur la course qui motive sa présence au Maghreb, mais aussi sur les us et coutumes. Ce choix s’explique par son itinéraire, comme nous le verrons plus loin.

Il fit œuvre d’historien ; il écrivit quatre ouvrages, certains fort longs comme les Anales de la Orden, qui comprendraient 20 tomes. Un ouvrage sur la régence de Tunis et l’hôpital, le seul publié Colonia trinitaria. Enfin deux autres ouvrages : Memorias acerca del convento de Trinitarios Calzados de Nuestra Señora de Tejeda, en un tome et Historia o Memorias acerca de Argel y Túnez, en 15 volumes.

Les religieux apprenaient, le temps de leurs études, l’histoire ecclésiastique. L’étude et l’écriture faisaient partie de leurs tâches. Beaucoup ont laissé des ouvrages ; c’était une seconde nature. Ils écrivaient souvent l’histoire de leur ordre ou celle de leur expérience pour rendre compte de leur activité à leurs supérieurs. Le père Ximénez ne déroge pas à la règle : il s’inscrit dans une longue tradition, dans une continuité. Porteur de la culture ecclésiastique qui légitime ses observations, il part pour la Barbarie en reconnaissance de l’histoire de son ordre, mais d’abord des trinitaires espagnols, fondateurs des hôpitaux d’Alger.

Une seule œuvre, le Journal, n’appartient pas au genre historique, quoique cet objectif ne soit pas absent des préoccupations du père, puisqu’il écrit : « Au cas où ceux qui éventuellement liraient voudraient utiliser quelque chose pour quelque histoire, qu’ils comprennent ce qui se passe dans ces pays de barbares et les continuelles souffrances que supportent les pauvres captifs. » L’ouvrage se compose de sept volumes in quarto ; trois de quatre à cinq cents pages et plus qui concernent son séjour à Alger et les quatre autres qui relatent les faits tunisiens. Encore à l’état de manuscrit, le texte est conservé à la Real Academia de la Historia à Madrid. Il a pour titre Viaje y Diario de Argel y Túnez. S’y mêlent récits, documents reproduits, mémoires et commentaires de documents. Ce journal s’étend sur neuf années, de 1717 au 31 décembre 1726. Nous pouvons lire l’histoire des hôpitaux d’Alger, une chronologie des Sarrasins, des Arabes, des Turcs et des empereurs ottomans jusqu’en 1703, ainsi qu’un chapitre sur le gouvernement d’Alger, de ses rois. Un autre chapitre est consacré au gouvernement de Tunis, à son roi actuel, et surtout 277 pages sur 458 du troisième tome traitent de la religion musulmane pratiquée par les Algérois.

Le père Ximénez examine religion et préceptes, devoirs que ces musulmans ne remplissent pas et dit ce qu’ils enseignent sur la formation de l’homme. Il réfute les arguments développés contre la loi des Chrétiens. Il s’étend sur le mariage et sa cérémonie, les ablutions, la prière, le jeûne, les aumônes, le pèlerinage, l’autorité du père, la prédestination, le mépris du monde et de la mort, l’enfer et le ciel selon eux. Enfin, il expose la doctrine qu’ils enseignent pour s’éloigner du vice et suivre le chemin de la vertu. Ce traité juge donc des points essentiels de la religion musulmane, qui aurait pour défaut de ne pas avoir de hiérarchie et de ne pas pratiquer la confession, mais qui, si elle est bien comprise, propose une loi morale qu’il ne rejette pas.

Quittant Alger et vivant à Tunis, il ne se désintéresse pas pour autant de ce qui se passe dans l’autre Régence ; il fait place aux trente-sept pages du récit du voyage d’Espagne des RR.PP. fray Lorenzo Monasterio et fray Juan Serrano et des événements notables d’Alger de l’année passée : 1720. Mais la masse la plus importante de l’œuvre est consacrée au journal, qu’il divise en jours, mois et années. La division en tomes est arbitraire. En effet, le tome I débute l’année 1717 et s’étend jusqu’au 30 juin 1719, le tome II reprend au 1er juillet 1719 et s’achève le 29 février 1720. Enfin, le troisième recouvre la période allant du 1er mars 1720 au 19 mai de la même année, jour de son départ pour Tunis. Lorsqu’il est en passe de terminer le livre en cours, il fait relier par un captif, dont le nom figure parfois sur la page de garde, un volume en blanc destiné à la rédaction. Il écrit au jour le jour, au fil des événements, comme il l’annonce.

Ce n’était pas un journal intime que rédigeait le Père Ximénez qui ne se laisse aller à aucun épanchement. Mais on n’écrivait pas à l’époque pour soi-même, aussi est-ce à peine s’il dit au passage son goût pour les concombres, un découragement, une maladie, une indisposition, un sentiment d’amertume, la contemplation d’un animal, une curiosité déplacée. Rien de plus n’échappe au père dans l’exercice de ses fonctions. Par ailleurs, il n’a nullement l’intention de faire œuvre littéraire. En toute humilité, il met son écriture au service de sa charge : l’exercice de l’hospitalité.

Il nous dit lui-même pourquoi et comment il écrit ce journal. « Je n’utilise pas de tournures savantes mais un style clair et simple comme me l’a donné la nature et sans mettre un soin particulier dans le style, sauf à dire clairement les faits, parce que servir à l’hôpital royal est ce qui me pousse à écrire cet ouvrage ». Pas d’effets de style, une ponctuation qui rend parfois la phrase peu claire ou équivoque, une orthographe non fixée encore. Il ne s’agit pas de faire œuvre artistique, mais de raconter au jour le jour et de dire la vérité, de témoigner. « Ce n’est pas un ouvrage qui nécessite de m’appuyer sur des autorités qui la confirment, car il s’agit seulement de choses qui se passent tous les jours ; les unes que je vois et d’autres que me racontent les captifs, et je les raconte comme elles sont ». Encore qu’il faille remarquer qu’il s’est informé auprès du père administrateur, le P. Francisco Navarro et qu’il a fouillé dans les vieux livres : le père Silvestre est l’une de ses références. Donc, pas de références d’auteurs classiques à confirmer sur le terrain, juste une vérité, un témoignage à partager avec ses contemporains espagnols, en vertu de quoi ce qui va de soi pour chacun à l’époque n’a pas à être dit, et ce qui est porté à la connaissance de l’autre doit trouver son équivalent dans la langue espagnole. Ainsi, par exemple, le dey d’Alger devient-il le roi d’Alger ; « el Rey de Argel ».

Il a donc noté ce qui importait pour lui dans la fonction qu’il exerçait, pour ses supérieurs et pour d’éventuels lecteurs, selon les goûts, les valeurs, le savoir de son temps et de son milieu. Ses catégories il les doit à la religion, à l’histoire ecclésiastique et c’est pour cette raison qu’il classe les hommes par appartenance religieuse, selon une hiérarchie : les chrétiens — catholiques romains s’entend — les hérétiques, les schismatiques — les chrétiens orthodoxes — les musulmans et les juifs. Son objectif est cognitif : il veut donner à connaître et servir éventuellement de source historique. Cependant il est le premier à dire que tout ce qu’il note n’est pas digne d’intérêt. Antonino de la Asunción le dira aussi, mais l’intérêt change avec les époques et parfois nous regrettons qu’il n’en n’ait pas dit davantage, comme si les choses allaient de soi. Néanmoins le père prétend dire la vérité.

Nous avons en quelque sorte répondue au désir du père Ximénez, en utilisant son journal comme source pour une histoire de la régence d’Alger en 1718-1720. Nous avons fait ce choix non seulement pour répondre au souhait du père, mais aussi parce que nous n’avons vu émerger aucun grand centre d’intérêt qui nous aurait permis de parcourir l’ensemble du texte. En l’absence de thème fédérateur et pour plus de cohérence, nous fondant sur la différence historique des deux régences, les régences de Tunis et d’Alger, nous nous sommes limités à la régence d’Alger. Ce choix nous a paru justifié dans la mesure où seul le discours hostile traverse la totalité du texte, thème traité dans tous ses aspects par Miguel Angel de Bunes Ibarra, le reste étant une mosaïque d’informations fragmentaires et dispersées, difficiles à interpréter.

Le recours aux autres sources contemporaines connues ou trouvables pour éclairer et interpréter les données du journal s’imposait alors. Peut-être aurions-nous découvert des documents non occidentaux si nous avions pu consulter les archives d’Alger, mais l’état de guerre du pays nous a empêchée de nous rendre sur les lieux. Ainsi n’avons-nous disposé pour ce premier quart du xviiie siècle que du témoignage des trinitaires français ou mathurins, François Comelin, Philémon de la Motte et Joseph Bernard, auteurs du Voyage pour la Rédemption des captifs d’Alger et de Tunis, fait en 1720, que le Père Ximénez a rencontrés le temps qu’a duré la rédemption — deux mois et demi — soit du 5 novembre 1719 au 16 janvier 1720. Leur journal, plus bref, nous a été de quelque utilité.

D’autres occidentaux avaient aussi rédigé des mémoires, avaient consigné leurs observations. Le docteur Jean-André Peyssonnel, médecin français, fait un voyage en Tunisie — où il rencontre le Père Ximénez — et en Algérie en 1724-1725. Il a laissé un livre sous forme de lettres, genre alors très prisé dans les salons français, seul ouvrage que nous connaissions qui nous renseigne sur l’intérieur des terres des deux régences. Mais les éléments qu’il présente de l’organisation politique de la régence d’Alger sont inspirés, quand ils ne sont pas copiés, par un troisième auteur, Jacques Philippe Laugier de Tassy nommé chancelier du consulat de France à Alger, par brevet du 27 juillet 1717 enregistré à Alger le 16 janvier 1718.

Il a croisé le père Ximénez, car il est reparti le 2 juillet 1718, alors que le père arrivait le 21 mai de cette même année dans la capitale de la régence. L’Histoire du Royaume d’Alger, avec l’état présent de son Gouvernement, de ses Forces de Terres et de Mer, de ses Revenus, Police, Justice, Politique et Commerce, est le témoignage le plus solide que nous ayons trouvé et nous l’avons souvent utilisé, délaissant celui de Peyssonnel, puisque le père Ximénez écrit peu sur l’intérieur des terres, car il ne s’est avancé que jusqu’à Blida.

Nous avons donc recueilli, rassemblé, et classé des données matérielles, historiques, politiques, économiques, institutionnelles, démographiques, relationnelles, religieuses et recensé les personnes ou groupes de personnes dont il était question. Certaines informations, comme les données relationnelles ou démographiques trop émiettées, trop diverses, trop peu nombreuses nous ont paru ne pouvoir donner lieu à un véritable développement. Les données religieuses exigeaient une formation que nous ne possédions pas. Les données matérielles débouchaient sur une forme incomplète et déjà connue d’une vie quotidienne, travail mené par Pierre Boyer. Claude Bontems avait de son côté établi un manuel des institutions. Lucette Valensi avait étudié les raisons du retard de l’Afrique du Nord sur l’Europe, en analysant les formes économiques et sociales avant la prise d’Alger en 1830. Pierre Bourdieu avait décrit les structures économiques et sociales originelles de la période précoloniale antérieure à 1830 et Jacques Berque avait mis à jour un système maghrébin. Par ailleurs, Bartolomé et Lucile Bennassar avaient recherché dans les archives de l’Inquisition les procès de certains de ces hommes, qui, après avoir renié leur religion, étaient revenus volontairement ou accidentellement en chrétienté. Ils avaient fait vivre, de même qu’Anita Gonzalez- Raymond, un pan de l’histoire européenne mais aussi maghrébine.

Eu égard à tous ces travaux et compte tenu de l’information offerte par le Viaje y Diario de Argel, il nous a semblé essentiel d’en vérifier la fiabilité en confrontant texte et réalité, en incluant l’expression de positions idéologiques, identitaires et culturelles inconscientes chez l’auteur. Cela rendait indispensable l’examen de l’itinéraire du père Ximénez, grand prédicateur en 1718-1720 et bras droit du ministre administrateur de l’hôpital d’Alger, ainsi que l’étude de son manuscrit. Ce travail s’organise ensuite, à partir des données du Journal, autour de la cité, symbole de l’antagonisme entre l’Espagne et le Maghreb et de l’implantation de l’hôpital dans la ville. Il s’ordonne autour de la course, à l’origine de la présence des trinitaires espagnols à Alger, guerre économique réglementée par des traités souvent contournés ou rompus et cause de la capture des navires et des esclaves rachetés par les ordres rédempteurs, mercédaires et trinitaires.

Un tel cheminement nous conduisait aussi à mesurer jusqu’à quel point les esclaves chrétiens étaient maltraités, en examinant comment était appliqué le droit, lorsque nous analysions ces données sous l’angle de la réalité de la régence d’Alger, c’est-à-dire de la loi musulmane. Enfin, selon le père, Alger n’avait rien à envier aux autres capitales pour la richesse, mais entrait déjà en décadence d’après les historiens. Nous avons donc tenté d’approcher l’état de son économie à travers le quotidien du père, en recourant dans cette démarche au livre comptable de l’hôpital trouvé à Madrid, tenu jusqu’en novembre 1718 seulement. Il nous a été très utile pour approcher la réalité économique, malgré l’absence de chiffres pour 1719-1720 et malgré ses limites, car il livre des prix globaux. Ce fait écarte la possibilité d’établir des séries de prix sur chaque catégorie de produits. Néanmoins nous avons tenté d’établir la valeur de sa monnaie et le pouvoir d’achat du manœuvre.

Cette première démarche pour donner à connaître ce Diario de Argel y Túnez n’épuise pas le document. Puisse-t-elle montrer l’intérêt de l’information prise sur le vif, multiple, précise, éclatée, problématique, incomplète et rendre manifeste l’expression des positions identitaires, idéologiques et culturelles de l’auteur, qui viennent recouvrir les faits et provoquer l’impression de distorsion perçue par les contemporains. Puisse-t-elle susciter d’autres interrogations, d’autres travaux. Puisse le Journal devenir « un livre grand ouvert que d’autres curiosités viendront solliciter, où d’autres sensibilités viendront puiser ».

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