
Benjamin Stora raconte la guerre d'Algérie. Il en fait le récit incarné et subjectif, dans un exercice radiophonique en solitaire. Il s'agit de raconter une période où le complexe et les multiples s'additionnent, et qui engage la société française et la société algérienne toutes entières. Voici une série en 25 épisodes consacrés à la guerre d'Algérie, écrite et présentée par l'historien Benjamin Stora. Tableau historique et approche personnelle de l'histoire de la guerre, cette histoire de la guerre d'Algérie est fondée sur un vécu d'enfant (Stora est né à Constantine en 1950) et le savoir d'un historien. Cette série embrasse toutes les sources historiques, s'arrêtent sur les controverses sur la dénomination de la guerre, remontent les origines du nationalisme algérien et ouvre les les chapitres de la crise de l'Algérie française ainsi que, évidemment celui du rôle de la France et de l'Algérie dans la guerre. Cours d'histoire signé Benjamin Stora ? Plutôt récit de l'histoire de sa guerre, croisée avec l'histoire de la guerre. Adjectif possessif et article défini se regardent et se comprennent.
Il examine ici les événements clés de la guerre, les conséquences de la guerre sur les sociétés française et algérienne et les différentes mémoires de la guerre, notamment celles des soldats français, des Harkis, des Pieds-Noirs, des immigrés et des opposants à la guerre. Stora analyse enfin les films et les photographies qui ont documenté la guerre, mettant en évidence les défis liés à la représentation et à l'interprétation de cette période. Il conclut en soulignant l'importance de la reconnaissance et de la mémoire pour, in fine, parvenir à une réconciliation mémorielle entre la France et l'Algérie.
Dans le premier épisode de la série « L’écriture et le vécu de ma guerre d’Algérie », l’historien Benjamin Stora se lance dans un récit personnel et introspectif de la guerre d’Algérie, explorant son impact profond sur les sociétés française et algérienne. Benjamin Stora débute ce tableau de sa guerre d'Algérie par de l'historiographie : commençant par souligner l’importance capitale de la guerre, la qualifiant d’"acte inaugural de la Ve République" pour la France, il met en évidence les événements marquants de cette période tumultueuse. Parmi eux, l'exode des Pieds-Noirs, le massacre des Harkis et l'envoi des appelés du contingent en Algérie. En parallèle, il souligne l'importance de la guerre en tant qu'acte fondateur de la "nation algérienne", entraînant le déplacement de près d'un million de personnes par l'armée française et la mort de milliers d'Algériens. Cette guerre, "acte inaugural de la Ve République" pour la France, est raconté par Benjamin Stora à travers trois séquences historiques : l'irruption de soldats français dans sa maison le 20 août 1955 lors de l'insurrection de Constantine, l'assassinat d'un homme en pleine rue près de lui, son départ d'Algérie en juin 1962, avec la conscience poignante d'un enfant de 12 ans comprenant qu'il s'agit d'un "exil sans retour".
Souvenirs des sens (chants des synagogues et des mosquées, odeurs de cuisine), sentiment de la ségrégation omniprésente couplée de l'obligation de choisir un camp : deux piliers qui explique le choix que Stora examine ici : sa décision de consacrer sa vie à l'étude de l'histoire de la guerre d'Algérie, la considérant comme une nécessité personnelle de surmonter le traumatisme de son départ et de "guérir de l'abandon de l'Algérie" par le travail et l'écriture.
Raconter "sa" guerre d'Algérie, c'est l'exercice que livre ici l'historien Benjamin Stora. Mais avec quelles sources ? Car il est essentiel, aussi, de prendre du recul par rapport à son vécu et ne pas se laisser dicter son travail par sa mémoire, qu'elle soit individuelle ou collective. Benjamin Stora détaille les différentes sources d'archives et de documents qu'il a utilisées pour cette histoire de la guerre d'Algérie. Parmi elles, les archives de l'administration coloniale. Conservées à Aix-en-Provence, ces archives civiles et de police offrent un aperçu de la vie quoditienne, des organisations politiques et des structures culturelles en Algérie entre 1830 et 1962. Stora a pu les consulter en 1975-1976, avant que la loi de 1979 n'encadre plus strictement leur accès. Il s'est appuyé également sur les archives de la préfecture de police et des renseignements généraux. Il raconte également comment il a utilisé les archives de la presse française qui, malgré la censure qui lui était imposée, restent une source d'une grande valeur, sans oublier la radio, qui a pris une importance considérable avec l'apparition du transistor et très écoutée par les appelés, et les sources orales comme les témoignages des acteurs de la guerre d'Algérie — Stora rappelant que ces témoignages lui ont permis de construire son Dictionnaire biographique des militants nationalistes algériens.
Comment nommer une guerre ? La réponse à cette question, loin d'être évidente pour la guerre ici concernée, est une manière d'explorer les racines du conflit. Benjamin Stora remet ici en question quelques idées très bien ancrées. Benjamin Stora commence cet épisode par remettre en question l'utilisation du terme "guerre d'Algérie". Impensable en 1955, car l'Algérie est alors considérée comme partie intégrante du territoire français, alors que les dénominations "rebelles" et "hors-la-loi" étaient utilisés pour désigner les combattants algériens luttant pour l'indépendance. L'Algérie parle de "guerre de libération nationale", de "révolution algérienne" ou de "guerre d'indépendance". Le terme "guerre d'Algérie", lui, n'a été officialisée en France qu'en 1999, suite à la revendication du statut d'"ancien combattant". Dans son histoire de la guerre d'Algérie, Benjamin Stora explore ici les événements qui ont mené au conflit, en remontant à la première guerre d'Algérie, celle de la conquête française qui débute en 1830, et à la dette contractée par la France auprès d'Alger et de son dey, Hussein — prétexte au "coup d'éventail" de 1827 que le Dey d'Alger donne à Pierre Deval, consul général de France à Alger.
S'ensuit la spoliation des terre, l'appauvrissement des paysans algériens et la colonisation de peuplement, qui installe une hiérarchie entre les "Français de France", les "nouveaux Français", issus de pays méditerranées, les "nouveaux Français indigènes" (les Juifs d'Algérie) et les quelques milliers de musulmans ayant renoncé à l'islam pour devenir français. Inégalités paradoxales au sein d'une "République assimilationniste". Cet épisode se conclut sur l'émergence du nationalisme algérien, qui s'exprime lors des manifestations de Sétif et de Guelma en mai 1945. Violemment réprimées par la France, elles constituent un événement marquant le début de la guerre d'Algérie.
Benjamin Stora se concentre ici sur la genèse et l'évolution du nationalisme algérien. Mouvement qui a pris son essor après la Première Guerre mondiale, il s'agissait au départ d'un "patriotisme rural" moins structuré. La participation des soldats algériens à la Première Guerre mondiale, ainsi que l'essor du travail colonial, ont joué un rôle important dans la prise de conscience politique et de la structuration d'un nationalisme algérien. Messali Hadj et Ferhat Abbas, d'abord favorable au courant assimilationniste, sont des exemples de figures marquantes de ce nationalisme naissant. Stora aborde et finalement plonge dans les autres mouvements et courants politiques de la période : le courant religieux des Oulémas, le Parti communiste algérien, qui contribue à la politisation de la population algérienne, et le courant messaliste, fondé par Messali Hadj, qui a connu plusieurs mutations et scissions, de la création de l'Étoile nord-africaine (ENA), implantée chez les immigrés algériens en France, à celle du Parti du peuple algérien (PPA) puis du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratique (MTLD).
L'histoire du courant messaliste est ici longuement analysée, jusqu'au rapprochement avec Ferhat Abbas en 1943 pour créer les Amis du manifeste de la liberté. Cette tentative unitaire des nationalistes algériens conduit aux émeutes de Sétif et Guelma en mai et juin 1945. Leur violente répression par la France, dit Benjamin Stora, radicalise le nationalisme algérien et ouvre la voie à la guerre d’indépendance.
Benjamin Stora se concentre sur la période allant des émeutes de Sétif et Guelma en 1945 au déclenchement de la guerre d'Algérie en 1954. Car l'histoire est souvent une tectonique des plaques politiques et économiques, Benjamin Stora met en évidence la montée en puissance des forces indépendantistes, alimentée par une nouvelle génération de militants déterminés à en découdre avec la France. Ces militants, rejoignant les rangs du Parti du peuple algérien (PPA), rejettent toute idée de compromis et embrassent la lutte armée comme seul moyen de libération. Au sein de ce contexte radicalisé, Messali Hadj crée le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), tandis que Hocine Aït Ahmed et Ahmed Ben Bella fondent l'Organisation Spéciale (OS), branche armée clandestine du mouvement. L'OS permet au mouvement indépendantiste de mener des actions armées concrètes tout en continuant à promouvoir ses revendications politiques sur le devant de la scène . Parallèlement à ces développements, Stora souligne l'aveuglement de la communauté européenne d'Algérie face à la montée du nationalisme.
Malgré les avertissements lancés par des personnalités éclairées comme Jacques Chevallier, Germaine Tillion et Albert Camus, la communauté européenne reste sourde aux aspirations profondes du peuple algérien.
La vague des indépendances renforce le climat international favorable à la lutte anticoloniale : l'indépendance de l'Inde, les luttes en Indochine et à Madagascar, ainsi que les mouvements d'émancipation au Maroc et en Tunisie. En Algérie même, le statut de 1947, censé accorder une représentation politique équitable aux Algériens par le biais d'un double collège électoral, se révèle être une supercherie, dit Stora. Malgré la victoire du MTLD aux élections de 1947, le scrutin est truqué par les autorités françaises en 1948, confirmant les aspirations d'une partie des nationalistes algériens pour qui l'indépendance ne peut s'obtenir que par la force . Cependant, des divergences stratégiques et idéologiques traversent le mouvement indépendantiste. De ces divergences naît le Front de Libération Nationale (FLN) en 1954, rassemblant des figures clés telles qu'Ahmed Ben Bella, Hocine Aït Ahmed, Krim Belkacem et Mohamed Boudiaf, créant ainsi un tournant décisif dans la lutte pour l'indépendance algérienne.
La population française n'a pas conscience qu'une guerre débute. On pense à un élargissement des "débordements" tunisiens et marocains. Le FLN, organisation alors peu connue, siège à la conférence de Bandung et trouve une reconnaissance internationale. Le 20 août 1955, la guerre d'Algérie commence. Cet épisode s'ouvre sur l'incompréhension des forces politiques françaises face aux premières actions armées du FLN en novembre 1954. François Mitterrand, alors ministre de l'Intérieur, incarne une volonté de répression contre ceux que l'on appelle encore les "fellagas" — nom générique donné aux rebelles d'Afrique du Nord, combattants de l'indépendance. Benjamin Stora relate ensuite les premières victoires françaises contre le FLN, avec la mort de Didouche Mourad et l'arrestation de Mostefa Ben Boulaïd et Rabah Bitat, militants nationalistes. C'est également à ce moment que Jacques Soustelle est nommé gouverneur général de l'Algérie. Du côté algérien, la situation est complexe : Messali Hadj crée le Mouvement national algérien (MNA), tandis que le FLN tente d'établir des contacts avec les nationalistes modérés de Ferhat Abbas et les autorités françaises.
1955 est aussi marquée par des événements importants : le vote de l'état d'urgence en Algérie, l'interdiction des journaux métropolitain sur le sol de l'Algérie, et la conférence de Bandung où siègent des dirigeants du FLN. Le 20 août 1955, date anniversaire de la déposition du sultan du Maroc, marque un tournant majeur : l'insurrection des paysans du Constantinois. Grand soulèvement paysan, pratiquement sur les mêmes lieux des soulèvements de juin 1945, il s'agit du véritable début de la guerre d'Algérie : elle marque le passage d'actions menées par une avant-garde militante à un soulèvement populaire. Ce soulèvement entraîne une répression française extrêmement violente, le rappel de soldats en Algérie, et un tournant politique pour Jacques Soustelle. C'est également à partir de ce moment que le mot d'ordre de "paix en Algérie" fait son apparition dans le débat politique français.
Cet épisode se focalise sur les années 1955 et 1956, une période charnière de la guerre d'Algérie, qui conduit à la bataille d'Alger au début de 1957. Après le 20 août 1955, plus rien n'est désormais comme avant : l'opinion publique française prend conscience de la gravité de la situation en Algérie. Les mouvements de protestation, comme celui des rappelés, ainsi que la motion des 61 députés musulmans contre la politique d'intégration voulue par Jacques Soustelle : signe que les notables rallient le nationalisme algérien. Benjamin Stora analyse ici les enjeux nationaux et internationaux sur le plan politique. D'abord, par la voix des pays du tiers-monde, nouvellement constitués comme tel, les Français sont mis en accusation à l'ONU. En termes de politique intérieure, les élections législatives de 1956 en France sont dominées par la question algérienne : la victoire du Front républicain et l'arrivée au pouvoir de Guy Mollet, qui a fait campagne sur la promesse de paix en Algérie, devrait marquer un tournant. Pourtant, il ne mène pas la politique que ses électeurs attendent de lui : il nomme Robert Lacoste, un partisan de l'Algérie française, comme ministre résident.
La présence de la France en Algérie est affirmée, avec un investissement encore plus fort et plus grand de la puissance militaire française en Algérie.
L'année 1956 est une année décisive sur le plan international : le rapport Khroutchev, l'insurrection de Budapest, la campagne de la France sur le canal de Suez et les indépendances du Maroc et de la Tunise, annonçant une solidarité maghrébine. En France, l'Assemblée nationale vote les pouvoirs spéciaux le 12 mars 1956, ce qui permet l'envoi massif de soldats du contingent en Algérie. Tous les hommes qui font leur service militaire sont envoyés en Algérie. Toutes les familles françaises sont touchées. Un sondage de la SOFRES annonce que l'opinion publique française se prononce pour la séparation : l'Algérie ne doit plus être dans le giron de la France. Du côté algérien, Ferhat Abbas, considéré comme modéré et proche de la France, rallie officiellement le FLN. L'embuscade de Palestro, massacre d'hommes du contingent, le 18 mai 1956, marque les esprits.
En août 1956, le FLN organise le Congrès de la Soummam, qui voit la création du CNRA (Conseil National de la Révolution Algérienne), décidant la primauté des dirigeants qui se trouvent à l'intérieur du territoire algérien par rapport à ceux qui se trouvent à l'extérieur. Il décide également la primauté du politique sur le militaire. Ainsi, des rencontres secrètes, notamment à Belgrade et à Rome, se tiennent entre le SFIO et le FLN. De son côté, la France interrompt ces discussions en détournant l'avion qui transporte les dirigeants algériens Ahmed Ben Bella, Hocine Ait Ahmed, Mostefa Lacheraf, Mohamed Khider et Mohamed Boudiaf. Le 10 août 1956, une première bombe explose rue de Thèbes à Alger. Des partisans ultra de l'Algérie française tuent des Algériens musulmans. Suit l'assassinat d'Amédé Froger, marque le début du terrorisme urbain et des représailles qui ensanglantent Alger. Le mot "ratonade" apparaît dans le vocabulaire de cette période. En septembre 1956, il y a 400 000 soldats français en Algérie. Affectés à tâche de quadrillage et de bureau en plus de participer à des opérations militaires, ces soldats participent directement aux affrontements entre l'armée française et les "katibas", dénomination alors utilisée pour les unités de combats du FLN.
En novembre 1956, une partie des soldats français sont parachutés sur Suez. Cette expédition de Suez, dernière tentative pour les Française et les Britanniques d'intervenir dans la guerre qui opposent Israël aux pays arabes. Mais le veto posé par les États-Unis et l'URSS obligent les armées à ne pas poursuivre leur intervention et reviennent en Algérie et en métropole. Cet épisode met fin à l'hégémonie politique et diplomatique française dans les pays du monde arabe et affaiblisse une nouvelle fois le pouvoir politique français en Algérie. En réaction à ces pertes successives de pouvoir et de force de l'année 1956, le général Jacques Massu et la 10e division parachutiste de l'armée française obtiennent des pouvoirs de police sur le Grand Alger le 7 janvier 1957. L'armée française pénètre alors dans la ville. La guerre change de nature : elle "quitte le bled" pour s'installer dans les villes.
Comment la bataille d'Alger, bien que victorieuse militairement, marque un tournant dans la guerre d'Algérie et accélère la chute de la IVe République ? Benjamin Stora prend ici le temps du récit pour s'arrêter sur la montée de la torture comme pratique de l'armée française et les réactions du pays. L'épisode s'ouvre sur la question de la torture pratiquée par les parachutistes français, avec les assassinats de figures importantes du FLN comme Mohamed Larbi Ben M'hidi et Ali Boumendjel, ainsi que la disparition de Maurice Audin. Ces événements choquent l'opinion publique française et suscitent des protestations d'intellectuels, de certains militaires, et même d'Européens d'Algérie. Benjamin Stora analyse ensuite les conséquences de la bataille d'Alger : la France a remporté une victoire militaire avec la mort de Yacef Saadi et Ali la Pointe, les chefs du FLN à Alger, mais cette victoire a un coût politique et moral important.
En parallèle, la guerre entre le FLN et le MNA s'intensifie, culminant avec le massacre de Melouza par l'ALN. L'armée française, forte de ses succès à Alger et de la mise en place de la ligne Morice, poursuit sa stratégie de bombardements, touchant même le village tunisien de Sakiet Sidi Youssef et provoquant l'indignation internationale. La crise politique française s'aggrave : exécution de trois militaires français par le FLN, parution puis interdiction du livre La Question d'Henri Alleg, qui dénonce l'utilisation de la torture par l'armée française, manifestations de mai 1958, et agitation des partisans de l'Algérie française. Dans ce contexte tendu, les militaires s'interrogent et les gaullistes préparent le retour au pouvoir du général de Gaulle.
Dans cet épisode consacré aux contradictions idéologiques et au rôle de la gauche française au pouvoir pendant les premières années de la guerre d'Algérie, avec notamment la "loi Lacoste", divisant l'Algérie et plusieurs zones, et le décret des pouvoirs spéciaux pour "l'écrasement des rebelles". En métropole, pendant la bataille d'Alger, la crise s'intensifie : dénonciation de l'usage de la torture, sortie du livre La Question, censures dans la presse et dans l'édition, prises de parole et tribunes d'intellectuels dont François Mauriac. Les communistes sont également touchés par cette crise, partagés entre leur soutien au gouvernement et leur opposition à la guerre, comme le montre le vote des pouvoirs spéciaux par les députés du Parti communiste français, et le soulèvement de Budapest. La guerre d'Algérie entraîne une "recomposition politique généralisée de la société française" dit Stora, touchant aussi bien la droite que la gauche. Au delà de la crise politique française, le nationalisme algérien se divise aussi. La société musulmane est tiraillée entre l'armée française et le FLN, tandis que les nationaliste luttent pour l'hégémonie. Le FLN s'oppose violemment au Mouvement National Algérien (MNA), le parti de Messali Hadj, en Algérie et en France.
Il rallie pourtant à sa cause des personnalités comme Ferhat Abbas, des religieux et des communistes algériens. Progressivement, le projet indépendantiste du FLN gagne l'adhésion de la société musulmane algérienne. Il faut aussi replacer les tensions de la gauche française dans un contexte international. Le FLN suscite l'intérêt des États-Unis, de l'URSS et des pays du Tiers-Monde. La cause algérienne trouve un écho favorable dans "la rue arabe".
C'est un enchaînement d'événements qui conduit au retour de de Gaulle au pouvoir : le massacre de trois militaires français, la mise en place du Comité de salut public dirigé par le général Massu, et les espoirs de paix suscités par le discours ambigu de de Gaulle, le fameux "Je vous ai compris". L'arrivée au pouvoir de de Gaulle, initialement perçue comme un espoir par les partisans de l'Algérie française, marque un tournant vers la recherche d'une solution politique et la fin de l'Algérie française. De Gaulle et l'Algérie : pragmatisme et politique L'enchaînement des événements qui conduit le retour du général de Gaulle au pouvoir pendant la guerre d'Algérie est finalement simple à raconter. Benjamin Stora s'y emploie pour analyser ensuite le pragmatisme de de Gaulle face à la question algérienne, dans un contexte où la France est également engagée dans la construction européenne. De Gaulle multiplie les voyages et observe l'évolution de la guerre en Algérie (on parle d'ailleurs plutôt des "événements" ou de "la situation".
Pendant ce temps, le Front de libération nationale (FLN) intensifie ses actions sur le sol français. Le 19 septembre 1958, le FLN crée le Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA), présidé par Ferhat Abbas, dans une stratégie de négociation politique.
En parallèle, le 28 septembre 1958, le référendum proposé par de Gaulle annonce la création de la Ve République. Le discours de Constantine et la proposition d'une "paix des braves" adressée au FLN témoignent de la volonté de de Gaulle de trouver une solution politique au conflit. Cependant, les discussions entre de Gaulle et le GPRA échouent. Le FLN traverse alors une période de crise interne. Finalement, le 16 septembre 1959, de Gaulle prononce un discours que Stora qualifie d'historique, dans lequel il propose l'autodétermination pour l'Algérie.
Quelles sont les réactions en France et en Algérie au discours du général de Gaulle du 16 septembre 1959, dans lequel il ouvre la voie à l'autodétermination de l'Algérie ? Les partisans de l'Algérie française sont choqués : c'est la "grande peur". Le 16 septembre 1959, le général de Gaulle, alors président de la République, prononce un discours à la télévision. Dans ce discours, il dit : "Compte tenu de toutes les données algériennes, nationales et internationales, je considère comme nécessaire que le recours à l'autodétermination pour l'Algérie soit dès aujourd'hui proclamée". Le mot tabou est lâchée : le mot "autodétermination".
Ce discours, qui reconnaît implicitement la légitimité du FLN sur la scène internationale, provoque un véritable choc chez les partisans de l'Algérie française. Pris de "la grande peur", ils tentent de reproduire le soulèvement du 13 mai 1958, mais cette fois contre de Gaulle, en érigeant des barricades à Alger le 24 janvier 1960. C'est le début de la semaine des barricades.
Suivent des conséquences cruciales dans la suite du conflit : changements dans le commandement militaire, durcissement des positions de chaque côté, et déplacement du centre de gravité de la guerre vers un affrontement politique et idéologique sur le front interne. La découverte du réseau Jeanson, qui soutient financièrement le FLN, et l'action des "porteurs de valises" illustrent cette radicalisation. Malgré les tensions, des pourparlers de paix s'engagent à Melun entre le FLN et le gouvernement français, laissant entrevoir la possibilité de l'indépendance.
L'opposition à la guerre gagne également du terrain en France. Le "Manifeste des 121", signé par des intellectuels appelant à l'insoumission, et la manifestation de l'UNEF le 27 octobre 1960 témoignent de cette évolution. Le succès du "oui" au référendum du 8 janvier 1961 sur l'autodétermination (il s'agissait d'approuver le projet de loi nommé "concernant l'autodétermination des populations algériennes et l'organisation des pouvoirs publics en Algérie avant l'autodétermination") confirme que l'opinion publique française est de plus en plus favorable à une solution négociée.
Cependant, l'assassinat de l'avocat Pierre Popie, défenseur du FLN, et l'opposition ouverte du général Challe à la politique de de Gaulle annoncent la création de l'OAS (Organisation de l'Armée Secrete). Cette organisation clandestine, menée par le général Salan, regroupe des militaires, des partisans de l'Algérie française et des nostalgiques du régime de Vichy. L'épisode culmine avec le putsch des généraux en avril 1961, qui échoue grâce à la loyauté du contingent, qui a suivi les ordres de de Gaulle diffusés à la radio
Les derniers mois de la guerre d'Algérie sont marqués par des négociations de paix difficiles, une violence accrue de l'OAS et un exode massif des Européens d'Algérie. Benjamin Stora les raconte dans l'histoire de "sa" guerre d'Algérie. C'est une image forte qui ouvre cet épisode, dans le contexte du putsch des généraux : la reprise, par les légionnaires français quittant l'Algérie, de la chanson d'Édith Piaf Non, je ne regrette rien d'Édith Piaf. Un choix qui souligne le climat de "fin de règne" et de nostalgie qui imprègne cette période. La violence de l'OAS, qui multiplie les attentats et les assassinats, devient un élément clé de la dernière période de la guerre d'Algérie. L'Organisation de l'armée secrète fait plus de 2 000 morts et 5 000 blessés en Algérie. L'organisation clandestine tente même d'assassiner le Général de Gaulle, tandis que les négociations de paix avec le FLN achoppent sur la question du Sahara et le statut de la minorité européenne. Stora rappelle également la répression sanglante de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris, organisée par la fédération de France du FLN et réagissant à l'instauration d'un couvre-feu pour les "Français musulmans d'Algérie", qui laisse de nombreux Algériens morts et disparus.
Le bilan officiel fait état de trois morts, mais les historiens convergent vers un bilan de plusieurs dizaines de victimes. Malgré la violence et les obstacles, les négociations entre le gouvernement français et le FLN reprennent à Évian début 1962, laissant entrevoir une issue proche au conflit. La répression meurtrière de la manifestation de Charonne à Paris le 8 février 1962, suivie d'une gigantesque manifestation d'obsèques, marque un tournant dans l'opinion publique française. La gauche se reconstruit autour du mot d'ordre de paix en Algérie. L'accord d'Evian, signé le 18 mars 1962, accélère le processus de paix, mais il exacerbe également le fanatisme de l'OAS. C'est dans ce contexte que se déroule la fusillade de la rue d'Isly à Alger. La fin de l'Algérie française est marquée par un exode massif des Européens, qui craignent des représailles du FLN. Stora souligne l'indifférence relative de la France face au sort des pieds-noirs, contraints de quitter leur pays natal. Le référendum d'autodétermination, organisé le 1er juillet 1962, voit la victoire écrasante du "oui" à l'indépendance de l'Algérie, suscitant la liesse populaire en Algérie et l'espoir d'une paix durable. Cependant, des tensions persistent au sein du FLN, qui doit gérer sa transition vers le pouvoir. Le Congrès de Tripoli voit l'éviction de figures historiques du mouvement indépendantiste, préfigurant les difficultés à venir pour l'Algérie indépendante.
Cet épisode s'attache à dresser un bilan, forcément difficile et incomplet, de la guerre d'Algérie. Nombre de victimes, différences entre civils et militaires : les sources complexes et l'instrumentalisation des bilans officiels rendent ici difficiles le métier d'historien. Il est très difficile pour l'historien, et ici pour Benjamin Stora, d'estimer précisément le nombre de victimes civiles, tant du côté algérien que du côté européen. Les sources sont incertaines et divergentes, notamment pour la population musulmane algérienne, où le nombre de civils disparus reste impossible à établir avec certitude. Stora met en évidence la tendance des autorités françaises de l'époque à minimiser le nombre de victimes algériennes, en excluant par exemple les blessés décédés des statistiques officielles, et en passant sous silence les "corvées de bois", ces exécutions sommaires de prisonniers algériens. L'historien souligne également l'instrumentalisation du nombre de "martyrs" par les autorités algériennes dans la construction d'une mémoire nationale.
La question du nombre de harkis tués après l'indépendance est encore plus délicate. Les estimations varient considérablement, et l'accès aux sources reste difficile.
Stora évoque aussi les victimes des conflits frontaliers entre l'Algérie et le Maroc et la Tunisie, ainsi que les victimes des attentats et de la répression des manifestations en France métropolitaine. Finalement, il avance un chiffre global estimé entre 350 000 et 400 000 morts, soulignant l'immensité du coût humain de ce conflit.
Au-delà du bilan humain, Stora analyse les transformations profondes de la société française après la guerre. Il évoque la fin de la culture politique de guerre, le déclin de la société rurale, l'essor des banlieues et l'avènement de la Vème République, qui met fin à l'instabilité politique française. Une nouvelle génération émerge, portée par les valeurs de la consommation et de l'individualisme, et la musique rock s'impose comme symbole de cette rupture. En Algérie, la guerre d'indépendance, appelée "guerre de libération nationale" ou "guerre d'indépendance algérienne", devient l'élément fondateur de la culture politique. L'armée, auréolée de sa victoire, gagne en puissance et le FLN s'impose comme parti unique, effaçant les divisions et les luttes internes qui ont marqué la période de la guerre. Le coup d'État du 19 juin 1965, qui écarte Ahmed Ben Bella du pouvoir, illustre cette mainmise de l'armée sur la vie politique algérienne.
Dans cet épisode, Benjamin Stora analyse l'historiographie de la guerre d'Algérie, c'est-à-dire la manière dont ce conflit a été étudié et relaté par les historiens et les écrivains. Y compris lui-même. C'est en se penchant dans un immense corpus que Benjamin Stora tente de raconter la typologie des traces écrites de la guerre d'Algérie. Faire œuvre d'historiographe, c'est d'abord se pencher sur la production portant sur le sujet. Elle a été abondante dès les premières années du conflit, avec plus de 250 ouvrages publiés. Cependant, la censure a frappé de nombreux livres, en particulier ceux qui dénonçaient l'utilisation de la torture ou relataient les expériences des soldats critiques envers la guerre. Les récits journalistiques et les ouvrages favorables à la guerre ont ainsi dominé la production des années 1950. Ce n’est qu’à partir de 1960 que l’on observe un basculement avec l’émergence de publications plus critiques envers la politique française en Algérie.
La mémoire de la guerre d'Algérie a été largement refoulée en France après 1968, période marquée par le retour de la mémoire du régime de Vichy. La société française, en pleine mutation, peine à faire face à ce passé douloureux.
Néanmoins, certains groupes, comme les anciens soldats et les pieds-noirs, maintiennent vivante la mémoire algérienne à travers leurs témoignages et leurs écrits. Les femmes écrivaines jouent également un rôle important en donnant une voix aux oubliés de la guerre. Dans les années 1970, des ouvrages écrits par des "soldats de la revanche", souvent critiques envers la hiérarchie militaire et la conduite de la guerre, commencent à émerger. Stora cite notamment les livres d'Yves Courrière, grand prix de l'Académie française pour sa Guerre d'Algérie, qui parait en 4 volumes à partir de 1968 et qui marque un tournant dans l'historiographie du conflit.
C'est dans les années 1980 que l'étude universitaire de la guerre d'Algérie prend son essor. De nouvelles publications d'historiens voient le jour, et en 1988 se tient le premier colloque universitaire titré La guerre d'Algérie et les Français, dirigé par Jean-Pierre Rioux. Stora souligne également le rôle important joué par la deuxième génération, les enfants d'immigrés, qui se mobilisent pour faire reconnaître la mémoire de la guerre et obtiennent la reconnaissance officielle du massacre du 17 octobre 1961
Comment la guerre d'Algérie a été écrite et racontée en Algérie ? L'historiographie algérienne de la guerre d'indépendance, c'est-à-dire l'histoire du traitement de cet épisode de l'histoire du pays par les historiens algériens eux-mêmes, est à décomposer en plusieurs phases. L'ouverture des archives d'État algériennes en 1992 joue un rôle déterminant dans l'accélération du travail scientifique en Algérie, permettant aux chercheurs d'accéder à de nouvelles sources et de confronter les récits officiels. Elle permet également l'émergence d'une nouvelle génération de chercheurs français, nés après la guerre, qui apportent un regard neuf et souvent plus critique sur ce passé commun.
Stora identifie deux périodes distinctes dans la production historique algérienne. Entre 1960 et 1980, l'historiographie est dominée par un discours officiel, marqué par l'affirmation de l'identité nationale algérienne et la volonté de "décoloniser l'Histoire", en rupture avec la vision coloniale française. Les publications de cette époque mettent en avant le récit d'une lutte héroïque et unifiée pour l'indépendance, occultant souvent les divisions et les conflits internes au sein du mouvement nationaliste.
Parmi les historiens qui s'inscrivent dans ce courant, Stora cite Mohammed Harbi, Mahfoud Kaddache, Mohamed Teguia et Ali Haroun. Les mémoires de grandes figures de la guerre, comme Ferhat Abbas, Messali Hadj et Hocine Ait Ahmed, contribuent également à façonner cette mémoire officielle.
À partir des années 1980, une deuxième période voit le jour, marquée par une certaine libéralisation de l'édition et une volonté de sortir du récit officiel. La nécessité de comprendre la flambée de violence qui secoue l'Algérie dans les années 1990, avec l'émergence du terrorisme islamiste, pousse les historiens et les écrivains à explorer des aspects plus sombres et complexes de la guerre d'indépendance. De nouveaux témoignages d'acteurs politiques et de simples citoyens voient le jour, offrant un éclairage nouveau sur les luttes intestines, les trahisons et les massacres qui ont marqué cette période. La publication de documents inédits, souvent issus d'archives privées, contribue également à enrichir et à diversifier le regard porté sur la guerre.
Cependant, l'accès aux archives françaises reste difficile pour les historiens algériens, ce qui constitue un obstacle majeur à la construction d'une histoire commune et apaisée. De plus, la question de l'accès aux archives des militants algériens, souvent conservées à l'étranger, soulève des problèmes éthiques et politiques complexes.
Le cinéma français entretient un rapport complexe et souvent difficile avec la guerre d'Algérie. Entre silence initial, regards fragmentaires et difficulté à représenter la réalité du conflit, il peine à faire face à ce passé. Benjamin Stora souligne ici d'emblée le sentiment d’absence d’images qui domine la période du conflit. La censure, bien que réelle, n’explique pas entièrement ce silence : le cinéma français, en pleine mutation avec l’émergence de la Nouvelle Vague, semble détourner le regard de la guerre qui déchire l’Algérie. De plus, le conflit, marqué par la guérilla, la torture et les attentats, se déroule souvent dans l’ombre, loin des caméras. La société française, divisée et traumatisée par la guerre, n'est pas prête à affronter ces images.
Ce n’est qu’après 1968, dans un contexte de libération de la parole et de remise en question de l’ordre établi, que des films plus critiques et engagés sur la guerre d’Algérie voient le jour. Stora cite notamment RAS d’Yves Boisset, Avoir 20 ans dans les Aurès de René Vautier et La Question de Laurent Heynemann, adapté du livre d’Henri Alleg.
Ces films, souvent marqués par un engagement anticolonialiste, dénoncent la torture, les massacres et les injustices de la guerre d'Algérie. Cependant, même ces films plus engagés ne parviennent pas à représenter l’Algérie réelle. Les tournages, souvent réalisés en dehors de l’Algérie pour des raisons politiques et logistiques, contribuent à entretenir une certaine distance avec la réalité du pays et de ses habitants.
A partir des années 1980, le cinéma français sur la guerre d’Algérie se fragmente. Différents récits, souvent portés par des groupes de mémoire spécifiques (pieds-noirs, soldats, militants anticolonialistes), voient le jour. Chaque groupe, marqué par son expérience propre du conflit, propose sa lecture de la guerre, ce qui rend difficile l’émergence d’un récit national unifié. Stora note que cette fragmentation reflète la "victimisation" de groupes séparés, chacun portant sa propre mémoire de la guerre d’Algérie. Les années 1990, avec le métissage des points de vue et une forme de retour au récit cinématographique strict, propose une vision plus juste et nuancée de la guerre d'Algérie.
Le cinéma a un rôle essentiel dans la réflexion collective et la meilleure compréhension des guerres coloniales. Outil de mémoire et de transmission, il joue un rôle de bain révélateur des mémoires et d'influence de la perception de l'histoire par les sociétés contemporaines. Le début des années 1990 voit timidement apparaître quelques films traitant de la guerre d'Algérie, mais cette vague est de courte durée. Hormis quelques films produits par des cinéastes issus de l'immigration algérienne en France, tels que « Sous les pieds des femmes de Rachida Krim et Vivre au paradis de Boulem Guerdjou, qui abordent tous deux la nuit du 17 octobre 1961, le cinéma français de fiction reste quasiment muet sur la guerre d'Algérie. Stora avance une explication à cette absence persistante : le manque d'intérêt du cinéma français pour la période de la conquête coloniale de l'Algérie par la France. Il souligne le contraste avec le cinéma américain, qui a produit de nombreux westerns mettant en scène la conquête de l'Ouest américain. Revenant sur le cinéma colonial français des années 1930 et 1940, il dénonce des œuvres souvent empreintes d'un "folklore de pacotille", citant à titre d'exemple le film Pépé le Moko.
Si les deux conflits présentent des différences notables, notamment en termes de contexte géopolitique et de durée, ils partagent également des points communs. Ces conflits coloniaux, tous deux perdus, ont engendré des traumatismes durables et des questionnements identitaires profonds. Leur impact est fort sur les sociétés française et américaine, ainsi que sur la génération des jeunes hommes mobilisés. Quand il s'agit de comparer les films américains et les films français traitant de ces guerres, il est rapide d'arriver à une conclusion sans appel : le cinéma américain est plus prompt à interroger son passé et à explorer les zones d'ombre de son histoire nationale, avec la production de films marquants sur la guerre du Vietnam tels que Apocalypse Now de Francis Ford Coppola et Full Metal Jacket de Stanley Kubrick. En revanche, le cinéma français semble plus réticent à affronter les démons de la guerre d'Algérie, préférant souvent le silence ou l'évocation elliptique
Comment, quand on est Algérien, montrer la guerre d'Algérie ? Que ce soit par des photographies ou par des films, Benjamin Stora met en lumière les enjeux auxquels sont confrontés les cinéastes et photographes algériens après l'indépendance. Pour le cinéma, c'est une succession de défis techniques qui est à affronter. Les photographes, eux, doivent surmonter à la fois la censure et l'invisibilisation des sociétés civiles : la figure du militaire, qu'il soit français ou algérien, prend toute la place.
Le premier défi est la formation : il s’agit de former des cinéastes algériens pour créer une cinématographie nationale, indépendante du système colonial français. Le second défi est la légitimation du combat pour l'indépendance : le cinéma devient un outil pour affirmer l'identité algérienne et témoigner des sacrifices consentis pour la libération du pays. Stora illustre ce contexte en évoquant deux films emblématiques du réalisateur Mohammed Lakhdar-Hamina :
Le Vent des Aurès, qui raconte l'histoire d'une mère à la recherche de son fils engagé dans le maquis, et Chronique des années de braise, qui retrace l'histoire du mouvement national algérien depuis les manifestations de Sétif et Guelma en 1945 jusqu'au déclenchement de la guerre de libération nationale en 1954 — film qui a reçu la Palme d'or au Festival de Cannes en 1975. Au-delà du récit héroïque de la lutte pour l'indépendance, Stora évoque les tentatives de montrer la vie quotidienne des Algériens avec humour. Il cite également le film La Bataille d'Alger de Gillo Pontecorvo, une coproduction italo-algérienne qui offre une vision réaliste de la bataille d'Alger.
Concernant la photographie, Benjamin Stora souligne la richesse des fonds photographiques relatifs à la guerre d'Algérie, notamment les archives officielles de l'armée française, réalisées par le Service cinématographique des armées, mais aussi les photographies prises par des soldats français, diffusées tardivement mais qui révèlent la réalité des combats et des exactions commises. Enfin, les images des agences de presse et des reporters indépendants dont le travail a été souvent censuré forment un fonds important d'images de la guerre d'Algérie — Stora cite ici le photographe Kryn Taconis, photographe de l'agence Magnum qui parcourt l'Afrique et le Moyen Orient et finit par quitter l'Europe pour le Canada en 1959.
La majorité des photographies de la guerre d'Algérie se concentre sur la figure du soldat, qu'il soit français ou algérien, au détriment de la population civile. Cette focalisation sur le militaire contribue à une certaine invisibilisation des souffrances et des aspirations des populations civiles touchées par la guerre. Cependant, des photographes français comme Raymond Depardon et Marc Riboud, ainsi que des photographes algériens, ont petit à petit contribué à déconstruire cette vision réductrice en donnant à voir le quotidien des Algériens pendant la guerre d'indépendance.
La guerre d'Algérie a marqué une génération entière en France : celle du contigent, envoyée directement sur le théâtre de la guerre en Algérie. Défaite, elle succède aux générations des deux guerres mondiales, victorieuses. La construction de la mémoire d'une défaite est autrement plus complexe. La mémoire des soldats français de la guerre d'Algérie est le fruit d'une expérience singulière dans l'histoire de la France du 20e siècle. Cette guerre marque une génération entière qui, contrairement aux générations précédentes, n'a pas connu la victoire de guerres mondiales mais la défaite d'une guerre coloniale. En effet, la nature même de la guerre d'Algérie, perdue et coloniale, rend difficile l'adoption d'une posture traditionnelle d'"ancien combattant". De plus, l'expérience des soldats a été très disparate en fonction de la durée de leur engagement, de leur lieu d'affectation (combats dans le djebel, maintien de l'ordre en ville), de leur position dans la hiérarchie, etc. Impossible d'avoir un récit unifié d'ancien combattant. Ce sont des multitudes de vécus et de rapports à la guerre qui composent une mémoire diffractée.
La mémoire des soldats français est également construite par la confrontation brutale entre les jeunes appelés du contingent et la découverte du "Tiers Monde" et de ses autres cultures. Cette découverte participe d'ailleurs à la distance qui s'installe entre l'armée et la nation : crise du nationalisme français s'ajoute à l'émergence de l'individualisme dans la société française. Malgrè ces difficultés, les anciens combattants se sont organisés pour faire reconnaître leurs droits et obtenir le statut d'ancience combattant avec l'octroi d'une carte et d'une pension. La reconnaissance officielle du terme de "guerre d'Algérie" en 1999, par un vote à l'Assemblée nationale et au Sénat, marque une étape importante dans le processus de reconnaissance et de mémoire.
Les harkis, Algériens engagés auprès de l'armée française pendant la guerre d'Algérie, forment une communauté particulière dans l'histoire de la guerre. Cet épisode retrace leur histoire et analyse ce que la mémoire collective dit des harkis. Benjamin Stora insiste sur le traumatisme profond que représente l'abandon des harkis par la France, une blessure encore vive dans la mémoire collective.
Le mot "harki" est issu du terme "harka" qui désigne un groupe d'autodéfense. Principalement issus du milieu rural, l'enrôlement de cette communauté s'inscrit dans un contexte de loyauté envers une "petite patrie", souvent sans conscience de l'émergence d'un sentiment national algérien. Ils sont pris ensuite dans un engrenage fatal. Utilisés comme groupes de commandos par l'armée française, ils se sont retrouvés en première ligne des combats, devenant ainsi des cibles privilégiés pour le FLN. La trahison de la parole donnée par la France et les massacres des harkis qui ont suivi l'indépendance de l'Algérie en 1962 constituent une page sombre de l'histoire de France et une blessure encore très vive dans la mémoire collective.
Parqués dans les camps, victimes de discriminations, les harkis ont dû se battre pour faire reconnaître leurs droits et obtenir justice. Stora évoque le combat de la génération suivante, celle des enfants de harkis, qui cherchent à faire la lumière sur le sort tragique de leurs parents. Il mentionne notamment les travaux de chercheurs et les témoignages d'enfants de harkis, comme ceux de Zahia Rahmani et Said Ferdi
Faire un travail d'historien quand on analyse la guerre d'Algérie, c'est explorer la mémoire des communautés. Ici celle des pieds-noirs et celle des juifs d'Algérie. Comment raconter leur histoire de la guerre et leur histoire après la guerre ? Il faut, pour faire cette histoire, partir des définitions. Le terme "pied-noir" a une signification évolutive et nécessite d'appréhender toute la composition de la population européenne d'Algerie, un "peuple mosaïque", dit Benjamin Stora. Et le terme "rapatriés" ou celui de "rapatriement" ? Ils ne conviennent pas ! Comment pourrait-il être approprié pour des personnes nées en Algérie et contraintes au départ vers l'Europe ? Il faut également s'arrêter, ce que fait l'historien Benjamin Stora, sur l'histoire spécifique des juifs d'Algérie, enracinés dans cet espace nord-africain depuis des générations, qu'ils soient Berbères ou issus de l'immigration espagnole.
Le décret Crémieux de 1870, soit 40 ans après le coup d'évantail du Dey d'Alger et le début de la conquête de l'Algérie par la France, accorde la citoyenneté française aux juifs d'Algérie. Et l'histoire de la guerre d'Algérie ne peut pas faire l'impasse sur le fait que ce décret a été abrogé sous le régime de Vichy puis rétablit en 1944.
Alors que la France construit une mémoire du conflit, il est impossible de ne pas mettre au pluriel ces mémoires des communautés de l'Algérie avant, pendant et après la guerre. La séparation progressive des communautés juives et musulmanes, les tensions intercommunautaires qui en ont résulté et le choix de l'Algérie française par la majorité des juifs d'Algérie, le vécu des pieds-noirs et de ceux que l'on a appelé, à tort pour beaucoup d'entre eux, les "rapatriés", rendent impératif la prise en compte d'autant de mémoires que de communautés, voire d'individus.
Déracinement, abandon et nostalgie : trois mots-clés de la mémoire douloureuse des pieds-noirs après l'indépendance de l'Algérie. Cet épisode met en lumière la complexité de ces mémoires et les défis qu'elles posent à la société française dans son ensemble. Quand on parle des "pieds-noirs d'Algérie" et, le plus souvent à tort, des "rapatriés", il faut toujours rappeler, et c'est le travail d'historien qu'exerce ici Benjamin Stora, la grande diversité de cette population et l'évolution de ses positions politiques, d'un certain pluralisme vers un ralliement à l'Algérie française, puis de nouveau à un certain pluralisme après leur installation en France.
Le récit de Stora met en évidence le choc culturel que les pieds-noirs ont vécu à leur arrivée en France, et le sentiment d'abandon qu'ils ont ressenti. Le combat pour l'indemnisation des "rapatriés" devient central dans la construction de leur mémoire, en particulier jusque dans les années 1980. La construction de la mémoire des pieds-noirs est marquée par un rapport fort à la "terre d'Algérie". Souvent idéalisée, elle est affirmée et ressentie comme "la patrie perdue".
Ce rapport à la terre est souvent teinté de "nostalgeria", mélange de nostalgie et d'amertume. Par exemple, la question des cimetières laissés en Algérie, présentée ici comme centrale dans la mémoire des pieds-noirs, illustrant leur attachement à la terre qu'ils considèrent ici comme "la leur".
Y a-t-il un risque de basculer dans une "mémoire dangeureuse", s'interroge Stora ? Fondée sur le ressentiment, le repli identitaire et le déni de la réalité de la guerre et de ses conséquences peut marquer des générations et détricoter un pan de la société française. Si l'attachement au nationalisme français est réel chez certains pieds-noirs, la transmission de la mémoire aux générations suivantes s'avère complexe. En effet, la mémoire des pieds-noirs n'est pas la seule en France. Elle coexiste, parfois difficilement, avec d'autres mémoires de la guerre d'Algérie, notamment celle de la population immigrée. Stora agit ici en historien et l'affirme : une confrontation de mémoires systématisent les conflits dans une société : le passé de la guerre d'Algérie doit continuer d'être étudié et transmis pour ne pas perpétuer des divisions.
La construction d'une mémoire complexe et polymorphe de la guerre d'Algérie ne peut se faire que par l'étude et la transmission. Comment s'est transmis l'héritage de la guerre, et d'abord aux enfants d'immigrés algériens, souvent confrontés à une société française bavarde et au silence des parents ? Il est difficile, pour les enfants d'immigrés algériens, de construire une mémoire de la guerre. Souvent, nous dit Stora, cette mémoire est marquée par le "silence des pères" et nourrie de fantasmes et d'imaginaires liés à la violence du conflit, aussi bien sur le sol algérien que dans la métropole. Ainsi la mémoire du 17 octobre 1961, avec la répression sanglante de la manifestation algérienne à Paris, occupe une place centrale dans la construction de la mémoire de la guerre d'Algérie. Elle illustre la violence subie par la communauté algérienne, ses difficultés d'intégration dans la société française et le refus de cette dernière à l'embrasser.
Il y a aussi, à prendre impérativement en compte, la diversité des opposants à la guerre d'Algérie : des militants "dreyfusards" regroupés au sein des comités, comme le comité Maurice Audin, aux militants trotskystes, anarchistes, communistes et "porteurs de valises" qui ont soutenu activement le FLN. Stora mentionne également le courant tiers-mondiste, représenté notamment par Frantz Fanon, ainsi que les soldats déserteurs et les "insoumis". Variété des engagements et des motivations, stratégies politiques et idéologie, le rôle commun et crucial des opposants à la guerre d'Algérie a été de documenter la guerre et de dénoncer les crimes coloniaux perpétrés par la France.
L'amour de l'Algérie représente un point de convergence pour tous ces groupes. Benjamin Stora évoque notamment les "pieds-rouges", terme qui désigne les Français restés en Algérie après l'indépendance : ils incarnent la possibilité d'une réconciliation et d'un avenir commun.
Ce que la France appelle "la guerre d'Algérie" s'appelle "la guerre d'indépendance" en Algérie. Dans le pays, la mémoire de la guerre s'est d'abord construite par un récit officiel, héroïque et unanimiste, occultant les figures d'opposition et les divisions internes au mouvement indépendantiste. En Algérie, le récit monolithique de la guerre d'indépendance, tel qu'il a été construit par un récit officiel et héroïque, a progressivement été remis en question, notamment à partir des années 1980, le "printemps berbère" et les émeutes de 1988 remettant en cause le parti unique en Algérie.
Dans la construction de la mémoire de la guerre d'indépendance, le retour d'acteurs historiques marginalisés par le discours officiel, comme Ahmed Ben Bella, Hocine Ait Ahmed et Mohamed Boudiaf, a fait émerger un kaléidoscope de récits dans le pays. La guerre civile des années 1990 et la violence islamiste ont également contribué à interroger le passé et à faire ressurgir des événements longtemps restés tus.
La question des violences commises au sein du camp indépendantiste est ici abordée avec le lien établi par Stora entre la violence islamiste des années 1990 et ce qu'il appelle la "guerre des frères" pendant la lutte pour l'indépendance. Cette période a été marquée par l'élimination des rivaux du FLN, notamment les berbéristes, les communistes et les opposants internes, ainsi que par le massacre des harkis — autant d'impacts sur la mémoire collective algérienne.
Quand un congrès en psychiatrie est un marqueur fort dans la construction de l'histoire : Benjamin Stora fait le récit de la mémoire de la guerre dans le contexte de l'année de l'Algérie en France, l'année 2003, et raconte un congrès de psychiatrie consacré aux traumatismes de la guerre d'Algérie. La construction d'une mémoire débute toujours par la circulation, même timide, de récits et de témoignages. Ici, les témoignages de soldats, longtemps restés silencieux, commencent à émerger, de même que la reconnaissance de l'abandon des harkis. Ces témoignages, souvent douloureux, participent à briser le silence qui a longtemps entouré la guerre. L'inauguration de lieux de mémoire et la fin du déni, favorisée par les lois d'amnistie, contribuent également à la reconnaissance du passé, douloureux pour toutes les communautés, de la guerre d'Algérie. L'extrait de la chanson d'Edith Piaf "Non, je ne regrette rien", souvent associée au départ des Pieds-Noirs, souligne la persistance de cette mémoire douloureuse dans l'imaginaire collectif français.
Un tournant majeur dans la reconnaissance de la guerre d'Algérie est l'adoption officielle du terme "Guerre d'Algérie" par l'Assemblée nationale en 1999. Cet événement, bien qu'accompagné de polémiques, marque une étape importante dans la reconnaissance de ce conflit et ouvre la voie à des questionnements essentiels sur le travail de mémoire. Stora accentue ici son analyse sur l'importance des commissions d'historiens, l'accès aux archives et la place de la guerre d'Algérie dans les manuels scolaires.
Plusieurs facteurs expliquent ce "retour de mémoire". La judiciarisation de l'histoire, avec des procès emblématiques comme celui de Maurice Papon, met en lumière les crimes coloniaux et la responsabilité de la France. La fin de la guerre froide et la distance temporelle avec les événements créent un contexte plus propice à l'analyse et à la compréhension du passé. L'ouverture progressive des archives militaires, le travail d'investigation des journalistes et l'émergence d'une nouvelle génération de chercheurs contribuent également à éclairer cette période. La guerre civile algérienne des années 1990, en réactivant les traumatismes du passé, a également joué un rôle dans ce "retour de mémoire".
Enfin, l'arrivée aux responsabilités politiques de la "génération des djebels", marquée par la guerre, a favorisé une certaine libération de la parole. Stora souligne cependant que la mémoire de la guerre d'Algérie reste marquée par une vision de l'histoire portée par les victimes davantage que par les responsables. Le besoin d'établir les responsabilités reste entier et continue de diviser. L'historien note toutefois des avancées positives vers une "réconciliation mémorielle", symbolisées par la visite du président Jacques Chirac en Algérie, lui qui a fait son service militaire pendant la guerre d'Algérie, et l'inauguration d'une plaque commémorative en hommage aux victimes du massacre du 17 octobre 1961 à Paris.