
LES PROBLÈMES D’ENVIRONNEMENT ET DE SANTÉ PUBLIQUE EN AGRONOMIE
La poussée démographique ne fait que s’accroître et s’accompagne d’une demande toujours plus importante de produits alimentaires, mais la population sans cesse plus nombreuse fait aussi une utilisation accrue des terres arables à des fins non agricoles. Pour nourrir cette population, plusieurs options se présentent aux agriculteurs: ceux-ci ont notamment le choix entre l’accroissement des rendements, la valorisation des terres incultes et la réduction, voire l’arrêt complet de la destruction des terres agricoles existantes. Au cours des 25 dernières années, le monde a fait l’expérience de la «révolution verte», notamment en Amérique du Nord et en Asie. Cette révolution s’est traduite par une augmentation considérable de la production alimentaire, production stimulée par la mise au point de nouvelles souches génétiques plus productives, l’emploi accru d’engrais et de pesticides et le recours croissant à la mécanisation. La nécessité d’accroître encore cette production se heurte, d’une certaine manière, à celle de relever un certain nombre de défis visant l’environnement et la santé publique: lutte contre la pollution et l’appauvrissement des sols, mise au point de nouvelles méthodes de lutte contre les ravageurs, promotion de l’agriculture durable, réduction du travail des enfants et élimination de la culture des plantes servant à fabriquer des drogues illicites.
L’eau et les mesures de conservation des eaux
La pollution de l’eau est le plus grave de tous les problèmes liés à l’environnement. L’agriculture est largement responsable de cette situation puisqu’elle favorise la pollution par l’accumulation de sédiments et de sels et par l’utilisation d’engrais et de pesticides. Le ruissellement de sédiments conduit à l’érosion des sols aux dépens de la production agricole. Le remplacement naturel de 2,5 cm de couche arable à partir de la roche mère et des matériaux de surface est un processus qui s’étale sur une durée de 200 à 1 000 ans, durée extrêmement longue à l’échelle humaine.
La sédimentation dans les cours d’eau, lacs et estuaires accroît la turbidité de l’eau, phénomène qui se traduit par une diminution de la lumière dont les plantes aquatiques submergées ont besoin et menace gravement, en outre, les espèces qui dépendent de ce type de végétation. Elle envahit aussi les voies fluviales et les retenues artificielles, augmentant les coûts de dragage et réduisant la capacité de stockage des sources d’approvisionnement en eau, des systèmes d’irrigation et des centrales hydroélectriques. Les résidus d’engrais, tant synthétiques que naturels, apportent à l’eau phosphore, nitrates et autres éléments nutritifs qui stimulent le développement d’algues, menaçant les plans d’eau d’une éventuelle eutrophisation et risquant de décimer les populations de poissons. Les pesticides, en particulier les herbicides, contaminent les eaux de surface et ne sont que très partiellement éliminés par les systèmes conventionnels de traitement de l’eau en aval des cours d’eau. En outre, ils contaminent les aliments et le fourrage. Les eaux souterraines sont une source d’eau potable pour de nombreuses populations; elles servent aussi à abreuver les animaux et à irriguer les cultures. Elles sont également contaminées par les pesticides et par les nitrates provenant des engrais.
L’irrigation a certes permis d’étendre la production agricole à des régions où l’exploitation intensive était auparavant impossible, mais elle a aussi des retombées négatives. Les nappes aquifères s’épuisent là où les quantités d’eau souterraine puisées sont telles qu’elles excèdent leur capacité de se reconstituer; il peut aussi en résulter un affaissement des sols. Dans les régions arides, l’irrigation est en partie responsable de la minéralisation et de la salinisation des terres et de l’eau, en même temps qu’elle épuise les cours d’eau. Des mesures d’exploitation rationnelle et de conservation des eaux peuvent contribuer à limiter l’impact de ces divers phénomènes (National Research Council (NRC), 1989).
La lutte contre les ravageurs
Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, l’utilisation des pesticides organiques synthétiques (fumigants, insecticides, herbicides et fongicides) connut un succès considérable mais s’accompagna très vite d’une pléthore d’interrogations. Les producteurs virent d’abord dans les pesticides synthétiques à large spectre une solution aux problèmes que posaient les vermines et autres fléaux qui ravageaient les cultures depuis toujours. Toutefois, leur utilisation a fait apparaître des problèmes de santé chez les humains et a exercé un impact préjudiciable important sur l’environnement. Ainsi, les hydrocarbures chlorés subsistent dans le sol et s’accumulent dans l’organisme des poissons, des coquillages et des oiseaux. Il y a lieu de noter que la charge corporelle d’hydrocarbures chez les animaux a baissé dans les communautés qui ont éliminé ou limité l’utilisation de ces produits.
L’application des pesticides a eu des effets délétères sur des espèces autres que celles qui étaient visées. De plus, les ravageurs peuvent acquérir une résistance à ces produits et l’on connaît aujourd’hui de nombreux exemples d’espèces résistantes qui sont devenues des prédateurs encore plus virulents. Les producteurs doivent donc envisager de nouveaux moyens de lutte contre les ravageurs. La lutte intégrée fait partie des moyens d’action basés sur des principes écologiquement rationnels; elle se fonde sur des méthodes de lutte chimique et biologique, les moyens chimiques étant utilisés dans la mesure où ils ne s’opposent pas, ou le moins possible, aux moyens biologiques. En fait, ce système de protection des cultures vise moins à éliminer les insectes et les plantes nuisibles qu’à endiguer leur prolifération à un niveau n’ayant aucune incidence dommageable sur l’économie (NRC, 1989).
Aujourd’hui, on exploite de plus en plus des cultures transgéniques (voir tableau 64.20), mais les bons résultats obtenus ne peuvent occulter les risques qu’elles présentent. Parmi les aspects positifs de ces manipulations génétiques, on citera le cas d’une variété de coton à laquelle on a incorporé un gène de résistance aux insectes. Cette souche, maintenant utilisée aux Etats-Unis, ne nécessite plus qu’une seule application d’insecticides, au lieu des cinq ou six applications précédemment requises. La plante produit son propre insecticide, réduisant ainsi les coûts d’application et la contamination de l’environnement. Toutefois, les ravageurs développent une résistance à ces nouvelles formes de pesticides. Lorsqu’un petit nombre de ravageurs survit à un pesticide synthétique, ils peuvent lui devenir résistants. Les ravageurs les plus virulents peuvent ainsi subsister et ce nouveau type de fléau, en s’étendant de cultures en cultures, peut prendre des proportions considérables. Ainsi, une variété de coton génétiquement modifiée permet actuellement de lutter contre le charançon des capsules de coton. Mais un charançon résistant est apparu, et il se pourrait que 200 autres cultures soient attaquées par ce ravageur devenu insensible au pesticide (Toner, 1996).
Tableau 64.20 Cultures transgéniques
| Cultures | Variétés | ||
| Colza | Une variété modifiée pour produire une huile riche en acide laurique | ||
| Coton | Trois variétés résistantes aux insectes et aux herbicides | ||
| Courges | Une variété résistante à deux virus | ||
| Graines de soja | Une variété résistante aux herbicides | ||
| Maïs | Deux variétés résistantes aux insectes | ||
| Pommes de terre | Une variété résistante aux insectes | ||
| Tomates | Cinq variétés à mûrissage étalé dans le temps et à peau plus épaisse | ||
L’agriculture durable
En raison des inquiétudes que suscitent aujourd’hui les problèmes économiques et écologiques, de nouvelles méthodes de production commencent à être mises en place pour réduire le coût des intrants, conserver les ressources naturelles et protéger la santé des êtres humains. Ces nouvelles méthodes privilégient la gestion rationnelle des ressources, les relations biologiques et les processus naturels.
En 1987, la Commission mondiale sur l’environnement et le développement a défini la notion de développement durable comme étant un développement pouvant répondre «aux besoins et aspirations des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins» (Myers, 1992). Dans son sens le plus large, une agriculture durable fournit en quantités suffisantes des produits alimentaires de qualité, protège les ressources et l’environnement tout en étant rentable. Les risques pour la santé humaine sont abordés dans le cadre d’une approche fondée sur des systèmes. Le concept d’agriculture durable repose sur une autre notion qui est celle de la sécurité sur les lieux de travail. Par agriculture durable, il faut entendre aussi l’utilisation rationnelle de toutes les ressources dont on peut disposer, c’est-à-dire la terre, l’eau, les engrais, les pesticides, les bâtiments agricoles, les animaux, le capital et le crédit, sans oublier les personnes qui font partie de la communauté agricole.
Le travail des enfants et des travailleurs migrants
Dans le monde entier, les pays industriels ne faisant pas exception à la règle, les enfants participent aux tâches agricoles. Deux millions d’enfants âgés de moins de 19 ans vivent dans des exploitations agricoles aux Etats-Unis et l’on estime à quelque 100 000 le nombre de ceux qui sont blessés chaque année par suite d’accidents liés aux travaux agricoles. Ce sont généralement des enfants de producteurs ou de travailleurs agricoles (National Committee for Childhood Agricultural Injury Prevention, 1996). L’agriculture est l’un des rares secteurs d’activité économique, tant dans les pays développés que dans ceux en développement, où les enfants sont autorisés à effectuer des travaux d’adultes. Les enfants sont aussi exposés à certains risques quand ils accompagnent leurs parents au travail ou leur rendent visite pendant leurs loisirs. Les causes principales d’accidents sont les tracteurs, les machines agricoles, le bétail, les bâtiments et les chutes. Les enfants sont aussi exposés aux pesticides, aux combustibles, aux vapeurs nocives, aux substances irritantes en suspension dans l’air, au bruit, aux vibrations, aux zoonoses et au stress. On emploie des enfants dans les plantations du monde entier; ils travaillent avec leurs parents au sein d’une équipe rémunérée à la tâche et au titre de travailleurs migrants; ils sont parfois recrutés directement pour accomplir certaines tâches sur les plantations (BIT, 1994).
Les problèmes et les conditions de vie et de travail des travailleurs migrants et des enfants sont traités dans une autre section du présent chapitre et dans d’autres chapitres de l’Encyclopédie.
La culture des plantes servant à fabriquer des drogues illicites
Certaines plantes n’apparaissent pas dans la littérature officielle, car elles sont illicites. Elles sont cultivées pour produire des stupéfiants destinés à la consommation humaine. Ces substances ont le pouvoir d’altérer les capacités de jugement, elles engendrent la toxicodépendance et peuvent entraîner la mort. De plus, la culture de ces plantes dérobe aux terres leur potentiel de production agroalimentaire. Parmi ces plantes, on trouve le pavot (utilisé pour la production d’opium et d’héroïne), les feuilles de coca (utilisées pour la production de cocaïne et de crack) et le cannabis ou chanvre indien (utilisé pour la production de marijuana). Depuis 1987, la production mondiale de pavot et de coca s’est accrue, mais celle du cannabis a baissé, comme le montre le tableau 64.21. Le commerce de drogues illicites comprend cinq étapes entre le producteur et le consommateur: la culture, la transformation, le transit, la distribution en gros et la vente au détail. Pour enrayer l’approvisionnement en drogues illicites, les gouvernements essaient de concentrer leurs efforts sur l’éradication de la production. Ainsi, la destruction de 200 hectares de coca peut priver le marché de la drogue d’environ une tonne de cocaïne raffinée pendant deux ans, c’est-à-dire le temps requis pour reconstituer le stock à partir d’une nouvelle récolte. Bien que certains gouvernements s’y opposent, l’épandage d’herbicides par voie aérienne constitue l’un des moyens de lutte les plus efficaces. L’éradication manuelle constitue une autre option, mais elle expose les travailleurs à des réactions violentes de la part des producteurs (US Department of State, 1996). Certaines des plantes considérées ont cependant un usage légal; on fabrique la morphine et la codéine à partir de l’opium, par exemple. L’exposition à leurs poussières peut entraîner des risques d’intoxication sur les lieux de travail (Klincewicz et coll., 1990).
Tableau 64.21 Cultures illicites, 1987, 1991 et 1995
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Cultures |
Produits | Cultures Hectares cultivés | ||||
| 1987 | 1991 | 1995 | ||||
| Pavot | Opiacés | 112 585 | 226 330 | 234 214 | ||
| Coca (feuilles) | Cocaïne | 175 210 | 206 240 | 214 800 | ||
| Cannabis | Marijuana | 24 423 | 20 919 | 12 205 | ||
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