
LES PROBLÈMES DE SANTÉ ET LES TYPES DE MALADIES
La nature du travail dans l’industrie de la pêche et dans celle de la transformation du poisson varie nettement selon le sexe: les hommes pratiquent généralement la pêche proprement dite, tandis que les femmes travaillent dans les usines de transformation côtières. La plupart des personnes qui travaillent à bord de navires de pêche peuvent être considérées comme des manœuvres; les hommes de pont, par exemple, sont formés sur le tas. Les navigateurs (capitaine, patron de pêche et second), le personnel de la salle des machines (ingénieur, machiniste et soutier), les opérateurs radio et les cuisiniers ont une formation différente. La tâche principale est la pêche; les autres tâches sont le chargement du bateau, qui se fait en pleine mer, et la transformation du poisson, à des degrés très variables. Les seuls contacts entre ces diverses catégories de travailleurs ont lieu pendant leur séjour à bord du navire qui est en mouvement jour et nuit. La transformation du poisson à terre fait l’objet d’un article dans le présent chapitre.
Les accidents
Les tâches les plus dangereuses pour les pêcheurs sont celles associées à la mise à l’eau et au halage de l’équipement de pêche. Dans la pêche au chalut, par exemple, le chalut est mis à l’eau grâce à une série d’opérations complexes, qui nécessitent une grande coordination dans le maniement des treuils (voir l’article «Les principaux secteurs et procédés» dans le présent chapitre). Toutes les opérations se déroulent à grande vitesse et le travail d’équipe est absolument essentiel. Pendant la mise à l’eau du chalut, la connexion des panneaux de chalut aux funes (câbles d’acier) est une des manœuvres les plus dangereuses, car ces panneaux pèsent plusieurs centaines de kilos. D’autres parties de l’équipement de pêche sont également trop lourdes pour être manipulées sans mâts de charge et sans treuils pendant la mise à l’eau du chalut (des engins lourds et des diabolos bougent dans tous les sens avant de glisser par-dessus bord).
La mise à l’eau et le halage du chalut, de la senne et des autres filets se fait au moyen de câbles d’acier qui traversent souvent l’aire de travail. Les câbles sont soumis la plupart du temps à une tension extrême due à la traction exercée par l’équipement de pêche dans le sens opposé de celui de la progression du navire. Les travailleurs courent le risque grave de s’empêtrer dans l’équipement de pêche ou de tomber puis d’être entraînés ou de passer par-dessus bord pendant la mise à l’eau. Ils risquent de se faire écraser ou coincer les doigts, les mains et les bras ou encore d’être heurtés aux jambes et aux pieds et d’être écrasés par l’équipement lourd.
Le saignage et l’éviscération du poisson se font en général à la main, sur le pont ou sur un pont-couvert. A cause du tangage et du roulis du navire, les lésions aux mains et aux doigts provoquées par des coupures ou par des arêtes et des épines de poisson sont courantes. Les blessures s’infectent fréquemment. Ceux qui pêchent à la ligne de fond et à la palangre à main risquent de se blesser aux doigts et aux mains avec les hameçons. Etant donné que cette méthode de pêche s’automatise de plus en plus, ce sont maintenant les vire-lignes et les treuils qui posent problème.
La méthode de gestion de la pêche par la limitation de la quantité de prises dans une zone d’exploitation restreinte a également une incidence sur le nombre d’accidents. Dans certaines zones, le système de contingents limite la pêche à un certain nombre de jours et les pêcheurs se sentent obligés de sortir en mer pendant ces journées-là, quel que soit le temps.
Les accidents mortels
Il est facile de dresser le bilan des accidents mortels qui se produisent en mer. Il suffit de consulter les registres de décès et de se reporter à la rubrique «accidents de transport maritime», conformément à la Classification internationale des maladies (CIM). On y trouve également précisé s’ils sont survenus à bord. Le taux de mortalité par accident du travail est élevé dans l’industrie de la pêche, plus que dans la plupart des autres catégories professionnelles à terre. Le tableau 66.1 indique le nombre d’accidents mortels pour 100 000 pêcheurs, dans divers pays. Les accidents mortels sont traditionnellement répertoriés sous les rubriques suivantes: 1) accidents individuels (personnes qui tombent par-dessus bord, qui sont entraînées par-dessus bord lorsque la mer est houleuse ou qui sont mortellement blessées par la machinerie); et 2) personnes perdues à la suite d’avaries (naufrages, chavirements, navires perdus en mer, explosions et incendies). Ces deux catégories sont liées aux conditions atmosphériques. Les accidents individuels sont plus nombreux que les autres. La sécurité d’un navire dépend de son architecture, de sa taille et de son type; elle dépend également de facteurs tels que la stabilité, le franc-bord, l’étanchéité aux intempéries et la protection structurelle contre les incendies. Des erreurs de navigation ou de jugement peuvent causer des fortunes de mer et la fatigue due à de longues heures de service peut également être une cause majeure d’accidents corporels.
Tableau 66.1 Données sur les lésions mortelles chez les pêcheurs signalées dans le cadre des études effectuées dans divers pays
| Pays | Période d’étude | Fréquence pour 100 000 pêcheurs | ||
| Royaume-Uni | 1958-1967 | 140-230 | ||
| 1969 | 180 | |||
| 1971-1980 | 93 | |||
| Canada | 1975-1983 | 45,8 | ||
| Nouvelle-Zélande | 1975-1984 | 260 | ||
| Australie | 1982-1984 | 143 | ||
| Alaska | 1980-1988 | 414,6 | ||
| 1991-1992 | 200 | |||
| Etats-Unis (Californie) | 1983 | 84,4 | ||
| Danemark | 1982-1985 | 156 | ||
| Islande | 1966-1986 | 89,4 | ||
Les meilleurs résultats obtenus en matière de sécurité par les navires modernes peuvent être le fruit des effets conjugués d’une plus grande efficacité humaine et technique. La formation du personnel, l’utilisation adéquate de dispositifs de flottaison, le port de vêtements adaptés aux conditions et de combinaisons flottantes contribuent à accroître les chances de sauvetage en cas d’accident. Le recours plus systématique à d’autres mesures de sécurité et, notamment, à des lignes de sécurité, et à des chaussures et casques de protection s’avère nécessaire dans l’industrie de la pêche en général, comme on le signale ailleurs dans la présente Encyclopédie.
Les lésions non mortelles
Les lésions non mortelles sont également assez courantes dans l’industrie de la pêche (voir tableau 66.2). Les sièges les plus fréquents sont, par ordre décroissant, les mains, les membres inférieurs, la tête et la nuque et les membres supérieurs, puis la poitrine, la colonne vertébrale et l’abdomen. Les types de traumatismes les plus courants sont les plaies ouvertes, les fractures, les foulures, les entorses et les contusions. Les lésions non mortelles sont souvent graves et peuvent nécessiter l’amputation des doigts, des mains, des bras ou des jambes; il peut s’agir également de blessures à la tête et à la nuque. Les infections, les déchirures et les traumatismes mineurs des mains et des doigts sont fréquents et leur traitement aux antibiotiques est souvent recommandé par le médecin de bord.
Tableau 66.2 Tâches ou lieux comportant le plus de risques d’accidents
| Tâches | Accidents à bord des navires | Accidents à terre | ||
| Mise à l’eau et halage des chaluts, des sennes et de l’équipement de pêche en général | Lésions dues au fait de s’empêtrer dans l’équipement de pêche ou dans les câbles d’acier, lésions par écrasement, chutes par-dessus bord | |||
| Amarrages des panneaux | Lésions par écrasement, chutes par-dessus bord | |||
| Saignage et éviscération | Coupures dues aux couteaux ou aux machines, troubles musculo-squelettiques | Coupures dues aux couteaux ou aux machines, troubles musculo-squelettiques | ||
| Lignes de fond et lignes à main | Blessures causées par les hameçons ou en s’empêtrant dans la ligne | |||
| Manipulation de lourdes charges | Troubles musculo-squelettiques | Troubles musculo-squelettiques | ||
| Filetage | Coupures, amputations causées par les couteaux ou les machines, troubles musculo-squelettiques | Coupures, amputations causées par les couteaux ou les machines, troubles musculo-squelettiques | ||
| Parage des filets | Coupures causées par les couteaux, troubles musculo-squelettiques | Coupures causées par les couteaux, troubles musculo-squelettiques | ||
| Travail dans des espaces exigus, chargement et déchargement | Intoxication, asphyxie | Intoxication, asphyxie | ||
La morbidité
On peut trouver des renseignements sur l’état de santé général des pêcheurs et une brève description des maladies inhérentes à leur métier principalement dans deux types de documents: le journal du médecin de bord et les rapports de consultations médicales concernant les évacuations, les hospitalisations et les rapatriements. Malheureusement, la plupart, sinon la totalité, de ces rapports sont avant tout quantitatifs (nombre de malades et pourcentages).
Les états non traumatiques signalés le plus fréquemment, qui entraînent des consultations et l’hospitalisation, sont principalement dus à des maux de dents, des maladies gastro-intestinales, des troubles musculo-squelettiques, psychiatriques ou neurologiques, respiratoires, cardio-vasculaires et cutanés. Dans une série de cas signalés par un médecin de bord, les troubles psychiatriques étaient le principal motif d’évacuation de travailleurs des chalutiers en voyage de pêche de longue durée, les lésions corporelles ne venant qu’en deuxième position. Dans une autre série de cas signalés, les maladies les plus courantes nécessitant le rapatriement étaient les troubles cardio-vasculaires et les troubles psychiatriques.
L’asthme professionnel
L’asthme professionnel est fréquent chez les travailleurs de l’industrie halieutique. Il est associé à plusieurs types de poissons, mais il est le plus souvent dû au contact avec les crustacés et les mollusques comme la crevette, le crabe, les coquillages. La transformation du poisson en farine est souvent considérée comme une cause d’asthme, de même que d’autres processus analogues comme le broyage des carapaces (celles des crevettes en particulier).
La perte d’audition
Le bruit excessif est généralement considéré par les travailleurs comme une cause de la perte de l’acuité auditive dans l’industrie de la transformation du poisson. Les travailleurs de la salle des machines des navires courent des risques extrêmes, de même que ceux de la transformation qui utilisent du matériel ancien. Des programmes pour la protection de l’ouïe sont nécessaires dans de nombreux cas.
Le suicide
Dans certaines études sur les pêcheurs et les marins de la flotte marchande, on a signalé un taux élevé de suicides. Un très grand nombre de décès pour lesquels les médecins n’ont pas été en mesure de déterminer si l’accident était accidentel ou délibéré ont également été recensés. On estime généralement que le nombre de suicides signalés est probablement inférieur à la réalité et, selon certains, il serait plus élevé dans l’industrie de la pêche que dans les autres branches. La littérature psychiatrique fournit la description de la paraphrosyne (calenture), phénomène comportemental dont le symptôme prédominant observé chez les marins est une impulsion irrésistible de se jeter à la mer. Les causes sous-jacentes des risques de suicide n’ont pas été étudiées pour les pêcheurs en particulier; compte tenu de la situation psychosociale des gens de mer, dont il est question dans un autre article du présent chapitre, il semblerait judicieux qu’elles le soient. Il semblerait que les risques de suicide augmentent lorsque les travailleurs arrêtent de pêcher et retournent à terre, que ce soit provisoirement ou définitivement.
L’intoxication mortelle et l’asphyxie
Des cas d’intoxication mortelle se produisent lors d’incendies accidentels à bord des navires de pêche par l’inhalation de fumées toxiques. Des intoxications mortelles et non mortelles résultent aussi de fuites de frigorigènes ou de l’utilisation de produits chimiques pour la conservation des crevettes ou du poisson, ainsi que de l’inhalation de gaz toxiques provenant de la décomposition anaérobie de matières organiques dans les cales non ventilées. Les frigorigènes en cause vont du chlorure de méthyle, qui est extrêmement toxique, à l’ammoniac. Certains décès, qui rappellent les cas de pneumopathie des ensileurs exposés à des oxydes d’azote, ont été attribués à l’inhalation de dioxyde de soufre dans des espaces confinés. Des études ont également montré que des mélanges de gaz toxiques (dioxyde de carbone, ammoniac, sulfure d’hydrogène et monoxyde de carbone), ainsi que la basse pression partielle d’oxygène dans les cales des navires et à terre, ont causé des accidents mortels ou non, souvent liés à des poissons à usage industriel comme le hareng et le capelan. Dans le secteur de la pêche commerciale, des cas d’intoxication lors du déchargement du poisson ont été signalés. Ces intoxications provoquées par la triméthylamine ou par des endotoxines causent des symptômes s’apparentant à ceux de la grippe et peuvent être mortelles. On s’est efforcé de réduire ces risques grâce à une meilleure formation et en apportant certaines modifications à l’équipement.
Les affections cutanées
Les affections cutanées aux mains sont courantes. Elles peuvent être liées au contact avec les protéines de poisson ou avec le caoutchouc des gants. Lorsqu’on ne porte pas de gants, les mains sont constamment humides, ce qui peut rendre la peau plus sensible. La plupart des affections cutanées sont donc des dermites de contact, allergiques ou non, et elles sont généralement persistantes. Les furoncles et les abcès sont également des problèmes récurrents qui touchent les mains et les doigts.
La mortalité
Certaines études, mais pas toutes, indiquent un faible taux de mortalité, toutes causes confondues, chez les pêcheurs, par rapport au reste de la population masculine. Cette faible mortalité au sein d’un groupe de travailleurs en particulier est appelée «l’effet du travailleur en bonne santé», qui est dû au fait que la mortalité a toujours tendance à être moins élevée au sein d’une population professionnellement active que dans la population en général. En raison de la forte mortalité résultant des accidents en mer, bien des études sur la mortalité chez les pêcheurs font toutefois état de taux de décès élevés, toutes causes confondues.
La mortalité par cardiopathie ischémique est en augmentation ou en diminution, selon les études. Celle due à des maladies cérébro-vasculaires et respiratoires est moyenne chez les pêcheurs.
Les causes inconnues
D’après plusieurs études, la mortalité due à des causes inconnues est plus forte chez les pêcheurs que chez les autres travailleurs. Par «causes inconnues», on entend les événements correspondant aux numéros spéciaux de la CIM qu’inscrit le médecin sur le certificat de décès lorsqu’il n’est pas en mesure de déterminer la cause exacte de la maladie ou de l’accident ayant provoqué la mort. Parfois, les décès signalés dans la catégorie «cause inconnue» sont dus à des accidents à la suite desquels le corps n’a jamais été retrouvé; il s’agit la plupart du temps d’accidents de transport maritime ou de suicides survenus en mer. Quoi qu’il en soit, un nombre excessif de décès de cause inconnue peut indiquer que la pêche est non seulement un métier dangereux, mais aussi un mode de vie dangereux.
Les accidents survenant ailleurs qu’en mer
On a constaté un nombre excessif d’accidents mortels de la circulation, d’intoxications diverses et d’autres types d’accidents, de suicides et d’homicides chez les pêcheurs (Rafnsson et Gunnars-dóttir, 1993). Certains auteurs présument que, étant donné les risques inhérents à leur métier, les marins auraient tendance à avoir un comportement ou un mode de vie dangereux. Les pêcheurs expliquent eux-mêmes qu’ils perdent l’habitude de conduire, ce qui pourrait expliquer le nombre élevé d’accidents de la circulation dans lesquels ils sont impliqués. D’après d’autres témoignages, cette situation serait due aux efforts de rattrapage, sur le plan social, que font les pêcheurs au retour des longs voyages pendant lesquels ils ont été éloignés de leur famille et de leurs amis. Parfois, ils ne passent qu’un ou deux jours à terre, avant de reprendre la mer pour longtemps. Le nombre excessif de décès à la suite d’accidents survenus ailleurs qu’en mer indique qu’il s’agit d’un mode de vie hors du commun.
Le cancer
Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) qui a notamment pour mission d’évaluer les risques de cancer chez les travailleurs, selon la branche d’activité, n’a pas inclus la pêche et la transformation du poisson dans celles où les risques de cancer sont manifestes. Cependant, plusieurs études sur la mortalité et la morbidité par cancer examinent les risques propres au métier de pêcheur (Hagmar et coll., 1992; Rafnsson et Gunnarsdóttir, 1994, 1995). Certaines d’entre elles ont mis en évidence un risque accru de diverses formes de cancer, suggérant que des facteurs d’ordre professionnel et le mode de vie pourraient en être la cause. Les types de cancers examinés ci-dessous sont le cancer des lèvres, du poumon et de l’estomac.
Le cancer des lèvres
La pêche a toujours été associée au cancer des lèvres. On pensait autrefois qu’il était dû à l’exposition aux goudrons utilisés pour préserver les filets, étant donné que les pêcheurs se servaient de leur bouche comme d’une «troisième main» pour les manipuler. On estime de nos jours que le cancer des lèvres chez les pêcheurs est dû à l’effet conjugué du tabagisme et de l’exposition aux rayons ultraviolets pendant le travail à l’extérieur.
Le cancer du poumon
Les conclusions des études sur le cancer du poumon ne sont pas unanimes. Certaines n’ont pas mis en évidence de risque accru de cancer du poumon dans la branche. D’autres, effectuées sur des pêcheurs suédois, indiquent une proportion de cancers du poumon inférieure à la moyenne (Hagmar et coll., 1992). Une étude italienne attribue le risque de cancer du poumon au tabagisme et non à la profession. D’autres études sur les pêcheurs indiquent un risque accru de cancer du poumon, qui n’est toutefois pas confirmé. Sans information sur les habitudes tabagiques, il est difficile d’évaluer l’importance du rôle du tabac par rapport aux facteurs professionnels dans les cas relevés. Il serait nécessaire d’effectuer une étude distincte sur les divers groupes professionnels représentés sur les navires de pêche, étant donné que les risques de cancer du poumon sont particulièrement élevés chez les travailleurs de la salle des machines, probablement à cause de l’exposition à l’amiante ou à des hydrocarbures aromatiques polycycliques. Des études plus poussées sont donc nécessaires pour établir plus clairement le lien de cause à effet entre le cancer du poumon et la pêche.
Le cancer de l’estomac
De nombreuses études font état d’un risque élevé de cancer de l’estomac chez les pêcheurs. Les études suédoises semblent indiquer que ce risque est dû à la forte consommation de poisson gras contaminé par des composés organochlorés (Svensson et coll., 1995). Dans l’état actuel des connaissances, on ne sait pas encore exactement quel rôle les habitudes alimentaires, le mode de vie et les facteurs professionnels jouent dans l’association qui existe entre le cancer de l’estomac et la pêche.
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