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Interview / Entretien ...

 

 

En Algérie, l’année 1962 est dans
toutes les mémoires

 

 

 

 

 

Par Ouest-France


Interview / Entretien ...

Malika Rahal - En Algérie, l’année 1962 est dans toutes les mémoires

Source : Grégoire Cherubini - Ouest-France - 20/03/2022


Pour l’historienne Malika Rahal, le passé colonial et la guerre restent ancrés chez les Algériens, de génération en génération. L’année du cessez-le-feu et de l’Indépendance tout particulièrement.

Entretien avec Malika Rahal, historienne spécialisée dans l’histoire de l’Algérie et plus généralement du Maghreb contemporain, chargée de recherche à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) (une unité du CNRS), enseignante à Sciences Po Paris et à New-York University.


  Votre ouvrage interroge l’expérience des Algériens qui ont vécu 1962. Quel regard portent-ils sur cette année de cessez-le-feu puis d’indépendance ?

Souvent, les gens sont très émus, ils pleurent ou rient. Les Français d’Algérie ont vu leur monde s’effondrer en 1962, alors que pour beaucoup d’Algériens, l’Indépendance a été la réalisation d’une attente de liberté ancienne. L’année a aussi été source d’inquiétudes liées à des violents conflits internes au Front de libération nationale (FLN), parti politique algérien fondé en 1954 pour l’indépendance.

Elle est le temps des deuils repoussés jusqu’à la fin de la guerre et un temps d’émotions d’une intensité inouïe. Une personne interviewée me racontait que pour les enfants nés dans la guerre, 1962 c’était les premières fêtes. Beaucoup de familles les avaient supprimées en attendant l’indépendance.



  Des violences jamais oubliées


  En Algérie, les mémoires retiennent davantage le côté festif que violent ?

Les témoins de l’époque n’ont pas oublié les violences, notamment de l’Organisation de l’armée secrète (OAS), organisation clandestine française proche de l’extrême droite, qui a défendu la présence française en Algérie par la violence et le terrorisme. À la question « C’était quoi l’Indépendance ? », des personnes répondent « waqt l’OAS », c’était « le temps de l’OAS ».

Elles décrivent une période où il y avait des cadavres dans les rues d’Alger que personne n’osait ramasser par peur des snipers. Pour le seul mois de janvier 1962, le consul américain a comptabilisé 801 attentats de toutes origines sur le territoire, ayant tué 555 personnes (dont 220 Européens) et blessé 990 personnes (dont 382 Européens). Chaque jour, des pages de journaux listaient les explosions et les attaques, parfois seulement entendues.


  La mémoire s’est-elle transmise entre générations ?

Comme les témoins directs vieillissent, j’ai l’impression qu’il y a aujourd’hui dans les familles algériennes un désir d’échanges et de transmission, notamment chez les plus jeunes. Des choses demeurent cependant indicibles, comme la question du viol, qui accompagnait fréquemment la torture.



  650 000 Européens déplacés en quelques mois


  Quelles traces matérielles reste-t-il de ce passé colonial dans l’espace public ?

La colonisation a duré 132 ans, avec une proportion de population coloniale très élevée par rapport à d’autres pays colonisés (plus de 10 % début 1962). Elle se voit partout, notamment dans les centres-villes, car pendant la période coloniale, les Algériens étaient cantonnés dans certains quartiers voire exclus des centres.

L’architecture en est la trace. Des noms de Français qui se sont engagés pour l’indépendance ou contre la violence de l’armée française se retrouvent dans les noms des rues, comme celui du militant communiste Maurice Audin, donné à une des plus grandes places d’Alger.


  Votre travail de recherche part notamment de meubles normands chez un antiquaire à Alger…

On connaît bien les histoires tragiques des Français qui ont fui l’Algérie en 1962 et les difficultés rencontrées du départ à l’arrivée en France. Mais l’histoire vue d’Algérie, c’est aussi celle du vide laissé par le départ de 650 000 Européens en quelques mois, qui ont laissé derrière eux des emplois, des logements, des objets. J’en ai pris conscience en passant régulièrement devant des meubles anciens chez un antiquaire à Alger.



  L’histoire des Européens restés en Algérie toujours méconnue


  Existe-t-il une mémoire des Européens restés en Algérie ?

Certains sont restés jusqu’à aujourd’hui. En 1963, les autorités algériennes ont adopté une loi sur la nationalité qui cherchait à éviter toute automaticité de l’acquisition, pour éviter par exemple que des membres de l’OAS ne deviennent Algériens.

La loi a donc repris des catégories coloniales et obligé ceux qui souhaitaient devenir Algériens à en faire la demande, un geste pénible pour les Européens ayant combattu pour l’Indépendance. On connaît l’histoire de certaines familles européennes, mais on connaît moins bien celle de tous ceux qui se sont fondus dans la société algérienne.


  Et les harkis qui n’ont pas fui ?

C’est encore plus difficile. Il y a eu de grandes violences envers les harkis en 1962, certains ont été tués. D’autres ont trouvé une forme d’anonymat, en quittant les localités où ils étaient connus comme harkis. La discrétion sur leur passé demeure, il n’y a pas de mémoire harki en Algérie.


  Des problèmes non élucidés en 1962 font régulièrement surface en Algérie…

J’ai, par exemple, été frappée en découvrant l’ampleur des champs de mines posées par l’armée française, notamment aux frontières. Entre 11 et 12 millions de mines antipersonnel ont été posées pendant la guerre.

L’Algérie a annoncé la fin de l’opération de déminage en 2017, pour environ 8 millions. Cela a pris du temps à cause de l’absence de cartes des zones minées, qui n’ont été remises par la France qu’en 2007. Des familles de victimes de disparitions forcées sont toujours en quête d’informations auprès des autorités françaises.



  Un roman national puissant dans le pays


  1962 a été ponctuée par des manifestations massives en Algérie. Qu’en reste-t-il dans les mouvements populaires d’aujourd’hui ?

En 2019, lorsque le mouvement populaire du Hirak (demandant la fin de la présidence Bouteflika et un changement de régime) a démarré, les références aux festivités de 1962 étaient omniprésentes dans l’espace public.

Les Algériens étaient étonnés d’être aussi nombreux dans les rues, des personnes âgées disaient ne pas avoir manifesté depuis l’Indépendance. Le slogan par excellence de 1962, « Un seul héros, le peuple », a refleuri dans les rues. Un des enjeux de cette année de commémoration va être d’observer quel regard porte la jeunesse algérienne sur la guerre d’indépendance, notamment depuis le Hirak.


  La France et l’Algérie doivent-elles commémorer ensemble des dates comme le cessez-le-feu du 19 mars 1962 ?

Je trouve ça très difficile, car à partir du moment où on va vouloir donner du sens aux événements, les deux pays seront en désaccord. Les commémorations algériennes s’appuient sur une condamnation très claire de la colonisation, vue comme une exploitation, un méfait de l’Histoire. Le roman national est puissant en Algérie, avec une valorisation de la lutte armée et l’effacement des divergences politiques.

En France, les autorités tournent autour sans jamais condamner clairement, certains avancent encore des aspects positifs à la colonisation. Comme si en condamnant la colonisation, on condamnait individuellement tous les pieds noirs (Français et Européens nés en Algérie avant l’indépendance), par exemple. On peut à la fois reconnaître ce que ces familles ont vécu, y compris l’aspect douloureux de leur départ, tout en condamnant fermement le fait d’envahir un pays.


 

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