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Interview / Entretien ...

 

 

Les familles des personnes enlevées
durant La Bataille d’Alger
veulent connaître la vérité sur leur sort

 

 

 

 

 

Par El Watan


Interview / Entretien ...

Malika Rahal - Une histoire populaire : «Les familles des personnes enlevées durant La Bataille d’Alger veulent connaître la vérité sur leur sort»

Source : Mustapha Benfodil - Le quotidien El Watan


Dans cette deuxième et dernière partie de l’entretien que nous a accordé l’historienne Malika Rahal, nous poursuivons notre exploration de thèmes liés à «l’événement 1962» comme elle désigne cette folle année de l’Istiqlal dans son livre, Algérie 1962, une histoire populaire (éd. La Découverte, Paris ; éd. Barzakh, Alger ; 2022). Malika Rahal nous parlera entre autres de ce qu’elle appelle Les chercheurs d’os en paraphrasant le roman de Tahar Djaout.

Il s’agit de la quête émouvante de beaucoup de familles à la recherche des corps de leur proches tombés en martyrs, et dont elles ne savent pas où ils furent enterrés. Il y a aussi le combat pour la vérité, qui s’accentue en 1962, des familles de personnes victimes de disparitions forcées après avoir été enlevées par les parachutistes français durant la «Bataille d’Alger» (1957), dont l’armée française n’a jamais rendu les dépouilles. Rappelons que Malika Rahal mène depuis de longues années avec son collègue Fabrice Riceputi un travail exceptionnel sur les «disparus de la Bataille d’Alger» dans le cadre du projet «Mille Autres». Nous évoquerons également avec la spécialiste en histoire du temps présent le rapatriement des réfugiés qui se fera dans des conditions épiques ; nous déplierons la page noire des camps de regroupement et nous reviendrons sur ce que ces ghettos ont fait à la paysannerie. Il sera aussi beaucoup question, dans cette interview, de l’aventure exaltante de la reconstruction sous le soleil ardent de l’indépendance. L’historienne mettra notamment l’accent, sous ce chapitre, sur la bataille de la formation et sur les «miracles» de 1962.


  Par-delà les luttes fratricides de l’été 62 entre partisans du GPRA et ceux de l’état-major, un gouvernement dirigé par Ahmed Ben Bella finit par être installé en septembre. Ce gouvernement va d’emblée être confronté à des urgences innombrables. Vous dites qu’en 1962, «la fonction publique compte seulement 30 000 agents algériens». Comment les nouvelles autorités vont-elles s’y prendre pour faire tourner le pays après le départ massif des cadres français ?

Elles font beaucoup tourner le service public sous la forme de la poursuite des miracles des années d’avant. J’avais trouvé – je la cite dans le livre – une enquête menée par le journal Al Chaâb dans les hôpitaux algériens en octobre 1962. Durant la période précédente, les médecins soignaient sans jamais dormir ou en dormant très peu, prodiguaient des soins avec des moyens de fortune ; il n’y avait pas toujours d’électricité ; les infirmiers et infirmières étaient formés sur le tas…On a ainsi l’impression, dans les premières semaines de l’indépendance, que les hôpitaux continuent de fonctionner grâce à cette mobilisation générale miraculeuse. Mais en même temps, pour la première fois, les gens commencent à dire : «On va craquer ; on va tenir jusqu’à ce que ça craque.»

Ce qui me frappe aussi durant ces premières semaines de l’Algérie indépendante, à partir du 20 septembre notamment quand le pays se dote d’une Assemblée nationale constituante et d’un gouvernement, celui de Ben Bella, c’est l’effort considérable consenti en matière de formation. La presse de l’époque regorge d’annonces de formations dans tous les secteurs : des mécanographes, des enseignants, des journalistes, des photographes, des agronomes, on organise des stages intensifs pour les juristes, on diplôme des juges… Un des problèmes en octobre est celui de la radio.

La Radio-Télévision ne devient pas algérienne en juillet mais demeure en effet française jusqu’à ce qu’intervient un conflit pour reprendre la radio, avec déploiement d’hommes armés, la nomination d’un chef algérien et la levée du drapeau. Ce sera désormais la Radiodiffusion-télévision algérienne (RTA). Les Français étaient alors convaincus que les Algériens ne pourraient pas se servir des nouvelles machines qui venaient d’être installées, car elles étaient trop sophistiquées. Et pourtant, ça marche ! Les techniciens algériens y parviennent. Mais peu avant l’indépendance, il n’y avait presque pas d’Algériens à la radio, notamment dans les postes techniques.

Partout, il y a eu un effort en matière d’instruction, pour former très rapidement des diplômés. Des étudiants sont envoyés à l’étranger ; les autorités invitent les enseignants français à revenir, considérant sans doute que les enseignants n’étaient pas les plus colonialistes parmi les fonctionnaires français. Plus tard, pour accroître les capacités de formation, sera négociée l’intégration des écoles de l’association des Oulémas au ministère de l’Education, comme une façon de gagner à la fois des enseignants, des locaux, des livres, et du savoir-faire.

Pour en rester avec l’enseignement, parmi les défis majeurs qui allaient se poser au jeune Etat algérien, il y avait celui d’organiser la première rentrée scolaire de l’indépendance. Vous nous apprenez qu’à la veille de la rentrée, fixée au 15 octobre 1962, «on estime que 18 000 instituteurs sur 23 500, 1400 professeurs sur 2000 et presque tous les enseignants du Supérieur ont quitté le pays. » Et parmi les mesures d’urgence qui ont été prises pour pallier ce manque cruel d’encadrement pédagogique, une formation accélérée a été dispensée par l’École normale de Bouzaréah pour former 500 instituteurs.

On imagine bien que ces instituteurs n’avaient pas le même niveau de formation que ceux qui ont été formés normalement, au fil de plusieurs années. Mais c’est très significatif, cette question de l’enseignement car elle est au cœur du nationalisme algérien et de la revendication d’Indépendance.

Former, instruire, ouvrir l’école à tous les Algériens, et en plus former en arabe, constituaient une revendication clé, et de ce point de vue-là – je sais que le lectorat francophone ne va pas avoir envie d’entendre ça mais c’est pourtant vrai –, le pari est gagné. Le pari c’était d’instruire et d’alphabétiser l’immense majorité de la population algérienne ; or nous avons un pays aujourd’hui dont la population est extrêmement instruite. Il faut bien sûr exiger toujours un enseignement de meilleure qualité, et résoudre les difficultés très réelles qui existent, mais dans un premier temps, ce n’était pas ça le pari. La promesse du nationalisme algérien, c’était en effet d’assurer un enseignement démocratique, et elle a été tenue. C’est important de garder ça en tête, et de se souvenir d’où l’on vient lorsqu’on formule des revendications dans le présent


  A l’euphorie et à la joie intense, aux fêtes ardentes, de l’indépendance, se mêle aussi le chagrin parce que presque dans tous les foyers il y a quelqu’un qui manque à l’appel du fait qu’il y a un très grand nombre de chouhada. Vous parlez de «deuils retardés de la guerre» et vous racontez comment, dans de très nombreux cas, les martyrs étaient enterrés dans des lieux inconnus, voire n’avaient pas de sépulture. Vous évoquez la quête émouvante de familles qui partent à la recherche des restes de leurs proches comme dans Les chercheurs d’os, le roman de Tahar Djaout. Il y a beaucoup de chouhada dont les dépouilles sont encore dans les maquis ?

Il y en a beaucoup, beaucoup, dont les corps ont été rassemblés dans des cimetières de martyrs. Il faut imaginer que les cimetières de martyrs que nous connaissons, ils sont le résultat de tout un travail pour rassembler les dépouilles au cours des années 1960, 1970 et même dans les années 1980. Ce travail s’est sans doute interrompu pendant la Décennie noire, mais aujourd’hui encore, on annonce de temps à autre dans la presse des découvertes de fosses communes, des corps retrouvés dans des grottes. Ces restes mortuaires sont alors réinhumés dans des cimetières de martyrs, et identifiés lorsque cela est possible, lorsque la mémoire locale est suffisamment précise pour les identifier.

Parfois, on ne sait pas à qui on a affaire. Ce travail est difficile parce que les combattants brûlaient leurs papiers, et leur véritable identité n’était pas connue par leurs camarades. En conséquence, beaucoup de corps ne sont « pas à leur place » en quelque sorte, au sens où ils ne retournent pas à leurs familles ; et beaucoup de familles n’ont pas pu ainsi retrouver leurs proches parmi les martyrs. En finissant mon dernier ouvrage (Mille Histoires diraient la mienne, éditions EHESS, 2025, ndlr), l’une des choses très émouvantes était de discuter avec mes tantes qui font partie des Chercheurs d’os, comme dirait Tahar Djaout, et qui sont toujours à la recherche de l’endroit où le corps de mon oncle martyr a été réenterré (le chahid Zoheïr Rahal, ndlr). Et jusqu’à maintenant, elles n’ont pas réussi à trouver ce lieu. J’ai des documents qui attestent que mes grands-parents l’ont cherché, dans les années 1970, dans les années 1980. Ensuite ils sont décédés sans avoir su où leur fils a été enterré. Ceci n’est qu’un exemple parmi des milliers ou des dizaines de milliers d’autres : il demeure des Chercheurs d’Os jusqu’à aujourd’hui. On en rencontre beaucoup avec mon collègue Fabrice Riceputi dans le cadre de notre projet «Mille Autres» sur les personnes enlevées par les militaires français durant la Bataille d’Alger. La plupart d’entre eux ne savent pas où est le corps.

Dans ce cas-là, ce ne sont pas des combattants des maquis mais des personnes victimes de disparition forcée. Leurs familles veulent connaître la vérité sur leur sort. A la différence des circonstances du maquis, il y a ici l’idée, vraie ou fausse, que l’armée française sait ce qui est arrivé et où sont les corps, mais elle refuse de le dire. Le lieu d’enquête pour les familles serait alors des centres d’archives en France.


  Un autre aspect important auquel vous vous êtes intéressée, et qui est peu évoqué quand on parle des événements survenus en même temps que l’indépendance, c’est le rapatriement de quelque 250 000 à 300 000 réfugiés en coordination avec le HCR et la Ligue des sociétés de la Croix-Rouge. Vous mettez l’accent sur la difficulté de leur réinsertion à cause notamment des mines qui infestent les régions frontalières dans lesquelles se trouvent leurs douars d’origine. Comment ont été pris en charge ces milliers de réfugiés qui revenaient de Tunisie et du Maroc ?

C’est difficile de le savoir avec précision parce que ce qui est facilement accessible aujourd’hui, ce sont les archives des organisations internationales qui ont participé à ce retour. Je n’avais pas conscience, avant d’enquêter, de cette opération spectaculaire. Pour le Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU, c’était un grand défi posé par les Accords d’Évian ; un défi technique, logistique et politique. En effet, les réfugiés doivent rentrer avant le référendum, et, surtout, il faut les empêcher de rentrer par leurs propres moyens, car il y avait le risque de traverser les champs de mines posés par la France. Tout un dispositif est ainsi mis en place en collaboration avec les autorités françaises mais surtout algériennes et des équipes internationales.

La documentation que les membres du HCR et ceux de la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge avec laquelle ils travaillent ont produite montre qu’ils sont très inquiets du sort des réfugiés algériens une fois rentrés en Algérie où les conditions sont beaucoup plus dures. Lorsqu’ils seront rentrés et que ces organisations internationales ne seront plus en mesure de leur apporter le soutien qu’elles leur apportaient dans les camps de réfugiés, comment vont-ils vivre ? Certains se réinstallent plutôt en ville que dans leurs douars d’origine. Les camions les déposent au centre d’Oran, de Tlemcen ou de Sidi Bel Abbès. Ensuite, il y a tout un travail, qu’on connaît très mal encore, pour les réinsérer. J’ai rencontré le cas d’un groupe qui est retourné dans son douar, dans la région de Tlemcen, et qui s’est retrouvé dans une situation où les champs ne sont pas exploitables à cause des mines, l’accès à l’eau n’est pas possible, et où ils ne peuvent pas vivre sans aide humanitaire.

Ce qui m’a bouleversée, ça a été de trouver les traces du déminage effectué par les autorités algériennes. Les opérations de déminage se sont terminées officiellement en 2017, et au fil des années, les terres déminées ont été rendues aux autorités civiles.

Pour ce groupe-là de la région de Tlemcen, la restitution des terres se fait dans les années 1980. Mais je n’ai pas d’information sur la façon dont ces gens ont vécu jusqu’au milieu des années 1980. Est-ce qu’ils sont tous allés vivre en ville ? Est-ce qu’ils ont été s’installer ailleurs ? Est-ce qu’ils ont continué à dépendre de ravitaillements fournis par les autorités algériennes ? Toute une enquête pourrait être menée pour savoir comment les gens ont vécu dans les régions frontalières. La question du retour ne concerne d’ailleurs pas seulement les réfugiés mais toutes les personnes qui quittent les camps dit «de regroupement», les camps de concentration de population. Certains refusent de regagner leurs douars, d’autres y retournent avant de revenir, ou de partir ailleurs… Tout le monde bouge en 1962. Ce moment, c’est aussi un grand accélérateur de l’exode rural.

Un chiffre frappant nous interpelle à la lecture de votre livre : vous nous apprenez qu’il y a eu plus de 3,5 millions de déplacés en Algérie durant la guerre de Libération, et vous ajoutez que 2 350 000 personnes ont été enfermées dans des camps de regroupement, soit le quart de la population. Vous précisez que même après le cessez-le-feu, les populations regroupées ont continué dans leur majorité à vivre dans ces ghettos, et que «jusqu’à la mi-avril 1962, 15% seulement de la population des regroupés a quitté les camps».

En fait, certains n’étaient pas loin de leur localité d’origine, il leur était donc possible d’aller voir l’état de leur village et de vérifier si leur maison avait été détruite. Outre la reconstruction des maisons, il fallait s’occuper des champs qui étaient restés longtemps à l’abandon et n’étaient plus cultivables sans un gros travail de réhabilitation. Il fallait veiller à la réparation des sols en déminant les terres dans les régions où il y avait des mines afin de rendre de nouveau le territoire propre à la culture.

Certains quittent le camp de regroupement en emportant avec eux le matériau de construction du camp, le bois notamment, pour les aider à reconstruire leur maison. Dans quelques cas, les camps ressemblent à des sortes de petits villages modèles, dotés d’eau courante et d’une l’école. Comme les gens se sont habitués à ces commodités, ils ont parfois préféré rester dans le camp plutôt que de rentrer dans le village d’origine. Les cas les plus spectaculaires, ce sont ceux de regroupés qui quittent le camp et rejoignent leur village parce que le camp est inconfortable. C’est, comme vous dites, un ghetto. Mais ce ghetto, il est suffisamment bien pour d’autres personnes, plus mal loties, qui viennent prendre leur place. Ainsi, on a des gens qui se remplacent continuellement en fonction de leur niveau de besoins.


  L’un des questionnements de votre enquête est «ce que 1962 fait à l’espace». Sous ce chapitre, vous abordez quelque chose qui est aujourd’hui encore très présent dans l’imaginaire collectif quand on parle de 1962 : c’est la question des biens vacants. Vous décrivez comment, après le départ précipité des Européens, un parc immobilier important s’est libéré, donnant lieu à une occupation massive de ces biens vacants avant que l’État n’intervienne pour y mettre de l’ordre. Vous notez : «Le brassage de 1962 a créé une mixité sociale inédite» de sorte qu’on pouvait passer d’un «camp de regroupement à un ameublement luxueux à l’européenne ». Cette ruée sur les propriétés des Français qui sont prises comme des butins de guerre était-elle une façon de se venger de la ségrégation spatiale de la colonisation ?

C’était surtout une réponse à un besoin. On considère qu’un quart de la population algérienne est sans domicile à la fin de la guerre. Il était donc hors de question de laisser des logements vides. Cela dit, le cas le plus fréquent, ça ne va pas être celui qui vient directement s’installer dans un appartement du Champ-de-Manœuvres à Alger. Ça va être quelqu’un qui, depuis un quartier périphérique algérois, va s’installer au Champ-de-Manœuvres. Du coup, son logement se libère, et il va y avoir quelqu’un d’un peu plus loin qui va prendre sa place et s’installer dans cette maison en périphérie, et la maison qu’il a libérée va être occupée par quelqu’un qui va venir du camp de regroupement. Ainsi, on a comme un jeu de chaises musicales. Dans un premier temps, l’occupation des biens vacants est une réponse à un besoin. Au fil des années, l’idée s’est développée que ces logements sont un dû pour les sacrifices de la guerre. Durant les manifestations autour du logement dans les années 2000, on entendait encore des slogans ou des expressions selon lesquelles le logement, c’est une compensation pour «demm echouhada», le sang des martyrs. D’aucuns pensent que l’État qui a récupéré les biens vacants à l’indépendance, nous doit le logement en contrepartie du sacrifice qui a été consenti pendant la guerre. En 1962, c’est plutôt cela le sentiment qui domine qu’un effet de vengeance contre des familles précises. A l’époque, vu le nombre de logements répartis, on imagine bien l’instabilité qui était générée. Des gens s’installent, et puis ils déménagent pour un autre logement ; des gens plus puissants les délogent. Il y a ceux qui ont profité et d’autres qui n’ont rien obtenu, et cela nourrit des récits jusqu’à aujourd’hui, qui opposent ceux qui ont profité et ceux qui n’ont pas su profiter des bienfaits de l’indépendance. Ce sujet des biens vacants, on l’utilise encore beaucoup lorsqu’on veut parler d’inégalité au présent.


  Votre livre est une mine d’informations, et il y a encore quantité de sujets que l’on pourrait y puiser et développer avec vous tant votre enquête est passionnante et pleine d’enseignements. Mais le temps et l’espace manquent. Nous nous autoriserons néanmoins une dernière question. Elle concerne un geste symbolique très fort et hautement significatif qui va marquer le tournant 1962 : c’est les changements opérés dès cette année-là sur les noms de rue. Vous dites que les premières vagues de «débaptisation» ont commencé à Oran dès la fin septembre puis à Alger au mois d’octobre 1962, en remplaçant les plaques de rue françaises par des plaques au nom des chouhada et des héros de la Révolution. La question que toute l’Algérie se pose est : comment s’effectuent ces opérations d’attributions de noms de rues, surtout quand vous avez un grand nombre de chouhada dans une ville ou une localité données ?C’est une commission spéciale qui décide ? C’est la municipalité ? La section locale de l’ONM, l’Organisation nationale des moudjahidine ?

Voilà une question qui ferait l’objet d’un livre incroyable qui raconterait comment on fait ça de façon très précise. Dès septembre 1962, en même temps que les autres institutions, des commissions municipales ont été créées, plus formelles et plus officielles que les comités de la période transitoire dont j’ai parlé précédemment. A Oran, ce fut presque leur première action que de changer les noms de rue de la période coloniale. D’autres communes lancent à leur tour une campagne de changements des noms de rues en choisissant les figures nationales et locales les plus significatives.

Progressivement, une fois que ces premières grandes vagues de rebaptisation réalisées, il semble que cela prend la forme d’opérations plus ponctuelles qui se poursuivent longtemps après l’indépendance. Je cite dans mon livre le cas de Mohamed Bendris qui a fait partie des personnes enlevées par l’armée française en 1957. Son fils Abdelkamel va voir les anciens combattants de la commune de Hussein Dey, en 1977 ou 1978. Il leur demande pourquoi son père n’a pas de nom de rue ; on lui indique qu’il aurait dû venir les voir avant. Mais il était trop jeune ! Il doit alors fournir un dossier, puis la « rue du 11-Novembre » est rebaptisée du nom de son père. Cela signifie qu’en 1977, il restait encore une rue du 11-Novembre !
C’est un travail énorme de changer les noms de toutes les rues, et en 1962, il y a d’autres urgences. Le plus urgent, c’était que les gens soient logés et nourris, et cela explique pourquoi ça n’a pas pu être fait plus rapidement. Il faut souligner aussi que ces rebaptisations faisaient l’objet de négociations avec des autorités locales, des anciens combattants, et donnaient lieu à des tensions. J’ai eu l’occasion d’interviewer des personnes qui estimaient que leur proche aurait mérité une artère plus importante ; d’autres dont un parent n’a rien obtenu.

De ces tractations, il ressort inévitablement beaucoup de frustration et même d’erreurs. Je ne sais pas si vous vous rappelez de l’histoire de la rue Maître Popie, à Alger : dans les années 2000, son nom a été changé comme si c’était un nom européen ancien qu’on avait oublié d’enlever ; en fait, la rue Maître Popie honorait la mémoire d’un avocat qui avait défendu les militants algériens. C’est pour dire que ce processus est extrêmement long parce que changer toutes les rues, c’est forcément un travail de Sisyphe.


Née en 1974 à Toulouse, Malika Rahal est historienne, directrice de recherche au CNRS et, depuis 2022, directrice de l’Institut d’Histoire du Temps Présent en France. Malika Rahal est l’une de nos meilleures spécialistes en histoire contemporaine de l’Algérie. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages sur la question : Ali Boumendjel, une affaire française, une histoire algérienne (éditions Belles Lettres ; éditions Barzakh ; 2011), L’UDMA et les Udmistes : contribution à l’histoire du nationalisme algérien (Barzakh, 2017) ; Algérie 1962, une histoire populaire (éditions La Découverte ; éditions Barzakh ; 2022). Dernier livre paru : Milles histoires diraient la mienne (éditions EHESS, 2025).


 

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