
LE TANNAGE ET LE FINISSAGE DU CUIR
Le tannage est le processus chimique qui transforme les peaux et cuirs d’animaux en cuir fabriqué. Les termes peau et cuir sont respectivement utilisés pour les gros animaux (vaches, chevaux) et les petits animaux (moutons). Le plus souvent, peaux et cuirs sont des produits secondaires de l’abattage, mais ils peuvent également provenir de bêtes mortes de façon naturelle, tuées à la chasse ou capturées. Les tanneries sont généralement situées près de régions d’élevage. Toutefois, les peaux peuvent être conservées et transportées avant le tannage. On trouve donc aussi des tanneries loin des zones d’élevage.
Le tannage consiste à renforcer la structure protéinique de la peau en établissant une liaison entre les chaînes de peptides. La peau est composée de trois couches: l’épiderme, le derme et le tissu sous-cutané. Le derme contient de 30 à 35% de protéine, principalement du collagène, le reste étant de l’eau et de la graisse. On se sert du derme pour fabriquer du cuir une fois que les autres couches ont été détachées par des moyens chimiques et mécaniques. Au stade du tannage, on emploie des acides, des alcalis, des sels, des enzymes et des agents tannants pour dissoudre les graisses et les protéines non fibreuses et lier chimiquement les fibres collagènes.
Le tannage existe depuis la préhistoire. Le plus ancien système de tannage consiste à tirer parti des propriétés chimiques de végétaux contenant du tanin (acide tannique). Celui-ci est extrait des parties des plantes qui en sont riches pour être transformé en solutions tannantes. Les peaux sont trempées dans des pelains ou baquets contenant des solutions de plus en plus fortes jusqu’à ce qu’elles soient tannées, ce qui peut prendre des semaines, voire des mois. On a recours à ce procédé dans les pays à faible niveau technique et dans les pays développés pour fabriquer des cuirs plus fermes et plus épais (semelles de chaussure, sacs, valises, bracelets). Toutefois, l’évolution technique a permis de raccourcir la durée du tannage. A la fin du XIXe siècle a été introduit le tannage chimique qui utilise des sels minéraux comme le sulfate de chrome. Il est devenu le principal procédé de fabrication de cuirs plus souples et plus fins, pour des produits comme les articles de maroquinerie (sacs à main, gants) ou de sellerie et les dessus de chaussures. Le tannage peut également se faire avec des huiles de poisson ou des tanins synthétiques.
La taille et le type des tanneries varient beaucoup. Certaines sont très mécanisées et dotées de systèmes automatiques fermés. On y emploie de nombreux produits chimiques. D’autres ont largement recours au travail manuel et à des substances tanniques naturelles, le savoir-faire n’ayant, pour l’essentiel, pas évolué depuis des siècles (voir figure 88.1). Le type de produit à obtenir (gros cuirs solides ou cuirs fins et souples) détermine le choix des agents tannants et le degré de finition.
Figure 88.1 Méthodes de travail manuel dans une tannerie en Afghanistan

Les procédés de fabrication
La fabrication du cuir comporte trois phases: la préparation de la peau pour le tannage, notamment l’élimination des poils et des chairs qui adhèrent à la peau, le tannage et le corroyage-finissage. Pour ce dernier, on a recours à diverses opérations mécaniques pour façonner et lisser le cuir et à des traitements chimiques pour le teindre, le graisser, l’assouplir et lui appliquer un fini de surface (voir figure 88.2). Tous ces procédés peuvent être réalisés dans une même installation. Il est cependant courant que le finissage soit effectué ailleurs que le tannage, cela en fonction des coûts de transport et des conditions des marchés locaux. Cette pratique peut être à l’origine d’éventuelles contaminations croisées.
Figure 88.2 Procédés habituels de tannage et de finissage

Conservation et transport. Les peaux brutes se décomposant rapidement, elles sont conservées et désinfectées avant leur expédition à la tannerie. La peau est détachée de la carcasse de l’animal, puis traitée par divers procédés de conservation. Parmi ceux-ci, il faut citer le séchage qui convient dans les régions au climat chaud et sec et qui se fait en étirant les peaux sur des cadres ou en les étendant par terre, au soleil; le salage qui consiste à frotter le côté chair de la peau au moyen d’une solution saline; le saumurage, c’est-à-dire l’immersion des peaux dans une solution de chlorure de sodium additionnée éventuellement de naphtaline, est le mode de conservation le plus utilisé dans les pays développés.
Avant le transport, les peaux subissent le plus souvent un traitement à base de DDT, de chlorure de zinc, de chlorure de mercure, de chlorophénol ou d’autres agents désinfectants. Ces substances peuvent être dangereuses sur le lieu de conservation et lors de leur réception à la tannerie.
Préparation . Les peaux ainsi traitées subissent ensuite diverses opérations de préparation du tannage qui sont regroupées sous le nom de travail de rivière. Dans un premier temps, les peaux sont triées, découpées et lavées dans des baquets ou des foulons. Des désinfectants, comme le chlorure de chaux, le chlore et le bifluorure de sodium, ajoutés à l’eau de trempage, empêchent la putréfaction des peaux. D’autres substances chimiques, comme la soude caustique et le sulfure de sodium, et des agents mouillants sont également ajoutés à l’eau pour accélérer le reverdissage des peaux salées sèches ou séchées.
Les peaux sont ensuite chaulées par immersion dans un bain de lait de chaux qui assouplit l’épiderme, libère les racines des poils et supprime les matières protéiques et les graisses solubles indésirables. Une autre méthode fait appel à un mélange dépilatoire à base de chaux, de sulfure et de sel qui est appliqué sur le côté chair des peaux et permet d’épargner les poils et la laine. Les peaux chaulées sont ensuite soumises à l’ébourrage et à l’écharnage. Les résidus épidermiques et les racines des poils fins sont détachés au moyen d’une opération mécanique appelée décrassage.
Ces opérations sont suivies du déchaulage et du confitage avec des sels tampons, dont le sulfate d’ammonium et le chlorure d’ammonium. L’action d’enzymes protéolytiques neutralise l’alcalinité élevée des peaux chaulées. Le picklage consiste à placer les peaux dans une solution acide composée de chlorure de sodium et d’acide sulfurique. L’acide est nécessaire, car les agents tannants au chrome ne sont pas solubles en milieu alcalin. Il n’est pas nécessaire de pickler les peaux soumises à un tannage végétal.
Nombre des opérations du travail de rivière comportent le lavage des peaux dans de grands pelains, baquets ou foulons. Les solutions sont acheminées par des canalisations ou versées dans les récipients, puis vidées par un système de tuyaux ou de drainage ouvert dans la zone de travail. Les substances chimiques peuvent être déversées dans les récipients au moyen de tuyauteries ou à la main. Il faut une bonne ventilation et des vêtements de protection appropriés pour prévenir les affections respiratoires et cutanées.
Installations de tannage. Diverses substances peuvent être utilisées pour le tannage. On distingue essentiellement le tannage végétal et le tannage au chrome. Le tannage végétal peut s’effectuer dans des pelains ou dans des tambours rotatifs. Le tannage rapide, pour lequel on utilise des solutions de tanin très concentrées, se fait dans des tambours rotatifs. Pour le tannage au chrome, on a le plus souvent recours au procédé à un bain , dans lequel les peaux sont foulées dans une solution colloïdale de sulfate de chrome (III) jusqu’à la fin du tannage. Le procédé à deux bains , que l’on considère maintenant comme dépassé, est rarement utilisé. Il comportait un risque d’exposition aux sels de chrome hexavalent et nécessitait des opérations plus importantes de manipulation des peaux. Une fois tannée, la peau subit des opérations destinées à façonner et à conditionner le cuir. Elle est retirée de la solution et l’excédent d’eau est éliminé par essorage. Après avoir été tanné au chrome, le cuir doit être neutralisé. Le refendage consiste à couper parallèlement à sa surface le cuir humide ou sec trop épais pour fabriquer des produits tels que des empeignes de chaussure et des articles de maroquinerie. Des machines à cylindrer, munies de lames coupantes, sont utilisées pour amener le cuir à l’épaisseur voulue. Le refendage ou le dérayage du cuir sec peuvent produire de grandes quantités de poussières. Retannage, teinture et nourriture en bain . Après le tannage, la plupart des cuirs, à l’exception notamment des cuirs pour semelles, sont teints. D’une manière générale, les cuirs sont teints par lots; on procède au retannage, à la teinture, puis à la nourriture en bain dans le même foulon. Entre ces opérations, les peaux sont rincées puis séchées. Les trois principaux types de colorants sont les colorants acides, basiques ou substantifs. Pour obtenir la teinte souhaitée, on mélange les colorants. Souvent, seul le fournisseur en connaît la composition. La nourriture en bain sert à graisser le cuir, afin de le rendre résistant et souple. On utilise à cette fin des huiles, des matières grasses naturelles, des produits qui en dérivent, des huiles minérales et diverses matières grasses synthétiques.
Finissage . Après le séchage, le cuir tanné au végétal est soumis à des opérations mécaniques (ajustage et calibrage) et à un lustrage final. Pour les cuirs tannés au chrome, on procède à une série de traitements mécaniques et, habituellement, on les recouvre d’une couche protectrice. Des procédés mécaniques divers sont utilisés pour assouplir le cuir. Pour en améliorer l’aspect, le côté fleur du cuir est poncé avec un cylindre de contact. Cette opération produit une énorme quantité de poussières.
Le fini de surface peut comporter des solvants, des plastifiants, des liants ou des pigments. Ces solutions sont appliquées avec des tampons, par arrosage ou vaporisation. Dans certaines tanneries, l’application avec des tampons est faite à la main mais, le plus souvent, elle est mécanisée. Dans l’application par arrosage, la solution est pompée dans un réservoir placé au-dessus du tapis roulant où se trouve le cuir, puis déversée sur celui-ci. Dans la plupart des cas, les cuirs teints par arrosage ou vaporisation ne sont pas séchés dans des séchoirs, mais sur des plateaux disposés sur des rayons. Cette pratique nécessite une grande surface d’évaporation qui contribue à la pollution de l’air.
Les risques et leur prévention
Risques d’infection . Au cours des premières opérations du travail de rivière, il existe des risques d’infection en raison des zoonoses susceptibles d’être transmises par les peaux brutes. Le charbon est un risque reconnu parmi les travailleurs qui manipulent les peaux et, en particulier, les peaux séchées et salées sèches. La désinfection des peaux avant leur transport a permis d’éliminer presque totalement ce risque dans les tanneries. Des colonies de champignons peuvent se développer sur les cuirs fabriqués et à la surface des bains.
Accidents . Dans tous les secteurs d’une tannerie, les sols glissants, humides et graisseux constituent un grave danger. Tous les sols devraient être faits d’un matériau imperméable, leur surface devrait être régulière et ils devraient être convenablement drainés. Le nettoyage et le bon entretien des locaux ont une importance capitale. La mécanisation du transport des cuirs et des peaux entre les diverses opérations et le drainage approprié des bains provenant des bassins et des cuves de trempage contribueront à réduire les risques d’éclaboussure et les problèmes ergonomiques liés aux opérations de manutention. Les cuves et les bassins ouverts devraient être entourés de barrières protectrices pour prévenir les risques de noyade ou de brûlure.
Les parties mobiles des machines utilisées peuvent être très dangereuses. C’est le cas, par exemple, des tambours rotatifs, des rouleaux à angles rentrants et des couteaux. Des dispositifs efficaces de protection devraient être mis en place. Tous les systèmes de transmission, courroies, poulies et engrenages devraient être protégés. La manutention des peaux et des cuirs entraîne des risques ergonomiques. Les bruits de fonctionnement des machines font encourir aux travailleurs d’autres risques potentiels. Poussières. Plusieurs opérations de tannerie sont source de poussières: poussières chimiques dégagées lors du chargement des foulons et poussières de cuir produites par certaines opérations mécaniques, en particulier le ponçage. Les poussières peuvent être chargées de substances chimiques, de particules de poil, de moisissures et d’excréments. Une ventilation efficace doit être prévue. Risques chimiques. La grande diversité d’acides, d’alcalis, de tanins, de solvants, de désinfectants et d’autres substances chimiques peut provoquer des affections respiratoires et cutanées. Les poussières dégagées par les substances tannantes végétales, le chaulage, les poussières de cuir et les vapeurs des produits chimiques utilisés dans les divers traitements sont susceptibles de provoquer des bronchites chroniques. Plusieurs substances chimiques peuvent causer des dermites de contact. Le tannage au chrome peut entraîner l’apparition d’ulcères, notamment sur les mains. Dans le travail de rivière, la plupart des risques découlent de l’exposition aux composés du soufre, notamment les sulfures et les sulfates. Si ces substances alcalines entrent en contact avec des acides, elles peuvent former du sulfure d’hydrogène.
On compte, parmi les agents cancérogènes potentiels utilisés dans le tannage et le finissage du cuir, les sels de chrome hexavalent (dont on se servait autrefois), les colorants à base d’aniline et les colorants azoïques, les tanins végétaux, les solvants organiques, le formaldéhyde et les chlorophénols. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), dans une évaluation sur l’industrie du tannage du cuir au début des années quatre-vingt, a conclu que rien ne permettait d’établir un lien de cause à effet entre le tannage du cuir et le cancer des voies nasales (CIRC, 1981). Depuis lors, des rapports de cas et des études épidémiologiques ont mis en évidence un risque accru de cancer chez les travailleurs des industries du tannage et du finissage du cuir — notamment le cancer du poumon, des voies nasales et des sinus et le cancer du pancréas, causés par les poussières et le tannage du cuir (Mikoczy et coll., 1996), le cancer de la vessie et celui des testicules, en raison des colorants ou des solvants utilisés dans le finissage (Stern et coll., 1987). A ce jour, aucune de ces associations n’a été clairement établie.
Source : Certains passages ont été adaptés de l'article de V.P. Gupta, publié dans la 2e édition de l'Encyclopédie de médecine, d'hygiène et de sécurité du travail.
| Algérie mon beau pays | |