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L’ÉLEVAGE DES ANIMAUX DE FERME : IMPORTANCE ET EFFETS SUR LA SANTÉ


  Aperçu


L’être humain est tributaire des animaux pour son alimentation et un certain nombre de sous-produits, pour le travail qu’il leur demande et divers autres usages (voir tableau 70.1). Avant de pouvoir les utiliser, il lui a fallu domestiquer ou tenir en captivité diverses espèces de mammifères, d’oiseaux, de reptiles, de poissons et d’arthropodes. Il va de soi que cette pratique, désormais connue sous le nom d’élevage , n’est pas sans incidence sur la sécurité et la santé au travail. On distinguera, à l’intérieur de cette branche de l’activité humaine, son évolution et sa structure, l’importance économique des différents produits animaux, ainsi que les caractéristiques régionales de chaque secteur et des effectifs de travailleurs qui le composent. Les articles du présent chapitre s’articulent autour des modes d’exploitation, des secteurs d’élevage et des conséquences de l’élevage.


Tableau 70.1 Utilisation des animaux d’élevage


  Produits   Denrées alimentaires   Sous-produits et autres utilisations  
             
  Produits laitiers   Lait de consommation et lait en poudre, beurre, fromage et caillé, caséine, lait concentré, crème, yaourt et autres laits fermentés, crèmes glacées, lactosérum   Veaux et vaches de réforme vendus comme bétail; applications industrielles du lait (comme source de glucides: lactose officinal servant de diluant dans l’industrie pharmaceutique), (comme source de protéines: surfactants pour stabiliser les émulsions alimentaires), (comme source de matières grasses: utilisation des lipides comme émulsifiants, surfactants et gels); abats  
  Bovins, buffles, ovins   Viande (bœuf, mouton), suif comestible   Cuirs et peaux (cuir, collagènes comme boyaux à saucisses, cosmétiques, pansements pour la réparation des tissus humains); abats; travail (traction); laine; poils; bouse (combustible et engrais); farine d’os; objets religieux; aliments pour animaux de compagnie; suif et graisse (acides gras, vernis, articles en caoutchouc, savons, huile de lampe, plastiques, lubrifiants); matières grasses; farine de sang  
  Volaille   Chair de volaille, œufs, œufs de cane (en Inde)   Plumes et duvet; fumier (utilisé comme engrais); cuir; graisse; abats; huile de ratites (base pour produits pharmaceutiques administrés par voie cutanée); désherbage (oies dans les champs de menthe)  
  Porc   Viande   Cuirs et peaux; soies; saindoux; fumier; abats  
  Poisson (aquaculture)   Chair   Farine de poisson; huile; coquilles; poissons d’aquarium  
  Cheval et autres équidés   Viande, sang, lait   Loisirs (équitation, courses); travail (équitation, traction); colle; aliments pour chiens; crin  
  Petits animaux d’élevage (lapins, cochons d’Inde), chiens, chats   Viande   Animaux de compagnie; fourrures et peaux; chiens de garde; chiens d’aveugle; chiens de chasse; expérimentation; garde des troupeaux de moutons (chien); éradication des rongeurs (chat)  
  Taureaux       Loisirs (courses de taureaux, rodéos); sperme  
  Insectes et autres invertébrés (vermiculture, apiculture, etc.)   Miel, 500 espèces (larves, sauterelles, fourmis, criquets, termites, criquets-pèlerins, larves de scarabées, guêpes et abeilles, chenilles) sont régulièrement consommées par les membres de nombreuses sociétés non occidentales   Cire d’abeille; soie; insectes prédateurs (plus de 5 000 espèces, dont 400 avérées, utilisables pour la lutte contre les ravageurs des cultures; les larves des moustiques carnivores (Toxorhynchites spp) se nourrissent du vecteur de la fièvre dengue); compostage par les vers de terre; aliments pour animaux; pollinisation; médecine (traitement de l’arthrite par le venin d’abeille); produits dérivés des insectes coccidés (gomme -laque, colorant alimentaire rouge, cochenille)  
  Sources: DeFoliart, 1992; Gillespie, 1997; Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 1995; O’Toole, 1995; Tannahil, 1973; US Department of Agriculture (USDA), 1996a, 1996b.  
             
             

                       

L’évolution et la structure de la branche d’activité

L’évolution des animaux d’élevage au cours des 12 000 dernières années tient à la fois à la sélection à laquelle les ont soumis les groupements humains et à leur adaptation à de nouveaux environnements. Les historiens pensent que la chèvre et le mouton ont été les premières espèces animales à avoir été domestiquées, avant le porc dont la domestication remonte à 9 000 ans environ. Parmi les principaux animaux recherchés comme source de nourriture, les bovins ont été les derniers domestiqués il y a de cela 8 000 ans, en Turquie ou en Macédoine. Il est vraisemblable qu’il a fallu attendre la domestication du bétail pour que l’on songe à tirer parti de son lait comme aliment. Outre le lait de vache, l’être humain allait également utiliser le lait de chèvre, de brebis, de renne et de chamelle. C’est avant tout pour la production d’œufs que les populations de la vallée de l’Indus ont domestiqué les volailles de la jungle indienne, à l’origine du poulet que nous connaissons aujourd’hui, exploité à la fois pour sa chair et ses œufs. Ce sont les populations du Mexique qui ont domestiqué le dindon (Tannahill, 1973).


L’être humain a tiré sa nourriture de plusieurs autres espèces de mammifères et d’oiseaux, d’amphibiens et de poissons et de divers arthropodes. Les insectes, qui ont toujours constitué une importante source de protéines, représentent aujourd’hui encore une partie du régime alimentaire, surtout chez les peuples non occidentaux (DeFoliart, 1992). Le miel des abeilles est apprécié depuis des temps immémoriaux; il y a 5 000 ans déjà, les Egyptiens savaient enfumer les abeilles pour récolter le miel. Il y a fort longtemps aussi que l’humain pêche pour s’alimenter; toutefois, en raison de l’épuisement de la ressource, l’aquaculture a partiellement pris le relais depuis le début des années quatre-vingt, et cela à un rythme de plus en plus rapide, jusqu’à représenter environ 14% de l’actuelle production totale de poisson (Platt, 1995).

L’être humain a également domestiqué de nombreux mammifères pour s’en servir comme animaux de trait: le cheval, l’âne, l’éléphant, le chien, le buffle, le chameau et le renne. A l’exception possible du chien, le premier animal recherché pour son travail a sans doute été la chèvre, capable en broutant de débroussailler un terrain pour sa mise en culture. Les historiens pensent que ce sont les Asiatiques qui, il y a 13 000 ans, ont domestiqué le loup d’Asie, qui allait devenir le chien. Sa rapidité, la finesse de son ouïe et de son odorat allaient en faire un précieux compagnon pour le chasseur, tandis que le chien de berger apportait très tôt sa contribution à la domestication des ovins (Tannahill, 1973). Dompté il y a environ 4 000 ans par les populations des steppes du continent eurasien, le cheval aurait été domestiqué grâce à l’invention du fer à cheval et du collier de traction ainsi qu’à l’introduction d’une alimentation à base d’avoine qui allaient en faciliter l’emploi comme animal de trait. Si la traction animale conserve son importance dans de nombreuses régions du monde, la mécanisation dans l’agriculture et le transport poussent néanmoins les agriculteurs à remplacer progressivement les animaux de trait par des machines. Certains mammifères, notamment le chat, contribuent à la lutte contre les rongeurs (Caras, 1996).

On peut décomposer la structure de l’actuelle industrie de l’élevage selon les produits animaux offerts à la vente. Le tableau 70.2 énumère un certain nombre de ces produits, avec la production ou la consommation mondiale correspondante.


Tableau 70.2 Production mondiale de produits d’élevage (en milliers de tonnes)

 
  Produit 1991 1992 1993 1994 1995 1996  
                 
  Carcasses de bœuf et de veau 46 344 45 396 44 361 45 572 46 772 47 404  
  Carcasses de porc 63 114 64 738 66 567 70 115 74 704 76 836  
  Carcasses d’agneau, de mouton et de chèvre 6 385 6 245 6 238 6 281 6 490 6 956  
  Cuirs et peaux de bovins 4 076 3 983 3 892 3 751 3 778 3 811  
  Suif et graisse 6 538 6 677 7 511 7 572 7 723 7 995  
  Chair de volaille 35 639 37 527 39 710 43 207 44 450 47 149  
  Lait de vache 385 197 379 379 379 732 382 051 382 747 385 110  
  Crevettes 815 884 ND ND ND ND  
  Mollusques 3 075 3 500 ND ND ND ND  
  Salmonidés 615 628 ND ND ND ND  
  Poissons d’eau douce 7 271 7 981 ND ND ND ND  
  Consommation d’œufs (millions de pièces) 529 080 541 369 567 469 617 591 616 998 622 655  
  Sources: Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 1995; US Department of Agriculture (USDA), 1996a, 1996b.

ND = donnée non disponible.

 
                 
                 

        

L’importance économique

La croissance démographique mondiale et la progression de la consommation par habitant ont fait augmenter la demande de viande et de poisson dans le monde, ainsi qu’on peut le constater en se reportant à la figure 70.1. La production mondiale de viande a presque triplé entre 1960 et 1994. Au cours de cette période, la consommation par habitant est passée de 21 à 33 kg par an. Les superficies des pâturages et des parcours n’étant néanmoins pas indéfiniment extensibles, la production bovine a plafonné en 1990 et des animaux tels que les porcs et la volaille, qui offrent un meilleur rendement en viande (taux de conversion) par rapport à leur alimentation en céréales, ont acquis un avantage concurrentiel. Aussi bien le porc que la volaille ont connu un accroissement spectaculaire par rapport à la production bovine. Dès la fin des années soixante-dix, la production mondiale de porc dépassait celle de bœuf et la production de volaille pourrait suivre la même tendance. La production ovine est demeurée faible et stagnante (US Department of Agriculture (USDA), 1996a). Partout dans le monde, les cheptels de vaches laitières sont allés en diminuant, tandis que la production de lait augmentait du fait de l’accroissement du rendement par vache (USDA, 1996b).


Figure 70.1 Production mondiale de viande et de poisson



La production de l’aquaculture s’est accrue au rythme annuel de 9,1% entre 1984 et 1992. Celle d’espèces aquacoles est passée de 14 millions de tonnes dans le monde en 1991 à 16 millions de tonnes en 1992, l’Asie assurant à elle seule 84% de la production mondiale (Platt, 1995). Les insectes sont riches en vitamines, en minéraux et en énergie et fournissent de 5 à 10% des protéines animales consommées par de nombreuses populations. Ils représentent également une source vitale de protéines en cas de disette (DeFoliart, 1992).



  Les caractéristiques régionales de l’élevage et des effectifs employés dans ce secteur d’activité


Il est difficile d’établir une distinction entre la main-d’œuvre employée à des activités d’élevage et celle qui est engagée dans d’autres secteurs de l’agriculture. La différenciation est certes plus nette pour des activités comme le pastoralisme, pratiqué dans de vastes régions d’Afrique, ou celles des grandes exploitations ultramécanisées qui, aux Etats-Unis, se consacrent à la monoculture ou à l’élevage spécialisé. Il n’empêche que de nombreuses entreprises agropastorales et exploitations agricoles cumulent activités d’élevage et activités agricoles. Dans plusieurs régions du monde, les animaux de trait sont encore très largement utilisés pour le labour et les cultures, activités qui fournissent aliments et fourrage au bétail et à la volaille et sont donc fréquemment intégrées à l’élevage. Quant à l’aquaculture, elle est dominée dans le monde par l’élevage de la carpe herbivore. La production d’insectes est, elle aussi, directement liée à l’agriculture. C’est ainsi que le ver à soie se nourrit exclusivement de feuilles de mûrier, que les abeilles sont tributaires du nectar des fleurs, que les plantes dépendent des insectes pour la pollinisation et que l’être humain prélève sur diverses cultures des larves comestibles. Sur une population mondiale qui atteignait 5 623 500 000 habitants en 1994, 2 735 021 000 (49%) se consacraient à l’agriculture (voir figure 70.2). C’est en Asie, où 85% de la population agricole élève des animaux de trait, que le pourcentage est le plus élevé. On trouve ci-après les caractéristiques régionales en matière d’élevage.


Figure 70.2 Population d'agriculteurs, par région du monde, 1994



✓   L’Afrique subsaharienne

Cela fait plus de 5 000 ans que les habitants de l’Afrique subsaharienne sont pasteurs et éleveurs. Très anciennement pratiquée, la transhumance (pastoralisme nomade) a fait apparaître des espèces se contentant d’une alimentation frugale, très résistantes aux maladies infectieuses et capables d’endurer de longues transhumances. Environ 65% de la région, principalement autour des zones désertiques, ne se prêtent qu’à l’élevage pastoral. En 1994, les revenus de l’agriculture ne faisaient vivre que 65% des quelque 539 millions d’habitants de l’Afrique subsaharienne au lieu de 76% en 1975. Bien qu’elle ait gagné en importance depuis le milieu des années quatre-vingt, l’aquaculture n’a que peu contribué à la production vivrière de la région. Elle consiste essentiellement à faire de l’élevage de tilapias en étang, même si certaines entreprises exportatrices ont pu tenter de lancer la culture des crevettes marines. On devrait assister en Afrique à l’essor d’une aquaculture exportatrice, en mesure de répondre à l’accroissement probable de la demande de poisson du marché asiatique. Cette nouvelle activité aquacole devrait être soutenue grâce à des investissements et à des technologies d’origine asiatique attirés dans la région par un climat favorable et la main-d’œuvre africaine.


✓   L’Asie et le Pacifique

Dans la région de l’Asie et du Pacifique, près de 76% de la population agricole mondiale occupent 30% des terres arables du globe. Environ 85% des agriculteurs utilisent les bœufs et les buffles pour les labours et le battage des céréales et autres produits de la terre.

Si l’élevage est surtout le fait des petites exploitations dans la région, il se crée pourtant de grands domaines à vocation commerciale, en nombre croissant, à proximité des centres urbains. Dans les campagnes, des millions de personnes tirent des troupeaux d’animaux la viande, le lait, les œufs, les cuirs et peaux, la traction animale et la laine dont elles ont besoin. La Chine compte à elle seule 400 millions de porcs sur un total mondial de 840 millions environ. L’Inde possède plus du quart du cheptel mondial de bœufs et de buffles mais, pour des motifs religieux qui restreignent les abattages de bovins, elle assure moins de 1% de l’offre mondiale de viande de bœuf. Dans de nombreux pays de la région, la production laitière s’inscrit dans le cadre de l’agriculture traditionnelle. Le poisson figure en bonne place dans le régime alimentaire de la plupart des habitants de ces régions. L’Asie assure 84% de la production aquacole mondiale. Avec 6 856 000 tonnes, la Chine représente près de la moitié de la production mondiale. La demande de poisson devrait s’accroître rapidement et être largement satisfaite par l’aquaculture.


✓   L’Europe

Dans cette région, peuplée de 802 millions d’habitants, la population agricole ne représentait plus que 10,8% en 1994, en net recul par rapport aux 16,8% de 1975. Ce recul s’explique par l’urbanisation et les progrès de la mécanisation. On trouve une forte proportion des terres arables sous les climats frais et humides du Nord, favorables aux pâturages. C’est donc dans la partie septentrionale de la région que sont installées une bonne partie des exploitations d’élevage. En 1992, l’Europe a assuré 8,5% de la production aquacole mondiale. L’aquaculture concerne surtout des espèces de poissons (288 500 tonnes) et de mollusques et crustacés (685 500 tonnes) à valeur commerciale relativement élevée.


✓   L’Amérique latine et les Caraïbes

L’Amérique latine et les Caraïbes se distinguent à bien des égards des autres régions du globe. De vastes étendues restent inexploitées, la région possède d’importantes populations d’animaux domestiques et les grandes exploitations dominent le marché agricole. Représentant environ un tiers de la production agricole, l’élevage constitue une part substantielle du produit intérieur brut. La viande de bœuf vient largement en tête, avec 20% de la production mondiale. La plupart des animaux de ferme ont été importés. Parmi les espèces locales qui ont été domestiquées, on peut citer les cobayes, les chiens, les lamas, les alpagas, les canards musqués, les dindes et les poulets noirs. La région n’a assuré que 2,3% de la production aquacole mondiale en 1992.


✓   Le Proche-Orient

A l’heure actuelle, 31% de la population du Proche-Orient se consacrent à l’agriculture. En raison du déficit de précipitations, 62% des terres ne peuvent servir qu’au pâturage des animaux. C’est dans cette région, au confluent du Tigre et de l’Euphrate, qu’a commencé l’élevage de la plupart des grandes espèces animales utilisées par l’humain (caprins, ovins, porcins et bovins), avant la domestication du dromadaire et de l’âne, plus tard, en Afrique du Nord. Certains systèmes d’élevage connus dans l’Antiquité sont encore en vigueur aujourd’hui. Dans la société tribale arabe persistent des systèmes de subsistance dans lesquels les éleveurs pratiquent la transhumance sur de longs parcours, en quête d’eau et de fourrage. Seuls les pays les plus développés se livrent à la culture intensive.


✓   L’Amérique du Nord

Même si l’agriculture représente aux Etats-Unis et au Canada une activité économique de très grande importance, moins de 2,5% de la population de ces pays s’y consacrent effectivement. Depuis les années cinquante, l’agriculture est devenue très intensive, avec des exploitations moins nombreuses, mais de plus en plus vastes. Les animaux d’élevage et les produits qui en dérivent fournissent une part importante du régime alimentaire de la population, représentant 40% de l’apport total en énergie. Dans cette région, l’élevage est une activité extrêmement dynamique. De nouvelles races ont été obtenues par croisement d’animaux introduits de l’extérieur avec des races locales. La demande des consommateurs, qui exigent de plus en plus de viande maigre et d’œufs (contenant moins de cholestérol), influe sur la politique suivie en matière de sélection. Si on avait largement recours au cheval au début du siècle pour les travaux agricoles, cet usage s’est raréfié en raison de la mécanisation. Les chevaux sont surtout utilisés aujourd’hui sur les champs de courses et pour l’équitation de loisir. Les Etats-Unis ont importé quelque 700 espèces d’insectes pour lutter contre plus de 50 ravageurs. L’aquaculture est en progrès dans la région, représentant 3,7% de la production aquacole mondiale en 1992 (FAO, 1995; Scherf, 1995).



  Les problèmes d’environnement et de santé publique


L’élevage entraîne un certain nombre de risques sanitaires tels que blessures, asthme et zoonoses et divers problèmes d’environnement et de santé publique. Les effets possibles des déchets animaux sur le milieu font notamment partie de ces préoccupations au même titre que la disparition de la diversité biologique, les risques liés à l’importation d’animaux et de produits animaux et la salubrité des produits alimentaires.


La pollution de l’eau et de l’air

Les déchets animaux représentent un potentiel de pollution de l’eau et de l’air. L’extrapolation des résultats du tableau 70.3 à la production annuelle de fèces et d’urine des animaux d’élevage aux Etats-Unis en 1994 donne un total de 14,3 milliards de tonnes d’excréments et d’urine pour les principales espèces animales, à l’échelle mondiale. Les bovins (races laitières et races à viande) représentent 87% de ce total, les porcs, 9% et les poulets et les dindes, 3% (Meadows, 1995). Leur taux élevé de production de déchets (9,76 tonnes d’excréments et d’urine par animal et par an) fait des bovins les plus gros pollueurs de tous les animaux domestiques des six régions, établies suivant la classification de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) pour les six régions du monde, avec des chiffres allant de 82% en Europe et en Asie à 96% en Afrique subsaharienne.



Tableau 70.3 Production annuelle de fèces et d’urine des animaux d’élevage aux Etats-Unis


  Animal Population Déchets (tonnes) Tonnes par animal  
           
  Bovins (races laitières et races à viande) 46 500 000 450 000 000 9,76  
  Porcs 60 000 000 91 000 000 1,51  
  Poulets et dindes 7 500 000 000 270 000 000 0,04  
  Source: Meadows, 1995.        
           
           

               

Aux Etats-Unis, les exploitants agricoles qui se spécialisent désormais dans l’élevage ne cultivent plus leur domaine comme ils le faisaient autrefois. Ils n’épandent donc plus systématiquement les déchets animaux sur les cultures pour qu’ils servent d’engrais. Un autre problème que posent les techniques modernes d’élevage est la forte concentration des animaux sur de petites superficies, en stabulation permanente ou dans des parcs d’engraissement. Il arrive que les grandes exploitations concentrent sur une seule et même superficie de 50 000 à 100 000 bovins, 10 000 porcs ou 400 000 poulets. En outre, ces exploitations ont tendance à se grouper près des usines de transformation de manière à abréger le temps de transport des animaux jusqu’aux usines.

Cette concentration des activités n’est pas sans avoir des répercussions sur l’environnement: déversements accidentels à partir des cuves à déjections, infiltrations et ruissellements chroniques ou effets pathologiques des épandages par voie aérienne. La percolation des nitrates dans la nappe phréatique et le ruissellement à partir des champs et des parcs d’engraissement sont d’importants facteurs de contamination de l’eau. Toute utilisation intensive des parcs se traduit par une concentration des fumiers et accroît le risque de pollution des eaux souterraines. Les déchets occasionnés par l’élevage des bovins et des porcins sont traditionnellement recueillis dans des cuves à déjections, grandes fosses peu profondes creusées dans le sol. Elles sont construites pour favoriser une sédimentation des matières solides sur le fond et leur digestion anaérobie, l’excédent liquide étant épandu sur les champs avoisinants avant qu’il ne déborde (Meadows, 1995).

La biodégradation des déchets animaux dégage également des gaz nauséabonds qui contiennent jusqu’à 60 composés. Parmi ceux-ci figurent l’ammoniac, les amines, les sulfures, les acides gras volatils, les alcools, les aldéhydes, les mercaptans, les esters et les carbonyles (Sweeten, 1995). Les odeurs dégagées par les exploitations pratiquant l’élevage intensif peuvent occasionner des nausées, des maux de tête, des difficultés respiratoires, des troubles du sommeil, une perte d’appétit ainsi que des irritations des yeux, des oreilles et de la gorge.

Moins bien compris sont les effets néfastes des déchets animaux sur le réchauffement de la planète et les dépôts atmosphériques. Ce réchauffement est dû à la production de gaz à effet de serre, de dioxyde de carbone et de méthane. Il se pourrait que les fumiers et lisiers contribuent à l’accumulation d’azote par dégagement d’ammoniac des fosses à purin dans l’atmosphère. L’azote atmosphérique est réintroduit dans le cycle hydrologique par les précipitations et passe dans les cours d’eau, les fleuves, les lacs et les eaux côtières. L’azote de l’eau favorise la prolifération des algues, ce qui réduit d’autant l’oxygène disponible pour les poissons.

Deux modifications des techniques d’élevage seraient de nature à régler certains problèmes de pollution. L’une consisterait à pratiquer un élevage plus extensif et l’autre à améliorer les systèmes de traitement des déchets.


La diversité animale

Le risque de déperdition rapide de gènes, d’espèces et d’habitats menace l’adaptabilité et les caractéristiques de nombreux animaux qui sont (ou pourraient être) utiles à l’être humain. Les actions conduites à l’échelle internationale confirment la nécessité de préserver la diversité biologique aux trois niveaux de la génétique, de l’espèce et de l’habitat. L’utilisation d’un moindre nombre de reproducteurs pour féconder artificiellement les femelles de nombreuses espèces animales est un exemple parmi d’autres de l’appauvrissement de la diversité génétique (Scherf, 1995).

Avec le déclin de nombreuses races d’élevage et, par conséquent, la réduction de la diversité des espèces, les races dominantes sont en voie d’augmentation et les races les plus productives en voie d’uniformisation. La perte de diversité des races bovines laitières est particulièrement aiguë; à l’exception de la Holstein, très productive, les populations de vaches laitières sont en recul. Par ailleurs, l’aquaculture n’a pas permis de réduire la pression exercée par la pêche sur les populations naturelles. C’est ainsi que l’emploi de filets très fins pour recueillir la biomasse destinée à nourrir les crevettes aboutit à prélever les juvéniles de précieuses espèces sauvages dans leur milieu naturel, contribuant par la même à leur épuisement. Etant donné que certaines espèces, telles que les mérous, les chanidés et les anguilles, ne peuvent pas se reproduire en captivité, leurs juvéniles sont capturés en mer et élevés dans des exploitations piscicoles, ce qui réduit d’autant le stock de populations naturelles.

Les aliments utilisés en aquaculture, en amenuisant la diversité des habitats des zones côtières, ont un impact néfaste sur les populations naturelles, crevettes et poissons, dont ils détruisent le milieu habituel, comme les mangroves. De surcroît, les déjections des poissons, les restes et les débris alimentaires peuvent s’accumuler sur le fond et détruire les communautés benthiques qui filtrent l’eau (Safina, 1995).

Les espèces animales qui survivent en abondance sont celles que l’être humain utilise à son profit, ce qui pose un dilemme social dans la mesure où les mouvements de défense des droits des animaux font valoir que l’humain ne doit utiliser aucun animal et, notamment les animaux à sang chaud, dans son seul intérêt. Précédant ces mouvements pour la défense des droits des animaux, les représentants du mouvement de protection des animaux, créé avant 1975, demandaient que les animaux employés pour la recherche, l’alimentation, l’habillement, les loisirs ou comme compagnons soient traités humainement. Depuis le milieu des années soixante-dix, les défenseurs des droits des animaux affirment que les animaux doués de sensibilité ont le droit de ne pas être utilisés pour la recherche. S’il semble tout à fait invraisemblable que l’humain renonce entièrement à se servir des animaux, tout montre, d’un autre côté, que le mouvement de protection des animaux est appelé à conserver de nombreux partisans (National Institutes of Health (NIH), 1988).


L’importation d’animaux et de produits animaux

L’histoire de l’élevage est indissociable de celle de l’importation d’animaux vivants dans de nouvelles régions du monde. Or, les maladies se répandent avec la diffusion des animaux et des produits dérivés importés. Dans la mesure où les animaux peuvent être porteurs de maladies susceptibles d’infecter l’humain ou d’autres animaux, les pays ont mis en place des services de contrôle zoosanitaire chargés d’indiquer la propagation de ces zoonoses. C’est notamment le cas pour la tremblante du mouton, la brucellose, la fièvre Q et le charbon. Les mesures d’inspection applicables aux animaux vivants et aux produits alimentaires, ainsi que les mesures de quarantaine sont destinées à lutter contre l’importation des maladies (MacDiarmid, 1993).

La transmission possible à l’être humain d’une maladie rare, la maladie de Creutzfeldt-Jakob, a suscité en 1996 une certaine inquiétude des consommateurs dans les pays importateurs de viande bovine. En effet, la consommation de viande de bœuf infectée par le virus de l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), dite «maladie de la vache folle», pourrait déclencher dans certains cas l’apparition de la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Bien que la chose ne soit pas prouvée, certains font valoir que le bétail aurait pu être infecté par des aliments contenant de la farine d’os et des abats de moutons atteints d’une maladie voisine, la tremblante. Ces trois maladies, que ce soit chez l’humain, les bovins ou les ovins, présentent les mêmes symptômes de lésions cérébrales spongiformes. Elles ont une issue fatale, leurs causes sont inconnues et il n’existe pas de tests permettant de les dépister. En 1996, les Britanniques ont entrepris l’abattage préventif d’un tiers de leur cheptel pour maîtriser l’ESB et restaurer la confiance des consommateurs (Aldhous, 1996).

De même, l’introduction au Brésil d’abeilles africaines a été à l’origine d’un problème de santé publique. Aux Etats-Unis, des sous-espèces d’abeilles européennes produisent du miel et de la cire et contribuent à la pollinisation des cultures. La formation d’essaims agressifs est rare, ce qui permet aux apiculteurs de travailler en sécurité. Or, la sous-espèce africaine est passée du Brésil en Amérique centrale, au Mexique et dans le sud-est des Etats-Unis. Ces abeilles sont agressives et se forment en essaims pour défendre la colonie. Les croisements avec les sous-espèces européennes ont donné une abeille africanisée, plus agressive. Du point de vue de la santé publique, le risque est celui de piqûres multiples lorsque les abeilles africanisées se forment en essaims et de graves réactions toxiques chez l’être humain.

Le problème de l’abeille africanisée semble cependant pouvoir être maîtrisé de deux façons. D’une part, ces abeilles supportent mal les climats septentrionaux et pourraient donc ne pas quitter les régions chaudes telles que le sud des Etats-Unis. D’autre part, on peut remplacer systématiquement la reine des ruches par une reine de la sous-espèce européenne, ce qui, il est vrai, ne règle pas la question des colonies naturelles (Schumacher et Egen, 1995).


La salubrité des produits alimentaires

De nombreuses maladies humaines d’origine alimentaire sont imputables à des bactéries pathogènes d’origine animale. C’est notamment le cas des listeria et salmonelles présentes dans les produits laitiers ou des salmonelles et campylobacter contenus dans la viande et la volaille. Les centres de lutte contre la maladie (Centers for Disease Control and Prevention), aux Etats-Unis, estiment que 53% de l’ensemble des poussées épidémiques de maladies d’origine alimentaire sont dues à la contamination bactérienne de produits animaux. Les quelque 33 millions de cas de maladies d’origine alimentaire recensés chaque année s’accompagnent de 9 000 décès.

Ajouter des antibiotiques à titre prophylactique dans leur nourriture et soumettre les animaux malades à un traitement antibiotique sont pratiques courantes en hygiène vétérinaire. Face à la résistance aux antibiotiques de certains pathogènes zoonotiques, les milieux médicaux sont de plus en plus préoccupés par la diminution de l’efficacité des antibiothérapies. En effet, bon nombre des antibiotiques ajoutés aux aliments pour animaux servent également en médecine humaine et risquent de provoquer l’apparition de phénomènes de résistance des bactéries aux antibiotiques et d’infections chez l’animal et chez l’humain.

La présence de résidus de médicaments dans les produits alimentaires n’est pas non plus dénuée de risques. Ainsi on a pu retrouver des résidus d’antibiotiques sur des animaux destinés à la consommation, y compris sur des vaches laitières, suite à des traitements qui leur avaient été administrés par voie directe ou par adjonction des produits à leur fourrage. Parmi ces médicaments figurent le chloramphénicol et la sulphaméthazine. Il est possible de remplacer l’antibiothérapie à titre prophylactique, notamment par une modification des systèmes de production. Dans ce contexte, il faut agrandir l’espace réservé aux animaux, améliorer la ventilation et employer des systèmes plus performants de traitement des déchets.

Une corrélation a pu être établie entre le régime alimentaire et certaines maladies chroniques. La preuve ayant été faite qu’il existait un lien entre la consommation de graisses et les cardiopathies, diverses actions ont été menées afin d’obtenir des produits animaux à plus faible teneur en graisses grâce à la sélection, à l’engraissement des mâles entiers plutôt que des bêtes castrées et au génie génétique. L’administration d’hormones permet aussi d’abaisser la teneur des viandes en matières grasses. Les hormones de croissance porcines améliorent le taux de croissance, le taux de conversion alimentaire (ou indice de consommation) et le rapport muscle/graisse. Une autre solution de plus en plus prisée consiste à consommer la viande d’espèces à faible teneur en matières grasses et en cholestérol telles que l’autruche (National Research Council (NRC), 1989).


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