
LA LUTTE CONTRE LA POLLUTION DE L’ENVIRONNEMENT : FAIRE DE LA PRÉVENTION UNE PRIORITÉ POUR LES ENTREPRISES

Qu’est-ce que prévenir la pollution sinon envisager des solutions et les réaliser, et s’engager en faveur de produits et de procédés ayant un effet minimal sur l’environnement ?
La prévention dans ce domaine n’est pas une idée nouvelle: elle est l’expression d’une éthique qui a inspiré de nombreux peuples et civilisations, comme les Indiens d’Amérique: ils vivaient en harmonie avec la nature qui leur procurait abri et nourriture et constituait le fondement même de leur religion. Bien que les conditions fussent excessivement rudes, la nature était honorée et respectée.
Avec le développement des nations et la révolution industrielle, l’attitude vis-à-vis de l’environnement changea du tout au tout. La société en vint à le considérer comme une source intarissable de matières premières et une décharge commode pour ses déchets.
Les premiers efforts faits pour réduire les déchets
Cependant, certaines branches ont pratiqué une forme de prévention de la pollution dès le début du développement de l’industrie chimique. A l’origine, celle-ci recherchait surtout l’efficacité ou un rendement accru des procédés grâce à la réduction des déchets, plutôt que la prévention spécifique de la pollution. A intentions différentes, résultat identique: moins de déchets étaient rejetés dans l’environnement.
Un exemple précoce de prévention de la pollution nous est donné sous une autre forme par une usine allemande qui produisait de l’acide sulfurique au XIXe siècle. Des perfectionnements du procédé permirent de réduire la quantité de dioxyde de soufre émise par livre de produit fabriqué, ce qui était vraisemblablement considéré alors comme une amélioration de l’efficacité ou de la qualité. Il y a peu de temps que le concept de prévention de la pollution a été directement associé à ce type de modification des procédés.
La prévention de la pollution telle que nous la connaissons à l’heure actuelle a vu le jour au milieu des années soixante-dix, en réaction à la croissance en volume et en complexité des impératifs écologiques. C’est alors que l’Agence pour la protection de l’environnement (Environmental Protection Agency (EPA)) a été créée aux Etats-Unis. Les premiers efforts destinés à réduire la pollution étaient pour la plupart des installations en aval, ou des adjonctions coûteuses de dispositifs antipollution. L’élimination de la source de pollution ne constituait pas une priorité et, si on y procédait, c’était plus dans un souci de profit ou d’efficacité que dans un effort organisé de protection de l’environnement.
Ce n’est que récemment que les industriels ont adopté un point de vue plus spécifiquement écologique et se sont efforcés d’aller dans ce sens; cependant, leur manière d’aborder la prévention de la pollution peut être très différente.
Prévention ou lutte antipollution ?
Avec le temps, les esprits ont commencé à évoluer et à s’intéresser davantage à la prévention qu’à la lutte contre la pollution. Il est apparu que les scientifiques qui inventent les produits, les ingénieurs qui conçoivent les machines, les exploitants des installations de production, les spécialistes du marketing qui travaillent auprès des clients à améliorer les caractéristiques «vertes» des produits, les représentants qui rapportent au laboratoire les préoccupations écologiques des clients pour qu’on y trouve des solutions et les employés de bureau qui s’efforcent de réduire leur consommation de papier, tous peuvent contribuer à la réduction de l’impact sur l’environnement des opérations ou des activités dont ils sont responsables.
La mise au point de programmes efficaces de prévention de la pollution
Dans l’état actuel des choses, il convient d’examiner tant les programmes globaux que les techniques spécifiques de prévention de la pollution. En la matière, les uns et les autres concourent également aux résultats. Bien que le progrès technique soit absolument indispensable, les avantages écologiques ne seront jamais complètement acquis sans une structure organisationnelle destinée à le soutenir et à le mettre en œuvre.
Obtenir la pleine participation de l’entreprise à la prévention de la pollution relève de la gageure. Certaines sociétés ont imposé la prévention à tous les niveaux de leur organisation au moyen de programmes bien conçus et détaillés. Citons-en trois parmi les plus largement reconnus aux Etats-Unis: les programmes 3P (La prévention de la pollution paie (Pollution Prevention Pays)) de la société 3M, SMART (Economies et réduction des produits toxiques (Save Money and Reduce Toxics)) de la société Chevron and WRAP (Réduire les déchets rapporte toujours (Waste Reduction Always Pays)) de Dow Chemical.
Le but de ces programmes est de réduire les déchets autant que la technologie le permet, mais compter sur la seule réduction à la source n’est pas toujours techniquement faisable. Le recyclage et la réutilisation doivent aussi faire partie de l’effort de prévention de la pollution, comme c’est le cas dans les programmes susmentionnés. Lorsqu’on demande à chaque salarié, non seulement de rendre les processus aussi efficaces que possible, mais aussi de trouver un usage productif à chaque sous-produit ou flux résiduel, la prévention de la pollution devient partie intégrante de la culture d’entreprise.
A la fin de 1993, aux Etats-Unis, la Table ronde de l’industrie (The Business Roundtable) a publié les résultats d’une étude de référence sur les efforts réussis en matière de prévention de la pollution. Elle signalait les meilleurs programmes de prévention réalisés sur des installations et mettait en évidence les éléments nécessaires à l’intégration de la prévention dans l’exploitation d’une société. Elle portait sur les installations de Proctor and Gamble (P&G), Intel, DuPont, Monsanto, Martin Marietta et 3M.
Les initiatives visant à prévenir la pollution
L’étude a démontré que les programmes couronnés de succès dans ces sociétés avaient en commun les éléments suivants:
• le soutien de la haute direction; • la participation de tous les salariés; • la reconnaissance des résultats; • la liberté laissée à chaque établissement de choisir la meilleure méthode permettant d’atteindre les objectifs de la société; • l’échange d’informations entre établissements; • la mesure des résultats; • le recyclage et la réutilisation des déchets (point cité par toutes les sociétés).
En outre, l’étude a révélé que, dans chaque établissement, la prévention de la pollution au stade de la fabrication avait cédé le pas à une prévention intégrée dès la phase de préproduction. La prévention de la pollution était devenue une valeur fondamentale de l’entreprise.
Les programmes de prévention ne seront totalement opérationnels qu’avec le soutien de la haute direction de la société et des différents établissements qui doivent envoyer à tous les salariés un message clair déclarant que la prévention de la pollution fait partie intégrante de leurs fonctions. Cela commence par le directeur général, puisque c’est lui qui donne le ton à toutes les activités de la société et se fait entendre en parlant en public et dans l’entreprise.
Le deuxième facteur de réussite est la participation des salariés. Le personnel technique et les ouvriers de production sont les premiers touchés par la mise au point de nouveaux procédés ou produits. Mais les salariés de toutes catégories peuvent s’intéresser à réduire le gaspillage grâce à la réutilisation, à la récupération et au recyclage, qui deviennent des moyens de prévention de la pollution. Les salariés connaissent les possibilités existant dans leur domaine de responsabilité bien mieux que les professionnels de l’environnement. Si elle veut motiver son personnel, la société doit l’informer des défis qui lui sont lancés. La publication dans le bulletin de l’entreprise d’articles sur les questions d’environnement peut contribuer à sensibiliser le personnel.
La reconnaissance des résultats peut s’effectuer de nombreuses façons. Le directeur général de 3M propose un système spécial de récompense non seulement aux salariés qui contribuent aux objectifs de l’entreprise, mais également à ceux qui participent à l’effort de l’ensemble de la communauté en faveur de l’écologie. En outre, les résultats dans ce domaine sont pris en compte dans l’évaluation du travail accompli.
La mesure des résultats est extrêmement importante, car elle est le moteur de l’action des salariés. Certains établissements et programmes d’entreprise mesurent tous les déchets, tandis que d’autres se concentrent sur les émissions des rejets toxiques répertoriés ou sur d’autres mesures qui correspondent le mieux à leur culture d’entreprise et à leurs programmes de prévention de la pollution.
Exemples de programmes de protection de l’environnement
En vingt ans, la prévention de la pollution s’est implantée dans la culture d’entreprise de la société 3M. Sa direction s’est engagée à aller au-delà des réglementations gouvernementales, notamment en mettant en place des plans de gestion de l’environnement combinant objectifs écologiques et stratégie d’entreprise. Le programme 3P s’attachait à la prévention, et non à la lutte antipollution.
L’idée est d’arrêter la pollution avant même qu’elle ne commence et de rechercher les possibilités de la prévenir à tous les stades — et non seulement à la fin de la vie d’un produit. Les entreprises qui y réussissent admettent que la prévention est plus efficace pour l’environnement, meilleure techniquement et moins onéreuse que les procédures de lutte ordinaires, qui n’éliminent pas le problème. La prévention est économique parce que, en évitant la pollution, il n’y a pas à s’en occuper plus tard.
Le personnel de 3M a élaboré et mis en application plus de 4 200 projets de prévention de la pollution depuis le début du programme 3P. Pendant les vingt dernières années, ces projets ont permis d’éliminer plus de 589 670 tonnes de polluants et d’économiser 750 millions de dollars.
Entre 1975 et 1993, 3M a diminué de 3 900 Btu (1 Btu = 1 055,06 J) la quantité d’énergie nécessaire par unité de production, soit 58%. Les économies d’énergie annuelles de 3M pour les seuls Etats-Unis s’élèvent au total à 22 milliards de Btu par an. Cela représente assez d’énergie pour chauffer, refroidir et éclairer plus de 200 000 foyers dans le pays et éliminer plus de 2 millions de tonnes de dioxyde de carbone. Enfin, en 1993, les usines de 3M ont récupéré et recyclé plus de déchets solides (90 264 tonnes) qu’ils n’en ont mis en décharge (89 811 tonnes).
Les technologies de prévention de la pollution
Concevoir des produits et des procédés de fabrication respectueux de l’environnement est une idée qui fait son chemin, mais les technologies utilisées pour la prévention de la pollution sont aussi variées que les entreprises elles-mêmes. En général, cette idée devient réaliste à la faveur des innovations techniques touchant quatre domaines:
• la modification de la composition des produits en mettant au point des produits ou procédés non polluants ou moins polluants utilisant d’autres matières premières; • la modification des procédés de fabrication afin de les rendre non polluants ou moins polluants; • la reconception des machines permettant d’améliorer les résultats dans des conditions d’exploitation particulières ou d’utiliser les ressources disponibles; • la récupération des ressources en recyclant les sous-produits en vue de leur vente ou de leur utilisation par d’autres entreprises ou dans d’autres produits ou procédés de fabrication de l’entreprise.
La concentration des efforts dans chacun de ces domaines permet de créer des produits nouveaux et plus sûrs, de réduire les coûts et de satisfaire les clients.
La modification de la composition des produits est probablement la chose la plus difficile à réaliser. Bon nombre des caractéristiques qui rendent des matières idéales pour l’usage qu’on en fait peuvent aussi poser des difficultés. Ainsi, une équipe de scientifiques a éliminé le méthylchloroforme, destructeur d’ozone, d’un produit de protection pour textile. Le nouveau produit, à base d’eau, réduit considérablement l’usage de solvants et confère à l’entreprise un avantage sur le marché.
Fabriquant des médicaments sous forme de comprimés pour l’industrie pharmaceutique, des salariés ont mis au point une nouvelle solution à base d’eau pour remplacer la solution à base de solvant utilisée auparavant pour enrober les cachets. Ce changement a coûté 60 000 dollars, mais a évité d’en dépenser 180 000 en matériels de lutte contre la pollution, a économisé 150 000 dollars de matières premières et a éliminé 24 tonnes de polluants atmosphériques par an.
La modification d’un procédé de fabrication a permis de supprimer l’usage de produits chimiques dangereux pour nettoyer les feuilles de cuivre destinées ensuite à la fabrication d’articles électriques. Auparavant, le nettoyage s’effectuait par pulvérisation de persulfate d’ammonium, d’acide phosphorique et d’acide sulfurique, produits chimiques dangereux. Ce procédé a été remplacé par un autre qui utilise une solution légère d’acide citrique, produit inoffensif. Ce changement de procédé évite la production de 18 143 tonnes de déchets dangereux par an et économise à la société environ 15 000 dollars par an de matières premières et de frais d’élimination.
La reconception des machines conduit aussi à la réduction des déchets. Dans le secteur de la production de résines, une entreprise prélevait régulièrement des échantillons d’une résine phénolique liquide spéciale au moyen d’un robinet placé sur le trajet du flux de production. Une partie du produit était perdue avant et après la prise de l’échantillon. En installant un simple entonnoir sous le dispositif d’échantillonnage et un tuyau retournant dans le circuit, la société prélève désormais ses échantillons sans perdre de produit. Cela évite environ 9 tonnes de pertes par an, économise environ 22 000 dollars, augmentant le rendement et réduisant les coûts d’élimination, le tout pour un coût d’investissement d’environ 1 000 dollars.
La récupération des ressources et l’utilisation productive des matières résiduelles sont elles aussi extrêmement importantes pour prévenir la pollution. On fabrique désormais des tampons à récurer avec des bouteilles de soda en plastique recyclé. Dans les deux premières années d’existence de ce nouveau produit, la société a utilisé près de 500 tonnes de ce matériau recyclé pour fabriquer les tampons, ce qui équivaut à plus de 10 millions de bouteilles de soda de deux litres. De même, des déchets de caoutchouc découpés dans des revêtements de sol au Brésil servent à fabriquer des sandales. Pour la seule année 1994, l’usine a récupéré environ 30 tonnes de matière, assez pour fabriquer plus de 120 000 paires de sandales.
Autre exemple, les blocs de Post-it® consomment 100% de papier recyclé. Une seule tonne de papier recyclé économise environ 2 295 m3 d’espace de décharge, 17 arbres, 26 495 litres d’eau et 4 100 kWh d’énergie, ce qui suffit à chauffer un foyer moyen pendant six mois.
L’analyse du cycle de vie
Une analyse du cycle de vie ou des procédés similaires sont en place dans chaque entreprise qui réussit. On voit donc que chaque phase du cycle de vie d’un produit, de la mise au point à l’élimination, en passant par la production et la consommation, offre l’occasion d’améliorer l’environnement. Les réponses aux défis environnementaux ont entraîné la création de produits à forte connotation écologique dans toute l’industrie.
Ainsi, P&G a été le premier fabricant à mettre sur le marché des détergents concentrés présentés dans des emballages de 50 à 60% plus petits que les précédents. Les recharges de P&G réapprovisionnent aussi plus de 57 marques dans 22 pays; elles coûtent moins cher et économisent jusqu’à 70% de déchets solides.
Dow a mis au point un nouveau désherbant très efficace, mais non toxique. Il comporte moins de risques pour les personnes et pour les animaux et se calcule en grammes et non en kilogrammes par demi-hectare. Grâce à la biotechnologie, Monsanto a mis au point des plants de pomme de terre résistant aux insectes, ce qui permet de réduire les besoins en insecticides chimiques. Un autre herbicide de Monsanto aide à rétablir l’habitat naturel des zones humides en luttant contre les mauvaises herbes de façon plus écologique.
S’engager pour un environnement plus propre
Nous devons absolument envisager la prévention de la pollution dans son ensemble et nous engager en faveur d’un renforcement des programmes et du perfectionnement des technologies. L’accroissement de l’efficacité ou du rendement des procédés et la réduction de la production de déchets font depuis longtemps partie des pratiques des industries manufacturières. Pourtant, ce n’est que depuis une vingtaine d’années que ces activités s’intéressent plus directement à la prévention de la pollution. De gros efforts visent désormais la réduction de la pollution à la source, ainsi que les processus destinés à séparer, à recycler et à réutiliser les sous-produits. Tous sont des instruments éprouvés de prévention de la pollution.
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