
LES ÉTUDES ÉPIDÉMIOLOGIQUES

Dans les années vingt et trente, on a observé au Royaume-Uni que le taux de mortalité était plus élevé chez les travailleurs du caoutchouc que dans la population en général, et que cette surmortalité était imputable au cancer. Parmi les milliers de substances entrant dans la fabrication des produits en caoutchouc, on ignorait alors si certaines pouvaient être en cause, et lesquelles. A la longue, les préoccupations suscitées par la santé des travailleurs de ce secteur ont conduit les employeurs et les travailleurs de l’industrie américaine du caoutchouc à mettre en place plusieurs programmes de recherche en matière de santé au travail en collaboration avec l’Université Harvard et l’Université de Caroline du Nord. Ces efforts, qui se sont poursuivis jusqu’à la fin des années soixante-dix, ont ensuite cédé la place à des programmes paritaires de surveillance et de prévention fondés, du moins en partie, sur les conclusions des chercheurs.
Le programme de recherche de Harvard était globalement axé sur la mortalité dans l’industrie caoutchoutière (Monson et Nakano, 1976a, 1976b; Delzell et Monson, 1981a, 1981b; Monson et Fine, 1978) et sur les maladies respiratoires (Fine et Peters, 1976a, 1976b, 1976c; Fine et coll., 1976). Une synthèse de ces travaux a été publiée (Peters et coll., 1976).
De leur côté, les chercheurs de l’Université de Caroline du Nord ont entrepris une série d’études épidémiologiques et environnementales. Les premiers travaux, essentiellement descriptifs, portaient sur la mortalité et les conditions de travail des travailleurs du caoutchouc (McMichael, Spirtas et Kupper, 1974; McMichael et coll., 1975; Andjelkovich, Taulbee et Symons, 1976; Gamble et Spirtas, 1976; Williams et coll., 1980; Van Ert et coll., 1980). Par la suite, la plupart des études ont été consacrées à une analyse des liens entre exposition professionnelle et maladie (McMichael et coll., 1976a, 1976b; McMichael, Andjelkovich et Tyroler, 1976; Lednar et coll., 1977; Blum et coll., 1979; Goldsmith, Smith et McMichael, 1980; Wolf et coll., 1981; Checkoway et coll., 1981; Symons et coll., 1982; Delzell, Andjelkovich et Tyroler, 1982; Arp, Wolf et Checkoway, 1983; Checkoway et coll., 1984; Andjelkovich et coll., 1988). Celles qui ont révélé l’existence d’une relation entre l’exposition à des vapeurs de solvants hydrocarburés et certains cancers (McMichael et coll., 1975; McMichael et coll., 1976a; Wolf et coll., 1981; Arp, Wolf et Checkoway, 1983; Checkoway et coll., 1984) ainsi qu’entre l’exposition à des particules en suspension dans l’air et certaines affections pulmonaires (McMichael, Andjelkovich et Tyroler, 1976; Lednar et coll., 1977) méritent d’être signalées.
A l’Université de Caroline du Nord, les premières études analytiques sur la leucémie ont fait ressortir un nombre de cas anormalement élevé chez les travailleurs du caoutchouc exposés à des solvants (McMichael et coll., 1975). On a immédiatement soupçonné le benzène, solvant autrefois couramment employé dans l’industrie et connu pour causer la leucémie. Cependant, des analyses plus poussées ont montré que les leucémies observées étaient essentiellement du type lymphoïde, alors que l’exposition au benzène était généralement associée à des myéloblastoses (Wolf et coll., 1981). On a alors supposé qu’un autre agent était à l’origine de cette surmortalité. Un examen très détaillé des dossiers relatifs aux solvants employés dans une grande entreprise et à leur provenance a montré que les leucémies lymphocytaires étaient beaucoup plus étroitement liées à l’utilisation de solvants dérivés de la houille, dont le benzène et le xylène, qu’à celle de solvants à base de pétrole (Arp, Wolf et Checkoway, 1983). De façon générale, les solvants dérivés de la houille sont contaminés par des hydrocarbures aromatiques polynucléaires, y compris des composés connus pour provoquer des leucémies lymphocytaires chez des animaux de laboratoire. D’autres analyses réalisées dans le cadre de cette étude indiquent l’existence d’une association encore plus nette de la leucémie lymphocytaire avec l’exposition au sulfure de carbone et au tétrachlorure de carbone qu’avec l’exposition au benzène (Checkoway et coll., 1984). L’exposition au benzène présente un danger et il convient donc, autant que possible, de l’éliminer ou de la limiter. Cependant, il serait probablement erroné de conclure que l’élimination du benzène de la fabrication du caoutchouc supprimerait la surmortalité par leucémie, notamment lymphocytaire, parmi les travailleurs de ce secteur.
L’Université de Caroline du Nord a effectué des études distinctes sur les travailleurs du caoutchouc qui avaient pris leur retraite pour cause d’incapacité. On a constaté que la probabilité de voir des maladies pulmonaires invalidantes comme l’emphysème se développer chez les travailleurs employés à la vulcanisation du caoutchouc, à la préparation du mélange, à la finition et au contrôle était plus élevée que parmi d’autres catégories professionnelles (Lednar et coll., 1977). Toutes ces tâches exposent en effet au risque d’inhalation de poussières et de fumées. Ces mêmes études ont en outre révélé que la probabilité d’une mise à la retraite pour cause d’affection pulmonaire invalidante était deux fois plus élevée chez les fumeurs que chez les non-fumeurs, y compris parmi les travailleurs les plus exposés du fait de leurs fonctions.
A peu près à la même époque étaient menées des études épidémiologiques dans l’industrie du caoutchouc en Europe et en Asie (Fox, Lindars et Owen, 1974; Fox et Collier, 1976; Nutt, 1976; Parkes et coll., 1982; Sorahan et coll., 1986; Sorahan et coll., 1989; Kilpikari et coll., 1982; Kilpikari, 1982; Bernardinelli, de Marco et Tinelli, 1987; Negri et coll., 1989; Norseth, Anderson et Giltvedt, 1983; Szeszenia-Dabrowska et coll., 1991; Solionova et Smulevich, 1991; Gustavsson, Hogstedt et Holmberg, 1986; Wang et coll., 1984; Zhang et coll., 1989) qui se sont poursuivies après celles de Harvard et de l’Université de Caroline du Nord. Elles ont révélé dans l’ensemble une incidence anormale de cancers, tels que le cancer du poumon (Fox, Lindars et Owen, 1974; Fox et Collier, 1976; Sorahan et coll., 1989; Szeszenia-Dabrowska et coll., 1991; Solionova et Smulevich, 1991; Gustavsson, Hogstedt et Holmberg, 1986; Wang et coll., 1984), associée dans quelques cas au travail dans les ateliers de vulcanisation. Cette observation a été confirmée par quelques études menées aux Etats-Unis (Monson et Nakano, 1976a; Monson et Fine, 1978), mais pas par d’autres (Delzell, Andjelkovich et Tyroler, 1982; Andjelkovich et coll., 1988).
Une étude de la mortalité observée dans une cohorte de travailleurs allemands (Weiland et coll., 1996) a mis en évidence des taux particulièrement élevés, toutes causes et tous cancers confondus. La surmortalité est apparue significative pour le cancer du poumon et de la plèvre, et elle atteignait presque le seuil statistiquement significatif pour la leucémie.
Une étude comparative de cas sur le cancer du système lymphatique et hématopoïétique dans huit unités de caoutchouc butadiène-styrène a fait apparaître un lien très marqué entre la mortalité par leucémie et l’exposition au butadiène. D’après les conclusions du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), le 1,3-butadiène est probablement cancérogène chez l’humain (CIRC, 1992). Une étude épidémiologique plus récente confirme la surmortalité par leucémie chez les travailleurs du caoutchouc exposés au butadiène (Delzell et coll., 1996).
Les études épidémiologiques menées au fil des ans dans l’industrie du caoutchouc ont permis de recenser les risques et d’améliorer la prévention. En ce qui concerne les maladies professionnelles, le plus urgent est aujourd’hui de parvenir à une meilleure connaissance du passé des sujets étudiés en matière d’exposition. Tel est l’objet des améliorations actuellement apportées aux techniques de recherche et aux bases de données. Certains rapports de causalité restent à vérifier, mais les progrès constants de l’épidémiologie contribueront sans aucun doute à une meilleure prévention des risques présents dans l’industrie du caoutchouc et, par conséquent, à une amélioration de la santé des travailleurs.
Remerciements. Je tiens à signaler le travail de pionnier accompli par Peter Bommarito, ex-président de la United Rubber Workers Union, qui est l’instigateur des recherches menées aux Etats-Unis dans les années soixante-dix et quatre-vingt sur la santé des travailleurs de l’industrie caoutchoutière.
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