
LES CARACTÉRISTIQUES PSYCHOSOCIALES DE LA MAIN-D’ŒUVRE EN MER
Du point de vue psychosocial, le travail des pêcheurs en mer est caractérisé par deux facteurs principaux. Le premier concerne la technologie et l’échelle à laquelle se pratique la pêche. Les pêches peuvent être subdivisées en petite pêche (pêche artisanale ou pêche côtière) et en grande pêche (pêche industrielle ou pêche en haute mer, pêche à grande distance ou pêche hauturière). Les conditions de travail et de vie des membres d’équipage d’un navire qui pratique la petite pêche sont radicalement différentes de celles que connaissent les membres d’équipage des grands navires.
Le deuxième facteur est la composition des équipages. Les navires de pêche sont généralement des milieux de travail exclusivement masculins; ce modèle souffre certaines exceptions selon le type de pêche, mais la plupart des équipages partout dans le monde sont le plus souvent composés uniquement d’individus du même sexe. Ainsi, la composition unisexe des équipages reproduit la ségrégation homme-femme dans la société et la séparation mer-terre.
Les petits bateaux de pêche
Sur les petits bateaux de pêche, les membres d’équipage appartiennent souvent à la même famille: le père, les fils, des frères ou encore des parents proches ou éloignés auxquels viennent parfois s’ajouter certains habitants de la localité dont ils sont issus. Il arrive qu’il inclue aussi des femmes soit parce qu’il n’y a pas assez d’hommes, soit parce que les coutumes locales le veulent ainsi. Dans certains cas, l’épouse exploite un bateau avec son mari ou la fille fait partie de l’équipage de son père.
Les membres d’un équipage sont plus que de simples collègues de travail puisqu’ils sont souvent unis par des liens de parenté et de voisinage. Le navire et l’équipage en mer font partie intégrante de la vie familiale et communautaire et ces liens se nourrissent mutuellement. Le travail d’équipe ainsi que l’appartenance et l’identification à tel ou tel navire renforcent également les autres liens sociaux. Lorsque des membres d’une même famille pêchent ensemble, il n’est pas envisageable de remplacer un membre de l’équipage par un étranger, même s’il s’agit d’un pêcheur plus expérimenté. Dans un réseau aussi fermé, les pêcheurs bénéficient d’une grande sécurité d’emploi; par contre, par esprit de loyauté familiale, ils sont peu enclins à aller travailler sur un autre navire.
L’existence de relations sociales à caractère multidimensionnel tend à atténuer les conflits à bord. Sur les petits bateaux de pêche, les pêcheurs partagent un espace restreint et sont tributaires de circonstances naturelles imprévisibles, voire dangereuses. Dans ces conditions difficiles, il convient d’éviter les conflits ouverts. Le patron quant à lui abuse rarement de son autorité en raison des relations étroites existant entre les membres d’équipage.
D’une manière générale, les petits bateaux de pêche rentrent au port tous les jours, ce qui donne aux membres d’équipage l’occasion d’avoir des contacts réguliers avec d’autres personnes, même si leurs journées de travail sont longues. L’isolement est rare, mais peut être ressenti par les pêcheurs qui travaillent seuls. Cependant, les communications par radio en mer et la tradition, entre navires amis, de pêcher dans les mêmes zones diminuent le sentiment d’isolement dû au fait de travailler seul, comme c’est généralement le cas dans la petite pêche.
Les liens de parenté et de solidarité exercent beaucoup d’influence sur l’apprentissage du métier et sur la sécurité à bord. Les membres d’équipage sont responsables et dépendent les uns des autres. Dans des situations imprévisibles (intempéries ou accidents), il faut faire preuve de compétence et de sens des responsabilités. L’éventail des compétences attendues des pêcheurs qui pratiquent la petite pêche est très large. Plus l’équipage est réduit et le degré de spécialisation faible, plus les pêcheurs doivent avoir des connaissances générales et pouvoir effectuer toutes sortes de tâches.
L’inconscience ou la mauvaise volonté suscitent une vive réprobation. Chaque membre d’équipage doit accomplir les tâches indispensables de bon gré, de préférence sans qu’il soit nécessaire de le lui demander. Les ordres sont jugés inutiles sauf lorsqu’il s’agit de synchroniser une série d’opérations. L’aptitude à travailler ensemble dans le respect mutuel est donc importante. La manifestation d’un intérêt sérieux et d’un sens profond des responsabilités est facilitée par l’interaction sociale qui existe dans une famille ou dans un village de pêcheurs. A quelque poste que ce soit à bord du navire, chacun est appelé à effectuer des tâches diverses; l’expérience commande le respect et l’esprit égalitaire est la norme.
Le fait pour un pêcheur qui pratique la petite pêche d’être à la hauteur de la situation dans des conditions climatiques et saisonnières difficiles — soit parce qu’il sait collaborer et synchroniser les tâches ou simplement à cause de sa seule compétence — lui procure un très haut degré de satisfaction et d’identité professionnelles et lui vaut le respect des membres de la collectivité dans laquelle il vit. Les femmes qui vont à la pêche apprécient la considération dont elles sont l’objet lorsqu’elles accomplissent avec succès des tâches typiquement masculines; elles risquent aussi du même coup de perdre leur féminité. Les hommes qui pêchent avec des femmes courent le risque de perdre de leur supériorité masculine quand des femmes font preuve de leur compétence à la pêche.
Les grands bâtiments de pêche
Dans la grande pêche, les membres d’équipage sont isolés de leur famille et de leur collectivité pendant qu’ils sont en mer et la plupart d’entre eux ne font que de brefs séjours à terre, entre deux campagnes de pêche. La durée d’une campagne varie généralement de dix jours à trois mois. Leur vie sociale se limite donc aux contacts avec les autres membres d’équipage. L’éloignement est pénible à supporter. Il arrive que les pêcheurs, à leur retour, aient de la peine à retrouver leur place au sein de la famille ou de la collectivité; ils peuvent éprouver alors le sentiment d’être sans foyer et peuvent être largement tributaires de leur épouse pour entretenir leurs relations sociales.
Dans un équipage entièrement masculin, l’absence de femmes et le manque d’intimité peut inciter ses membres à avoir des conversations grossières, à se vanter de leurs prouesses sexuelles et à s’intéresser beaucoup aux films pornographiques. Ce genre de culture nautique peut devenir une manière malsaine d’exprimer et de prouver sa masculinité. Depuis les années quatre-vingt, les sociétés norvégiennes recrutent jusqu’à 20% de femmes pour former l’équipage de leurs navires-usines afin de détendre l’atmosphère et de contrer le sexisme et la solitude. On estime qu’un milieu de travail mixte tempère le stress psychologique; les femmes ont la réputation d’adoucir les relations sociales à bord et de les rendre conviviales (Munk-Madsen, 1990).
La mécanisation et la spécialisation du travail sur les navires usines engendrent des tâches très répétitives. Le travail par roulement de deux équipes est courant lorsque la pêche se poursuit jour et nuit. La vie à bord est partagée entre le travail, les repas et le sommeil. Lorsque les prises sont excellentes, les pêcheurs écourtent leur sommeil. L’espace physique est exigu, le travail est monotone et fatigant et les rapports sociaux avec des personnes autres que les compagnons de travail sont impossibles. Pendant tout le temps où le bateau est en mer, on ne peut échapper aux tensions entre les membres de l’équipage, provoquant ainsi un stress psychologique.
Les membres d’équipage des navires de haute mer, dont le nombre oscille entre 20 et 80, ne peuvent être recrutés dans un réseau fermé de personnes unies par des liens de parenté et de voisinage. Pourtant, certaines compagnies japonaises ont modifié leurs pratiques et préfèrent choisir des membres d’équipage qui se connaissent, parce qu’ils ont des liens de parenté ou sont issus de la même communauté ou de localités où la pêche est une activité traditionnelle. Elles procèdent de la sorte pour éviter les comportements violents entre pêcheurs et la consommation excessive d’alcool (Dyer, 1988). En outre, dans l’Atlantique Nord, les compagnies préfèrent engager des pêcheurs de la même localité pour mieux maîtriser les rapports sociaux à bord des bateaux et y créer une atmosphère conviviale.
Les pêcheurs qui partent en haute mer sont surtout intéressés par les salaires offerts. Les femmes y voient aussi la possibilité d’obtenir une promotion sociale en accomplissant des tâches généralement réservées aux hommes et jugées supérieures aux tâches féminines (Husmo et Munk-Madsen, 1994).
La flotte internationale de pêche en haute mer exploitant les eaux internationales a parfois des équipages comprenant des ressortissants de divers pays. C’est le cas de celle de Taiwan (Chine) qui est la plus importante au monde ou encore de celle d’entreprises de pêche commune lorsque des navires de pays industriels pêchent dans les eaux de pays en développement. La communication entre les membres d’équipages composés de représentants de plusieurs nationalités est parfois difficile pour des raisons de langue. Il arrive aussi que la hiérarchie à bord de ces navires soit plus stratifiée en fonction de critères ethniques. Les travailleurs d’origine ethnique et de nationalité différentes de celles du pays d’attache du bateau, surtout si celui-ci pêche dans les eaux nationales, peuvent être traités avec condescendance par les officiers. Cette inégalité de traitement s’applique également aux conditions salariales et au ravitaillement de base à bord. De telles pratiques peuvent créer un climat de travail raciste, exacerber les tensions entre les membres d’équipage et fausser les relations d’autorité avec les officiers.
La pauvreté, l’espoir de gagner un bon salaire et la mondialisation de la pêche hauturière ont engendré des pratiques de recrutement illégales. Il semblerait que des membres d’équipage philippins aient des dettes envers certaines agences de recrutement et travaillent en eaux étrangères sans contrat, dans des conditions précaires sur le plan de la rémunération ou de la sécurité. Le travail dans une flotte de grande pêche très mobile est à l’occasion, pour le pêcheur loin de son foyer et sans le moindre appui de la part des autorités, une source d’insécurité parfois plus grave que les risques auxquels il est exposé en pleine tempête en haute mer (Cura, 1995; Vacher, 1994).
Les pêcheuses
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