Tizi Ouzou à travers les âges
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Avant le XVIe siècle, la vallée du Sébaou était inhabitée bien que ses terres soient fertiles et bien cultivées par les montagnards des alentours. Ces derniers venaient travailler le jour et retournaient le soir dans leurs villages respectifs. Mais au moment des récoltes et des moissons surgissaient toujours des contestations et des conflits à cause des terrains mal délimités, ce qui se terminait souvent par des affrontements sanglants.
Des postes de surveillance furent installés en quelques points élevés de la plaine. Des gens, venus de toutes parts, ne tardèrent pas à s’installer autour de ces postes. On leur distribua des lopins de terre et quelques moyens pour les cultiver. En contrepartie, on exigeait d’eux d’assurer l’ordre public et le versement de quelques redevances aux autorités. Les nouveaux venus étaient, pour la plupart, originaires des tribus berbères voisines mais aussi de nombreux arabophones venus de la région des Issers et de Dellys. C’est à partir donc de la fusion sociale de ces deux communautés que s’est introduit dans la région, à partir du XVIe siècle, un nouveau langage qui est “l’arabe parlé”.
Ce sont ces gens-là, de classes et d’origines différentes, qui constituèrent les noyaux des futurs villages des Amraoua, nom qui provient même du fait qu’ils avaient été les premiers à peupler la vallée. Le nom d’Amraoua signifie “peupler”.
Au début du XVIIe siècle, des dissensions internes avaient affaibli le royaume de Koukou et la puissance des Ou El-Qadhi, ce qui a engendré un relâchement de la discipline et une tendance à l’anarchie dans les tribus des montagnes et les noyaux d’habitation existants dans la vallée du Sébaou. Profitant de ces désordres, les Turcs, qui occupaient déjà Dellys depuis 1555, pénètrent pour la première fois en Kabylie en lançant quelques détachements dans la vallée du Sébaou. Les premières incursions ont rencontré, certes, des résistances mais, mieux équipés et plus disciplinés que leurs adversaires, les Turcs finirent par s’imposer graduellement en employant conjointement la force et la diplomatie.
Vers 1720, le gouvernement turc d’Alger nomma un officier du nom d’Ali Khodja, pour surveiller la Kabylie et asseoir durablement la présence ottomane dans le bassin du Sébaou. C’est lui qui agrandit et fortifia l’ancien poste d’observation qui devint, dès lors, “Bordj Tizi Ouzou”. Il y installa une garnison dotée de quelques canons. Il est également à l’origine de l’implantation, à Abid Chamlal, d’une colonie d’esclaves noirs ramenés du Sud algérien pour faire du maraîchage au profit de sa garnison. Durant toute la présence turque en Kabylie, soit de 1640 à 1830, aucun édifice n’a été réalisé et laissé sur les lieux, par contre, pour alimenter leur trésor, d’imposantes collectes d’impôts, en espèces ou en produits (bétail ou maraîchers), se faisaient régulièrement.
L’armée coloniale française, quant à elle, pénètre, pour la première fois, en Kabylie le 7 mai 1844, soit quatorze ans après le débarquement de Sidi Fredj, malgré sa proximité géographique d’Alger.
Devant tant de malheurs et de dévastations des plus cruelles, les chefs kabyles et leurs alliés se concertèrent pour une éventuelle reddition. Après deux jours de discussion et de tractations, toutes les conditions furent acceptées, et le 21 mai 1844 Bugeaud procéda à l’investiture des nouveaux chefs qu’il venait de donner à certaines tribus.
Malgré l’occupation par les armées de Bugeaud et du général Randon de certains lieux stratégiques de la région, il a fallu quatorze expéditions composées de plusieurs généraux, de milliers de troupes militaires et d’auxiliaires, bien équipés en armement, pour pouvoir circonscrire, peu à peu, la résistance amazighe, tant la lutte et les combats étaient partout pour chasser l’envahisseur. Les différentes opérations militaires menées contre la Kabylie étaient de véritables génocides.
Peu à peu, d’autres bâtisses furent réalisées pour abriter les différents services publics tels que le bureau de poste, l’école communale, la gendarmerie, le presbytère et l’église. Ce sont ces constructions qui formeront la deuxième artère de la ville, baptisée rue Saint-Eustache. Plus tard fut créé, sur l’emplacement même du village indigène, un centre de peuplement européen suite à une décision d’expropriation.
Le 27 octobre 1858, un décret impérial signé par Jérome Napoléon officialisa la création d’un “Centre de population européenne composé de 94 feux (maisons) qui portera le nom de Tizi-Ouzou et sera doté d’un territoire agricole de 286 hectares”. Pour les Turcs et les autochtones, il était le “Bordj” et pour les Français, il était le “Fort”. Pour les premiers, il était à l’origine de la création du village de Tizi-Ouzou, et pour les seconds, il a été également à l’origine de la création d’un centre de population européenne à Tizi-Ouzou.
Mais au fil des années, ils avaient perçu des changements progressifs dans l’attitude des Kabyles suite à l’écho qui ne cessait de se répandre promettant l’avènement d’une “guerre sainte” pour libérer le pays. Dès le mois de janvier 1871, des révoltes sont signalées dans l’est du pays. Le bachagha El-Mokrani, humilié par les autorités militaires et par le clan colonialiste, se préparait ouvertement au soulèvement. Plusieurs assassinats et actes de sabotage sont enregistrés un peu partout pour annoncer le début de l’insurrection.
Le 17 avril 1871, les Kabyles, évalués entre 12 000 et 15 000 hommes conduits par le caïd Ali Ou Kaci, après un regroupement à Sikh Ou Meddour, se déploient autour du Bordj, l’encerclant totalement. Le 18 avril est lancée l’attaque contre le village européen de Tizi-Ouzou qui fut pillé et incendié. Après de durs combats, les Européens sont contraints d’abandonner le village pour se réfugier à l’intérieur du Bordj militaire. Le blocus du bordj commence alors. Le télégraphe et l’eau sont coupés. Les vivres sont insuffisants. Le siège dure trois semaines. Des puits sont creusés à l’intérieur du Bordj, où des morts sont enterrés dans la discrétion. Les assiégés sont gagnés par l’affolement et le désespoir.
Le 11 mai 1871, les renforts du général Lallemand finissent par arriver et délivrer les assiégés du Bordj. Le même jour, ses troupes prennent d’assaut les insurgés. Le combat s’engage au pied de la montagne du Belloua, mais les Kabyles doivent se replier sous le feu des mitrailleuses et des canons. Durant trois jours les fermes et les villages de Bétrouna, Oued Fali, Timizart Loghbar, Sidi Naamane et surtout Tizi-Ouzou sonnt incendiés. La répression est immédiate et impitoyable ; les populations sont frappées de séquestre qui leur enlève toutes leurs terres et leurs biens.
Au lendemain de l’insurrection de 1871 qui a embrasé toute la Kabylie, les Algériens furent soumis aux pouvoirs discrétionnaires des autorités militaires et civiles en instituant le fameux “code de l’indigénat”. Et c’est en vertu de ce code que des générations d’Algériens allaient connaître tous sortes d’exactions et d’humiliations.
La loi du 23 mars 1882 instituait officiellement l’état-civil des musulmans. A Tizi-Ouzou, ce n’est que le 5 mai 1889 que les inscriptions sur les registres d’état-civil ont débuté mais une grande opposition venait des populations autochtones, qui ne voyaient dans cette opération qu’un moyen légal par lequel l’administration cherchait à violer leur intimité familiale et une tentative de francisation.
Bientôt, plusieurs familles habitant des montagnes environnantes, pour fuir la misère et le dénuement qui les accablaient, rejoignent le village indigène de Tizi-Ouzou où elles s’installent définitivement, cherchant les possibilités de travail — bien qu’il soit rare, sous n’importe quelle forme et quel que soit le revenu — afin de subvenir aux besoins primaires de leurs familles.
Après avoir obtenu le refoulement des Tizi-Ouziens de la partie inférieure de leur village, les colons exigent le démantèlement du cimetière musulman qui se trouvait à l’est du quartier Lalla-Saïda, à l’emplacement actuel de l’Institut national de formation professionnelle (ex-école Jeanmaire) de Aïn Hallouf, du collège Mouloud-Feraoun et d’une partie du lycée Fathma-n’Soumer. En 1879, Un autre cimetière est ouvert à M’douha sur une superficie d’un peu plus de deux hectares.
Peu à peu, le village européen se transforme en une petite ville avec toutes les commodités, tandis que le village musulman, malgré son rattachement à la commune et sa proximité de la ville européenne, n’a connu que quelques insignifiantes réalisations, à savoir :
- Aménagement des sources de Aïn Soltane et Aïn Hallouf, - Construction d’un lavoir à Aïn Hallouf après que les femmes indigènes furent interdites, à partir de 1880, d’accéder au lavoir du village où se rencontraient jusque là les femmes des deux communautés. - Vers 1858, une école de garçons est construite à proximité de Lalla-Saïda, qui était alors le centre du village indigène. Cette école s’appelait “école arabo-française” et était mixte. Elle avait deux instituteurs. On y enseignait l’arabe le matin et le français l’après-midi. Elle était fréquentée par les enfants des colons et par quelques garçons musulmans. En raison de l’opposition des colons, l’enseignement de l’arabe fut supprimé. - En août 1928 fut achevée la construction, à Aïn Hallouf, d’une école indigène comprenant neuf classes et un atelier de travail manuel. Cette nouvelle école indigène est appelée école Jeanmaire. - Un centre de formation professionnelle de poterie a été ouvert durant la Seconde Guerre mondiale. Il était situé dans le quartier Loumazar, près de Lalla-Saïda, à l’emplacement actuel de l’école Mekacher. Il recevait une quinzaine de stagiaires qui apprenaient à fabriquer les ustensiles de cuisine en terre cuite. Leur formation était sanctionnée par un diplôme. - Quelques bornes-fontaines ont été réalisées dans certains quartiers pour les indigènes, mais l’eau ne coulait que rarement de leurs robinets.
Durant la Première Guerre mondiale, la ville de Tizi-Ouzou est retenue par l’administration coloniale pour servir de centre d’internement et de transit des prisonniers allemands vers Fort-National, Bouira et Laghouat. Le 23 septembre 1914, 123 prisonniers allemands sont acheminés vers Tizi-Ouzou, par train spécial, le soir même de leur arrivée, à Alger, à bord du navire Le Calvados, puis transférés au Bordj militaire. En tout, 1 071 prisonniers sont internés et les autorités sont contraintes d’ouvrir un camp composé de paillotes vers Sikh Ou Meddour. Ces prisonniers ont été employés pour la réalisation de routes et de ponts.
Entre 1873 et 1914, 14 journaux hebdomadaires touchant aux intérêts des colons, à la politique, aux finances, à la littérature, à l’art, au sport et à la satire sont édités à Tizi-Ouzou et diffusés dans la région. Certains ont duré quelques mois et d’autres quelques années si ce n’est plus, à l’image du journal Le Petit Kabyle, journal politique et littéraire paraissant le dimanche, qui a exercé du 1886 à 1920.
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