
L’URBANISATION

L’urbanisation est l’une des grandes caractéristiques du monde contemporain. Au début du XIXe siècle, environ 50 millions de personnes vivaient dans des zones urbaines. En 1975, elles étaient 1,6 milliard et, en l’an 2000, on en comptait 3,1 milliards (Harpham, Lusty et Vaugham, 1988). Ces chiffres dépassent de loin ceux de la croissance de la population rurale.
Toutefois, l’urbanisation a souvent eu des effets dommageables sur la santé des individus qui travaillent et vivent dans les villes. Dans une plus ou moins grande mesure, la construction de logements convenables et d’infrastructures urbaines ainsi que la maîtrise de la circulation n’ont pas progressé au même rythme que la croissance urbaine. Il en est résulté une multitude de problèmes de santé.
Le logement
Partout dans le monde, les conditions de logement sont loin d’être satisfaisantes. Au milieu des années quatre-vingt, par exemple, entre 40 et 50% des habitants de nombreuses villes de pays en développement vivaient dans des logements non conformes aux normes établies (OMS, 1992c). La situation s’est aggravée depuis. Bien qu’ils soient moins inquiétants dans les pays industriels, les problèmes de logement y sont fréquents: dégradation, surpeuplement et même présence de personnes sans domicile fixe.
Les principaux éléments de l’environnement domestique qui influencent la santé et les risques qui leur sont associés sont présentés au tableau 53.10. La santé d’un travailleur peut se ressentir de l’absence de l’un ou de plusieurs de ces éléments à son lieu de domicile. Dans les pays en développement, par exemple, quelque 600 millions de citadins habitent dans des maisons et des quartiers qui présentent une menace pour leur santé ou pour leur vie (Hardoy, Cairncross et Satterthwaite, 1990; OMS, 1992c).
Tableau 53.10 Logement et santé
Tableau en cours de préparation ...
Les problèmes de logement peuvent aussi avoir une incidence directe sur la santé au travail, lorsque la personne exerce son activité au domicile. C’est le cas du personnel domestique et d’un nombre croissant de petits producteurs qui possèdent une exploitation familiale. Ces derniers peuvent être d’autant plus touchés que leurs procédés de production créent telle ou telle forme de pollution. Quelques études réalisées dans des entreprises de ce type ont révélé la présence de déchets dangereux qui provoquent, entre autres, des maladies cardio-vasculaires, des cancers de la peau, des troubles neurologiques, des cancers des bronches, de la photophobie et de la méthémoglobinémie infantile (Hamza, 1991).
La prévention des problèmes domestiques comprend l’adoption de mesures aux différents stades de la mise à disposition de logements:
• emplacement (lieux sûrs et exempts de vecteurs de maladie); • conception du logement (espaces dotés de dimensions et d’une protection climatique suffisantes, utilisation de matériaux de construction non périssables, protection convenable des équipements); • construction (prévention des défauts de construction); • entretien (inspections et contrôles satisfaisants de l’équipement, etc.).
L’implantation d’activités industrielles dans le milieu résidentiel peut exiger des mesures de protection spéciales, en fonction de procédés de production particuliers.
Les types de solutions adoptées pour le logement peuvent varier grandement d’un endroit à l’autre, selon la situation sociale, économique, technique et culturelle. De nombreuses villes, grandes et petites, se sont dotées de lois sur l’urbanisme et la construction, qui prévoient des mesures pour prévenir les risques sanitaires. Mais, bien souvent, ces lois ne sont pas appliquées, par ignorance, ou encore parce qu’il n’existe pas d’appareil judiciaire ni les ressources financières nécessaires pour bâtir des logements convenables. Il est donc important non seulement d’édicter des règlements appropriés (et de les mettre à jour), mais aussi de créer des conditions propres à leur application.
L’infrastructure urbaine: la fourniture de services de salubrité de l’environnement
Le logement peut aussi avoir des conséquences dommageables sur la santé lorsqu’il n’existe pas de services de salubrité de l’environnement suffisants, comme les services de ramassage des ordures, d’approvisionnement en eau, d’assainissement et d’évacuation des eaux. Les effets d’une insuffisance de ces services dépassent toutefois le cadre strict du logement et peuvent engendrer des risques pour une ville dans son ensemble. Dans beaucoup d’endroits, la qualité de ces services en est encore médiocre. Par exemple, entre 30 et 50% des déchets solides produits par les centres urbains ne sont pas ramassés. En 1985, on comptait 100 millions de personnes de plus qu’en 1975 qui n’étaient pas alimentées en eau. Plus de 2 milliards d’individus ne possèdent pas d’installation sanitaire pour l’élimination des excréments (Hardoy, Cairncross et Satterthwaite, 1990; OMS, 1992c). Les médias citent fréquemment le cas d’inondations ou d’autres accidents attribuables à une mauvaise évacuation des eaux de ruissellement.
Les risques qui découlent d’une déficience des services de salubrité de l’environnement sont présentés au tableau 53.11. Il est aussi fréquent que des risques se répercutent d’un type de service à l’autre: contamination de l’eau courante à cause d’un manque d’installations d’assainissement, dissémination des déchets par les eaux non drainées, etc. Pour donner un exemple de l’ampleur des problèmes d’infrastructure, parmi beaucoup d’autres, rappelons qu’il meurt dans le monde un enfant toutes les vingt secondes pour cause de diarrhée — fléau dû à l’insuffisance des services de salubrité de l’environnement.
Tableau 53.11 Infrastructure urbaine et santé
Tableau en cours de préparation ...
Les travailleurs dont le cadre de travail immédiat ou élargi n’est pas correctement pourvu de ce genre de services sont exposés à de nombreux risques professionnels. Ceux qui travaillent à la fourniture de services ou à l’entretien des infrastructures urbaines, comme les éboueurs et les balayeurs, sont d’autant plus exposés.
Certes, il existe des solutions techniques pour améliorer les services de salubrité de l’environnement. On pensera, parmi beaucoup d’autres, au recyclage des ordures (y compris aux moyens employés pour faciliter le travail des éboueurs), à l’utilisation de différents véhicules de ramassage des ordures pour diverses viabilités (y compris dans les secteurs d’habitat spontané), aux dispositifs qui permettent d’économiser l’eau, au renforcement du dépistage des fuites d’eau et à des installations sanitaires peu coûteuses comme les latrines ventilées, les fosses septiques ou les conduites d’égout de petit calibre.
Mais le succès de chaque solution dépend de son adaptation à la situation locale, ainsi que des ressources et des compétences que l’on possède sur place pour la mettre en œuvre. La volonté politique est fondamentale, mais pas suffisante. Les pouvoirs publics ont souvent de la difficulté à fournir des services urbains convenables par eux-mêmes. Pour réussir, il faut souvent faire collaborer les secteurs public, privé et bénévole. Le soutien et la participation pleine et entière des collectivités locales sont importants. Cela exige souvent que l’on reconnaisse officiellement les nombreux quartiers illicites et semi-licites (notamment dans les pays en développement, mais pas uniquement) qui contribuent pour une grande part aux problèmes de santé en rapport avec l’environnement. Les travailleurs préposés au ramassage des ordures ou à l’entretien des installations de recyclage et des égouts, par exemple, doivent porter un équipement de protection spécial, comme des gants, une combinaison et un masque.
La circulation
Les villes dépendent énormément des transports de surface pour le déplacement des personnes et des marchandises. C’est pourquoi l’essor de l’urbanisation partout dans le monde s’est accompagné d’une forte augmentation de la circulation. Or, celle-ci entraîne une multiplication des accidents. Environ 500 000 individus sont tués chaque année dans des accidents de la circulation, dont les deux tiers surviennent en milieu urbain ou périurbain. Par ailleurs, d’après de nombreuses études réalisées dans différents pays, on compte entre 10 et 20 blessés pour chaque décès. Parmi eux, beaucoup ont ensuite une incapacité de travail permanente ou prolongée (Urban Edge , 1990a; OMS, 1992b). Dans bien des cas, il s’agit de personnes qui se rendent à leur travail ou en reviennent; depuis peu, cette catégorie d’accident de la circulation est assimilée à un risque professionnel.
Selon des études de la Banque mondiale, les principales causes d’accident de la circulation urbaine sont le mauvais état des véhicules, la dégradation du réseau routier, la présence de différents types d’usagers (des piétons aux camions en passant par les animaux) dans une même rue ou une même voie, l’absence de chemins pour les piétons et l’imprudence (des conducteurs comme des piétons) (Urban Edge , 1990a, 1990b).
L’expansion de la circulation urbaine a aussi pour conséquence d’aggraver la pollution atmosphérique et sonore. Entre autres problèmes de santé, mentionnons les maladies respiratoires aiguës et chroniques, les affections malignes et les déficits auditifs (la pollution fait aussi l’objet d’autres chapitres de l’Encyclopédie ).
On ne manque pas de solutions techniques pour améliorer la sécurité des routes et des voitures (de même que pour réduire la pollution). Le plus difficile semble être de changer la mentalité des conducteurs, des piétons et des autorités. On recommande souvent de faire un travail d’éducation en matière de sécurité routière — de l’école primaire aux campagnes des médias — pour toucher les conducteurs et les piétons (lorsqu’ils sont appliqués, les programmes de ce type remportent souvent un certain succès). Les autorités ont pour responsabilité d’édicter et de faire respecter des règlements de la circulation, d’inspecter les véhicules, de concevoir et de mettre en application des mesures de prévention technique. Malheureusement, d’après les études susmentionnées, il est rare que ces autorités accordent une grande importance aux accidents de la circulation (ou à la pollution) ou qu’elles aient les moyens de faire de la prévention dans ce domaine (Urban Edge , 1990a, 1990b). Il importe donc que les services publics dépendant de ces autorités soient aussi la cible des campagnes d’éducation et qu’on les soutienne dans leur travail.
Le tissu urbain
Outre les problèmes déjà cités (logement, services, circulation), le développement global du tissu urbain a aussi une incidence sur la santé. Premièrement, les zones urbaines sont généralement densément peuplées, ce qui facilite la transmission des maladies contagieuses. Deuxièmement, ces zones attirent un nombre important d’industries, avec la pollution qu’elles engendrent. Troisièmement, de par l’urbanisation, les foyers naturels des vecteurs de maladies peuvent se trouver inclus dans les nouvelles zones urbaines et les vecteurs de maladies peuvent avoir ainsi de nouvelles niches. Des vecteurs peuvent s’adapter aux nouveaux habitats (urbains), par exemple ceux du paludisme urbain, de la dengue et de la fièvre jaune. Quatrièmement, l’urbanisation a souvent des conséquences psychosociales telles que le stress, l’aliénation, l’instabilité et l’insécurité, lesquelles engendrent à leur tour des problèmes comme la dépression, l’alcoolisme et la toxicomanie (Harpham, Lusty et Vaugham, 1988; OMS, 1992b).
Certaines expériences passées ont montré qu’il est possible (et nécessaire) de remédier aux problèmes de santé en améliorant la situation en milieu urbain. Par exemple «... la remarquable diminution des taux de mortalité et l’amélioration de la situation sanitaire en Europe et en Amérique du Nord à la fin du XIXe siècle s’expliquent plus par une amélioration de l’alimentation, de l’approvisionnement en eau, des installations sanitaires et des conditions de logement et de vie sous d’autres aspects que par l’essor de la médecine» (Hardoy, Cairncross et Satterthwaite, 1990).
Pour résoudre les problèmes croissants de l’urbanisation, il faut une bonne intégration entre l’urbanisme et la gestion urbaine (qui sont souvent séparés) et la participation des différents acteurs publics, privés et bénévoles qui opèrent dans le milieu urbain. L’urbanisation touche un large éventail de travailleurs. Contrairement à d’autres sources ou d’autres types de problèmes de santé (qui peuvent toucher des catégories précises de travailleurs), les risques professionnels issus de l’urbanisation ne peuvent être traités par une simple action ou pression des syndicats. Ils requièrent une action intersectorielle ou, mieux, une action de la part de la collectivité urbaine en général.
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