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LES CONDITIONS DE TRAVAIL ET LA SÉCURITÉ EN FORÊT


La sécurité du travail forestier repose sur l’adéquation entre les conditions d’exécution des tâches et les capacités individuelles. Plus les exigences physiques et mentales du travail concordent avec ce dont l’individu est capable (selon son âge, son expérience et son état de santé), moins la sécurité risque d’être compromise par les efforts pour atteindre les objectifs de production. Un équilibre précaire entre capacités individuelles et conditions de travail ne peut que nuire à la sécurité, individuelle et collective.

Comme l’illustre la figure 68.18, les risques que présente le travail forestier en matière de sécurité ont trois origines: l’environnement physique (conditions climatiques, éclairage, terrain, types d’arbres), l’insuffisance de la législation et des normes (qui peuvent être mal conçues ou mal appliquées) et la mauvaise organisation du travail, du point de vue technique et humain.


Figure 68.18 Origine des risques pour la sécurité du travail forestier



L’organisation technique et humaine du travail comporte des facteurs de risque à la fois distincts et étroitement liés. Distincts, parce qu’ils font intervenir deux types de ressources intrinsèquement différentes (l’humain et la machine) et liés, parce qu’ils s’influencent mutuellement et se complètent dans l’exécution du travail, permettant ainsi d’atteindre les objectifs de production sans accidents.

Nous verrons ci-après comment des carences au niveau des composantes de l’organisation du travail, énumérées à la figure 68.18, peuvent compromettre la sécurité. Quelles que soient les méthodes d’exploitation et les machines utilisées, il faut rappeler que la sécurité et la santé au travail ne peuvent s’inscrire dans une démarche a posteriori; elles doivent être prises en compte dès les premiers stades de la conception et de la planification.



  L’organisation technique du travail


L’organisation technique du travail concerne les modes d’exploitation de la forêt, c’est-à-dire le type de coupe, le choix des machines et des équipements, leur conception et leur entretien, la taille et la composition des équipes et les délais de production prévus.


Le type de coupe

L’exploitation forestière met en œuvre deux types de coupe selon la technique employée pour l’abattage et l’ébranchage des arbres: la coupe traditionnelle, à la scie à chaîne, et la coupe mécanisée, à l’aide d’engins avec cabine de commande et flèche articulée. Dans l’un et l’autre cas, c’est le plus souvent à l’aide de débusqueuses, notamment à chaînes ou à grappins, que les arbres abattus sont transportés jusqu’en bordure de route ou de cours d’eau. La coupe traditionnelle, la plus répandue encore à ce jour, reste aussi le mode d’exploitation le plus dangereux.

On sait en effet que la mécanisation conduit à une réduction considérable de la fréquence des accidents pendant les opérations de coupe, grâce au remplacement des scies à chaîne par des machines dont le conducteur, installé dans une cabine, est plus isolé des sources de danger. Toutefois, il apparaît que la mécanisation a par contre pour effet d’accroître les risques d’accidents associés aux tâches d’entretien et de réparation des machines. Les facteurs sont à la fois des raisons technologiques, telles que la mauvaise conception des machines (voir plus loin) et les conditions souvent improvisées, quand ce n’est pas franchement précaires, dans lesquelles se font les opérations d’entretien et de réparation, ainsi que l’existence de diverses incitations au rendement qui font que ces tâches, jugées secondaires, sont souvent effectuées à la hâte.


La conception des machines

Il n’existe pas de norme pour la conception du matériel forestier et très peu de manuels d’entretien véritablement complets. Les machines utilisées (abatteuses, ébrancheuses, débusqueuses) sont souvent des assemblages d’éléments d’origines diverses (flèche, cabine, marche-pied, etc.) dont certains n’ont même pas été conçus pour le travail forestier. Elles sont donc parfois mal adaptées à certaines conditions d’environnement, notamment à l’état de la forêt et du terrain, ou encore à l’emploi continu qui en est fait. A cela s’ajoutent des difficultés considérables d’exécution des réparations en cas de pannes, alors que celles-ci sont fréquentes.


L’entretien des machines et des équipements

En milieu forestier, l’entretien est plus souvent correctif que préventif. Divers aspects des conditions de travail peuvent expliquer cette situation: contraintes de rendement, absence de consignes et de plans rigoureux pour l’entretien, absence de sites (garages, abris) adaptés aux tâches d’entretien et de réparation, précarité des conditions dans lesquelles ce type de travail doit être effectué ou encore manque d’outils adéquats. Il s’y ajoute parfois, pour les opérations menées par des propriétaires artisans ou des entrepreneurs indépendants, l’insuffisance des ressources financières.



  L’organisation humaine du travail


L’organisation humaine du travail désigne l’ensemble des moyens utilisés pour administrer et encadrer les efforts individuels ou collectifs, ainsi que les politiques de formation mises en œuvre pour remplir les objectifs de production.


La supervision

La supervision du travail forestier est une activité difficile étant donné le déplacement constant du lieu de travail et la dispersion des travailleurs sur les chantiers. Le contrôle des objectifs de production prend des formes indirectes, dont les incitations au rendement et le maintien de l’emploi précaire sont probablement celles qui ont les effets les plus insidieux. Par ailleurs, ce cadre de travail ne favorise pas une bonne gestion de la sécurité, dans la mesure où il est plus facile de transmettre l’information relative aux consignes et aux règlements de sécurité que de s’assurer de leur application et d’apprécier leur valeur pratique ou la façon dont ils ont été assimilés. Les employeurs et le personnel d’encadrement doivent bien comprendre que la sécurité est une responsabilité qui leur incombe. Comme le montre la figure 68.19, le travailleur ne peut exercer de contrôle que sur quelques-uns des facteurs humains dont dépend sa sécurité.


Figure 68.19 Facteurs humains ayant une incidence sur la sécurité du travail forestier



Le type de contrat

Quel que soit le type de coupe, les contrats de travail sont le plus souvent négociés sur une base individuelle, pour une durée déterminée (ou saisonnière). Dans ce contexte de précarité, il y a peu de chance que la sécurité du travail reçoive une haute priorité et soit favorisée, alors qu’il n’existe aucune garantie de l’emploi. Il est en effet difficile pour un travailleur de respecter les consignes de sécurité si cela compromet les objectifs de production dont dépend le maintien de son emploi. Les contrats de longue durée, par contre, qui garantissent un volume de travail minimal sur l’année, ont pour effet de stabiliser la main-d’œuvre et de renforcer la sécurité.


La sous-traitance

La sous-traitance de certaines tâches de production (et donc de certains coûts) à des entrepreneurs indépendants tend à se répandre dans l’industrie forestière du fait de la mécanisation et de la spécialisation du travail à laquelle elle conduit (à chaque machine correspond une tâche précise: abattage, ébranchage, abattage-ébranchage ou débusquage).

Ce phénomène affecte la sécurité à plusieurs égards. Tout d’abord, la sous-traitance ne réduit pas en soi les risques en matière de sécurité; elle les transfère simplement de l’entrepreneur principal aux sous-traitants. Ensuite, elle peut amplifier certains risques, car elle constitue une incitation au rendement plutôt qu’à la prudence. On observe en effet que les sous-traitants ont tendance à négliger certains aspects de la sécurité, notamment l’entretien préventif, la formation des nouvelles recrues, la fourniture d’équipements de protection individuelle et la sensibilisation des travailleurs aux avantages de leur utilisation, ainsi que le respect des règles de sécurité. Enfin, la sous-traitance introduit parfois un flou juridique nuisible quant au partage des responsabilités en matière de sécurité sur les chantiers. Il est même quelquefois difficile de savoir à qui il revient de déclarer les accidents du travail qui surviennent. Il faudrait donc que les contrats de sous-traitance imposent le respect des règles de sécurité, sous peine de sanctions en cas d’infraction, et définissent clairement les responsabilités en ce qui concerne la supervision.


La division du travail

La division du travail sur les chantiers forestiers est souvent rigide et encourage la spécialisation plutôt que la polyvalence. La coupe traditionnelle permet d’effectuer une certaine rotation des tâches, mais cela dépend surtout de la composition des équipes. La coupe mécanisée encourage pour sa part la spécialisation, même si la technologie (spécialisation des machines) n’en est pas en soi la seule cause. La division du travail (un opérateur par machine, travail posté), sa dispersion géographique (éloignement des machines et des zones de coupe) ou encore le fait que les opérateurs sont aussi les propriétaires des machines, cas fréquent sur les chantiers mécanisés, sont autant de facteurs qui poussent aussi à la spécialisation.

L’isolement et les difficultés de communication qui résultent de cette division du travail peuvent être lourds de conséquences pour la sécurité du travail, notamment lorsqu’ils ont pour effet d’entraver la circulation d’informations concernant l’imminence d’un danger ou la survenue d’un incident ou d’un accident.

Il est très important de bien combiner les capacités de travail des êtres humains et des machines et de composer les équipes en conséquence, afin d’éviter des surcharges dans la chaîne de production. On peut envisager des horaires alternés qui maximisent l’utilisation de machines coûteuses tout en offrant aux opérateurs un temps de repos suffisant et une plus grande variété dans le travail.


La rémunération au rendement

Les travailleurs forestiers sont souvent payés à la tâche, ce qui signifie que leur paie est déterminée par leur production (nombre d’arbres abattus, ébranchés ou transportés ou un autre indicateur de productivité) et non par sa durée. Pour les propriétaires de machines, par exemple, le tarif est fonction du rendement. En l’absence de possibilité de contrôle direct, un avantage notoire de ce mode de rémunération est qu’il constitue une incitation constante au rendement.

Entre autres effets nuisibles sur la sécurité, la rémunération au rendement peut encourager le maintien d’un rythme de travail élevé et le recours à des méthodes dangereuses pendant la phase de production, ainsi que des négligences en matière d’entretien et de réparation. C’est une pratique qui persiste parce qu’elle permet un gain de temps, même si cela est au mépris des consignes de sécurité et des risques encourus. Plus grande est l’incitation à produire, plus la sécurité se trouve compromise. On a constaté que, à travail comparable, les travailleurs rémunérés au rendement sont victimes d’accidents plus nombreux et d’autre nature que les travailleurs rémunérés à l’heure. Il faut donc veiller à ce que les tarifs à la pièce et le montant des contrats soient suffisants pour permettre l’exécution du travail en toute sécurité et selon des horaires de travail acceptables (pour une étude empirique effectuée en Allemagne, voir Kastenholz, 1996).


Les horaires de travail

En forêt, la durée quotidienne et hebdomadaire du travail est généralement longue, puisque l’éloignement du chantier ou du parterre de coupe, le caractère saisonnier du travail, les conditions climatiques et l’environnement souvent difficiles encouragent à travailler autant qu’il est possible. Le temps de travail tend aussi à se prolonger pour d’autres raisons, comme les incitations au rendement (rémunération, sous-traitance) ou l’intérêt d’utiliser certaines machines en continu (par exemple, sans interruption la nuit).

Or, les longs horaires de travail s’accompagnent fréquemment d’une baisse de vigilance et d’une perte d’acuité sensorielle, ce qui a des conséquences pour la sécurité individuelle et collective. Ces problèmes sont en outre aggravés par la tentation d’abréger ou d’espacer les pauses. La recherche ergonomique démontre pourtant que la production pourrait en fait être accrue si l’on respectait le nombre maximal d’heures de travail et les temps de repos.


La formation

Il est manifeste que le travail forestier exige de gros efforts aussi bien physiquement que mentalement. Il nécessite aussi de plus en plus de compétences du fait du progrès technologique et de la complexité croissante des machines. La formation des travailleurs forestiers, avant et pendant l’emploi, est donc très importante. Son contenu doit répondre à des objectifs clairement définis et refléter le travail réel à accomplir. Plus les programmes de formation prendront en compte les conditions de travail effectives et plus ils intégreront les principes de sécurité et de productivité, plus ils seront utiles sur le plan individuel et collectif. Ils permettront non seulement de limiter les pertes matérielles et les retards de production, mais aussi d’éviter l’apparition de nouveaux risques pour la sécurité. A ce sujet, voir ci-après l’article «Les qualifications et la formation».



  Conclusion


La sécurité du travail forestier dépend de la façon dont il est organisé; les aspects techniques et humains de cette organisation peuvent compromettre l’équilibre entre les objectifs de la production et ceux de la sécurité. Certes, l’influence de chacun de ces aspects sur la sécurité des conditions de travail varie selon les cas, mais elle est toujours globalement déterminante. En outre, c’est de l’interaction entre ces divers facteurs que dépendent essentiellement les limites de la prévention.

On notera aussi que le progrès technologique ne peut pas à lui seul éliminer tous les risques. La conception des machines nouvelles doit tenir compte des impératifs de sécurité en matière de fonctionnement, d’entretien et de réparation. Enfin, il semble que certaines pratiques de gestion de plus en plus courantes, la sous-traitance notamment, contribuent davantage à aggraver qu’à atténuer les risques pour la sécurité.


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