
LA FORMATION DES TRAVAILLEURS AGRICOLES À L’UTILISATION DES PESTICIDES :UNE ÉTUDE DE CAS
Plusieurs cas d’intoxication au lannate (un pesticide) ayant été rapportés à la ferme San Antonio, au Nicaragua, une enquête menée sur les lieux a révélé que les travailleurs s’étaient servis de pulvérisateurs à dos sans porter de vêtements de protection, de bottes et de gants. Leur employeur ne leur en avait jamais fourni, pas plus qu’il n’avait mis à leur disposition du savon ou des douches sur leur lieu de travail. A la suite de ces intoxications, l’employeur a reçu l’ordre de prendre les mesures correctives nécessaires.
Lors d’une visite ultérieure, les inspecteurs du ministère de la Santé ont remarqué que de nombreux travailleurs ne portaient toujours pas leur équipement de protection individuelle. Interrogés sur les raisons de ce manquement, certains travailleurs ont déclaré que l’équipement était trop chaud et inconfortable. D’autres ont expliqué qu’ils avaient travaillé pendant des années sans porter aucun équipement de protection et qu’ils n’avaient jamais eu de problèmes. D’autres encore ont prétendu ne pas en avoir besoin, car ils buvaient un grand verre de lait après avoir manipulé des pesticides.
Cette situation, fréquente en de nombreux autres points du monde, révèle toute la difficulté du travail de sensibilisation qui doit être mené auprès des travailleurs agricoles. Toute action de formation doit se dérouler dans un milieu de travail sûr et s’accompagner du respect de la réglementation en vigueur et de la prise en compte des obstacles qui s’y opposent. Des questions telles que l’absence de sécurité sur les lieux de travail, le manque d’équipement de protection et les croyances et attitudes peu propices à la promotion de la santé devraient être abordées directement au cours des séances de formation afin d’élaborer des stratégies permettant d’y répondre.
Le présent article décrit une approche pragmatique de formation appliquée dans le cas de deux projets multidisciplinaires portant sur l’intoxication des travailleurs agricoles par les pesticides. Ces projets ont été mis en œuvre, l’un au Nicaragua par CARE Nicaragua et American Friends Service Committee (de 1985 à 1989) et l’autre, dans divers pays et divers sites d’Amérique centrale, par le Bureau international du Travail (BIT) (de 1993 à ce jour). Outre son intérêt fortement pédagogique, le projet du Nicaragua a permis de formuler de nouveaux procédés de préparation et d’utilisation de ces produits, de mettre en place un plan de surveillance médicale au profit des travailleurs surexposés et d’élaborer un système de collecte de données pour la recherche épidémiologique (Weinger et Lyons, 1992). Dans l’instauration de son programme régional polyvalent, le BIT a accordé une place importante à l’amélioration de la législation, à la formation et à la création d’un réseau régional de formateurs.
L’évaluation des besoins des stagiaires afin d’adapter le contenu pédagogique des programmes à leur profit, l’adoption d’approches participatives en matière d’enseignement (Weinger et Wallerstein, 1990) et la production d’un manuel du formateur et d’outils pédagogiques pour faciliter l’apprentissage ont été les éléments clés de ces deux projets. Les programmes de formation ont couvert des sujets tels que les effets des pesticides sur la santé, les symptômes de l’intoxication par ces produits, les aspects juridiques et les ressources; ils ont inclus des exercices pratiques tels que l’analyse des obstacles à la sécurité au travail et la manière de les surmonter.
En dépit de nombreuses similitudes, les deux projets se différencient par leur orientation, le projet national mettant l’accent sur la formation du travailleur agricole, le projet régional sur celle du formateur. Le présent article contient quelques lignes directrices relatives à ces deux types de formation.
La formation du travailleur agricole
L’évaluation des besoins
La première étape du programme de formation a consisté à analyser les besoins des travailleurs. Dans cette «phase d’écoute», les problèmes ont été identifiés, ainsi que les obstacles à l’amélioration des conditions de travail et les facteurs favorisant le changement; les valeurs et diverses croyances des travailleurs ont été définies; en outre, plusieurs expériences et certains facteurs de risques ont été étudiés. Munie d’un matériel photographique, l’équipe du projet national s’est rendue sur des lieux de travail en visite surprise pour observer les habitudes de travail et les diverses sources d’exposition des travailleurs aux pesticides. Les photographies prises lors de ces visites ont ensuite aidé les stagiaires à analyser la situation et à débattre des problèmes rencontrés. L’équipe a aussi prêté attention aux problèmes de type plus émotionnel pouvant s’opposer à une action rationnelle, comme l’accumulation de frustrations dues au manque de vêtements de protection, de savon ou d’eau, ou encore à l’absence de produits de remplacement moins toxiques.
Les objectifs de la formation et la méthodologie
L’étape suivante a consisté à déterminer les sujets d’étude en fonction des informations recueillies au cours de la première étape, et à choisir des méthodes de travail en fonction des objectifs d’apprentissage. Quatre objectifs ont été retenus: informer; identifier et changer les attitudes et les réactions d’ordre émotionnel; promouvoir des comportements rationnels; et développer la capacité d’agir et de résoudre les problèmes. On trouvera ci-après une description des diverses méthodes qui ont été utilisées, regroupées selon les objectifs sur lesquels elles étaient principalement axées. La formation, qui s’est étalée sur deux journées, a fait appel aux méthodes suivantes (Wallerstein et Weinger, 1992):
✓ Les méthodes à visées informatives
Les tableaux à feuilles mobiles. Il était important que l’équipe du projet CARE puisse disposer d’un matériel pédagogique visuel, portable et autonome, dans le cadre de la formation sur le terrain et du plan de surveillance médicale. Le tableau à feuilles mobiles utilisé à cet effet comportait 18 dessins réalisés à partir de situations réelles et servant de point de départ aux diverses discussions. Chaque image ciblait des objectifs précis et était accompagnée de questions importantes figurant également dans le manuel du formateur.
L’utilité du tableau résidait dans le fait qu’il permettait de fournir des informations et de faciliter l’analyse des problèmes en vue de prévoir des mesures correctives. A titre d’exemple, un des diagrammes informait sur les voies d’absorption des pesticides et posait la question: «Comment les pesticides pénètrent-ils dans l’organisme?». Pour faciliter l’analyse du problème, le formateur demandait aux participants: «Que se passe-t-il sur ce dessin?», «Cette scène vous paraît-elle familière?», «Pourquoi cela se produit-il?», «Que peut-on faire pour résoudre ce problème?». La représentation de deux ou de plusieurs personnes sur les dessins (par exemple, deux personnes pénétrant dans un champ récemment traité) stimule la discussion sur les motivations et les réactions possibles: «Pourquoi lisent-elles le panneau?», «Pourquoi ont-elles pénétré dans le champ sans se soucier des risques?». Grâce à leur impact visuel, ces images peuvent déclencher divers types de débats susceptibles de varier en fonction de la composition du groupe de participants.
Les diapositives. Les diapositives montrant des scènes familières ont été utilisées dans la même optique que les tableaux à feuilles mobiles. Les photographies prises au cours de la phase d’évaluation des besoins ont permis de réaliser une projection sur le parcours des pesticides, depuis le choix et l’achat des produits jusqu’aux activités de rangement et de nettoyage en fin de journée.
✓ Les méthodes à visées cognitives et affectives
Certaines attitudes et certains facteurs d’ordre affectif peuvent faire obstacle à l’apprentissage rationnel et nuire à la mise en œuvre des mesures de sécurité et de santé sur les lieux de travail.
Les jeux de rôles. Le jeu de rôles a souvent été utilisé pour explorer des comportements et stimuler la discussion sur les problèmes d’exposition aux pesticides. Le scénario ci-après a été confié à trois travailleurs qui ont lu leurs rôles respectifs en présence du groupe.
José: Que se passe-t-il?
Raphaël: J’en ai assez. Deux personnes ont été intoxiquées aujourd’hui, juste une semaine après le cours de formation. La situation ne changera donc jamais ici.
José: Qu’est-ce que tu espérais? Les patrons n’ont même pas assisté au cours.
Sarah: Mais, au moins, ils ont organisé cette formation pour les travailleurs. Les autres n’en font pas autant.
José: Organiser la formation est une chose; qu’est-ce que tu fais du suivi? Tu crois que les patrons nous installeraient des douches et nous fourniraient un équipement de protection?
Sarah: N’as-tu jamais pensé que les travailleurs pouvaient y être pour quelque chose dans ces intoxications? Comment peux-tu être sûr qu’ils respectent les consignes de sécurité?
Raphaël: Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que deux types sont à l’hôpital aujourd’hui et que je dois retourner au travail.
Ce jeu de rôles a été conçu pour explorer la complexité des problèmes de sécurité et de santé que pose l’utilisation des pesticides et les divers éléments dont il faut tenir compte pour les résoudre, y compris la formation. Lors de la discussion qui a suivi, l’animateur a demandé aux participants s’ils ne partageaient pas l’une des attitudes représentées par les acteurs; il a ensuite analysé les obstacles éventuels à la résolution des problèmes évoqués et leur a demandé de proposer des stratégies permettant de les surmonter.
Les questionnaires. S’ils fournissent un point de départ et une base factuelle à la discussion, les questionnaires sont également très utiles pour susciter de nouveaux comportements. Le questionnaire donné à l’équipe du projet CARE contenait, entre autres, les questions suivantes:
1. Boire du lait avant le travail protège contre l’intoxication aux pesticides.
Vrai
Faux
2. Les pesticides ont tous le même effet sur la santé.
Vrai
Faux
Les participants exprimant des opinions différentes ont été invités à s’expliquer entre eux et à justifier leur point de vue. Au lieu d’imposer la bonne réponse, le formateur a dégagé des diverses opinions exprimées les éléments qui paraissaient pertinents et utiles.
✓ Les méthodes relatives à l’acquisition d’aptitudes comportementales
Les aptitudes comportementales s’entendent de celles que les travailleurs auront acquises à l’issue du stage de formation. Les exercices pratiques, la visualisation d’une situation réelle et les jeux de rôles constituent le meilleur outil pour parvenir à cette fin.
La démonstration de l’utilisation de l’équipement de protection individuelle. Un équipement de protection individuelle a été présenté aux participants, y compris des accessoires dont certains étaient adaptés et d’autres pas. L’animateur a demandé à un volontaire d’enfiler les vêtements de protection que celui-ci jugeait requis pour l’application de pesticides, puis aux autres participants de commenter son choix. La discussion a ensuite porté sur l’équipement de protection approprié et les options en cas de gêne dans le travail.
Les exercices pratiques. Les formateurs et les participants au projet CARE ont appris à interpréter les informations figurant sur les étiquettes des produits. Pour ce faire, de petits groupes ont été constitués et l’on a demandé aux participants de lire différentes sortes d’étiquettes. Pour les sous-groupes à faible niveau d’alphabétisation, des volontaires ont été invités à lire les étiquettes à haute voix et à aider les membres de leur sous-groupe à reconnaître des éléments visuels permettant de déterminer le niveau de toxicité des produits au moyen d’un questionnaire conçu à cet effet. Réunis ensuite en un groupe unique, les porte-parole des sous-groupes ont présenté aux autres participants les produits sur lesquels ils avaient travaillé, donnant des indications sur leur utilisation.
✓ Les méthodes visant à développer la capacité d’agir et de résoudre les problèmes
L’un des buts essentiels de la formation était d’inculquer aux participants les connaissances et les aptitudes nécessaires pour changer leurs habitudes de travail.
La discussion. La discussion peut démarrer sur l’énoncé d’un problème ou l’évocation des obstacles potentiels au changement, lesquels seront analysés en groupe. Elle peut être lancée par des moyens divers: jeux de rôles, images sur un tableau à feuilles mobiles, diapositives, étude de cas. Le dialogue s’articule autour de cinq étapes successives: les participants identifient le problème, s’imaginent dans la situation, parlent de leurs réactions personnelles, analysent les causes du problème et proposent un plan d’action (Weinger et Wallerstein, 1990).
Les études de cas. Des études de cas ont été réalisées à partir de situations concrètes et connues au Nicaragua. Ces situations, identifiées au cours de la première étape de la formation, ont permis d’établir une typologie des problèmes fréquemment rencontrés, comme le non-respect par les employeurs ou les travailleurs des consignes de sécurité ou les dilemmes auxquels les employés ont à faire face quand ils présentent des symptômes d’intoxication susceptibles d’être liés à l’exposition à des pesticides. Une étude de cas type a été utilisée à cette fin.
Répartis en petits groupes, les participants ont lu à haute voix les conclusions de l’étude et ont répondu à une série de questions telles que: «Quelles sont les causes d’intoxication dans cet accident?», «Qui en profite?», «Qui en pâtit?», «Que feriez-vous pour éviter ce type d’accident à l’avenir?».
Le plan d’action. Avant de terminer la formation, les participants ont travaillé, individuellement ou en groupes, à la mise au point d’un plan d’action visant à renforcer la sécurité et la santé sur les lieux de travail lors de l’utilisation de pesticides. Au cours de cet exercice, ils ont pu identifier au moins une initiative qu’ils pouvaient prendre dans ce sens.
L’évaluation des résultats et la formation des formateurs
Déterminer dans quelle mesure la formation a atteint ses objectifs est un élément essentiel des projets de formation. Pour cela, des outils d’évaluation ont été utilisés, parmi lesquels: un questionnaire, à remplir par écrit, remis aux participants à l’issue du stage; des visites sur le terrain; des enquêtes et des entretiens avec les participants six mois après la formation.
Former les formateurs, chargés de mettre en œuvre la stratégie décrite ci-dessus, constituait un volet important du projet régional centraméricain parrainé par le BIT, dont les objectifs étaient: perfectionner les connaissances des futurs formateurs sur les questions de sécurité et de santé liées à l’utilisation des pesticides; renforcer leurs compétences pédagogiques; accroître le nombre de séances de formation destinées aux travailleurs agricoles, aux employeurs, aux conseillers agricoles et aux agronomes dans les pays ciblés et en améliorer la qualité; créer un réseau régional de formateurs spécialistes des problèmes de sécurité et de santé liés à l’utilisation des pesticides.
Au nombre des thèmes abordés pendant ce stage d’une durée d’une semaine figuraient: un aperçu de l’incidence des pesticides sur la santé; la sécurité au travail et les équipements de protection; les principes pédagogiques relatifs à la formation des adultes; les étapes de la planification d’un programme pédagogique et leur déroulement; la démonstration de certaines techniques pédagogiques; un aperçu des techniques de présentation; la mise en situation des participants invités à utiliser différentes méthodes de participation, y compris des séances d’analyse critique; l’élaboration d’un plan d’action pour organiser de futures séances de formation à l’utilisation des pesticides et de techniques de substitution à leur emploi. Une formation étalée sur quinze jours a permis d’organiser des visites sur le terrain, d’évaluer les besoins en formation, de mettre au point des outils pédagogiques et de conduire des séances de travaux pratiques sur le terrain.
Un manuel du formateur et un programme type ont été fournis aux participants pour leur faciliter les exercices de mise en situation tant en classe qu’après le stage. Le réseau des formateurs offre un autre type de soutien permettant des échanges à propos de stratégies et de moyens pédagogiques novateurs.
Conclusion
Le succès de cette méthode de formation, utilisée notamment pour des travailleurs agricoles des champs de coton au Nicaragua, des syndicalistes au Panama et des formateurs du ministère de la Santé au Costa Rica, a démontré son adaptabilité à une grande diversité de contextes professionnels et de groupes cibles. Cette approche n’a pas seulement pour but d’améliorer les connaissances et les compétences en matière d’utilisation des pesticides, mais aussi de fournir les outils permettant de résoudre des problèmes spécifiques après la période de formation. Il importe cependant de se rendre compte que la formation à elle seule ne saurait résoudre toutes les difficultés et tous les abus d’emploi des pesticides. Pour modifier en profondeur les comportements traditionnels, il est essentiel d’adopter une démarche multidisciplinaire alliant l’organisation des travailleurs, l’application des lois en vigueur, des mesures de prévention technique, une surveillance médicale et l’étude des produits de substitution possibles.
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