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Santé : Risques

 

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L’EXTINCTION D’ESPÈCES, LA DIMINUTION DE LA BIODIVERSITÉ ET LA SANTÉ HUMAINE




L’activité humaine entraîne l’extinction d’espèces animales, végétales et microbiennes mille fois plus vite qu’au rythme naturel (Wilson, 1992), extinction qui est probablement l’une des plus importantes de l’histoire de la géologie. Lorsque l’Homo sapiens est apparu, il y a quelque 100 000 ans, le nombre d’espèces qu’abritait la Terre était le plus important de tous les temps (Wilson, 1989). Au rythme où les espèces disparaissent aujourd’hui, on est en train de retomber au niveau le plus bas depuis l’époque des dinosaures, il y a 65 millions d’années, puisqu’on estime qu’un quart des espèces seront éteintes dans 50 ans (Ehrlich et Wilson, 1991).

En plus de poser des dilemmes éthiques — nous n’avons pas le droit de tuer d’innombrables autres organismes, dont beaucoup étaient sur la planète des dizaines de millions d’années avant nous —, ce comportement ne peut qu’aboutir à une autodestruction, en rompant le fragile équilibre écologique sur lequel repose toute forme de vie, y compris la nôtre, en détruisant la diversité biologique qui rend les sols fertiles, qui produit l’air que nous respirons et qui nous fournit les aliments et d’autres produits naturels vitaux, dont le plus grand nombre reste à découvrir.

L’accroissement exponentiel de la population humaine et, parallèlement, l’augmentation encore plus forte de la consommation de ressources naturelles et de la production de déchets sont les principaux facteurs qui menacent la survie des autres espèces. Le réchauffement de la planète, les pluies acides, l’appauvrissement de l’ozone stratosphérique et le rejet de produits chimiques toxiques dans l’air, le sol et les écosystèmes d’eau douce et salée conduisent tous à une diminution de la biodiversité. Mais c’est la destruction d’habitats par les activités humaines, notamment le déboisement, qui constitue le principal fléau.

C’est surtout vrai des forêts tropicales humides. La superficie qu’elles occupaient du temps de la préhistoire a été réduite de plus de la moitié, mais on continue de les couper et de les brûler au rythme d’environ 142 000 km2 par an, ce qui équivaut à la superficie de la Suisse et des Pays-Bas réunis; il disparaît ainsi chaque seconde une forêt de la grandeur d’un terrain de football (Wilson, l992). Cette œuvre de destruction est la cause première de l’extinction massive d’espèces dans le monde.

On estime que la Terre abrite entre 10 et 100 millions d’espèces. Si l’on se base sur un chiffre prudent de 20 millions d’espèces, ce sont donc 10 millions d’espèces qui vivent dans les forêts humides tropicales; or, à la vitesse à laquelle on déboise les régions tropicales, cela veut dire que 27 000 espèces seraient éliminées des forêts tropicales chaque année, soit plus de 74 par jour ou 3 par heure (Wilson, 1992).

Cet article examine les incidences de cette réduction généralisée de la diversité biologique sur la santé humaine. D’après l’auteur, si l’on saisissait bien les effets qu’entraîneront ces extinctions massives — qui compromettront la compréhension et le traitement de nombreuses maladies incurables et, au bout du compte, menaceront peut-être la survie des êtres humains —, on verrait alors que les atteintes actuellement portées à la biodiversité ne constituent ni plus ni moins qu’une urgence médicale à évolution lente et exigerait que les mesures prises pour préserver les espèces et les écosystèmes soient reconnues hautement prioritaires.



  La perte de modèles médicaux


Trois groupes d’animaux menacés, très éloignés les uns des autres — les grenouilles vénéneuses, les ours et les requins — montrent de manière éclatante comment des modèles importants pour la science biomédicale risquent d’être détruits par les êtres humains.


Les grenouilles vénéneuses

Toute la famille des grenouilles vénéneuses, les dendrobatidés, que l’on trouve dans les régions tropicales des Amériques, est menacée par la destruction de ses habitats, c’est-à-dire des forêts humides situées dans les basses terres de l’Amérique centrale et du Sud (Brody, 1990). Ces animaux aux couleurs vives, qui se répartissent en plus de 100 espèces, sont particulièrement sensibles au déboisement, car ils ne vivent souvent que dans certains secteurs précis de la forêt et ne peuvent évidemment pas vivre ailleurs. Les scientifiques ont fini par comprendre que les toxines qu’ils libèrent, que les Indiens d’Amérique centrale et du Sud utilisent depuis des siècles pour fabriquer des flèches empoisonnées, sont parmi les substances naturelles les plus mortelles que l’on connaisse. Ils sont également très utiles en médecine. Les éléments actifs de ces toxines sont des alcaloïdes, composés cycliques azotés tels que morphine, caféine, nicotine et cocaïne, par exemple, que l’on trouve presque exclusivement dans des végétaux. Les alcaloïdes se lient de préférence à des canaux et pompes ioniques particulières dans les membranes nerveuses et musculaires. Sans eux, on connaîtrait de façon très incomplète les éléments de base de la fonction des membranes que l’on retrouve dans tout le règne animal.

En plus de l’intérêt qu’elles présentent pour la recherche fondamentale en neurophysiologie, les grenouilles vénéneuses offrent aussi des éléments d’information biochimique précieux pour la production de nouveaux analgésiques puissants qui agissent autrement que la morphine, de nouveaux médicaments pour les arythmies cardiaques et de nouveaux traitements pour soulager certaines affections neurologiques comme la maladie d’Alzheimer, la myasthénie grave et la sclérose latérale amyotrophique (Brody, 1990). Si la destruction des forêts humides se poursuit au même rythme en Amérique centrale et du Sud, ces grenouilles d’une grande valeur vont disparaître.


Les ours

Dans de nombreuses régions du monde, des populations d’ours sont menacées d’extinction parce que certaines parties de cet animal sont de plus en plus recherchées sur le marché noir en Asie — la vésicule biliaire pour ses qualités médicinales réputées (elle vaut dix-huit fois son pesant d’or), et les pattes pour des repas fins (Montgomery, l992), — et parce que la chasse à l’ours et la destruction de son habitat se poursuivent. Or, tous nous aurons à perdre de l’extinction d’espèces d’ours, non seulement parce que ce sont des créatures superbes et fascinantes qui occupent une place importante dans la nature, mais aussi parce que certaines espèces présentent plusieurs caractéristiques physiologiques particulières qui peuvent nous apporter des indications utiles pour le traitement de diverses maladies humaines. Pendant qu’ils «hibernent» (ou, plus exactement, lorsqu’ils sont dans leur tanière), les ours noirs, par exemple, demeurent immobiles jusqu’à 5 mois en hiver, sans pour autant perdre de leur masse osseuse (Rosenthal, 1993) (les vrais animaux hibernants, comme la marmotte, la marmotte d’Amérique et le spermophile, voient leur température corporelle baisser fortement pendant l’hibernation et sont pro-fondément assoupis. L’ours noir, en revanche, conserve une température corporelle presque normale et réagit instantanément lorsqu’il doit se défendre). Contrairement à l’être humain, qui perdrait presque un quart de sa masse osseuse pendant une immobilisation de cette durée (faute de porter son propre poids), l’ours continue de produire de l’os, en puisant dans le calcium qui circule dans son sang (Floyd, Nelson et Wynne, 1990). Une fois que l’on aura compris comment il réussit ce tour de force, on trouvera peut-être des moyens efficaces de prévenir et de traiter l’ostéoporose chez les personnes âgées (problème très important qui entraîne fractures, souffrances et invalidités), chez les individus longtemps confinés au lit et chez les astronautes placés d’une façon prolongée dans un état d’apesanteur.

D’autre part, les ours qui «hibernent» se passent d’uriner pendant des mois. Les êtres humains qui ne peuvent éliminer pendant plusieurs jours les déchets contenus dans leurs urines accumulent de l’urée dans leur sang et meurent d’intoxication. D’une certaine manière, l’ours recycle l’urée pour en faire de nouvelles protéines, y compris celles des muscles (Nelson, 1973). Si l’on pouvait trouver le mécanisme qui régit cette transformation, on parviendrait peut-être à mettre au point des traitements efficaces et durables pour les personnes atteintes d’une insuffisance rénale, qui doivent être régulièrement sous dialyse pour éliminer leurs toxines ou qui doivent subir une transplantation.


Les requins

Comme les ours, de nombreuses espèces de requins sont en voie de disparition à cause de la demande dont leur chair fait l’objet, notamment en Asie, où les ailerons que l’on sert dans les potages se vendent jusqu’à 100 dollars E.-U. la livre (Stevens, 1992). Etant donné que les requins ont peu de petits, qu’ils grossissent lentement et qu’ils atteignent leur maturité après plusieurs années, ils risquent tout particulièrement d’être décimés par une pêche excessive.

Les requins, qui existent depuis presque 400 millions d’années, ont acquis des organes extrêmement spécialisés et des fonctions physiologiques qui les protègent contre presque toutes les menaces, à l’exception des massacres perpétrés par les humains. L’élimination de populations et l’extinction de certaines des 350 espèces connues pourraient se solder par une immense catastrophe pour le genre humain.

Il semble que le système immunitaire des requins (et des poissons qui leur sont apparentés, les raies) ait évolué à tel point que ces animaux sont aujourd’hui presque à l’abri des cancers et des infections. Des tumeurs peuvent apparaître chez d’autres poissons et mollusques (Tucker, 1985), mais rarement chez les requins. Cela est confirmé par les premières recherches effectuées. Il s’avère impossible, par exemple, de produire une tumeur chez un requin dormeur en faisant des injections répétées de substances cancérogènes réputées puissantes (Stevens, 1992). Des chercheurs de l’Institut de technologie du Massachusetts (Massachusetts Institute of Technology (MIT)) ont isolé dans le cartilage du requin-pèlerin (Lee et Langer, 1983) une substance, présente en grande quantité, qui inhibe le développement de nouveaux vaisseaux sanguins alimentant les tumeurs et, donc, la croissance de ces tumeurs.

Les requins peuvent aussi servir de modèles extrêmement précieux pour la mise au point de nouveaux médicaments qui permettent de traiter des infections, ce qui est aujourd’hui d’autant plus important que les agents infectieux acquièrent une résistance accrue aux antibiotiques actuellement sur le marché.


Autres modèles

Les exemples ne manquent pas de végétaux, d’animaux et de micro-organismes détenant les secrets de milliards d’expériences vécues au cours de l’évolution, qui sont de plus en plus menacés par l’activité humaine et que le corps médical risque de voir disparaître à jamais.



  La perte de nouveaux médicaments


Diverses espèces végétales, animales et microbiennes sont en soi à l’origine de certains des médicaments actuellement les plus importants et comptent pour une part non négligeable de toute la pharmacopée. Farnsworth (1990), par exemple, a découvert que 25% des médicaments vendus sur ordonnance par les pharmacies de quartier aux Etats-Unis entre 1959 et 1980 renfermaient des ingrédients actifs extraits de plantes évoluées. La proportion est beaucoup plus forte dans les pays en développement. En effet, 80% de leurs habitants, soit approximativement les deux tiers de la population mondiale, recourent presque exclusivement à des médicaments traditionnels composés de substances naturelles, dont la plupart proviennent de plantes.

Les connaissances détenues par les guérisseurs, souvent transmises oralement au travers des siècles, ont permis de découvrir beaucoup de médicaments aujourd’hui largement employés — la quinine, la physostigmine, la d-tubocurarine, la pilocarpine et l’éphédrine, pour n’en citer que quelques-uns (Farnsworth et coll., 1986). Mais ces connaissances se perdent rapidement, surtout en Amazonie, car, à leur mort, les guérisseurs autochtones sont remplacés par des gens qui pratiquent une médecine plus moderne. Botanistes et pharmacologues se livrent à une course de vitesse pour apprendre ces méthodes anciennes, qui, comme les plantes forestières qu’ils utilisent, sont aussi menacées de disparition (Farnsworth, 1990; Schultes, 1991; Balick, 1990).

Les scientifiques ont analysé la composition chimique de moins de 1% des plantes connues des forêts humides répertoriées qui pourraient renfermer des substances biologiquement actives (Gottlieb et Mors, 1980) , ainsi qu’une proportion comparable de plantes des régions tempérées (Schultes, 1992) et une quantité encore inférieure d’animaux, de champignons et de microbes connus. Or, il existe peut-être des dizaines de millions d’espèces à découvrir dans les forêts, les sols, les lacs et les océans. En procédant à l’élimination massive d’espèces comme on le fait aujourd’hui, on est peut-être en train de détruire des remèdes inconnus de cancers actuellement incurables, du sida, de la cardiopathie artérioscléreuse et d’autres maladies à l’origine d’immenses souffrances humaines.



  La perturbation de l’équilibre des écosystèmes


Enfin, la disparition d’espèces et la destruction d’habitats peuvent perturber le fragile équilibre d’écosystèmes dont dépendent toutes les formes de vie, y compris la nôtre.


Les réserves alimentaires

Les réserves alimentaires, pour leur part, sont peut-être gravement menacées. Le déboisement, par exemple, peut entraîner une forte réduction des précipitations dans les régions agricoles avoisinantes et même dans des contrées plus éloignées (Wilson, 1988; Shulka, Nobre et Sellers, 1990), diminuant ainsi le rendement des cultures. La perte de sol arable végétal sous l’influence de l’érosion, autre conséquence du déboisement, peut avoir des effets irréversibles sur les cultures dans les régions boisées, en particulier sur les terrains accidentés, comme dans certains secteurs du Népal, de Madagascar et des Philippines.

Chauves-souris et oiseaux, principaux prédateurs des insectes qui infestent ou détruisent les cultures, disparaissent par populations entières (Brody, 1991; Terborgh, 1980), ce qui a des conséquences incalculables pour l’agriculture.


Les maladies infectieuses

Depuis peu au Brésil, le paludisme atteint les proportions d’une épidémie à cause de peuplements massifs et d’une dégradation de l’environnement dans le bassin de l’Amazone. Cette maladie, presque entièrement éliminée du Brésil dans les années soixante, a connu une flambée 20 ans plus tard, 560 000 cas ayant été répertoriés en 1988, dont 500 000 dans la seule Amazonie (Kingman, 1989). Cette épidémie s’est expliquée en grande partie par l’arrivée d’un très grand nombre de personnes qui n’étaient pas immunisées — ou très peu — contre le paludisme, qui vivaient dans des abris de fortune et qui portaient peu de vêtements pour se protéger. Mais elle a également été due au fait que ces populations sont venues bouleverser le milieu naturel des forêts tropicales humides, créant partout sur leur passage des mares d’eau stagnante (construction de routes, terre entraînée par le défrichement, ouverture de mines à ciel ouvert), mares où Anopheles darlingi , principal vecteur du paludisme dans la région, a pu se multiplier à son aise (Kingman, 1989).

L’historique des maladies virales «émergentes» peut nous apporter des renseignements précieux concernant les effets de la destruction de l’habitat sur les êtres humains. La fièvre hémorragique de l’Argentine, par exemple, affection virale douloureuse dont de 3 à 15% des victimes ne réchappent pas (Sanford, 1991), a l’ampleur d’une épidémie depuis 1958 parce qu’on a défriché la pampa à grande échelle au centre de l’Argentine pour y planter du maïs (Kingman, 1989).

Parmi les maladies virales nouvelles, celle qui cause le plus de tort à l’être humain, et qui annonce peut-être l’éclosion d’autres infections virales, est le sida, provoqué par le virus de l’immunodéficience humaine des types 1 (VIH-l) et 2 (VIH-2). On s’entend en général pour dire que l’épidémie actuelle de sida a son origine chez des primates non humains d’Afrique, qui ont joué le rôle de réservoirs naturels et d’hôtes asymptomatiques, pour une famille de virus qui provoque une immunodéficience (Allan, 1992). La preuve génétique existe manifestement d’un lien entre le VIH-l et un virus simien de l’immunodéficience présent chez des chimpanzés africains (Huet et Cheynier, 1990), ainsi qu’entre le VIH-2 et un autre virus simien découvert chez des mangabeys cendrés (Hirsch et Olmsted, 1989; Gao et Yue, 1992). Ces transmissions de virus de primates à notre espèce doivent-elles être attribuées à l’installation d’êtres humains dans des zones forestières dégradées? Si tel est le cas, nous assistons peut-être avec le sida au début d’une série d’épidémies virales nées dans des forêts humides tropicales qui peuvent abriter des milliers de virus susceptibles d’infecter l’humain, dont certains sont peut-être mortels comme le sida (à presque 100%), mais se propagent plus facilement, par exemple dans des gouttelettes transportées par l’air. Ces maladies virales éventuelles pourraient devenir la menace la plus grave qui pèse sur la santé publique à cause d’une détérioration du milieu naturel des forêts tropicales humides.


Autres effets

Il se pourrait bien que la rupture d’autres interactions au sein des organismes, des écosystèmes et de l’environnement planétaire, dont on ne connaît presque rien, s’avère la plus grande catastrophe pour le genre humain. Qu’en sera-t-il du climat planétaire et de la concentration des gaz dans l’atmosphère, par exemple, quand un certain seuil critique de déboisement aura été atteint? Les forêts jouent un rôle primordial dans le maintien des régimes planétaires de précipitations et dans la stabilité des gaz atmosphériques.

Qu’adviendra-t-il de la vie marine si une augmentation du rayonnement ultraviolet entraîne la destruction massive du phytoplancton, notamment dans les eaux riches situées sous le «trou» de la couche d’ozone dans l’Antarctique? Ces organismes, qui sont à la base de toute la chaîne trophique marine, qui produisent une partie importante de l’oxygène mondial et qui absorbent une grande quantité du dioxyde de carbone de la planète, sont très vulnérables aux ultraviolets (Schneider, 1991; Roberts, 1989; Bridigare, 1989).

Qu’en sera-t-il de la croissance des végétaux si les pluies acides et les substances chimiques toxiques empoisonnent des champignons et des bactéries essentiels à la fertilité des sols? L’Europe occidentale a déjà perdu de 40 à 50% de ses espèces de champignons au cours des 60 dernières années, dont beaucoup de champignons mycorhriens symbiotiques (Wilson, 1992), indispensables à l’absorption de nutriments par les plantes. Personne ne sait quel effet aura leur disparition.

Les scientifiques ignorent les réponses à ces interrogations et à d’autres questions d’extrême importance. Mais certains signaux biologiques inquiétants indiquent que les écosystèmes planétaires ont déjà subi de graves dommages. La diminution rapide et simultanée de la population de nombreuses espèces de grenouilles, partout dans le monde, y compris dans des endroits isolés, vierges d’habitants, laisse penser que ces animaux meurent à cause de changements survenus dans l’environnement planétaire (Blakeslee, 1990). Des études récentes (Blaustein, 1994) révèlent que, dans certains cas, la faute en est peut-être à l’augmentation des rayonnements ultraviolets B consécutive à l’appauvrissement de la couche d’ozone.

Plus près de nous, des mammifères marins tels que les dauphins rayés en Méditerranée, les phoques vivant près des côtes de la Scandinavie et de l’Irlande du Nord, et les bélugas du Saint-Laurent meurent aussi dans des proportions jamais vues. Pour ce qui est des dauphins et des phoques, la mort semble parfois attribuable à des virus morbilleux (famille comprenant les virus de la rougeole et de la maladie de Carré) qui provoquent des pneumonies et des encéphalites (Domingo et Ferrer, 1990; Kennedy et Smyth, 1988), conséquence possible d’un système immunitaire affaibli. Dans le cas des bélugas, des polluants chimiques comme le DDT, l’insecticide Mirex, les BPC, le plomb et le mercure semblent être en cause, rendant ces animaux infertiles et entraînant au bout du compte leur mort à la suite de tumeurs et de pneumonies (Dold, 1992). On trouve de telles quantités de ces polluants dans les carcasses de bélugas que l’on pourrait ranger ces dernières parmi les déchets dangereux.

Est-ce que les «espèces indicatrices», comme les canaris qui meurent asphyxiés par les gaz nocifs dans les mines de charbon, nous avertissent que nous sommes en train de bouleverser l’équilibre fragile d’écosystèmes qui préside à toutes les formes de vie, y compris la nôtre? La réduction de moitié, entre 1938 et 1990, du nombre de spermatozoïdes chez les hommes en bonne santé partout dans le monde (Carlsen et coll., 1992), l’augmentation prononcée de la proportion de malformations congénitales au niveau des organes génitaux externes chez les hommes en Angleterre et au pays de Galles entre 1964 et 1983 (Matlai et Beral, 1985), la forte poussée de l’incidence de certains cancers chez les enfants de race blanche de 1973 à 1988 (Angier, 1991) et chez les adultes de race blanche de 1973 à 1987 (Davis, Dinse et Hoel, 1994) aux Etats-Unis, ainsi que la progression régulière, depuis trois ou quatre décennies, des taux de mortalité attribuables à plusieurs cancers dans le monde entier (Kurihara, Aoki et Tominaga, 1984; Davis et Hoel, 1990a, 1990b; Hoel, 1992) laissent à penser que la dégradation de l’environnement commence peut-être à menacer non seulement la survie des grenouilles, des mammifères marins et autres espèces animales, végétales et microbiennes, mais aussi celle de l’espèce humaine.



  Résumé


L’activité humaine provoque l’extinction d’animaux, de végétaux et d’organismes microbiens à un rythme qui risque fort d’éliminer dans les 50 prochaines années un quart des espèces vivant sur terre. Cette destruction a des conséquences incalculables sur la santé humaine:

•   perte de modèles médicaux permettant de comprendre la physiologie et les maladies propres au genre humain;
•   perte de nouveaux médicaments qui pourraient servir à traiter avec succès des cancers incurables, le sida, l’artériosclérose et d’autres maladies à l’origine de grandes souffrances humaines.

  Cet article a été adapté avec l'aimable autorisation de Chivian, E., 1993: «Species extinction and biodiversity loss: The implications for human health», dans E. Chivian, M. McCally, H. Hu et A. Haines (directeurs de publication): Critical Condition: Human Health and the Environment (Cambridge, Massachusetts et Londres, MIT Press). Remerciements à E.O. Wilson, Richard Schultes, Stephen Morse, Andrew Spielma, Paul Epstein, David Potter, Nan Vance, Rodney Fujita, Michael Balick, Suzn Strobel et Edson Albuquerque


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