X

Pêche

 

Web Site    

 

 

LES CARACTÉRISTIQUES PSYCHOSOCIALES DE LA MAIN-D’ŒUVRE EN MER


Du point de vue psychosocial, le travail des pêcheurs en mer est caractérisé par deux facteurs principaux. Le premier concerne la technologie et l’échelle à laquelle se pratique la pêche. Les pêches peuvent être subdivisées en petite pêche (pêche artisanale ou pêche côtière) et en grande pêche (pêche industrielle ou pêche en haute mer, pêche à grande distance ou pêche hauturière). Les conditions de travail et de vie des membres d’équipage d’un navire qui pratique la petite pêche sont radicalement différentes de celles que connaissent les membres d’équipage des grands navires.

Le deuxième facteur est la composition des équipages. Les navires de pêche sont généralement des milieux de travail exclusivement masculins; ce modèle souffre certaines exceptions selon le type de pêche, mais la plupart des équipages partout dans le monde sont le plus souvent composés uniquement d’individus du même sexe. Ainsi, la composition unisexe des équipages reproduit la ségrégation homme-femme dans la société et la séparation mer-terre.



  Les petits bateaux de pêche


Sur les petits bateaux de pêche, les membres d’équipage appartiennent souvent à la même famille: le père, les fils, des frères ou encore des parents proches ou éloignés auxquels viennent parfois s’ajouter certains habitants de la localité dont ils sont issus. Il arrive qu’il inclue aussi des femmes soit parce qu’il n’y a pas assez d’hommes, soit parce que les coutumes locales le veulent ainsi. Dans certains cas, l’épouse exploite un bateau avec son mari ou la fille fait partie de l’équipage de son père.

Les membres d’un équipage sont plus que de simples collègues de travail puisqu’ils sont souvent unis par des liens de parenté et de voisinage. Le navire et l’équipage en mer font partie intégrante de la vie familiale et communautaire et ces liens se nourrissent mutuellement. Le travail d’équipe ainsi que l’appartenance et l’identification à tel ou tel navire renforcent également les autres liens sociaux. Lorsque des membres d’une même famille pêchent ensemble, il n’est pas envisageable de remplacer un membre de l’équipage par un étranger, même s’il s’agit d’un pêcheur plus expérimenté. Dans un réseau aussi fermé, les pêcheurs bénéficient d’une grande sécurité d’emploi; par contre, par esprit de loyauté familiale, ils sont peu enclins à aller travailler sur un autre navire.

L’existence de relations sociales à caractère multidimensionnel tend à atténuer les conflits à bord. Sur les petits bateaux de pêche, les pêcheurs partagent un espace restreint et sont tributaires de circonstances naturelles imprévisibles, voire dangereuses. Dans ces conditions difficiles, il convient d’éviter les conflits ouverts. Le patron quant à lui abuse rarement de son autorité en raison des relations étroites existant entre les membres d’équipage.

D’une manière générale, les petits bateaux de pêche rentrent au port tous les jours, ce qui donne aux membres d’équipage l’occasion d’avoir des contacts réguliers avec d’autres personnes, même si leurs journées de travail sont longues. L’isolement est rare, mais peut être ressenti par les pêcheurs qui travaillent seuls. Cependant, les communications par radio en mer et la tradition, entre navires amis, de pêcher dans les mêmes zones diminuent le sentiment d’isolement dû au fait de travailler seul, comme c’est généralement le cas dans la petite pêche.

Les liens de parenté et de solidarité exercent beaucoup d’influence sur l’apprentissage du métier et sur la sécurité à bord. Les membres d’équipage sont responsables et dépendent les uns des autres. Dans des situations imprévisibles (intempéries ou accidents), il faut faire preuve de compétence et de sens des responsabilités. L’éventail des compétences attendues des pêcheurs qui pratiquent la petite pêche est très large. Plus l’équipage est réduit et le degré de spécialisation faible, plus les pêcheurs doivent avoir des connaissances générales et pouvoir effectuer toutes sortes de tâches.

L’inconscience ou la mauvaise volonté suscitent une vive réprobation. Chaque membre d’équipage doit accomplir les tâches indispensables de bon gré, de préférence sans qu’il soit nécessaire de le lui demander. Les ordres sont jugés inutiles sauf lorsqu’il s’agit de synchroniser une série d’opérations. L’aptitude à travailler ensemble dans le respect mutuel est donc importante. La manifestation d’un intérêt sérieux et d’un sens profond des responsabilités est facilitée par l’interaction sociale qui existe dans une famille ou dans un village de pêcheurs. A quelque poste que ce soit à bord du navire, chacun est appelé à effectuer des tâches diverses; l’expérience commande le respect et l’esprit égalitaire est la norme.

Le fait pour un pêcheur qui pratique la petite pêche d’être à la hauteur de la situation dans des conditions climatiques et saisonnières difficiles — soit parce qu’il sait collaborer et synchroniser les tâches ou simplement à cause de sa seule compétence — lui procure un très haut degré de satisfaction et d’identité professionnelles et lui vaut le respect des membres de la collectivité dans laquelle il vit. Les femmes qui vont à la pêche apprécient la considération dont elles sont l’objet lorsqu’elles accomplissent avec succès des tâches typiquement masculines; elles risquent aussi du même coup de perdre leur féminité. Les hommes qui pêchent avec des femmes courent le risque de perdre de leur supériorité masculine quand des femmes font preuve de leur compétence à la pêche.



  Les grands bâtiments de pêche


Dans la grande pêche, les membres d’équipage sont isolés de leur famille et de leur collectivité pendant qu’ils sont en mer et la plupart d’entre eux ne font que de brefs séjours à terre, entre deux campagnes de pêche. La durée d’une campagne varie généralement de dix jours à trois mois. Leur vie sociale se limite donc aux contacts avec les autres membres d’équipage. L’éloignement est pénible à supporter. Il arrive que les pêcheurs, à leur retour, aient de la peine à retrouver leur place au sein de la famille ou de la collectivité; ils peuvent éprouver alors le sentiment d’être sans foyer et peuvent être largement tributaires de leur épouse pour entretenir leurs relations sociales.

Dans un équipage entièrement masculin, l’absence de femmes et le manque d’intimité peut inciter ses membres à avoir des conversations grossières, à se vanter de leurs prouesses sexuelles et à s’intéresser beaucoup aux films pornographiques. Ce genre de culture nautique peut devenir une manière malsaine d’exprimer et de prouver sa masculinité. Depuis les années quatre-vingt, les sociétés norvégiennes recrutent jusqu’à 20% de femmes pour former l’équipage de leurs navires-usines afin de détendre l’atmosphère et de contrer le sexisme et la solitude. On estime qu’un milieu de travail mixte tempère le stress psychologique; les femmes ont la réputation d’adoucir les relations sociales à bord et de les rendre conviviales (Munk-Madsen, 1990).

La mécanisation et la spécialisation du travail sur les navires usines engendrent des tâches très répétitives. Le travail par roulement de deux équipes est courant lorsque la pêche se poursuit jour et nuit. La vie à bord est partagée entre le travail, les repas et le sommeil. Lorsque les prises sont excellentes, les pêcheurs écourtent leur sommeil. L’espace physique est exigu, le travail est monotone et fatigant et les rapports sociaux avec des personnes autres que les compagnons de travail sont impossibles. Pendant tout le temps où le bateau est en mer, on ne peut échapper aux tensions entre les membres de l’équipage, provoquant ainsi un stress psychologique.

Les membres d’équipage des navires de haute mer, dont le nombre oscille entre 20 et 80, ne peuvent être recrutés dans un réseau fermé de personnes unies par des liens de parenté et de voisinage. Pourtant, certaines compagnies japonaises ont modifié leurs pratiques et préfèrent choisir des membres d’équipage qui se connaissent, parce qu’ils ont des liens de parenté ou sont issus de la même communauté ou de localités où la pêche est une activité traditionnelle. Elles procèdent de la sorte pour éviter les comportements violents entre pêcheurs et la consommation excessive d’alcool (Dyer, 1988). En outre, dans l’Atlantique Nord, les compagnies préfèrent engager des pêcheurs de la même localité pour mieux maîtriser les rapports sociaux à bord des bateaux et y créer une atmosphère conviviale.

Les pêcheurs qui partent en haute mer sont surtout intéressés par les salaires offerts. Les femmes y voient aussi la possibilité d’obtenir une promotion sociale en accomplissant des tâches généralement réservées aux hommes et jugées supérieures aux tâches féminines (Husmo et Munk-Madsen, 1994).

La flotte internationale de pêche en haute mer exploitant les eaux internationales a parfois des équipages comprenant des ressortissants de divers pays. C’est le cas de celle de Taiwan (Chine) qui est la plus importante au monde ou encore de celle d’entreprises de pêche commune lorsque des navires de pays industriels pêchent dans les eaux de pays en développement. La communication entre les membres d’équipages composés de représentants de plusieurs nationalités est parfois difficile pour des raisons de langue. Il arrive aussi que la hiérarchie à bord de ces navires soit plus stratifiée en fonction de critères ethniques. Les travailleurs d’origine ethnique et de nationalité différentes de celles du pays d’attache du bateau, surtout si celui-ci pêche dans les eaux nationales, peuvent être traités avec condescendance par les officiers. Cette inégalité de traitement s’applique également aux conditions salariales et au ravitaillement de base à bord. De telles pratiques peuvent créer un climat de travail raciste, exacerber les tensions entre les membres d’équipage et fausser les relations d’autorité avec les officiers.

La pauvreté, l’espoir de gagner un bon salaire et la mondialisation de la pêche hauturière ont engendré des pratiques de recrutement illégales. Il semblerait que des membres d’équipage philippins aient des dettes envers certaines agences de recrutement et travaillent en eaux étrangères sans contrat, dans des conditions précaires sur le plan de la rémunération ou de la sécurité. Le travail dans une flotte de grande pêche très mobile est à l’occasion, pour le pêcheur loin de son foyer et sans le moindre appui de la part des autorités, une source d’insécurité parfois plus grave que les risques auxquels il est exposé en pleine tempête en haute mer (Cura, 1995; Vacher, 1994).


Les pêcheuses


The Entangling Net: Alaska’s Commercial Fishing Women Tell Their Lives, de Leslie Leyland Fields (Urbana, University of Illinois Press, 1996) relate l’histoire, basée sur les expériences personnelles de l’auteur et sur une série d’interviews de certaines femmes ayant pratiqué la pêche commerciale dans les eaux de l’océan Pacifique et du golfe de l’Alaska, autour de l’île Kodiak et des îles Aléoutiennes. Les extraits suivants donnent un aperçu de l’expérience de ces femmes et indiquent les raisons pour lesquelles elles ont choisi ce métier, en précisant ce qu’un tel choix implique.


Theresa Peterson

[...] La dernière saison de la pêche à la morue charbonnière a commencé le 15 mai. Il y avait deux femmes et deux gars. Le patron voulait un équipage capable d’appâter rapidement; c’est ce qu’il voulait [...]. Au début, nous nous contentions d’appâter les hameçons. C’est une question de rendement. Idéalement, il fallait appâter de 18 000 à 20 000 hameçons par jour. Par conséquent, quatre personnes passaient la journée à appâter et une autre relevait les engins. Les membres d’équipage chargés d’appâter les hameçons enroulaient l’équipement à tour de rôle. Nous pêchions selon la méthode traditionnelle. Sur la plupart des embarcations qui servent à la pêche dans la zone de Kodiak, les agrès tombent plus au moins automatiquement dans un bac que l’on récupère pour appâter à nouveau les lignes. Sur les vieilles goélettes de pêche au flétan, on enroule tout à la main et par conséquent les pêcheurs peuvent vérifier chaque hameçon. Ils essaient de les enrouler convenablement pour que l’on puisse les appâter deux fois plus vite. Les deux premiers jours, nous calculions combien de temps il nous fallait pour appâter les jeux de lignes mal enroulées (les palangres auxquelles les hameçons sont attachés). J’ai refusé de continuer à appâter un autre jeu de lignes comme ceux-là et nous nous sommes donc mis à enrouler les lignes à la main nous-mêmes. Cela permet de changer de place. Nous travaillions souvent 24 heures d’affilée et le jour suivant nous enchαînions toute la nuit jusqu’à environ 2 h du matin et le lendemain pendant encore 20 heures. Ensuite, nous nous couchions environ 3 heures. Puis nous nous levions et travaillions encore 24 heures pour nous reposer ensuite 2 heures. La première semaine, la moyenne de sommeil était de 10 heures pour tout l’équipage — nous avons fait le calcul. On disait en plaisantant que l’on travaillait 24 heures et que l’on se reposait 1 heure.

Je n’avais jamais travaillé aussi dur à la pêche. A l’ouverture de la saison, nous pêchions le samedi toute la journée, puis toute la journée du dimanche et la moitié de la journée du lundi. Par conséquent, nous pêchions pendant plus de 56 heures sans dormir. Nous travaillions aussi fort et aussi vite que possible. Ensuite, nous nous couchions environ 3 heures puis nous nous levions; nous étions tout raides. Nous avions ramené un peu moins de 20 tonnes en 4 jours. Nous avions donc été debout pendant pratiquement 4 jours complets. C’était un bon chargement. C’était très encourageant. Je gagnais 1 000 dollars par jour [...]. C’est parce que les saisons de pêche à la palangre ont été écourtées que l’on doit s’imposer à nouveau un tel rythme de travail [...]. Quand la saison dure trois semaines, on est pratiquement obligé de travailler comme cela, à moins de pouvoir établir un roulement pour permettre à chacun de dormir un peu (pp.31-33).


Leslie Smith

J’estime avoir de la chance parce que je suis patronne d’un bateau avec un équipage entièrement féminin et que nos affaires marchent bien. Nous nous en tirons aussi bien que n’importe quel autre équipage de la flotte et je ne me suis donc jamais laissé intimider par des réflexions du genre: «Oh, une femme ne peut pas faire cela, ne peut pas envisager de le faire ou n’en est pas capable». Il faut dire que le premier emploi que j’ai eu, c’était dans un équipage entièrement composé de femmes et que nous nous en tirions très bien. Par conséquent, j’ai pris de l’assurance dès le début de ma carrière, lorsque j’étais simple matelot [...] (p. 35).

Quand on est sur un bateau, on n’a pas de vie personnelle, on n’a pas d’espace physique, on n’a pas de temps à soi. On s’occupe uniquement du bateau, de la pêche, pendant 4 mois d’affilée [...] (p. 36).

[...] Je suis légèrement protégée contre les vents, mais généralement, je les reçois en pleine face [...] Les marées sont très fortes ici. On jette les ancres; il y en a 15 ou 20, dont certaines pèsent plus de 100 Kg, pour essayer de maintenir un filet en place. Chaque fois que l’on sort, le filet se tord d’une façon différente et il faut déplacer ces ancres. En général, le temps n’est pas très clément. On est toujours en train de lutter contre le vent. C’est un défi, un défi physique plutôt que mental [...] (p. 37).

Ce qui était le plus dur, c’était de devoir aller de navire en navire pour essayer de trouver un emploi. Au bout d’un certain temps, je me suis rendu compte que la possibilité de se faire engager se limitait à environ 15% des navires, du fait que la plupart des patrons n’engagent pas de femmes, principalement parce que leur femme ne le leur permet pas ou qu’il y a déjà une autre femme à bord ou encore parce qu’ils sont purement et simplement sexistes — ils ne veulent pas de femmes. Compte tenu de ces trois facteurs, le nombre de navires sur lesquels on avait des chances de travailler était tellement réduit que c’en était décourageant. Encore fallait-il les trouver. Pour cela, il fallait parcourir les docks de long en large [...] (p. 81).


Martha Sutro

Je pensais à la question que vous m’avez posée tout à l’heure. Pourquoi les femmes sont-elles de plus en plus attirées par ce métier? Je l’ignore. On se demande si le nombre de femmes qui vont travailler dans les mines de charbon ou qui font du camionnage augmente. Je ne sais pas si c’est l’Alaska qui nous attire ou si c’est le fait de pouvoir participer à une activité dont les femmes étaient jadis exclues ou si nous appartenons à une race de femmes qui, grâce à leur éducation, ont pris conscience du fait que certaines prétendues barrières n’étaient pas légitimes. Malgré tous les risques, c’est une expérience importante et elle est très viable; elle est profondément satisfaisante, même si je déteste employer cette expression. J’adorais préparer une série de casiers à la perfection sans être obligée de demander de l’aide pour tenir une des portes ou pour manipuler ces gros paquets d’appâts que l’on jette sous le casier, au milieu [...]. Certains aspects de ce métier constituent une expérience absolument unique. C’est pratiquement comme l’agriculture. C’est très élémentaire. Ce genre de métier remonte aux temps bibliques. Le climat qui l’entoure rappelle une époque très ancienne. Le fait de pouvoir vivre une telle expérience a quelque chose de mystique (p. 44).


Lisa Jakubowski

On se sent très seule lorsqu’on est l’unique femme sur un navire. Je me fais un point d’honneur de ne jamais avoir de relations sentimentales avec mes compagnons. Ce sont des amis. Je suis toujours ouverte à l’égard de mes amis, mais il faut constamment être sur ses gardes pour qu’ils ne se figurent pas qu’une relation plus intime est possible. Il existe tellement de types d’hommes différents. Je ne veux me lier d’amitié ni avec des ivrognes ni avec des cocαïnomanes. Par contre, je n’hésite pas à sympathiser avec les gens respectables. J’ai entretenu des liens d’amitié aussi bien avec des hommes qu’avec des femmes. On se sent toutefois souvent seule. J’ai constaté que le rire est un bon remède contre la solitude. Je vais tout simplement sur le pont arrière pour rire toute seule et, après, je me sens mieux (p. 61).


Leslie Leyland Fields

[...] Toutes [les femmes] ne demandaient qu’une seule chose: être traitées de la même façon que les hommes et avoir des chances égales. Ce n’est pas automatique dans un métier où il faut avoir la force de faire descendre un casier à crabes de 60 kg qui se balance, l’endurance nécessaire pour travailler 36 heures d’affilée, l’adresse nécessaire pour guider un skiff de senne de 150 chevaux à pleine vitesse à proximité des récifs; il faut en outre être capable de faire la réparation et l’entretien d’un moteur diesel, de réparer les filets ou d’actionner des engins hydrauliques. Ce sont ces compétences qui permettent de faire une bonne journée et d’attraper du poisson; c’est le genre d’aptitudes dont les pêcheuses doivent faire preuve en présence d’hommes incrédules. Et pour couronner le tout, les femmes se heurtent à un obstacle inattendu: la résistance active des autres femmes, des épouses des pêcheurs (p. 53).

Voilà ce que je sais notamment du métier de capitaine [...]. On tient la vie de deux, trois ou quatre personnes entre ses mains. Le remboursement des emprunts pour le navire et les assurances représentent des dépenses annuelles de plusieurs dizaines de milliers de dollars; il faut donc absolument attraper du poisson. On dirige un groupe de gens aux personnalités et aux habitudes de travail passa-blement différentes. Il faut posséder une connaissance approfondie de la navigation, des conditions météorologiques, des règlements de pêche; il faut être capable de faire fonctionner et de réparer provisoirement les innombrables instruments électroniques ultraperfectionnés qui constituent le cerveau du navire [...]. Il faut encore posséder bien d’autres compétences.

Qu’est-ce qui peut bien pousser quelqu’un à accepter volontairement des charges aussi lourdes? C’est qu’il y a évidemment un autre aspect. Du côté positif, il y a l’indépendance liée au métier de patron de navire, un degré d’autonomie que l’on retrouve rarement dans d’autres métiers. On est le seul maître à bord. On peut décider où l’on va pêcher, quand le bateau démarre, à quelle vitesse il navigue, combien de temps et à quel rythme l’équipage travaillera, combien de temps on peut dormir, dans quelles conditions météorologiques on travaillera, les risques que l’on est disposé à prendre, le genre de nourriture que l’on mange [...] (p. 75).

En 1992, 44 navires ont coulé en Alaska et 87 personnes ont été sauvées du naufrage; 35 sont décédées. Au printemps de 1988, 44 personnes sont mortes des suites de l’apparition d’un brouillard glacé qui a enveloppé les navires et leur équipage. Pour donner un point de comparaison, je signale que, d’après les chiffres publiés par l’Institut national de la sécurité et de la santé au travail (National Institute for Occupational Safety and Health (NIOSH), aux Etats-Unis, le taux de décès pour l’ensemble des professions est de 7 pour 100 000 travailleurs. Dans le secteur de la pêche commerciale en Alaska, le taux grimpe à 200 pour 100 000 travailleurs, et c’est par conséquent le métier où les risques de décès sont les plus élevés. Chez les pêcheurs de crabe, qui continuent à pêcher tout l’hiver, le taux passe à 660 pour 100 000, ce qui représente près de 100 fois plus que la moyenne nationale (p. 98).


Debra Nielsen

Je ne mesure que 1 m 50 et ne pèse que 45 kg et, par conséquent, les hommes ont un instinct protecteur à mon égard. J’ai dû lutter toute ma vie contre cette tendance masculine pour arriver à faire quelque chose par moi-même. Le seul moyen que j’ai trouvé pour m’en tirer a été de travailler plus rapidement et intelligemment. C’est une question d’équilibre [...]. Il faut ralentir. Il faut se servir de sa tête d’une façon différente et de son corps aussi. Je crois qu’il est important d’insister sur le fait que je suis très petite, parce que si j’arrive à travailler dans ce milieu malgré tout, cela signifie que n’importe quelle femme peut en faire autant [...] (p. 86).


Christine Holmes

[...] J’ai vraiment confiance dans la North Pacific Vessel Owner’s Association qui offre d’excellents cours, dont un sur les urgences médicales en mer. J’estime que l’on se rend service à soi-même en suivant un cours portant sur les techniques de la mer (p. 106).


Rebecque Raigoza

J’ai acquis un sentiment d’indépendance et de force très intense. J’ai appris à faire des choses que je n’aurais jamais pensé arriver à faire. De tout nouveaux horizons se sont ouverts à moi quand j’étais jeune. Je crois que cela m’a fait mûrir en quelque sorte. Les possibilités sont désormais quasi illimitées parce que je sais maintenant que je peux faire un «métier d’homme». Il y a beaucoup de pouvoir qui s’associe à cela (p. 129).

  Droits réservés. Board of Trustees of the University of Illinois, 1997. Reproduit avec l’autorisation de l’University of Illinois Press.


 

 

|  Algérie mon beau pays   |

Top