
L’INDUSTRIE DE LA CHAUSSURE

Le terme «chaussure» recouvre une vaste gamme de produits faits à partir de matériaux variés. Bottes, souliers, sandales, pantoufles, galoches et d’autres encore sont fabriqués, entièrement ou en partie, avec du cuir, du caoutchouc, des matières synthétiques et plastiques, de la toile, de la corde et du bois. Le présent article traite de l’industrie de la chaussure au sens courant du terme, c’est-à-dire celle basée sur les méthodes traditionnelles de fabrication. La manufacture de bottes de caoutchouc (ou de matières synthétiques équivalentes) est l’une des branches de l’industrie du caoutchouc, traitée au chapitre no 80, «L’industrie du caoutchouc».
Les souliers, les bottes et les sandales de cuir, de feutre ou d’autres matières ont été pendant des siècles réalisés à la main. Les chaussures de qualité sont encore fabriquées entièrement ou en partie de cette façon par des artisans mais, dans tous les pays industriels, c’est aujourd’hui la production en série qui prédomine. Pourtant, certaines tâches continuent d’être confiées à des travailleurs à domicile. Le travail des enfants reste l’un des plus graves problèmes de l’industrie de la chaussure, même s’il est vrai que plusieurs pays ont pris des mesures dans le cadre de divers programmes internationaux pour y remédier.
Les fabriques de bottes et de chaussures sont le plus souvent établies à proximité des régions où l’on produit du cuir (c’est-à-dire des zones d’élevage); les pantoufles et les souliers légers proviennent des régions où les usines textiles assurent un approvisionnement abondant en feutre. Dans la plupart des pays, cette industrie reste en général localisée dans les centres où elle a pris naissance. Des cuirs de qualités et de types différents, ainsi que certaines peaux de reptiles, constituent les matériaux de base, les qualités les plus résistantes étant utilisées pour les semelles. Depuis quelques années, le cuir est de plus en plus remplacé par d’autres matières, notamment le caoutchouc et les matières plastiques. Les doublures peuvent être de tissus de laine ou de polyamide (Nylon), ou encore de peau de mouton; les lacets sont faits en crins de cheval ou en fibres synthétiques; on utilise du papier, du carton et des thermoplastiques pour les contreforts. Des cires naturelles ou colorées, des teintures à l’aniline et d’autres agents colorants servent au finissage.
Ces dernières années, l’industrie de la chaussure s’est transformée en raison notamment de facteurs économiques. La fabrication de chaussures de tennis connaît l’une des plus fortes croissances du secteur. Concentrée principalement dans un pays, elle s’est étendue au monde entier, en particulier aux pays en développement de l’Amérique du Sud et de l’Asie, de façon à accroître la production et à réduire les coûts. Cette migration vers des pays en développement a également caractérisé d’autres secteurs de l’industrie de la chaussure.

Les procédés de fabrication
La réalisation d’une chaussure comprend une centaine d’opérations, résumées brièvement ci-après. Chaque étape a été mécanisée, mais la fabrication manuelle sert de référence. L’introduction de nouvelles matières a modifié les procédés de fabrication sans en changer les grandes lignes.
La fabrication des tiges nécessite le tri et la préparation du cuir ou d’autres matières. Les tiges sont taillées avec des coupoirs sur des presses de piquage (ou de gravure). Les diverses parties, y compris les doublures, sont alors «assemblées», c’est-à-dire piquées ou collées ensemble. On procède au besoin à d’autres opérations: perforation, pose d’œillets ou confection de boutonnières.
Pour la partie inférieure, les semelles extérieures et intérieures, les talons et les trépointes sont découpés au moyen de coupoirs à lames mobiles ou de presses moulantes. On fabrique les talons en comprimant du cuir ou des lamelles de bois. L’ensemble est alors découpé, formé, nettoyé et marqué.
Les parties supérieures et inférieures de la chaussure sont ensuite assemblées, puis piquées, collées, clouées ou vissées ensemble. Ces opérations terminées, les chaussures sont mises en forme et lissées au moyen de cylindres. Le finissage de la chaussure comprend le cirage, la coloration, la vaporisation, le polissage et l’emballage.
Parmi les matières premières utilisées au cours de la fabrication, les adhésifs, notamment les adhésifs solides et liquides naturels et les solutions adhésives préparées à partir de solvants organiques, représentent les plus importants risques professionnels.

Les risques et leur prévention
L’utilisation intensive de liquides inflammables entraîne un fort risque d’incendie et l’emploi très répandu de presses et de machines d’assemblage a accru par ailleurs les risques d’accidents. Les principaux dangers pour la santé des travailleurs sont l’usage des solvants toxiques, les fortes concentrations de poussières dans l’air, les risques dues à des carences ergonomiques et le bruit provenant des machines.
Les incendies
Les solvants et les produits de vaporisation servant à fabriquer les adhésifs et les matériaux de finition sont parfois très inflammables. Il faut:
• utiliser des solvants au point d’éclair le plus élevé possible; • diminuer la concentration des vapeurs inflammables grâce à une bonne ventilation générale et à un dispositif de ventilation par aspiration localisée dans les enceintes de vaporisation ainsi que dans les rayons de séchage; • enlever les résidus combustibles des chambres et des établis et prévoir des récipients fermés pour les résidus contenant des solvants et les résidus huileux; • ne pas encombrer les sorties et les voies de circulation; • conserver le moins possible de liquides inflammables et les garder dans des récipients, des chambres et des pièces de rangement homologués; • s’assurer que tous les équipements et câblages électriques situés à proximité de solvants inflammables répondent aux normes applicables; • munir de prises de terre les machines à polir et les équipements qui sont source d’électricité statique.
Les accidents
Nombre de parties mobiles des machines font encourir des risques graves aux travailleurs, notamment les presses, les machines à marquer, les cylindres et les machines à tailler. Les découpoirs des presses à piquer et des presses à plateau mobile peuvent causer de graves blessures. Diverses précautions élémentaires s’imposent donc: commandes à deux mains (assorties, le cas échéant, d’un dispositif comportant une cellule photoélectrique pour couper automatiquement l’alimentation électrique), réduction de la course à un niveau ne présentant pas de danger par rapport à la dimension du coupoir et utilisation de coupoirs bien conçus, stables, présentant la hauteur voulue et dont les flasques seront éventuellement munies de poignées. Les formes pour le moulage des semelles et les presses à talons devront comporter une rambarde pour protéger les mains. Ces machines à marquer le cuir peuvent provoquer des brûlures ou l’écrasement des doigts si l’on n’empêche pas la main d’avancer trop loin. Les angles rentrants des cylindres et les couteaux des formes devront être munis de dispositifs de protection. Il en sera de même pour les disques de coloration et de polissage des machines de finissage, ainsi que pour les broches sur lesquelles ils sont montés. Un programme rigoureux de réparation et d’entretien des dispositifs de verrouillage doit être mis en place.
Les risques pour la santé
Les solvants organiques peuvent avoir des effets aigus et chroniques sur le système nerveux central. Le benzène, qui était autrefois utilisé dans les adhésifs et les solvants, a été remplacé par le toluène, le xylène, l’hexane, le méthyléthylcétone et le méthylbutylcétone. Le n-hexane et le méthylétylcétone peuvent causer une neuropathie périphérique et devraient être remplacés par l’heptane ou d’autres solvants.
Dans nombre de manufactures, on a enregistré des épidémies d’une maladie connue sous le nom de «paralysie du cordonnier» et caractérisée par les signes cliniques d’une forme de paralysie plus ou moins grave. Il s’agit d’une paralysie de type flasque, localisée dans les membres supérieurs ou inférieurs qui entraîne une atrophie ostéotendineuse avec une aréflexie, sans altération de la sensibilité superficielle ou profonde. Du point de vue clinique, ce syndrome résulte d’une inhibition ou d’une lésion fonctionnelle des neurones moteurs inférieurs du système moteur volontaire (système pyramidal). Le plus souvent, il conduit à une régression neurologique avec une récupération fonctionnelle proximodistale extensive.
Une bonne ventilation générale ainsi qu’une aspiration des vapeurs au point d’origine devront être prévues afin de maintenir des concentrations nettement inférieures aux valeurs maximales admissibles. Le respect de ces valeurs est également de nature à diminuer les risques d’incendie. Entre autres précautions importantes, on veillera à réduire au minimum la quantité de solvants mis en œuvre, à munir d’une protection les équipements qui servent à utiliser des solvants et à fermer les récipients contenant ces substances.
Les machines de finissage répandent des poussières qu’il convient d’éliminer par un dispositif d’aspiration. Des cirages, teintures, colorants et colles en polychloroprène peuvent occasionner des dermites. Il y a lieu de prévoir des installations sanitaires appropriées et d’encourager une bonne hygiène corporelle.
L’utilisation intensive accrue de machines et d’équipements crée d’importants risques liés au bruit qui doit être contrôlé à la source et faire l’objet de diverses mesures de prévention. On devrait également mettre en place un programme visant à préserver les capacités auditives.
Un travail prolongé sur les machines à clouter, dont la trépidation est intense, peut provoquer une sensation de «main morte» (phénomène de Raynaud). Il est donc recommandé de limiter le temps de travail sur ces machines.
Les douleurs de la ceinture et les blessures dues à des efforts répétés constituent des maladies musculo-squelettiques qui comptent parmi les principaux problèmes de l’industrie de la chaussure. Il est essentiel de prévenir ces problèmes par des solutions ergonomiques. Des examens médicaux préalables à l’embauche et des examens médicaux périodiques contribuent efficacement à protéger la santé des travailleurs.

Les risques pour l’environnement et pour la santé publique
Le Sommet de la Terre, tenu à Rio de Janeiro en 1992, portait sur les problèmes d’environnement et les mesures qu’il propose — connues sous le terme Action 21 —, en mettant l’accent sur le recyclage des déchets, pourraient transformer l’industrie de la chaussure. Toutefois, d’une manière générale, la plupart des résidus de matériaux sont abandonnés dans des décharges. L’absence de précautions appropriées peut entraîner une pollution du sol et des nappes phréatiques.
Le travail à domicile comporte des avantages sociaux puisqu’il permet une diminution du chômage et la création de coopératives. Il est toutefois très difficile d’y assurer de bonnes conditions de travail et des mesures de prévention appropriées. Il présente en outre l’inconvénient de faire encourir des risques à d’autres membres de la famille s’ils accomplissent des tâches pour lesquelles ils manquent d’expérience. Comme on l’a mentionné précédemment, le travail des enfants demeure un problème grave.
Source : Adapté de l'article de F.L. Conradi publié dans la 3e édition de l'Encyclopaedia of Occupational Health and Safety.
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