
LA CULTURE DU CAFÉ
On pense que le terme café vient de Kaffa, village d’Ethiopie d’où la plante serait originaire. Certains considèrent, en revanche, que le mot dériverait de qahwa , qui veut dire vin en arabe. La culture du café s’est répandue dans le monde entier; elle a commencé en Arabie (Coffea arabica en est l’une des espèces, et Moka l’une des variétés nommée d’après un village arabe), s’étendant à de nombreux pays tels que le Sri Lanka, l’Indonésie, l’Inde, les Philippines, Hawaï et le Viet Nam, parmi d’autres, dont certains sont devenus de grands producteurs. Le café fut introduit sur le continent américain avec des plants acclimatés à Amsterdam et à Paris, puis plantés en Martinique, au Suriname et en Guyane française, exportés ensuite au Brésil qui est aujourd’hui le premier producteur mondial.
La figure 64.36 donne les chiffres de production par pays ainsi que la production mondiale (échelle non respectée). La récolte 1995-96 a rapporté environ 27 millions de dollars E.-U., ce qui souligne l’importance économique du café à l’échelle mondiale.
Figure 64.36 Production mondiale de café, 1995-96
La mondialisation de l’économie, la concurrence croissante et la recherche de technologies permettant une plus grande productivité ont marqué la culture du café. La mécanisation s’étend et se modernise. En outre, de nouvelles méthodes de culture sont introduites, notamment la culture à haute densité où l’on réduit la distance entre les pieds de café. Cette nouvelle méthode a permis d’augmenter le nombre de caféiers, de 3 000 ou 4 000 pieds à 10 000 pieds par hectare et, par conséquent, d’accroître la productivité d’environ 50% par rapport aux méthodes traditionnelles. Cette méthode de culture n’est pas sans importance pour la santé des travailleurs, car les risques sont moindres et l’on utilise moins d’herbicides, en particulier à compter de la troisième année. En revanche, la fréquence de coupe des pieds est plus élevée et la lutte antifongique est plus intense.
Le café est très sensible aux fluctuations du commerce international; de nombreux pays tendent à remplacer le café par d’autres cultures dont le rapport financier est plus prévisible. Au Brésil, par exemple, le café représentait 68% du volume total des exportations en 1920, mais seulement 4% dans les années quatre-vingt-dix. Le café est progressivement remplacé par le soja, les agrumes, le maïs, les arbres à latex et aussi, en particulier, par la canne à sucre.
Il est très difficile d’obtenir des estimations fiables sur le total des effectifs de travailleurs intervenant dans la culture du café en raison des fluctuations de l’emploi dans ce secteur d’activité. Ainsi, une importante main-d’œuvre saisonnière est recrutée pour être débauchée dès que les récoltes sont terminées. En outre, les petites exploitations font souvent appel à une main-d’œuvre non déclarée qui n’entre donc pas dans les rapports officiels. Au Brésil, on avait recensé, en 1993, 1,1 million d’emplois directs et 4 à 5 millions d’emplois indirects pour une production de 28,5 millions de sacs de café. Si l’on applique les mêmes paramètres à la production mondiale pour la même année, la main-d’œuvre employée dans le café pourrait être estimée à environ 3,6 millions de personnes.
Il est tout aussi difficile de savoir quel est le nombre moyen de travailleurs par exploitation. En général, les petites et moyennes exploitations sont les plus nombreuses. On ne connaît pas non plus la distribution par sexe et par âge de la population travaillant sur les plantations, bien que l’on constate une augmentation des effectifs de la main-d’œuvre féminine et que l’on sache que les enfants y travaillent aussi. La proportion des travailleurs syndiqués varie selon les politiques de travail en vigueur dans chaque pays, mais on sait que ceux-ci constituent une minorité.
Les façons culturales et postculturales
La culture du café comprend les phases suivantes: abattage des arbustes; préparation des sols; plantation (les plants poussent tout d’abord dans des pépinières appartenant à l’exploitation ou proviennent de l’extérieur); entretien des cultures (amélioration des sols, apport d’engrais, lutte contre les ravageurs et désherbage manuel ou à l’aide d’herbicides); cueillette (le fruit est généralement rouge, d’où le nom de «cerise» — voir figure 64.37); tamisage pour éliminer les impuretés; transport; lavage pour ôter pulpe et mucilage; séchage au soleil en retournant les cerises à l’aide d’un râteau, ou séchage mécanique dans des séchoirs à air chaud pulsé; séparation manuelle des grains; stockage en silos; enfin, ensachage.
Les risques potentiels
Les facteurs pouvant poser un problème de santé aux personnes travaillant sur les plantations de café sont généralement les mêmes que pour toute autre activité agricole.
De l’abattage des arbustes et de la préparation du terrain aux opérations finales de stockage des sacs de café, chaque étape implique des risques pour la sécurité et la santé des travailleurs. Les accidents surviennent essentiellement à l’occasion des opérations mécanisées, de l’abattage des arbustes, de la préparation des sols, de la cueillette mécanique, du transport des produits et des travailleurs, de la transformation des fruits (y compris le risque d’explosion des chaudières) et de l’utilisation d’outils à main qui sont souvent de fabrication très artisanale et ne sont pas toujours bien entretenus.
Les risques potentiels de maladies sont liés à l’exposition à la chaleur lors des opérations de séchage, au rayonnement solaire, au bruit et aux vibrations des machines et tracteurs, au froid et à l’humidité, ainsi qu’aux problèmes d’ordre ergonomique liés à l’utilisation des outils à main.
Les produits chimiques qui présentent le plus de risques pour la santé des travailleurs sont les pesticides et les herbicides, parmi lesquels le glyphosate (herbicide), les sulfates de cuivre (fongicides), et les composés organophosphorés pour lutter contre d’autres ravageurs du caféier. Le nombre d’applications de pesticides varie selon l’âge de l’arbuste, la composition du sol, les conditions climatiques, les espèces ou variétés de café, les systèmes de production (haute ou faible densité) et d’autres facteurs. La pulvérisation est généralement effectuée manuellement à l’aide de pulvérisateurs à dos, ou mécaniquement par tracteur. De grandes quantités de produits sont habituellement nécessaires et l’on dit volontiers que, sans pulvérisation, il n’y aurait pas de café.
Les engrais chimiques présentent eux aussi des risques pour la santé des travailleurs. On les emploie souvent sous forme de composés dérivés de corps et d’éléments tels que bore, zinc, azote, sodium, potassium, calcium, magnésium et soufre. La mise en suspension dans l’air des particules libérées par la manipulation d’engrais devrait faire l’objet d’une surveillance particulière.
Les agents biologiques peuvent présenter certains risques pour la santé des travailleurs. On citera, par exemple, les morsures de serpents et d’araignées et les piqûres d’abeilles, de moustiques et d’acariens, dont certains sont des vecteurs importants de maladies. Dans certaines régions, les maladies endémiques peuvent être particulièrement dangereuses pour les travailleurs.
Les facteurs d’ordre ergonomique, psychosocial et organisationnel sont abordés plus loin.
Les effets sur la santé
Les lésions liées à la culture du café comprennent les coupures avec des outils à main, les entorses et fractures dues à l’utilisation de machines et les accidents de tracteurs. On observe certains accidents mortels par renversement ou retournement de tracteurs ou d’autres véhicules inadaptés au transport des travailleurs. Brûlures et risques d’explosion sont à redouter lors du séchage artificiel des grains de café.
Des affections cutanées peuvent résulter de l’exposition aux rayons solaires ultraviolets; elles vont du simple érythème au cancer de la peau. Parmi les autres troubles, on peut mentionner la perte d’audition chez les personnes travaillant sur des machines, les allergies pulmonaires, l’intoxication due aux herbicides et aux pesticides, les callosités ou kératoses, les affections pulmonaires, les troubles de la circulation et les ostéopathies dues aux vibrations des machines, ainsi que les troubles du système musculo-squelettique consécutifs à des postures inadaptées ou à la manutention de charges excessives (un sac de café peut peser 60 kg). Bien que ces affections touchent essentiellement les personnes attachées aux opérations de transformation, certains troubles respiratoires et oculaires sont rapportés par des travailleurs qui manipulent les cafés verts. Les poussières libérées par les grains de café sont également à l’origine d’affections professionnelles.
Les maladies tropicales telles que paludisme, fièvre jaune, filariose, trypanosomiase, leishmaniose et onchocercose sont très répandues dans certaines régions de production, tout comme le tétanos dont le taux de prévalence est toujours important dans les régions rurales.
Les travailleurs peuvent connaître des problèmes de santé plus complexes liés à des facteurs psychosociaux ou organisationnels. En effet, la culture du café fait appel à un grand nombre de travailleurs pendant la récolte mais n’en requiert que très peu tout le reste de l’année; la main-d’œuvre saisonnière à laquelle les exploitations ont recours pendant les périodes d’intense activité travaille et vit dans des conditions de précarité qui la fragilisent nécessairement.
Pendant la récolte, la plupart des travailleurs quittent leur famille et vivent dans des logements souvent insalubres, dépourvus d’installations sanitaires adéquates. En outre, si la plantation est située à proximité d’une ville, l’exploitant n’engagera qu’un seul homme par famille; toutefois, et pour accroître les profits, le travailleur pourra lui-même faire venir toute sa famille, femmes et enfants compris, pour prêter main forte. Dans certaines régions, le nombre d’enfants travaillant dans les plantations est tellement élevé que les écoles demeurent fermées pendant toute la durée de la récolte.
Dans ce type d’activités saisonnières, les travailleurs passent souvent d’une culture à l’autre en fonction des périodes de récolte. Les hommes quittant leur famille, cette situation a valu aux femmes le surnom de «veuves de maris vivants». Très souvent, l’homme parti élève une autre famille loin de son village d’origine.
Les bienfaits de la législation du travail et de la sécurité sociale sont souvent un privilège réservé aux grandes plantations. L’inspection du travail dans les régions rurales est, dans l’ensemble, inefficace. Les soins de santé sont, la plupart du temps, très limités; les heures de travail sont très longues et les fins de semaine et congés réguliers rarement observés.
Les facteurs psychosociaux et ceux liés à l’organisation du travail ont des effets délétères sur la santé des travailleurs. Ces effets se manifestent par un vieillissement précoce, une espérance de vie réduite, une augmentation de la prévalence et de la durée des maladies, ou encore par la malnutrition (la consommation aux champs d’aliments en conserve non réchauffés a valu aux travailleurs le surnom de boias frias en portugais), l’anémie et des hypovitaminoses qui perturbent l’aptitude au travail, sans oublier les troubles mentaux et autres.
La prévention
Les mesures préventives à mettre en œuvre dans les plantations de café sont les mêmes que pour toute autre activité agricole. La protection collective comprend la sécurité des machines, l’application rationnelle des pesticides et herbicides, la mécanisation des activités qui demandent normalement trop d’efforts et d’énergie et des moyens adéquats de transport des travailleurs. Dans les plantations pratiquant la culture à très haute densité, la coupe régulière des arbustes empêche les pieds de café d’atteindre une taille nécessitant l’utilisation d’échelles dangereuses et inconfortables pour la cueillette à la main. Lorsque les opérations de séchage nécessitent l’utilisation de chaudières, leur surveillance et leur entretien régulier revêtent la plus haute importance. La lutte biologique contre les ravageurs, d’une part, et la sélection de variétés résistantes aux divers fléaux, d’autre part, sont des gestes préventifs importants pour mettre les travailleurs à l’abri de certaines maladies, tout en protégeant l’environnement.
Le port d’un équipement de protection individuelle n’est pas toujours facile à promouvoir, car il est souvent inadapté aux conditions climatiques ou au biotype des travailleurs. En outre, la formation concernant son utilisation est généralement insuffisante et la sélection des différents articles n’est pas toujours des plus judicieuses. Les équipements de protection se limitent souvent aux bottes, aux chapeaux et aux vêtements contre les intempéries, alors que la protection devrait être étendue aux mains, aux voies respiratoires, aux yeux et aux oreilles.
La prise en charge des problèmes psychosociaux et organisationnels n’est évidemment pas chose facile. Des programmes de promotion et de sensibilisation devraient être mis en œuvre dans le cadre d’activités éducatives organisées par les syndicats de travailleurs agricoles et d’autres associations, afin d’aider les travailleurs à prendre conscience de leur droit à de meilleures conditions de vie et de travail. De leur côté, il conviendrait que les employeurs soient davantage conscients de leurs responsabilités sociales à l’égard des travailleurs. L’Etat devrait donner des orientations cohérentes et veiller à l’application de la législation en vigueur. Certains pays ont mis en place une réglementation spéciale au profit des travailleurs ruraux. Au Brésil, par exemple, la réglementation fixe des directives générales concernant la sécurité des activités en milieu rural, l’organisation des services de médecine du travail, la mise en place de comités de sécurité dans les plantations, l’utilisation des équipements de protection individuelle et la manipulation des produits chimiques (pesticides, engrais et produits d’amélioration et de protection des sols).
La surveillance sanitaire dans le cadre de la médecine du travail devrait inclure l’évaluation des effets sur la santé de l’exposition aux pesticides, au rayonnement ultraviolet, au bruit excessif et à d’autres risques. Dans certains cas, il faudra éventuellement privilégier la lutte contre l’ankylostomiase, l’anémie, l’hypertension, les problèmes comportementaux, les troubles oculaires et autres problèmes de santé en raison de leur prévalence dans les régions rurales. L’éducation sanitaire, y compris les campagnes de vaccination antitétanique au profit des femmes enceintes pour prévenir le tétanos néonatal, devrait recevoir une attention particulière. Dans certaines régions, la vaccination contre la fièvre jaune est souvent nécessaire. On recommande de mener des campagnes chimioprophylactiques dans les régions où le paludisme est endémique, et d’utiliser des insecticides ou de prendre d’autres mesures de prévention contre les moustiques jusqu’à ce que les mesures sanitaires aient permis de contrôler ou d’éliminer les vecteurs de maladies. Des sérums antivenimeux devraient également être disponibles.
Remerciements: les auteurs tiennent à remercier le professeur Nelson Batista Martin, de l’Institut d’économie rurale, et secrétaire d’Etat à l’Agriculture, à São Paulo; Andre Nasser et Ricardo Luiz Zucas, de la Société rurale brésilienne; et Monica Levy Costa du Centre de santé scolaire au Collège de santé publique de l’Université de São Paulo, pour leur participation à la préparation de cet article.
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