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Santé : Environnement

 

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LES MÉTHODES EN TOXICOLOGIE


  LES INDICATEURS BIOLOGIQUES


Un indicateur biologique, ou marqueur biologique, est un paramètre mesurable présent dans un système biologique, par exemple l’organisme humain. Ce paramètre est considéré comme étant le reflet, ou le marqueur, de l’état général de l’organisme ou de son espérance de vie. Dans le domaine de la santé au travail, les indicateurs biologiques sont d’ordinaire utilisés comme indicateurs de l’état de santé ou du risque de survenue d’une pathologie.

Les indicateurs biologiques servent aussi bien dans les études in vitro que dans les études in vivo, l’humain pouvant être inclus dans celles-ci. On distingue habituellement trois types d’indicateurs biologiques: les indicateurs d’exposition, d’effet ou de sensibilité/réceptivité (voir tableau 33.7). Il est à noter que certains indicateurs sont difficilement classables.


Tableau 33.7 Exemples d'indicateurs biologiques d'exposition ou d'effet utilisés en toxicologie professionnelle


  Echantillon Mesure  Objectif  
         
  Indicateurs biologiques d’exposition  
  Tissu adipeux Dioxine Exposition à la dioxine  
  Sang Plomb Exposition au plomb  
  Os Aluminium Exposition à l’aluminium  
  Air expiré Toluène Exposition au toluène  
  Cheveux Mercure Exposition au méthylmercure  
  Sérum Benzène Exposition au benzène  
  Urine Phénol Exposition au benzène  
     
  Indicateurs biologiques d’effet  
  Sang Carboxyhémoglobine Exposition au monoxyde de carbone  
  Hématies Protoporphyrine-zinc Exposition au plomb  
  Sérum Cholinestérase Exposition aux organo-phosphorés  
  Urine Microglobulines Exposition à un néphrotoxique  
  Leucocytes Adduits à l’ADN Exposition à un mutagène  
         
         
         

Sous réserve d’un degré de validité acceptable, les indicateurs biologiques peuvent avoir plusieurs finalités. A l’échelle individuelle, un indicateur biologique peut servir à valider ou à récuser un diagnostic d’intoxication ou d’effets indésirables liés à un produit chimique. Chez un sujet en bonne santé, il peut traduire une hypersensibilité individuelle à l’exposition à un produit chimique donné et permettre ainsi de prévoir le risque et d’envisager des mesures de prévention. Dans un groupe de travailleurs exposés, certains indicateurs biologiques d’exposition peuvent être utilisés pour évaluer si la réglementation antipollution est effectivement respectée ou encore dans quelle mesure les efforts de prévention générale sont efficaces.



  Les indicateurs biologiques d’exposition


Un indicateur biologique d’exposition peut impliquer un xénobiotique (ou son métabolite) présent dans l’organisme, un produit d’interaction entre le xénobiotique (ou son métabolite) et un constituant endogène, ou un autre paramètre lié à l’exposition. Plus fréquemment, les indicateurs biologiques d’exposition pour des produits stables tels que les métaux consistent à mesurer la concentration de ces produits dans des échantillons appropriés: sang, sérum ou urine. Dans le cas des produits chimiques volatils inhalés avec l’air contaminé, on peut évaluer leur concentration dans l’air exhalé. Si le produit est métabolisé dans l’organisme, on peut choisir un ou plusieurs métabolites comme indicateurs biologiques d’exposition, les métabolites étant souvent dosés dans des échantillons urinaires.

Les techniques modernes d’analyse permettent de séparer les isomères ou les homologues de produits organiques, de déterminer la spéciation des produits métalliques ou les isotopes de certains éléments. Des méthodes très perfectionnées permettent d’établir les modifications que la fixation de produits chimiques réactifs fait subir à la structure de l’ADN ou d’autres macromolécules. Ces nouvelles techniques d’étude des indicateurs biologiques sont sans nul doute appelées à se développer, car elles permettent d’améliorer les limites de détection et la validité analytique.

Des progrès très prometteurs ont été réalisés dans le cas des produits chimiques mutagènes. Ces produits, qui sont des intermédiaires réactifs, peuvent former des adduits avec les macromolécules, telles que protéines ou ADN. Les adduits à l’ADN sont mis en évidence dans les leucocytes ou les biopsies tissulaires. Des fragments spécifiques d’ADN peuvent être excrétés dans l’urine. Ainsi, une exposition à l’oxyde d’éthylène est responsable de l’élimination urinaire de N-(2-hydroxyéthyl)guanine, du fait de la réaction de l’oxyde d’éthylène avec l’ADN, après excision des bases endommagées. Certains adduits peuvent ne pas être directement reliés à une exposition précise. Par exemple, la 8-hydrox-2´-désoxyguanosine, témoin d’un processus oxydatif sur l’ADN, doit sa formation à plusieurs produits chimiques, la plupart d’entre eux agissant également comme inducteurs de peroxydation lipidique.

D’autres macromolécules sont également susceptibles d’être modifiées par formation d’adduits ou par oxydation. En particulier, les produits intermédiaires réactifs peuvent entraîner la formation d’adduits à l’hémoglobine que l’on peut utiliser comme indicateurs biologiques d’exposition. L’avantage est qu’on peut obtenir une quantité importante d’hémoglobine à partir d’un échantillon sanguin et que, comme les hématies ont une durée de vie de quatre mois, les adduits formés avec les acides aminés de l’hémoglobine permettent d’évaluer l’exposition totale durant cette période.

Les adduits peuvent être mesurés par des techniques sensibles telles que la chromatographie liquide à haute performance ou des méthodes immunologiques. En général, ces méthodes analytiques récentes sont coûteuses et nécessitent d’être améliorées et validées. Une meilleure sensibilité est obtenue en utilisant la technique du postmarquage au 32P, qui est une mesure non spécifique des lésions de l’ADN. Toutes ces techniques trouvent leur application en surveillance biologique et ont du reste été employées dans de nombreuses études. Cependant, on a besoin de méthodes analytiques plus simples et plus sensibles. Etant donné la spécificité limitée de certaines de ces méthodes pour les expositions de faible niveau, certains facteurs tels que le tabagisme peuvent avoir une incidence significative sur les résultats des mesures et poser de ce fait des difficultés d’interprétation.

L’exposition à des produits mutagènes ou à des composés métabolisés en produits mutagènes peut être évaluée grâce à l’analyse des urines. Un échantillon prélevé chez un sujet exposé est mis à incuber avec une souche bactérienne chez laquelle une mutation ponctuelle spécifique s’exprime d’une manière facile à mesurer. Si des produits chimiques mutagènes sont présents dans l’échantillon urinaire, un taux accru de mutations s’observe chez la bactérie.

Les indicateurs biologiques d’exposition doivent être évalués en tenant compte de la variation de la durée de l’exposition et des relations entre les divers compartiments. Ainsi, l’échelle de temps représentée par l’indicateur biologique, autrement dit la mesure dans laquelle l’indicateur biologique peut refléter les expositions passées ou la charge corporelle accumulée, doit être déterminée à partir de données toxicocinétiques afin d’interpréter le résultat. En particulier, on doit prendre en compte la façon dont l’indicateur biologique reflète l’intensité de la rétention d’un produit au niveau des organes cibles spécifiques. Les échantillons sanguins sont souvent utilisés dans les études d’indicateur biologique; cependant, le sang périphérique n’est généralement pas considéré comme un compartiment en soi, bien qu’il serve de transporteur entre les compartiments. La relation entre la concentration sanguine et le niveau atteint dans les différents organes varie de manière importante en fonction du produit chimique, de la durée de l’exposition et du temps écoulé depuis la fin de l’exposition.

Ce type de raisonnement est parfois utilisé pour classer un indicateur biologique comme indicateur de dose (totale) absorbée ou comme indicateur de dose efficace (c’est-à-dire de la quantité qui a atteint le tissu cible). Par exemple, l’exposition à un solvant donné peut être évaluée par le dosage de sa concentration sanguine à un moment donné après l’exposition. Ce dosage reflète alors la quantité de solvant absorbée par l’organisme. En raison de sa pression de vapeur, une partie est exhalée. Pendant qu’il circule par voie sanguine, le solvant réagit avec divers composants de l’organisme et subit éventuellement une dégradation enzymatique. Ces processus métaboliques peuvent être estimés en dosant les acides mercapturiques produits par conjugaison avec le glutathion. L’excrétion cumulée de ces acides reflétera mieux la dose efficace que la concentration sanguine.

Des événements de la vie, tels que la reproduction ou la sénescence, sont susceptibles de modifier la distribution d’un produit chimique. Ainsi, au cours de la grossesse, de nombreux produits chimiques peuvent franchir la barrière placentaire, provoquant ainsi l’exposition du fœtus. La lactation entraîne l’excrétion de produits chimiques liposolubles, ce qui diminue la rétention chez la mère et augmente la captation chez l’enfant. En cas de perte de poids ou d’ostéoporose, les produits chimiques stockés peuvent être libérés et causer une augmentation et une prolongation de l’exposition «endogène» des organes cibles. D’autres facteurs, pour lesquels on dispose d’indicateurs biologiques de sensibilité, peuvent modifier l’absorption, le métabolisme, la rétention et la distribution d’un produit chimique chez un individu (voir ci-après).



  Les indicateurs biologiques d’effet


Un indicateur biologique d’effet peut être un composant endogène, une mesure de capacité fonctionnelle ou tout autre indice de l’état ou de l’équilibre de l’organisme ou d’un organe, modifié par une exposition. Les indicateurs biologiques d’effet sont généralement des indices d’anomalies précliniques.

Ils peuvent être spécifiques ou non. Les indicateurs biologiques spécifiques peuvent être utilisés à des fins préventives, car ils permettent de relier un effet biologique donné à une exposition définie. Les indicateurs biologiques non spécifiques ne permettent pas de relier un effet à une cause particulière, car ils peuvent refléter l’effet global intégré en relation avec des expositions composites. Ces deux types d’indicateurs biologiques peuvent ainsi être très utiles en santé au travail.

Il n’existe pas de distinction claire entre les indicateurs biologiques d’exposition et les indicateurs biologiques d’effet. On peut dire par exemple que la formation d’adduits est plus un indicateur d’effet qu’un indicateur d’exposition. Cependant, les indicateurs biologiques d’effet correspondent en général à des altérations de fonctions au niveau de cellules, de tissus ou même de l’organisme dans son ensemble. Certains chercheurs considèrent comme indicateurs biologiques d’effet des modifications importantes, comme une hépatomégalie chez les animaux de laboratoire exposés ou une diminution de croissance chez les enfants. En ce qui concerne la santé au travail, les indicateurs biologiques d’effet devraient être limités à ceux qui permettent de révéler des modifications biochimiques subcliniques ou réversibles (une inhibition enzymatique, par exemple). L’indicateur biologique d’effet le plus fréquemment utilisé est certainement l’inhibition des cholinestérases provoquée par certains insecticides, nommément les organophosphorés et les carbamates. Dans la plupart des cas, cet effet est totalement réversible et l’inhibition de l’enzyme reflète l’exposition globale à ce groupe particulier d’insecticides.

Certaines expositions n’entraînent pas une inhibition enzymatique, mais plutôt une induction. C’est le cas de plusieurs enzymes appartenant à la famille du cytochrome P450 (voir l’article «Les déterminants génétiques de la réponse toxique») qui peuvent être induites à la suite de l’exposition à certains solvants et hydrocarbures aromatiques polycycliques. Comme ces enzymes s’expriment surtout dans des tissus dont il est difficile d’obtenir une biopsie, l’activité enzymatique est déterminée in vivo de façon indirecte en administrant au sujet un produit qu’elles métabolisent puis en dosant le produit dégradé dans l’urine ou le plasma.

D’autres expositions peuvent induire la synthèse d’une protéine protectrice. Le meilleur exemple de ce phénomène est sans doute celui de la métallothionéine, qui fixe le cadmium et assure l’excrétion de ce métal; l’exposition au cadmium est l’un des facteurs qui provoquent une augmentation de l’expression du gène de la métallothionéine. Il existe d’autres protéines protectrices du même type, mais elles n’ont pas encore été suffisamment étudiées pour être considérées comme des indicateurs biologiques. Parmi les candidats possibles, on trouve les protéines dites de stress, appelées anciennement protéines du choc thermique. Ces protéines sont produites par toute une gamme d’organismes en réponse à diverses expositions nocives.

Les lésions oxydatives peuvent être évaluées par le dosage de la concentration sérique du malondialdéhyde ou celle de l’éthane dans l’air expiré. De même, l’excrétion urinaire de protéines de faible poids moléculaire, l’albumine par exemple, peut être utilisée comme indicateur biologique précoce d’une lésion rénale. Plusieurs paramètres utilisés en routine clinique (comme les taux d’hormones ou les activités enzymatiques sériques) peuvent aussi constituer des indicateurs biologiques précieux. Cependant, beaucoup de ces paramètres ne sont pas suffisamment sensibles pour permettre la détection d’une lésion précoce.

Un autre groupe d’indicateurs d’effet concerne les effets génotoxiques (modifications de structure des chromosomes). Ces effets peuvent être mis en évidence par examen au microscope des leucocytes en période de division. Des lésions importantes sur les chromosomes — aberrations chromosomiques ou formation de micronoyaux — sont en effet observables au microscope. Ces lésions peuvent également être observées à l’aide d’un colorant ajouté aux cellules pendant leur division. On peut ainsi visualiser l’exposition à un agent génotoxique par une augmentation de l’échange de colorant entre les deux chromatides de chaque chromosome (test des échanges de chromatides sœurs (ECS)). Si les aberrations chromosomiques sont le signe d’un risque accru de développer un cancer, le test des ECS est de signification moins nette.

La génotoxicité peut aussi être évaluée grâce à une technique plus complexe reposant sur l’existence de mutations ponctuelles dans des cellules somatiques, notamment les leucocytes ou les cellules épithéliales de la muqueuse buccale. Une mutation sur un locus spécifique peut rendre les cellules capables de croître dans un milieu de culture contenant un produit chimique normalement toxique (par exemple, la 6-thioguanine). On peut également évaluer le produit spécifique d’un gène (comme les concentrations sériques ou tissulaires d’oncoprotéines codées par des oncogènes particuliers). Bien entendu, ces mutations reflètent une lésion génotoxique globale et ne permettent pas d’attribuer la cause à une exposition particulière. Ces méthodes ne sont pas encore suffisamment au point pour avoir une utilisation pratique en santé au travail, mais de rapides progrès dans cette voie de recherche laissent penser qu’elles seront disponibles dans quelques années.



  Les indicateurs biologiques de sensibilité ou de réceptivité


Un indicateur de sensibilité, héréditaire ou induite, est un indice permettant de déterminer si un sujet est particulièrement sensible à l’effet d’un xénobiotique ou d’un groupe de xénobiotiques. La sensibilité d’origine génétique a suscité beaucoup d’intérêt, alors que d’autres facteurs sont au moins aussi importants. L’hypersensibilité peut être la conséquence d’un facteur héréditaire, être liée à l’environnement ou encore être constitutionnelle.

L’aptitude à métaboliser certains produits chimiques varie d’un individu à l’autre en fonction de facteurs génétiques (voir l’article «Les déterminants génétiques de la réponse toxique»). Plusieurs enzymes importantes paraissent être contrôlées par un seul gène. Par exemple, l’oxydation des xénobiotiques est assurée principalement par une famille d’enzymes appartenant au cytochrome P450. D’autres enzymes se chargent de rendre les métabolites plus hydrosolubles par conjugaison (par exemple, la N-acétyltransférase et la µ-glutathion-S-transférase). L’activité de ces enzymes, qui est contrôlée génétiquement, varie considérablement. Comme mentionné précédemment, l’activité peut être évaluée en administrant une petite dose d’un médicament puis en mesurant la quantité de métabolite dans l’urine. Certains des gènes correspondants sont maintenant bien identifiés, et on dispose de techniques pour déterminer le génotype. D’importantes études suggèrent que le risque de développer certaines formes de cancer est en relation avec la capacité de métaboliser des xénobiotiques. De nombreuses questions restent encore sans réponse, ce qui limite à l’heure actuelle l’utilisation de ces indicateurs biologiques de sensibilité en santé au travail.

D’autres facteurs héréditaires, comme les déficiences en alpha1-antitrypsine ou en glucose-6-phosphate déshydrogénase, sont également responsables d’une diminution des mécanismes de défense, expliquant une hypersensibilité à certaines expositions.

Pour l’essentiel, la recherche relative à la sensibilité s’est intéressée à la prédisposition génétique alors que d’autres facteurs qui jouent pourtant un rôle ont été négligés. Ainsi, les individus ayant une maladie chronique peuvent être plus sensibles à une exposition professionnelle. De même, lorsqu’une maladie en cours ou une exposition antérieure à un produit toxique ont provoqué des lésions organiques subcliniques, la résistance à une nouvelle exposition toxique est assurément diminuée. Des paramètres biochimiques peuvent dans ce cas être utilisés comme indicateurs biologiques de sensibilité. Les réponses allergiques constituent sans doute le meilleur exemple d’hypersensibilité. Lorsqu’un individu est sensibilisé à une exposition particulière, on peut déceler chez lui des anticorps spécifiques au niveau sérique. Même si le sujet n’est pas devenu sensible, les expositions actuelles ou antérieures font augmenter le risque de développer un effet indésirable s’il est soumis à une exposition professionnelle.

L’évaluation de l’effet additif des expositions à des mélanges en milieu professionnel représente un défi de taille. De plus, les habitudes personnelles et la prise de médicaments peuvent accroître la sensibilité. Par exemple, la fumée de tabac contient généralement une quantité importante de cadmium. Ainsi, en cas d’exposition professionnelle au cadmium, un gros fumeur qui a accumulé dans son organisme des quantités importantes de ce métal présente un risque accru de développer une maladie rénale liée au cadmium.



  L’application en santé au travail


Les indicateurs biologiques sont extrêmement utiles en recherche toxicologique et beaucoup peuvent être utilisés en surveillance biologique. Il faut cependant en connaître les limites. De nombreux indicateurs biologiques ont été étudiés uniquement chez les animaux de laboratoire. Un modèle toxicocinétique valable pour une espèce ne l’est pas nécessairement chez l’humain, et avant de procéder à des extrapolations à ce dernier, il est indispensable de confirmer les résultats par des études sur des volontaires. On doit prendre aussi en compte les variations individuelles dues à des facteurs génétiques ou constitutionnels.

Dans certains cas, les indicateurs biologiques d’exposition sont impossibles à utiliser (comme dans le cas des produits chimiques ayant une durée de vie in vivo très courte). Certains de ces produits peuvent s’accumuler et provoquer des lésions dans des organes inaccessibles aux techniques de routine, par exemple le système nerveux. La distribution d’un produit dans l’organisme, et de ce fait la mesure et l’interprétation d’un indicateur biologique, peuvent aussi varier en fonction de la voie d’exposition. Ainsi, une exposition cérébrale par voie olfactive directe échappe à toute possibilité de détection par indicateurs biologiques d’exposition. S’agissant des indicateurs biologiques d’effet, beaucoup d’entre eux ne sont pas spécifiques, pour des raisons très diverses, dont le mode de vie. L’interprétation doit être extrêmement prudente à l’heure actuelle en ce qui concerne les indicateurs biologiques de sensibilité, car on ne connaît pas encore l’incidence des génotypes individuels sur la santé.

En santé au travail, l’indicateur biologique idéal devrait satisfaire à plusieurs exigences. Le recueil des échantillons et l’analyse doivent tout d’abord être simples et fiables. Les indicateurs doivent être normalisés pour assurer une qualité analytique optimale en tenant compte des conditions spécifiques qui sont très variables. Parmi les difficultés à surmonter, il faut citer la préparation du sujet, la procédure d’échantillonnage, la manipulation des échantillons et la technique de dosage; celle-ci comporte des facteurs techniques, comme le calibrage ou les procédures d’assurance qualité, et des variables individuelles telles que le niveau d’instruction et la formation des techniciens de laboratoire.

En ce qui concerne la validité analytique et la traçabilité des résultats, les matériaux de référence doivent être choisis de façon pertinente, avec des concentrations appropriées en substances toxiques ou en métabolites significatifs. Les laboratoires chargés de l’évaluation des indicateurs utilisés en surveillance biologique ou à des fins diagnostiques doivent employer des procédures analytiques bien documentées, aux performances bien définies, et archiver les résultats pour qu’il soit facile de les vérifier. L’aspect financier des matériaux de référence utilisés pour assurer la qualité ne doit pas non plus être oublié. La qualité des résultats obtenus et l’usage qui en est fait doivent être mis en équilibre avec le surcoût de l’assurance qualité, qui inclut les matériaux de référence, la main-d’œuvre et le matériel.

Un indicateur biologique doit satisfaire à une autre exigence: il doit être spécifique, du moins dans les conditions de l’étude et pour un type particulier d’exposition. L’indicateur biologique choisi doit permettre d’établir une relation claire avec le degré d’exposition pour éviter tout problème d’interprétation. De plus, si on veut pouvoir interpréter correctement un résultat, il est essentiel de bien connaître son intérêt diagnostique (autrement dit, la traduction de la valeur de l’indicateur biologique en intensité de risque éventuel pour la santé). Dans ce domaine, les métaux servent de paradigme pour les indicateurs biologiques. Les recherches récentes ont montré combien la relation dose-réponse est complexe et subtile et combien il est difficile de déterminer des niveaux sans effet et, par conséquent, de fixer une exposition admissible. Ces recherches ont néanmoins eu le mérite d’indiquer le type d’investigation et les améliorations nécessaires pour parvenir à des informations utiles. Les relations quantitatives entre exposition et effets nocifs pour la santé ne sont pas encore connues pour la plupart des produits organiques; dans de nombreux cas, les organes cibles primaires ne sont pas établis de façon certaine. De plus, l’évaluation des données sur la toxicité et les concentrations des indicateurs biologiques est souvent compliquée parce que le sujet n’est pas exposé à un seul produit, mais à un mélange de substances.

Avant qu’on puisse utiliser un indicateur biologique en santé au travail, il faut répondre à un certain nombre d’exigences. Tout d’abord, il faut que l’indicateur reflète uniquement une modification subclinique et encore réversible. Ensuite, étant donné que les résultats d’un indicateur biologique peuvent être interprétés en terme de risque pour la santé, on doit disposer de moyens de prévention et être en mesure de les appliquer si les résultats indiquent qu’il est nécessaire de réduire l’exposition. Enfin, l’utilisation pratique d’un indicateur biologique doit être considérée comme acceptable du point de vue de l’éthique.

Les résultats des mesures effectuées en hygiène du travail peuvent être comparées aux limites d’exposition applicables. De même, les résultats des indicateurs biologiques d’exposition ou d’effet peuvent être comparés aux limites d’activité biologique, parfois assimilées à des indices biologiques d’exposition. Ces limites doivent être fondées sur les avis éclairés de cliniciens et de scientifiques des disciplines concernées, et les administrateurs responsables, en leur qualité de «gestionnaires du risque», devraient prendre en compte les facteurs éthiques, sociaux, culturels et économiques pertinents. La base scientifique doit, si possible, inclure les relations dose-réponse complétées par des informations sur les variations de sensibilité dans la population soumise au risque. Dans certains pays, les travailleurs et des représentants de la société civile participent de façon active à l’établissement des normes, surtout lorsque les données scientifiques sont insuffisantes. L’une des principales incertitudes réside dans la définition des effets nocifs à éviter. Peut-on dire, par exemple, que la formation d’adduits en tant qu’indicateur biologique d’exposition représente un tel effet nocif (c’est-à-dire un indicateur biologique d’effet) qui doit être prévenu? Il est difficile du point de vue de l’éthique de décider s’il est défendable de fixer, pour un même produit, des limites différentes dans le cas d’une exposition fortuite ou d’une exposition professionnelle.

L’information concernant l’utilisation des indicateurs biologiques doit être transmise dans le cadre de la relation médecin-patient aux individus suivis. Il faut tenir compte en particulier des questions éthiques que posent les indicateurs biologiques expérimentaux qui ne sont pas interprétables actuellement du point de vue des risques réels pour la santé. Ainsi, en dehors des valeurs normales de la plombémie, les directives qui existent en ce qui concerne l’interprétation des indicateurs biologiques d’exposition à l’échelle de la population générale sont limitées. La confiance dans les données obtenues est également importante. Il faut se demander si l’échantillonnage a été bien fait et si le laboratoire a appliqué des procédures dûment validées d’assurance qualité. Autre domaine de préoccupation: celui de l’hypersensibilité individuelle. Toutes ces données doivent être prises en compte avant d’exploiter les résultats d’une étude.

Les secteurs de la société touchés ou intéressés par la réalisation d’une étude d’indicateur biologique doivent tous pouvoir participer aux décisions devant être prises sur la façon d’utiliser l’information qui en ressort. Des procédures spécifiques pour prévenir ou surmonter les conflits éthiques inévitables doivent être prévues dans les structures légales et sociales de la région ou du pays. Cependant, chaque situation est particulière du fait des questions qu’elle soulève et des pièges qu’elle comporte, et le problème de la participation de la société civile ne saurait être résolu par une procédure unique qui engloberait toutes les applications des indicateurs biologiques d’exposition.


L’ÉVALUATION DE LA TOXICITÉ GÉNÉTIQUE


L’évaluation de la toxicité génétique est l’étude de la faculté qu’ont certains agents d’induire, au niveau du matériel génétique (ADN), des lésions ou des mutations de l’un des trois types suivants: génique, chromosomique ou génomique. Chez l’être humain, les gènes sont composés d’ADN, ensemble constitué d’unités appelées bases nucléotidiques, et sont organisés en structures physiques appelées chromosomes. La génotoxicité peut entraîner des effets significatifs et irréversibles sur la santé humaine. Les lésions génotoxiques constituent une étape critique dans l’induction d’un cancer et sont également responsables de malformations congénitales et de mort fœtale. Les trois types de mutations mentionnées ci-dessus peuvent se produire au niveau des cellules germinales ou somatiques.

Les tests utilisés dans le domaine des mutations géniques permettent de déceler trois types d’effet: la substitution, l’addition ou la délétion de nucléotides à l’intérieur d’un gène. Ceux utilisés pour détecter des mutations chromosomiques mettent en évidence les cassures ou les réarrangements chromosomiques impliquant un ou plusieurs chromosomes. Les tests portant sur les mutations génomiques décèlent les modifications du nombre de chromosomes ou aneuploïdie. L’évaluation de la toxicité génétique a considérablement évolué avec la mise au point en 1927, par Hermann Müller, du premier test de détection d’agents génotoxiques (mutagènes). Depuis, plus de 200 tests ont été mis au point pour déceler les mutations sur l’ADN, mais on en utilise aujourd’hui moins d’une dizaine de façon courante. Le présent article dresse un inventaire de ces tests, du type de mesures qu’ils permettent d’effectuer et explique leur rôle dans l’évaluation de la toxicité.



  L’identification du risque cancérogène avant le développement de la toxicologie génétique


La toxicologie génétique fait maintenant partie intégrante du processus d’évaluation du risque en général et son pouvoir prédictif en termes de risque cancérogène a récemment gagné en importance. Cependant, avant l’avènement de la toxicologie génétique (avant 1970), on employait d’autres méthodes, et on le fait encore, pour identifier le risque cancérogène potentiel chez l’humain. Il faut citer ici les études épidémiologiques, les études in vivo à long terme, les études in vivo à moyen terme, les études in vivo et in vitro à court terme, l’étude des relations structure-activité (intelligence artificielle) et les études basées sur le mécanisme d’action.

Le tableau 33.8 présente les avantages et les inconvénients de ces diverses méthodes.


Tableau 33.8 Avantages et inconvénients des méthodes actuelles d'identification du risque cancérogène pour l'humain


    Avantages Inconvénients  
         
  Etudes épidémiologiques 1) l’humain est l’indicateur ultime de la maladie;

2) évaluation des populations sensibles ou vulnérables;

3) cohortes d’exposition professionnelle; 4) événements sentinelles environnementaux.

 

1) caractère généralement rétrospectif (actes de décès, etc.);

2) manque de sensibilité, coût élevé, lenteur;

3) parfois absence de données d’exposition fiables ou difficulté à les obtenir;

4) expositions combinées, multiples et complexes; absence de cohortes témoins appropriées;

5) absence d’expérimentation sur l’humain;

6) détection du cancer, pas de prévention.

 

 
  Etudes in vivo à long terme 1) évaluation prospective et rétrospective (validation);

2) excellente corrélation avec des cancérogènes humains connus; 3) niveaux et conditions d’exposition connus;

4) identification des effets toxiques et cancérogènes du produit chimique;

5) résultats obtenus assez rapidement;

6) comparaisons qualitatives entre classes chimiques;

7) systèmes biologiques intégrés et interactifs proches de l’humain.

 

1) rarement reproduites, moyens nécessaires importants; 2) limitation des ressources pour de telles expériences; 3) problème de l’extrapolation à l’humain; 4) niveaux d’exposition souvent très supérieurs à ceux auxquels est soumis l’humain; 5) exposition à un seul produit chimique contrairement aux expositions humaines qui sont généralement des expositions multiples.  
  Etudes in vivo et in vitro à court et moyen terme 1) plus rapides et moins coûteuses que les autres études; 2) échantillons importants facilement répliqués; 3) mesure de paramètres significatifs du point de vue biologique (mutation, etc.); 4) utilisation possible comme tests de dépistage pour sélectionner les produits chimiques à étudier dans une étude à long terme.

 

1) données in vitro n’assurant pas une bonne prédiction des données in vivo; 2) spécificité limitée en général à un organisme ou à un organe; 3) absence de comparaison avec l’animal entier ou l’humain.  
  Associations structure chimique — activité biologique 1) assez faciles, rapides, et peu coûteuses; 2) fiables pour certaines catégories de produits chimiques (par exemple, nitrosamines, benzidine); 3) associées à certaines données biologiques, mais indépendantes des études biologiques ultérieures.

 

1) non «biologiques»; 2) nombreuses exceptions à la règle; 3) rétrospectives et rarement prospectives (mais commencent à l’être).  
  Déductions basées sur le mécanisme d’action 1) assez exactes pour certaines catégories de produits chimiques; 2) permettent de confirmer une hypothèse; 3) permettent d’orienter l’évaluation du risque des populations sensibles. 1) mécanismes de cancérogenèse chimique non définis, multiples et probablement spécifiques d’un produit chimique ou d’une catégorie; 2) peuvent ne pas mettre en évidence les exceptions aux mécanismes généraux.  
         
         
         

  Les bases rationnelle et conceptuelle des tests de toxicologie génétique


Bien que le type et le nombre de techniques employées pour évaluer la toxicité génétique soient en évolution constante et varient d’un pays à l’autre, les plus utilisées font appel à des tests: 1) de mutation génique chez les bactéries ou sur des cultures de cellules de mammifères; 2) de mutation chromosomique sur des cultures de cellules de mammifères ou sur moelle osseuse de souris in vivo. Certains des tests de la seconde catégorie peuvent également détecter une aneuploïdie. Même s’ils ne décèlent pas les mutations germinales, ces tests n’en sont pas moins utilisés surtout en raison du coût élevé et de la complexité des méthodes sur cellules germinales. Malgré ces deux inconvénients, on recourt cependant aux tests sur cellules germinales de souris lorsqu’on désire obtenir une information sur les effets au niveau de ces cellules.

Des études systématiques sur vingt-cinq ans (1970-1995), effectuées en particulier dans le cadre du Programme national américain de toxicologie en Caroline du Nord, ont permis de conclure à l’utilité d’un petit nombre de tests pour mettre en évidence une activité mutagène. L’intérêt d’un test était établi sur la base de son aptitude à détecter des agents cancérogènes chez les rongeurs et donc susceptibles de provoquer un cancer chez l’humain. Ainsi, les études de ces dernières décennies ont montré que les cellules cancéreuses portent des mutations sur certains gènes et que de nombreux cancérogènes sont également mutagènes. On considère les cellules cancéreuses comme des cellules somatiques portant des mutations, et la cancérogenèse comme un type de mutagenèse de cellules somatiques.

Les tests de toxicité génétique utilisés le plus couramment aujourd’hui ont été sélectionnés non seulement en raison de l’importance de leur base de données, de leur coût relativement faible et de leur facilité d’exécution, mais aussi parce qu’ils ont permis de détecter de nombreux cancérogènes chez les rongeurs et, on le présume, chez l’humain. Les tests de toxicité génétique servent donc à prévoir le pouvoir cancérogène potentiel des agents chimiques.

La toxicologie génétique a fait un progrès important sur les plans conceptuel et pratique lorsqu’on s’est aperçu que les enzymes de l’organisme modifient de nombreux cancérogènes en les transformant en formes dégradées (métabolites) qui, bien souvent, représentent la forme mutagène et cancérogène ultime du produit chimique initial. Heinrich Malling a montré que l’inclusion d’une préparation de foie de rongeur, qui apporte la plupart des enzymes nécessaires à cette transformation ou activation métabolique, permet de reproduire ce métabolisme en boîte de Pétri. De nombreux tests de toxicologie génétique réalisés en boîtes ou en tubes (in vitro) utilisent donc un ajout de préparations enzymatiques similaires. Les préparations simples sont appelées mélanges S9, et les préparations purifiées, microsomes. Des bactéries ou des cellules de mammifères génétiquement modifiées contiennent certains gènes humains ou des gènes de rongeurs les rendant capables de produire ces enzymes, ce qui supprime la nécessité d’employer le mélange S9 ou des microsomes.



  Les tests de toxicologie génétique


Les systèmes bactériens primaires qui servent au dépistage de la toxicité génétique sont les tests de mutagenèse sur Salmonella (Ames) et, dans une moindre mesure, sur la souche WP2 d’Escherichia coli. Les études réalisées aux alentours de 1985 montrent qu’il suffit d’utiliser deux souches du type Salmonella (TA98 et TA100) pour déceler 90% environ des mutagènes connus chez Salmonella. Aussi ces deux souches sont-elles employées pour la plupart des dépistages, même si on peut faire appel à d’autres souches pour une détection plus approfondie.

Ces tests sont réalisés de diverses façons, mais les deux procédés de base sont les tests d’inclusion en boîte de Pétri et de suspension en phase liquide. Dans le test d’inclusion en boîte de Pétri, les cellules, le produit chimique testé et (si nécessaire) le mélange S9 sont ajoutés ensemble à de l’agarose liquéfié et coulés à la surface d’une boîte de Pétri. La couche d’agarose supérieure durcit en quelques minutes et les boîtes sont mises à incuber pendant deux à trois jours; après ce temps, les cellules mutantes ont poussé pour former des groupes de cellules visibles à l’œil nu ou colonies, qui sont alors comptées. L’agarose contient des agents sélectifs ou des composants tels que seules les cellules nouvellement mutées seront susceptibles d’y croître. Le test par incubation en phase liquide est similaire, mais les cellules, le produit testé et le mélange S9 sont mis à incuber ensemble dans une phase liquide ne contenant pas d’agarose liquéfié; les cellules sont ensuite lavées pour éliminer le produit testé et le mélange S9, puis ensemencées sur de l’agarose.

Les mutations sur cultures de cellules de mammifères sont étudiées essentiellement sur l’un des deux gènes: hprt et tk. De même que pour les tests bactériens, les lignées cellulaires de mammifères (développées à partir de cellules de rongeurs ou de cellules humaines) sont exposées au produit à étudier dans des boîtes de culture en plastique ou dans des tubes, puis sont ensemencées dans des boîtes de culture contenant un milieu avec un agent sélectif qui permet aux seules cellules mutantes de se développer. Les tests employés sont les tests CHO/HPRT, TK6 et L5178Y/TK+/– du lymphome de souris. On utilise aussi d’autres lignées cellulaires présentant diverses mutations au niveau de la réparation de l’ADN ou contenant certains gènes humains participant au métabolisme. Ces systèmes permettent une réversion des mutations à l’intérieur du gène (mutation génique) ainsi que des mutations impliquant les régions du chromosome encadrant le gène (mutation chromosomique). Néanmoins, ce dernier type de mutation concerne davantage le système tk que le système hprt du fait de la localisation du gène tk.

Comme pour les tests d’incubation en phase liquide pour la mutagenèse bactérienne, les tests de mutagenèse sur cellules de mammifères exigent généralement qu’on expose des cellules (dans des boîtes de culture ou dans des tubes) au produit à étudier en présence du mélange S9 pendant plusieurs heures. Les cellules sont ensuite lavées et cultivées pendant quelques jours supplémentaires afin de permettre aux produits du gène normal (type sauvage) d’être dégradés et aux produits du gène nouvellement muté d’être exprimés et accumulés, puis elles sont ensemencées dans un milieu contenant un agent sélectif qui permet aux seules cellules mutantes de croître. Comme pour les tests bactériens, les cellules mutantes se développent en colonies visibles à l’œil nu qui sont ensuite comptées.

La mutation chromosomique est mise en évidence principalement par des tests cytogénétiques qui consistent à exposer des rongeurs, des cellules de rongeurs ou des cellules humaines en boîtes de culture à un produit chimique pour le tester. On laisse s’écouler le temps nécessaire à une ou à plusieurs divisions cellulaires et on colore les chromosomes avant de les examiner au microscope pour détecter les modifications de structure ou du nombre des chromosomes. Bien que de nombreuses anomalies puissent être observées, les plus couramment retenues par les agences réglementaires comme étant les plus fiables sont les aberrations chromosomiques et le test du micronoyau.

L’examen des cellules présentant des aberrations chromosomiques exige un bon entraînement et une grande compétence, ce qui rend cette procédure coûteuse et longue. Au contraire, le test du micronoyau requiert peu d’expérience, et la détection peut être automatisée. Les micronoyaux apparaissent comme de petites taches ponctuelles à l’intérieur de la cellule, distinctes du noyau où se trouvent les chromosomes. Ils résultent soit d’une cassure de chromosome, soit d’une aneuploïdie. Comme ils sont plus faciles à observer que les aberrations chromosomiques, et comme des études récentes ont montré que les agents causant des aberrations chromosomiques dans la moelle osseuse de souris in vivo induisent en général des micronoyaux dans ce tissu, il est maintenant courant de les mesurer pour déterminer l’aptitude d’un produit à provoquer une mutation chromosomique.

Bien que les tests sur cellules germinales soient utilisés beaucoup moins fréquemment que les tests décrits ci-dessus, ils sont indispensables pour établir si un produit représente un risque pour les cellules germinales, des mutations au niveau de ces cellules pouvant entraîner des effets sur la santé des générations suivantes. Les tests sur cellules germinales les plus communément utilisés le sont chez la souris et supposent l’emploi de systèmes permettant la détection de: 1) translocations (échanges) héréditaires entre chromosomes (test de translocation héréditaire); 2) mutations géniques ou chromosomiques impliquant des gènes spécifiques (tests du locus spécifique, visuels ou biochimiques); 3) mutations affectant la viabilité (test du dominant létal). Comme pour les tests sur cellules somatiques, l’utilisation des tests sur cellules germinales repose sur l’hypothèse de travail que les produits donnant une réponse positive dans ces tests sont des mutagènes potentiels pour les cellules germinales humaines.



  La situation actuelle et les perspectives d’avenir


Des études récentes effectuées sur 41 produits cancérogènes pour les rongeurs (cancérogènes et mutagènes somatiques potentiels pour l’humain) ont montré qu’il suffit de disposer de trois types d’information pour en caractériser environ 90%: 1) la connaissance de la structure chimique du produit, en particulier le fait qu’il soit électrophile (voir l’article «La relation structure-activité»); 2) les tests de mutagenèse sur Salmonella; 3) un test de toxicité chronique sur 90 jours chez le rongeur (souris et rat). De fait, le caractère mutagène de la totalité des cancérogènes humains recensés par le CIRC peut être mis en évidence en utilisant uniquement le test sur Salmonella et le test du micronoyau sur moelle osseuse de souris. L’utilisation de ces tests de mutagenèse pour la détection des cancérogènes humains potentiels se justifie d’autant plus que la plupart des cancérogènes humains sont cancérogènes chez la souris et le rat (cancérogènes transespèces) et que la plupart des cancérogènes transespèces sont mutagènes sur Salmonella ou induisent des micronoyaux au niveau de la moelle osseuse de souris.

Avec les progrès réalisés en technologie de l’ADN, dans la connaissance du génome humain et dans la compréhension du rôle des mutations dans le cancer, il est probable que des tests de génotoxicité en cours de développement seront intégrés aux protocoles standards de détection. Il faut citer en particulier les tests sur cellules ou rongeurs transgéniques. Les systèmes transgéniques sont des systèmes où un gène d’une espèce différente est introduit dans une cellule ou un organisme. Par exemple, des souris transgéniques, obtenues après introduction d’un gène bactérien, sont maintenant utilisées de façon expérimentale pour déceler une mutation dans un organe ou un tissu de l’animal. On dispose actuellement de cellules bactériennes telles que Salmonella et de cellules de mammifères (y compris des lignées cellulaires humaines) contenant des gènes participant au métabolisme d’agents cancérogènes/mutagènes, tels que les gènes du cytochrome P450. Il est ainsi possible d’effectuer l’analyse moléculaire des mutations induites au niveau du transgène chez le rongeur transgénique, ou dans les gènes natifs tels que hprt, ou dans les gènes cibles chez Salmonella, ce qui permet de déterminer la nature exacte des mutations induites par les produits chimiques et de donner un aperçu du mécanisme d’action du produit chimique tout en facilitant les comparaisons avec les mutations chez l’humain susceptible d’être exposé à l’agent.

Les avancées moléculaires en cytogénétique permettent désormais une évaluation plus fine des mutations chromosomiques. On peut citer l’utilisation de sondes (petits morceaux d’ADN) qui s’attachent (s’hybrident) à des gènes spécifiques. Les réarrangements des gènes sur le chromosome peuvent alors être révélés par la modification de localisation des sondes, facilement visualisées en raison de leur fluorescence. L’électrophorèse sur gel pour mettre en évidence les cassures d’ADN (communément appelée test des «comètes») permet leur détection dans une cellule isolée et peut être un outil extrêmement précieux si on l’associe aux techniques cytogénétiques pour déceler des lésions chromosomiques.

Après de nombreuses années d’utilisation et de développement systématique d’une importante base de données, on peut maintenant procéder à l’évaluation de la toxicité génétique avec quelques tests seulement, pour un coût relativement faible et en peu de temps (quelques semaines). Les données obtenues peuvent être utilisées pour prévoir le caractère cancérogène d’un produit chez les rongeurs ou potentiellement cancérogène ou mutagène somatique chez l’humain. Grâce à cette possibilité, on est en mesure de limiter l’introduction dans l’environnement d’agents mutagènes et cancérogènes et de développer des produits de remplacement non mutagènes. Les études futures devraient conduire à des méthodes encore plus perfectionnées ayant un pouvoir prédictif supérieur aux méthodes actuellement utilisées.


LES TESTS DE TOXICITÉ IN VITRO


L’émergence de techniques sophistiquées en biologie moléculaire et cellulaire a favorisé une rapide évolution des sciences de la vie et en particulier de la toxicologie. Dans la pratique, cette évolution s’est traduite par un déplacement du centre d’intérêt de la toxicologie qui se consacre non plus à l’animal entier ou à des groupes d’animaux, mais aux cellules ou aux molécules issues d’un seul sujet, qu’il soit animal ou humain. Depuis le milieu des années quatre-vingt, les toxicologues emploient ces nouvelles méthodes pour évaluer les effets de produits chimiques sur les systèmes vivants. Selon une progression logique, ces techniques se sont adaptées aux objectifs de la toxicologie expérimentale et ont évolué à la fois en fonction de ces progrès scientifiques et des préoccupations d’ordre économique et sociologique.

Compte tenu du nombre important de substances à tester, l’aspect économique est déterminant. Une pléthore de nouveaux produits cosmétiques, pharmaceutiques, pesticides, chimiques et ménagers, dont il faut évaluer la toxicité potentielle, sont mis chaque année sur le marché. Ajoutons à cela que de très nombreux produits d’utilisation courante n’ont pas encore été correctement testés. Le recueil d’informations détaillées sur la sécurité de tous ces produits chimiques grâce aux méthodes traditionnelles d’étude sur animal entier serait extrêmement coûteux et long, en admettant même que cette tâche titanesque soit réalisable.

Notre société est de plus en plus exigeante face aux problèmes de santé publique et de sécurité et la population remet en question le bien-fondé de l’emploi des animaux pour tester les produits chimiques. S’agissant de la sécurité des produits chimiques pour l’humain, le public et les écologistes exercent une pression soutenue sur les instances gouvernementales pour qu’elles appliquent une réglementation plus rigoureuse. On peut citer ici le mouvement qu’ont lancé les écologistes aux Etats-Unis pour obtenir l’interdiction du chlore et des composés chlorés en arguant que la plupart de ces composés n’avaient jamais été testés de manière suffisante. Du point de vue toxicologique, le fait d’interdire une classe entière de produits chimiques uniquement parce qu’ils contiennent du chlore est à la fois irresponsable et non rationnel scientifiquement. Cependant, on peut comprendre que le public veuille s’assurer que les produits chimiques libérés dans l’environnement ne présentent pas de risque pour la santé. Cet exemple illustre bien la nécessité d’employer des méthodes plus efficaces et plus rapides pour évaluer la toxicité.

Autre problème de société dont les conséquences sont importantes pour les études toxicologiques: le bien-être des animaux. De par le monde, les associations de protection des animaux sont de plus en plus nombreuses à s’opposer farouchement à l’utilisation d’animaux vivants pour les études de sécurité chimique. Elles ont organisé des campagnes actives contre les fabricants de produits cosmétiques, ménagers ou pharmaceutiques pour faire interdire les expérimentations animales. En Europe, ces efforts ont abouti à l’adoption du sixième amendement de la directive 76/768/CEE (directive sur les produits cosmétiques). Aux termes de cette directive, les produits et les ingrédients cosmétiques testés sur des animaux vivants ne pourront plus être vendus dans l’Union européenne après le 1er janvier 1998, sauf lorsqu’il n’existe pas de solution de remplacement suffisamment validée. Cette directive ne s’applique pas aux produits commercialisés sur le marché américain et dans d’autres pays, mais elle aura néanmoins des répercussions considérables sur les sociétés internationales qui commercialisent ce type de produits, notamment en Europe.

Le concept de solutions de remplacement, base du développement des tests autres que ceux réalisés sur animal entier, est défini par la règle dite des trois R: réduction du nombre d’animaux utilisés; raffinement des protocoles, afin que les animaux soient soumis à moins de stress et d’inconfort; et remplacement des tests actuels sur animal entier par des tests in vitro (c’est-à-dire des tests qui ne sont pas réalisés sur des animaux vivants), ou par des modèles informatiques, ou encore par des tests sur vertébrés inférieurs ou invertébrés. Cette théorie des trois R a été présentée pour la première fois en 1959 dans un ouvrage publié par deux scientifiques britanniques, W.M.S. Russell et Rex Burch, The Principles of Humane Experimental Technique. Pour ces deux chercheurs, seul un traitement humain des animaux permet d’obtenir des résultats scientifiques valables. Ils proposaient pour cela de développer des méthodes propres à réduire le nombre d’animaux nécessaires à ces expériences dans le but ultime de les remplacer. Il est intéressant de noter que les principes énoncés par Russell et Burch ont eu peu d’écho au début et qu’il a fallu attendre le milieu des années soixante-dix pour qu’on assiste à la renaissance du mouvement en faveur de la protection des animaux de laboratoire. Aujourd’hui, le principe des trois R est bien ancré dans les domaines de la recherche, de l’expérimentation et de l’éducation.

On peut dire pour résumer que le développement des méthodologies in vitro résulte d’une série de facteurs qui ont convergé vers le même but au cours des deux dernières décennies. Il est difficile de dire si un seul de ces facteurs aurait permis d’exercer une telle pression sur la stratégie de l’évaluation toxicologique.



  Le concept des tests de toxicité in vitro


Dans cette section, il est uniquement question des méthodes in vitro d’évaluation de la toxicité qui sont destinées à remplacer l’expérimentation sur animal entier. Les autres méthodes de substitution telles que les modèles informatiques ou les relations quantitatives structure-activité sont abordées dans d’autres parties du présent chapitre.

Les études in vitro sont généralement conduites sur des cellules ou des tissus d’origine animale ou humaine. L’expression in vitro, qui signifie littéralement «dans du verre», renvoie aux expériences réalisées sur du matériel vivant ou des composants de matériel vivant cultivés en boîtes de Pétri ou dans des tubes à essai dans des conditions bien définies. Ces procédures s’opposent aux études in vivo réalisées «sur des animaux vivants». Bien qu’il soit difficile, sinon impossible, de prévoir les effets d’un produit chimique sur un organisme complexe lorsqu’on limite l’observation à un seul type de cellules dans une boîte, les études in vitro livrent une grande quantité d’informations sur la toxicité intrinsèque d’un produit ou sur son mécanisme de toxicité cellulaire et moléculaire. De plus, elles offrent de nombreux avantages sur les études in vivo, car elles sont généralement moins coûteuses et peuvent être réalisées dans des conditions mieux contrôlées. En outre, bien qu’on ait encore besoin d’un petit nombre d’animaux vivants pour obtenir les cellules nécessaires et les cultiver in vitro, on peut néanmoins considérer que ces méthodes constituent des solutions de remplacement puisqu’elles répondent aux exigences de réduction (utilisation d’un petit nombre d’animaux par rapport aux études in vivo) et de raffinement (les animaux ne sont plus soumis aux effets toxiques observés lors des expériences in vivo).

Pour interpréter les résultats d’un test de toxicité in vitro, décider s’il présente de l’intérêt aux fins de l’évaluation de la toxicité et le rapporter au processus toxicologique général in vivo, il est nécessaire de savoir quelle partie du processus toxicologique ce test permet d’étudier. Ce processus comporte en effet une succession d’événements qui débutent par l’exposition de l’organisme à un agent physique ou chimique et donnent lieu à des interactions cellulaires et moléculaires qui finalement se manifestent dans la réponse de l’organisme entier. Les tests in vitro sont généralement limités à la partie du processus toxicologique qui se produit aux niveaux cellulaire et moléculaire. Les informations recueillies à partir de telles études vont de la voie métabolique et de l’interaction de métabolites actifs avec des cibles cellulaires et moléculaires aux paramètres toxiques potentiellement quantifiables qui peuvent servir d’indicateurs biologiques moléculaires de l’exposition. Dans l’idéal, il faut connaître le mécanisme toxique d’un produit chimique depuis l’exposition jusqu’aux manifestations de l’organisme, si l’on veut que les informations obtenues lors de tests in vitro puissent être interprétées et mises en relation avec la réponse de l’organisme entier. Cependant, c’est pratiquement impossible, puisque les mécanismes toxicologiques qui ont été totalement élucidés sont assez rares. Les toxicologues se trouvent donc dans la situation où les résultats d’un test in vitro ne permettent pas de prévoir exactement la toxicité in vivo puisque les mécanismes toxicologiques restent inconnus. Il existe cependant quelques cas où un test in vitro permet d’élucider le(s) mécanisme(s) cellulaires et moléculaires de toxicité.

Reste un problème majeur concernant le développement et la réalisation de tests in vitro: doivent-ils être fondés sur le mécanisme d’action ou suffit-il qu’ils soient descriptifs? Du point de vue scientifique, il est de loin préférable d’employer des tests in vitro fondés sur le mécanisme d’action. L’espoir de développer, dans un avenir proche, un test in vitro capable de remplacer totalement un test sur animal entier est pratiquement nul, si on ne connaît pas parfaitement le mécanisme d’action. Mais cela ne doit pas exclure l’utilisation de tests descriptifs comme outils de dépistage précoce, ce qui est le cas actuellement. Ces tests in vitro ont abouti à une réduction significative du nombre d’animaux utilisés et, tant que le mécanisme d’action n’est pas bien connu, il peut s’avérer nécessaire d’employer, de façon plus limitée, des tests in vitro dont les résultats sont en bonne corrélation avec ceux que l’on peut obtenir in vivo.



  Les tests de cytotoxicité in vitro


Nous décrirons dans cette section plusieurs tests in vitro élaborés pour évaluer le potentiel cytotoxique d’un produit chimique. Ils sont, pour la plupart, faciles à réaliser et automatisables. L’un d’eux, qu’on emploie couramment, est le test au rouge neutre. Ce test est réalisé sur des cultures de cellules: dans la plupart des applications, les cellules sont placées dans des boîtes de culture comportant 96 puits de 6,4 mm de diamètre. Chaque puits ne pouvant être utilisé que pour une seule détermination, cette disposition permet de tester en double échantillon de multiples concentrations du produit chimique avec des contrôles positifs et négatifs. Après traitement des cellules par des concentrations du produit chimique à tester croissantes d’au moins deux ordres de grandeur (de 0,01 mM à 1 mM, par exemple) et par des produits chimiques contrôles positifs et négatifs, les cellules sont rincées et traitées au rouge neutre, colorant absorbé et retenu par les cellules vivantes uniquement. Le colorant peut être ajouté immédiatement après élimination du produit chimique testé pour déterminer les effets immédiats, ou à des intervalles variables après son élimination pour préciser les effets cumulatifs ou différés. L’intensité de la coloration correspond au nombre de cellules vivantes dans chaque puits. On utilise pour cela un spectrophotomètre équipé d’un lecteur de plaque programmé qui mesure l’intensité de chacun des 96 puits de la boîte de culture. Cette méthode automatisée permet de réaliser rapidement une étude concentration-réponse et d’obtenir des données statistiques.

Une autre méthode d’étude de la cytotoxicité relativement simple est le test au MTT. Le MTT (3[4,5-diméthylthiazol-2-yl]-2,5-diphényltétrazolium bromure) est un colorant de type tétrazolium qui est réduit par les enzymes mitochondriales en un composé coloré en bleu. Seules les cellules dont les mitochondries sont viables vont donner cette réaction; en conséquence, l’intensité de la couleur est directement proportionnelle au degré d’intégrité des mitochondries. Il s’agit d’un test utile pour détecter des composés cytotoxiques en général ainsi que les agents ayant les mitochondries pour cible spécifique.

La mesure de l’activité de la lactico-déshydrogénase (LDH) est également très utilisée pour étudier la cytotoxicité. Cette enzyme, normalement présente dans le cytoplasme des cellules vivantes, est libérée dans le milieu de culture lorsque les membranes cellulaires sont lésées par un agent toxique. Des prélèvements de petites quantités de milieu de culture effectués à différents moments après le traitement chimique des cellules permettent de mesurer la quantité de LDH libérée dans le milieu et de suivre le déroulement de la toxicité en fonction du temps. Bien que la libération de LDH constitue une évaluation très générale de la cytotoxicité, elle n’en est pas moins utile parce qu’elle est facile à réaliser, et ce en temps réel.

De nombreuses méthodes sont mises au point actuellement pour détecter une lésion cellulaire. Les plus complexes font appel à des sondes fluorescentes pour mesurer divers paramètres intracellulaires: libération de calcium, modifications du pH ou du potentiel de membrane. Ces sondes, en général très sensibles, permettent de déceler des modifications cellulaires minimes, bien antérieures à la mort cellulaire. De plus, ces méthodes fluorescentes sont pour la plupart automatisables grâce à l’utilisation des plaques à 96 puits et de lecteurs de plaque.

Après avoir recueilli, par l’une de ces méthodes, des données sur une série de produits chimiques, il est possible de déterminer leur toxicité relative. La toxicité relative d’un agent chimique, dans un test in vitro, est exprimée par la concentration permettant d’obtenir 50% de réponses par rapport à des cellules non traitées. Cette détermination, qui représente la CE50 (concentration efficace pour 50% des cellules), est utilisée pour comparer la toxicité in vitro de différents produits chimiques (on emploie également un terme semblable pour évaluer la toxicité relative, la CI50, qui correspond à la concentration de produit entraînant une inhibition de 50% d’un processus cellulaire, par exemple la capacité d’absorption du rouge neutre). Il n’est pas facile de comparer la toxicité relative in vitro d’un produit chimique à sa toxicité relative in vivo, car de nombreux facteurs de confusion interviennent in vivo, tels que la toxicocinétique, le métabolisme, les mécanismes de réparation ou de défense. De plus, la plupart de ces méthodes mesurent une cytotoxicité générale et ne sont pas basées sur le mécanisme d’action. Par conséquent, il est seulement possible d’établir une corrélation entre les toxicités relatives in vitro et in vivo. En dépit de la complexité et des nombreuses difficultés que présente l’extrapolation des données obtenues in vitro aux fins d’une exploitation in vivo, ces tests in vitro se sont révélés très utiles en raison de leur simplicité et de leur faible coût. Ils peuvent être employés comme tests de dépistage pour détecter les médicaments ou les produits chimiques très toxiques dès le début des travaux de développement.



  La toxicité au niveau de l’organe cible


On peut également utiliser les tests in vitro pour évaluer la toxicité au niveau d’un organe cible. La conception de ces tests pose de nombreuses difficultés, la plus notable étant l’impossibilité de maintenir les particularités de l’organe in vivo au moyen d’un système in vitro. Il arrive très souvent qu’une fois prélevées sur l’animal et mises en cultures, les cellules se dégradent rapidement ou qu’elles se différencient, c’est-à-dire qu’elles perdent les fonctions spécifiques de l’organe pour reprendre un état indifférencié. En très peu de temps, généralement quelques jours, les cultures ne permettent plus d’évaluer les effets toxiques spécifiques d’une substance sur un organe donné.

La plupart de ces problèmes sont en voie d’être réglés grâce aux récentes avancées de la biologie cellulaire et moléculaire. Les informations recueillies sur l’environnement cellulaire in vivo peuvent servir à modifier les conditions de culture in vitro. Depuis le milieu des années quatre-vingt, de nouveaux facteurs de croissance et cytokines ont été découverts qui sont pour la plupart disponibles dans le commerce. Grâce à l’addition de ces facteurs, on parvient maintenant à préserver l’intégrité cellulaire des cultures et à conserver leurs fonctions différenciées pendant des périodes plus longues. Les progrès dans la connaissance des besoins nutritifs et hormonaux des cultures de cellules ont également contribué à mettre au point de nouveaux milieux de culture. Il est maintenant possible de cultiver les cellules sur des matrices extracellulaires naturelles ou artificielles. Ces matrices ont une influence considérable sur la structure et la fonction des cellules en culture. L’un de leurs grands avantages est qu’elles permettent de contrôler de façon précise l’environnement de ces cellules et d’examiner les effets de chacun des facteurs sur les processus cellulaires de base et sur leurs réponses aux différents agents chimiques. En un mot, ces systèmes sont le gage d’une meilleure compréhension des mécanismes de toxicité spécifiques de l’organe.

De nombreuses études de toxicité au niveau d’un organe cible sont conduites sur des cellules primaires, qui sont par définition des cellules fraîchement prélevées sur un organe et ont généralement un temps de vie limité en culture. L’emploi de cultures primaires d’un seul type cellulaire d’un organe pour évaluer une toxicité présente bien des avantages. Du point de vue du mécanisme d’action, ces cultures sont utiles pour étudier la cible cellulaire spécifique d’un produit chimique. Dans certains cas, deux ou plusieurs types cellulaires d’un organe peuvent être cultivés ensemble, ce qui permet en plus l’étude des interactions cellulaires dans la réponse à un toxique. Certains systèmes de coculture de cellules cutanées ont été mis au point pour reproduire une structure tridimensionnelle ressemblant à la peau in vivo. Il est également possible de réaliser une coculture de cellules venant de différents organes, par exemple, foie et rein. Ce type de coculture paraît utile pour évaluer les effets spécifiques sur les cellules rénales d’un produit chimique métabolisé au niveau hépatique.

Les outils de biologie moléculaire ont également joué un rôle important dans le développement de lignées cellulaires continues utiles à l’étude de la toxicité au niveau d’un organe cible. Ces lignées cellulaires sont fabriquées en transfectant l’ADN de cellules primaires. Lors d’une procédure de transfection, les cellules et l’ADN sont traitées de façon que l’ADN soit capté par les cellules. L’ADN est généralement issu d’un virus et contient un ou plusieurs gènes qui, une fois exprimés, rendent les cellules immortelles (c’est-à-dire capables de vivre et de croître en culture pendant de longues périodes). L’ADN peut également être manipulé de sorte que le gène immortalisant soit contrôlé par un promoteur inductible. Grâce à ce type de construction, les cellules se divisent uniquement lorsqu’elles reçoivent le stimulus chimique adéquat pour permettre l’expression du gène immortalisant. Citons à titre d’exemple le grand gène de l’antigène T issu du virus simien no 40 (SV40) (gène immortalisant), précédé par la région promoteur du gène de la métallothionéine, induit par la présence d’un métal dans le milieu de culture. Après transfection de ce gène dans les cellules, leur traitement par de faibles concentrations de zinc stimule le promoteur de la métallothionéine et permet au gène de l’antigène T de s’exprimer, ce qui entraîne une prolifération cellulaire. Lorsque le zinc est éliminé du milieu, les cellules cessent de se diviser et, dans les meilleures conditions, retournent à un état où elles expriment leurs fonctions tissulaires spécifiques.

La possibilité de fabriquer des cellules immortalisées, alliée aux progrès des techniques de culture cellulaire, a fortement contribué à créer des lignées cellulaires de nombreux organes différents, dont le cerveau, le rein et le foie. Cependant, avant de pouvoir utiliser en toute sécurité ces lignées cellulaires comme substituts des lignées cellulaires véritables, on doit étudier avec soin leurs caractéristiques pour s’assurer qu’elles sont bien «normales».

Les autres systèmes in vitro utilisés pour étudier la toxicité au niveau d’un organe cible sont beaucoup plus complexes. Au fur et à mesure que ces systèmes gagnent en complexité, allant de la culture cellulaire simple à celle d’un organe entier, ils se rapprochent des systèmes in vivo, tout en restant beaucoup plus difficiles à contrôler en raison du nombre de variables à maîtriser. Par conséquent, l’avantage que l’on tire de l’augmentation du niveau d’organisation peut être compromis du fait que le chercheur manque de contrôle sur l’environnement expérimental. Le tableau 33.9 compare quelques-unes des caractéristiques des systèmes in vitro utilisés pour l’étude de l’hépatotoxicité.


Tableau 33.9 Comparaison des systèmes in vitro utilisés pour l'étude de l'hépatotoxicité


  Système Complexité (niveau de l’interaction) Conservation des fonctions hépatiques spécifiques Durée potentielle de la culture Contrôle de l’environnement  
             
  Lignées cellulaires immortalisées En partie intercellulaire (varie selon la lignée cellulaire) Faible à bonne (varie selon la lignée cellulaire) Illimitée Excellent  
  Cultures primaires d’hépatocytes Intercellulaire Moyenne à excellente (varie avec les conditions de culture) De quelques jours à quelques semaines Excellent  
  Cocultures de cellules hépatiques Intercellulaire (entre types cellulaires identiques ou différents) Bonne à excellente Quelques semaines Excellent  
  Coupes de foie Intercellulaire (entre les divers types cellulaires) Bonne à excellente De quelques heures à quelques jours Bon  
  Foie isolé perfusé Intercellulaire (entre les divers types cellulaires) et à l’intérieur de l’organe Excellente Quelques heures Moyen  
             
             
             

En expérimentation toxicologique, l’emploi des coupes tissulaires fines est de plus en plus répandu. Le chercheur dispose pour les réaliser de nouveaux instruments permettant d’obtenir des coupes homogènes en milieu stérile. Ces coupes présentent des avantages sur les cultures cellulaires, car les différents types cellulaires de l’organe y sont présents et l’architecture in vivo ainsi que les communications intercellulaires y sont maintenues. Des études in vitro peuvent alors être conduites pour déterminer aussi bien le type cellulaire cible dans un organe que pour rechercher la toxicité spécifique au niveau de l’organe cible. L’inconvénient de ces coupes est qu’elles se dégradent rapidement après vingt-quatre heures de culture, surtout à cause d’une oxygénation insuffisante des cellules dans la partie intérieure des coupes. Cependant, de récentes études ont montré qu’on peut assurer une aération plus efficace par rotation douce. Cette solution, de même que l’utilisation d’un milieu de culture plus complexe, permet aux coupes de survivre jusqu’à quatre-vingt-seize heures.

Pour étudier la toxicité de produits chimiques au niveau des organes cibles spécifiques, on peut aussi se servir d’explants tissulaires, dont le principe s’apparente à celui des coupes tissulaires. Ces explants sont réalisés en prélevant une petite quantité de tissu (un embryon entier dans le cas des études de tératogenèse) et en la mettant en culture pour l’étudier. Les cultures d’explants ont été notamment utilisées pour les études de toxicité à court terme, du type études d’irritation et de corrosion cutanée, études de toxicité de l’amiante sur la trachée ou encore études de neurotoxicité sur le tissu cérébral.

Autre solution: les organes isolés perfusés. Ces organes offrent un avantage comparable à celui des coupes tissulaires et des explants puisque tous les types cellulaires d’un organe y sont présents, sans le stress tissulaire qu’imposent les manipulations pour préparer les coupes. De plus, ils permettent le maintien des interactions à l’intérieur de l’organe. Mais ils présentent un grave inconvénient: ils n’ont qu’une faible viabilité, ce qui limite leur utilisation pour une étude toxicologique in vitro. Du point de vue solution de remplacement, ces cultures peuvent être considérées comme un raffinement puisque les animaux ne souffrent pas des conséquences néfastes du traitement par un toxique in vivo. Leur utilisation ne fait cependant pas diminuer de façon très sensible le nombre de sujets nécessaires.

En résumé, on dispose de plusieurs sortes de systèmes in vitro que l’on peut conjuguer pour évaluer la toxicité au niveau des organes cibles. Une difficulté subsiste: l’extrapolation des résultats obtenus dans un système in vitro, partie relativement mineure d’un processus toxicologique, au processus entier qui a lieu in vivo.



  Les tests d’irritation oculaire in vitro


Le test de toxicité sur animal entier sans doute le plus contesté du point de vue du bien-être de l’animal est le test de Draize qu’on utilise pour étudier l’irritation oculaire sur le lapin. Pour cela, on place une dose donnée du produit chimique dans l’un des yeux du lapin, l’autre œil servant de témoin. Le degré d’irritation et d’inflammation est évalué à des intervalles de temps donnés après le début de l’exposition. Des efforts importants sont déployés pour trouver des solutions permettant de remplacer ce test, critiqué non seulement pour des raisons humanitaires, mais aussi à cause de la subjectivité des observations et de la variabilité des résultats. Précisons qu’en dépit des violentes critiques qu’il a suscitées, le test de Draize est d’une remarquable efficacité pour identifier les irritants oculaires pour l’humain, notamment les substances de légèrement à modérément irritantes dont le pouvoir est difficile à établir par d’autres méthodes. Il s’impose donc de développer le plus vite possible des solutions de remplacement in vitro.

La recherche de méthodes susceptibles de remplacer le test de Draize est difficile, même si tout porte à croire qu’elle sera fructueuse. De nombreuses techniques in vitro et d’autres solutions de remplacement ont été développées et, dans certains cas, mises en pratique. Parmi les solutions de raffinement du test de Draize, donc moins douloureuses ou pénibles pour les animaux, on peut citer le test oculaire à faible volume, qui consiste à placer de plus petites quantités du produit testé dans les yeux du lapin, non seulement pour des raisons humanitaires, mais aussi pour reproduire de façon plus réaliste les quantités réelles auxquelles l’individu peut être exposé accidentellement. Autre amélioration: celle qui consiste à ne plus tester sur l’animal des substances dont le pH est inférieur à 2 ou supérieur à 11,5, car on sait qu’elles sont extrêmement irritantes pour l’œil.

Entre 1980 et 1989, on estime que le nombre de lapins utilisés pour tester l’irritation oculaire de produits cosmétiques a diminué de 87%. Cette réduction draconienne des tests sur animal entier s’explique par l’incorporation de tests in vitro dans une approche par étapes. Cette démarche fait appel à un processus à plusieurs étapes qui débute par l’examen minutieux des données historiques du pouvoir irritant oculaire et l’analyse physico-chimique du produit à évaluer. Si ces deux étapes ne fournissent pas assez d’informations, on procède alors à une série de tests in vitro. Les données supplémentaires obtenues à partir des tests in vitro peuvent alors être suffisantes pour évaluer la sécurité de la substance, sinon on réalise en dernier recours des tests in vivo en les limitant le plus possible. On voit qu’on peut ainsi se passer complètement des animaux ou du moins réduire considérablement leur nombre.

La batterie de tests in vitro utilisée dans cette stratégie par étapes dépend des exigences de la branche concernée. Le test d’irritation oculaire est en effet pratiqué dans des branches très diverses, depuis celle des cosmétiques jusqu’aux produits industriels en passant par l’industrie pharmaceutique. Vu la diversité des informations recherchées, il n’est pas possible de définir une batterie unique de tests in vitro. En principe, une batterie de tests sert à évaluer cinq paramètres: la cytotoxicité, les modifications physiologiques et biochimiques tissulaires, la relation quantitative structure-activité, les médiateurs de l’inflammation, la guérison et la réparation. Un exemple de test de cytotoxicité, cause possible d’irritation, est le test au rouge neutre sur cultures de cellules (voir ci-dessus). Les modifications physiologiques et biochimiques cellulaires résultant d’une exposition à un produit chimique peuvent être étudiées sur des cultures de cellules épithéliales de cornée humaine. Comme alternative, les chercheurs ont également utilisé des globes oculaires intacts ou disséqués de bœuf ou de poulet obtenus auprès des abattoirs. Les paramètres mesurés dans ces cultures d’organe entier sont souvent les mêmes que ceux mesurés in vivo, par exemple l’opacité ou le gonflement de la cornée.

L’inflammation oculaire est l’un des troubles fréquents de l’exposition aux produits chimiques. On dispose de nombreux moyens pour l’étudier. Diverses méthodes biochimiques permettent de déceler la présence de médiateurs libérés durant le processus inflammatoire, tels que l’acide arachidonique et les cytokines. La membrane chorio-allantoïdienne d’œuf de poulet peut également être utilisée comme indicateur de l’inflammation. Dans ce test, une petite partie de la coquille d’un embryon de poulet de 10 à 14 jours est enlevée, afin d’appliquer le produit chimique sur la membrane, après quoi on étudie à intervalles les signes d’inflammation, comme l’hémorragie vasculaire.

La guérison et la réparation d’une lésion oculaire font partie des paramètres in vivo les plus difficiles à évaluer in vitro. On dispose d’un nouvel instrument, le microphysiomètre au silicium, qui permet de mesurer de faibles variations du pH extracellulaire et peut être utilisé pour contrôler in situ les cultures cellulaires. Cette étude montre une assez bonne corrélation avec la guérison in vivo et est donc utilisée comme test in vitro. Tel se présente aujourd’hui l’inventaire succinct des tests actuellement employés en lieu et place du test de Draize pour l’irritation oculaire. Il est probable qu’au cours des prochaines années, on parviendra à mettre au point et à valider toute une série de tests in vitro pour chaque type d’utilisation spécifique.



  La validation


Pour qu’un test in vitro soit agréé par les instances réglementaires, il faut d’abord et avant tout qu’il soit validé. Ce processus permet en effet d’établir sa fiabilité dans un but spécifique. Des efforts ont été entrepris, aux Etats-Unis comme en Europe, pour définir et coordonner les processus de validation. En 1993, l’Union européenne a créé le Centre européen pour la validation des méthodes alternatives afin de coordonner les efforts en Europe et d’agir en association avec des organismes américains tels que le Centre universitaire Johns Hopkins de recherche sur les méthodes alternatives de test sur les animaux (CAAT) et le Comité de coordination interagences pour la validation des méthodes alternatives (ICCVAM), composé de représentants des Instituts nationaux de la santé (NHI), de l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA), de l’Administration américaine de réglementation des denrées alimentaires et des produits pharmaceutiques (Food and Drug Administration (FDA)) et de la Commission pour la sécurité des produits de consommation (Consumer Products Safety Commission).

La validation des tests in vitro requiert une organisation et une planification considérables pour que les instances réglementaires et les scientifiques s’entendent sur des procédures acceptables. Il faut aussi qu’un organisme consultatif scientifique assure un contrôle suffisant et garantisse que les protocoles satisfont à certaines normes. Les études de validation devraient être réalisées dans des laboratoires de référence utilisant des agents chimiques homologués distribués par une banque unique de produits chimiques, de cellules et de tissus. Lorsqu’on cherche à faire agréer un test, il faut apporter la preuve, au moyen d’une analyse statistique sérieuse, que ses résultats sont reproductibles au sein d’un même laboratoire et d’un laboratoire à l’autre. Une fois que les résultats des différents volets des études de validation ont été rassemblés, l’organisme consultatif peut se prononcer sur la validité du(es) test(s). De plus, les résultats des études devraient être diffusés dans des publications révisées par des pairs et être consignés dans des bases de données.

La définition du processus de validation est engagée dans la bonne voie. Chaque nouvelle étude de validation fournit des informations utiles à l’étude suivante. La communication et la coopération internationales sont essentielles au développement rapide d’une série de protocoles auxquels de nombreuses personnes pourront souscrire, étant donné en particulier l’urgence imposée par l’adoption de la directive sur les cosmétiques de la Communauté européenne. Cette mesure législative peut en effet donner l’élan nécessaire à un effort de validation sérieux. C’est seulement à l’issue de ce processus que les instances réglementaires pourront envisager d’accepter les méthodes in vitro.



  Conclusion


Cet article dresse un bilan succinct de l’état actuel de l’expérimentation toxicologique in vitro. Cette discipline scientifique est encore relativement récente, mais elle connaît un développement exponentiel. Le défi pour les années à venir sera d’intégrer au vaste fonds des données in vivo les connaissances sur le mécanisme d’action que les études cellulaires et moléculaires auront permis d’accumuler. On pourra ainsi mieux définir les mécanismes de la toxicité et établir un paradigme qui permettra de tirer parti des données in vitro pour prévoir la toxicité in vivo. C’est seulement grâce aux efforts conjugués des toxicologues et des instances gouvernementales que la valeur intrinsèque de ces méthodes in vitro pourra trouver une application concrète.


LA RELATION STRUCTURE-ACTIVITÉ


On entend par étude de la relation structure-activité l’analyse de la structure moléculaire d’un produit chimique pour en tirer des informations prédictives sur ses propriétés essentielles telles que sa stabilité, sa distribution, sa captation, son absorption et sa toxicité. L’étude de la relation structure-activité est l’une des méthodes d’identification des produits chimiques potentiellement dangereux. Elle permet d’isoler les substances exigeant une évaluation complémentaire ou de prendre une décision à un stade précoce pour un produit chimique nouveau et peut, de ce fait, répondre aux attentes de l’industrie et des pouvoirs publics. Les études toxicologiques sont de plus en plus onéreuses et nécessitent des moyens sans cesse plus importants. Préoccupés par le potentiel toxique des produits chimiques auxquels les populations humaines sont exposées, les organismes réglementaires et sanitaires ont cherché à étendre la gamme et la sensibilité des tests pour mettre en évidence le risque toxique. Parallèlement, le poids, réel ou vécu, de la réglementation imposée à l’industrie a amené à s’interroger sur la faisabilité des méthodes d’étude et de l’analyse des données en toxicologie. Actuellement, une étude de cancérogenèse chimique nécessite une expérimentation sur au moins deux espèces, durant leur vie entière, sur les deux sexes, à plusieurs niveaux de doses, à laquelle il faut ajouter l’analyse histopathologique soigneuse de multiples organes sans oublier la détection des lésions prénéoplasiques au niveau des cellules et des organes cibles. Aux Etats-Unis, on estime que les tests de cancérogenèse coûtent plus de 3 millions de dollars (valeur 1995).

Même avec des ressources financières illimitées, tous les toxicologues compétents dans le monde ne seraient pas assez nombreux pour tester les quelque 70 000 produits chimiques existant aujourd’hui. Il faudrait des siècles pour achever ne serait-ce que la première étape de l’évaluation de ces agents chimiques (NRC, 1984). Dans de nombreux pays, l’emploi des animaux pour les expériences de laboratoire a donné lieu à une vague de préoccupations éthiques et à de nouvelles pressions en faveur de l’utilisation des méthodes classiques en expérimentation toxicologique. L’industrie pharmaceutique s’est beaucoup servie des études de la relation structure-activité pour identifier les molécules ayant un potentiel thérapeutique (Hansch et Zhang, 1993). Dans le domaine de l’environnement et de la santé au travail, cette méthode est utilisée pour prévoir la dispersion des produits chimiques dans l’environnement physico-chimique et rechercher les produits chimiques nouveaux ou anciens nécessitant une étude plus approfondie. Aux termes de la loi américaine sur le contrôle des substances toxiques (TSCA), l’EPA applique depuis 1979 la méthode structure-activité comme premier moyen de «dépistage» des nouveaux produits chimiques dans les avis de préfabrication (Premanufacture Notification (PMN)); l’Australie adopte une démarche semblable avec sa procédure NICNAS de déclaration des nouveaux produits chimiques. Aux Etats-Unis, l’étude de la relation structure-activité constitue une étape importante du processus permettant de décider si la fabrication, le traitement, la distribution, l’usage ou la destruction d’une substance présentent un risque excessif pour la santé humaine ou l’environnement, comme le prévoit l’article 5 f) de la TSCA. Sur la base de ses conclusions, l’EPA peut alors exiger, aux termes de l’article 6 du texte de loi précité, que des tests complets de la substance en cause soient effectués.



  La raison d’être de la relation structure-activité


Sur le plan scientifique, la théorie de la relation structure-activité repose sur le principe selon lequel la structure moléculaire d’un produit chimique permet de prévoir d’importants aspects de son comportement dans les systèmes physico-chimiques et biologiques (Hansch et Leo, 1979).



  Le processus d’étude de la relation structure-activité


L’étude de la relation structure-activité comporte les étapes suivantes: identification de la structure chimique, depuis la formule empirique jusqu’au produit pur; identification des analogues structuraux; recherche d’informations dans des bases de données et dans la littérature sur les analogues structuraux; étude de la toxicité et des autres données concernant les analogues structuraux. Il arrive — bien que ce soit assez rare — que l’information sur la structure du produit suffise à elle seule pour justifier la tenue d’une telle étude compte tenu de la bonne compréhension qu’on a des mécanismes de toxicité. Il existe plusieurs bases de données sur les relations structure-activité, de même que des méthodes informatisées de prévision de la structure moléculaire.

A partir de ces informations, la relation structure-activité permet d’évaluer:

•   les paramètres physico-chimiques: point d’ébullition, pression de vapeur, solubilité dans l’eau, coefficient de partage octanol/eau;
•   les paramètres du devenir biologique/environnemental: biodégradation, sorption par le sol, photodégradation, pharmacocinétique;
•   les paramètres de toxicité: toxicité sur les organismes aquatiques, absorption, toxicité aiguë pour les mammifères (test limite ou DL50), irritation dermique, pulmonaire et oculaire, sensibilisation, toxicité subchronique, mutagénicité.

Il est à remarquer que la relation structure-activité ne permet pas d’identifier des éléments pourtant importants sur le plan de la santé comme la cancérogénicité, la toxicité du développement, la toxicité de la reproduction, la neurotoxicité, l’immunotoxicité, etc., et ce pour trois raisons: l’absence de bases de données importantes permettant de vérifier les hypothèses sur la relation structure-activité, le manque de connaissances sur les facteurs de nature structurelle induisant une action toxique et la multiplicité des cellules cibles et des mécanismes participant à ces phénomènes (voir l’article «L’approche américaine de l’évaluation du risque des toxiques pour la reproduction et des agents neurotoxiques»). Quelques tentatives limitées d’utilisation de cette méthode ont été faites pour prévoir la pharmacocinétique en se basant sur les coefficients de partage et la solubilité (Johanson et Naslund, 1988). Une étude structure-activité quantitative plus détaillée a été effectuée pour prévoir le métabolisme P450-dépendant d’une série de produits et la liaison, au récepteur cytosolique de la dioxine, de molécules de type dioxine ou PCB (Hansch et Zhang, 1993).

La relation structure-activité permet de prédire — pas toujours de manière très sûre — certains des paramètres énumérés ci-dessus, comme le montre le tableau 33.10. Ce tableau compare les résultats que l’on escompte tirer d’une étude structure-activité à ceux effectivement obtenus grâce à des méthodes expérimentales ou toxicologiques. Des experts de l’EPA ont montré que les études de la relation structure-activité conduites sont plus utiles pour prévoir certaines activités biologiques, en particulier la biodégradation, que pour les propriétés physico-chimiques. S’agissant des différents types de toxicité, la relation structure-activité permet une meilleure prévision de la mutagénicité. Ashby et Tennant (1991), dans une étude plus exhaustive réalisée dans le cadre du programme NTP, montrent également qu’elle garantit une bonne prévisibilité de la génotoxicité à court terme. Ces constatations n’ont rien de surprenant, compte tenu de nos connaissances actuelles sur les mécanismes moléculaires de la génotoxicité (voir l’article «La toxicologie génétique») et le rôle de l’électrophilie sur la liaison à l’ADN. En revanche, ils font remarquer que la relation structure-activité tend à sous-estimer la toxicité systémique et subchronique chez les mammifères et à surestimer la toxicité aiguë pour les organismes aquatiques.


Tableau 33.10 Comparaison des données provenant d'études sur la relation structure-activité et d'études expérimentales: OCDE/NTP


  Paramètre Concordance (%) Discordance (%) Nombre  
           
  Point d’ébullition 50 50 30  
  Pression de vapeur 63 37 113  
  Solubilité dans l’eau 68 32 133  
  Coefficient de partage 61 39 82  
  Biodégradation 93 7 107  
  Toxicité sur les poissons 77 22 130  
  Toxicité sur Daphnia 67 33 127  
  Toxicité aiguë chez les mammifères (DL50 ) 80 20 (1) 142  
  Irritation cutanée 82 18 144  
  Irritation oculaire 78 22 144  
  Sensibilisation cutanée 84 16 144  
  Toxicité subchronique 57 32 143  
  Mutagénicité (2) 88 12 139  
  Mutagénicité (3) 82–94 (4) 1–10 301  
  Cancérogénicité (3) : étude sur 2 ans 72–95 (4) 301  
           
  (1)  La relation structure-activité ne permet pas de prévoir la toxicité aiguë pour 12% des produits chimiques testés.

(2)  Données de l’OCDE fondées sur la concordance entre le test de Ames et la relation structure-activité.

(3)  Données NTP fondées sur des études de génotoxicité comparées aux prévisions des études de la relation structure-activité pour plusieurs catégories de «produits chimiques de structure d’alarme».

(4)  La concordance varie selon la catégorie: concordance la plus forte avec les produits aromatiques aminés et nitrés; concordance la plus faible avec les structures entrant dans la catégorie «divers».

 
           
           
           

                                                          

Source: données de l’OCDE, communication personnelle C. Auer, EPA (Etats-Unis). Dans cette analyse, seuls ont été utilisés les paramètres pour lesquels on disposait de données comparables obtenues par étude de la relation structure-activité et par études expérimentales. Les données NTP sont extraites de Ashby et Tennant, 1991.

Pour les autres types de toxicité, nous l’avons déjà dit, cette méthode a une utilité moins évidente. Les prévisions de toxicité chez les mammifères sont rendues difficiles en raison de l’absence d’études sur la relation structure-activité pour la toxicocinétique des molécules complexes. Néanmoins, quelques tentatives ont été faites afin de proposer des principes de relation structure-activité pour certains types complexes de toxicité chez les mammifères (voir, par exemple, Bernstein, 1984, pour une étude de ce type concernant les toxiques potentiels sur la reproduction mâle). Dans la plupart des cas, les bases de données ne sont pas suffisamment abondantes pour permettre une analyse rigoureuse des prévisions fondées sur la structure.

A ce stade, on peut conclure que l’étude de la relation structure-activité peut surtout servir à l’affectation de ressources à des investigations toxicologiques plus approfondies ou lever, à un stade précoce, des inquiétudes sur un risque potentiel. Ce type d’étude peut être utilisée de façon fiable comme base d’information pour les décisions ultérieures uniquement dans le cas de la mutagénèse. Mais, comme nous l’expliquons par ailleurs dans ce chapitre et dans l’Encyclopédie, la relation structure-activité ne semble pas pouvoir fournir les informations quantitatives nécessaires à l’évaluation d’un risque, quel qu’il soit.


 

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