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LES TRAVAUX DE RÉCOLTE




La récolte des cultures végétales marque la fin du cycle de production et précède le stockage et la transformation des produits. Le volume et la qualité des cultures qu’il aura récoltées dans ses champs, vergers et vignes constituent les principaux critères d’évaluation de la productivité et de la réussite du producteur. Les résultats d’une récolte sont calculés quasi universellement en kilogrammes, en balles, en boisseaux ou encore en tonnes par hectare. Du point de vue agronomique, si ce sont les facteurs de production qui conditionnent les rendements, c’est la récolte qui détermine s’il y aura suffisamment de graines et d’autres ressources pour garantir la pérennité de l’exploitation et la subsistance des personnes qu’elle fait vivre. Etant donné son importance dans la production, la récolte a acquis partout dans le monde un rôle presque spirituel dans la vie de ceux qui cultivent la terre.

Peu de pratiques agricoles illustrent aussi bien que la récolte l’étendue et la diversité des risques liés aux techniques employées et aux formes de travail dans l’agriculture. La récolte s’effectue en effet dans des conditions très diverses, sur des terrains des plus hétérogènes, grâce à des machines simples ou perfectionnées permettant de manipuler divers types de produits végétaux. Elle demande par ailleurs un effort physique important de la part des travailleurs (Snyder et Bobick, 1995). Aussi est-il impossible de généraliser sommairement et de sérier les caractéristiques ou la nature des activités et des risques qu’elle comporte. Dans le cas, par exemple, des petites céréales comme le riz, le blé, l’orge ou l’avoine, qui sont des cultures dominantes dans le monde entier, la récolte est parfois hautement mécanisée, alors qu’elle repose encore, dans de nombreuses régions d’Afrique et d’Asie, sur des méthodes proches de celles que l’on pratiquait il y a 2 500 ans. L’utilisation de la faucille pour faucher quelques gerbes à la fois, les aires de battage en argile compactée et les instruments de battage rudimentaires restent les outils de récolte de base pour un nombre bien trop important de producteurs.

Les risques de base associés aux récoltes à forte intensité de main-d’œuvre ont très peu changé au fil du temps; leur importance est souvent sous-estimée en raison de l’augmentation des risques dus à une mécanisation croissante. Depuis toujours, les longues heures d’exposition aux intempéries et l’effort physique considérable que demandent certains travaux comme le port de lourdes charges, les mouvements répétitifs ou des postures de travail inconfortables, auxquels il convient d’ajouter les risques naturels tels que les piqûres d’insectes et les morsures de serpents, ont fait et continuent de faire de nombreuses victimes (voir figure 64.13). La récolte des céréales ou de la canne à sucre à l’aide d’une faucille ou d’une machette, la cueillette manuelle des fruits, des légumes et des arachides sont des tâches salissantes, inconfortables et épuisantes qui sont généralement effectuées dans de nombreuses communautés par les femmes et les enfants. La volonté d’éliminer les tâches physiquement pénibles associées à la récolte manuelle a été un des principaux moteurs de l’évolution des méthodes de récolte.

Même si les ressources disponibles permettaient de mécaniser les travaux de récolte et de réduire les risques qui y sont associés (ce qui n’est pas le cas pour les petits producteurs dans bien des régions du monde), les investissements consentis pour améliorer la sécurité et la santé lors des opérations de récolte seraient sans doute moins rentables que des investissements comparables consacrés à l’amélioration des conditions de logement, de la qualité de l’eau et de la santé publique. Cette constatation est particulièrement vraie quand les exploitants agricoles peuvent faire appel à un grand nombre de travailleurs au chômage ou sous-employés. Le chômage et le sous-emploi sont responsables d’accidents chez bon nombre de jeunes au cours des récoltes, car ils sont moins coûteux à employer que les machines. Même dans les pays où l’agriculture est hautement mécanisée, les lois portant sur le travail des enfants ne tiennent généralement pas compte de ceux qui travaillent dans le secteur agricole. Aux Etats-Unis, par exemple, des dispositions législatives spéciales ont été prises par le ministère du Travail pour permettre aux enfants de moins de 16 ans de travailler pendant les périodes de récolte et même de conduire des engins agricoles dans certaines circonstances (US Department of Labor (USDOL), 1968).

Contrairement à l’opinion générale selon laquelle la mécanisation augmente les risques liés à la production agricole, rien n’est plus loin de la réalité en ce qui concerne les travaux de récolte. Grâce à la mécanisation intensive de la culture dans les principales régions productrices de céréales et de fourrage, le temps nécessaire pour produire un boisseau, par exemple, a chuté de plus d’une heure à moins d’une minute (Griffin, 1973). Cette performance, bien que fortement tributaire des combustibles fossiles, a permis de libérer des dizaines de millions de travailleurs de tâches très pénibles et très dangereuses préalablement effectuées à la main. La mécanisation a pu non seulement augmenter les rendements dans des proportions considérables, mais aussi éliminer quasiment tous les accidents de plus grande gravité, notamment dans le secteur de l’élevage.

La mécanisation intensive des travaux de récolte a toutefois engendré de nouveaux risques. Dans certains cas, elle a nécessité une période d’adaptation; dans d’autres, il a fallu remplacer le matériel par des machines plus perfectionnées qui étaient soit plus productives, soit moins dangereuses. Un exemple de cette évolution technologique est la transition qui s’est opérée dans la récolte du maïs en Amérique du Nord entre les années trente et soixante-dix. Jusqu’à la fin des années trente, le maïs était essentiellement récolté à la main et transporté dans des silos par des chariots tirés par des animaux. Les chevaux, employés pour les récoltes, étaient alors responsables de la plupart des accidents recensés (National Safety Council (NSC), 1942). L’introduction et l’utilisation intensive, dans les années quarante, de cueilleuses-dépanouilleuses d’épis de maïs tractées ont fait diminuer rapidement le nombre des accidents plus ou moins graves liés à l’utilisation de chevaux et d’autres bêtes de trait, tout en faisant augmenter du même coup le nombre des accidents causés par les machines. Non pas que ces machines fussent dangereuses, mais les accidents étaient la conséquence d’un passage trop rapide à une nouvelle technique de récolte qui n’était pas suffisamment maîtrisée et à laquelle les exploitants et les travailleurs ne s’étaient pas encore habitués. A mesure qu’ils s’adaptaient à la nouvelle technologie, que les fabricants amélioraient les performances des machines et que de nouvelles variétés végétales plus uniformes et mieux adaptées à la récolte mécanique étaient introduites, le nombre des accidents plus ou moins graves a rapidement chuté. En d’autres termes, l’introduction de ce nouvel équipement s’est finalement traduite par une diminution du nombre d’accidents liés aux risques auxquels les travailleurs étaient exposés autrefois pendant la récolte.

Avec l’arrivée, dans les années soixante, des moissonneuses-batteuses automotrices qui pouvaient récolter des variétés de maïs à plus haut rendement à une cadence au moins décuplée, les accidents liés à l’utilisation des cueilleuses-dépanouilleuses disparurent pratiquement. Mais, comme pour ces dernières, les moissonneuses-batteuses engendrèrent de nouveaux risques et nécessitèrent une période d’adaptation. Ainsi, la possibilité de rassembler, couper, séparer et nettoyer les graines sur place à l’aide d’une seule machine modifia les opérations de manipulation du maïs: un processus caractérisé par l’écoulement d’épis entiers fut remplacé par un autre assurant le débit plus fluide du maïs égrené. On assista en conséquence, dans les années soixante-dix, à une recrudescence des accidents liés à l’utilisation des vis à grain, des chutes dans les machines et des cas de suffocation dans les structures de stockage et dans les véhicules de transport des grains (Kelley et Field, 1996). En outre, de nouveaux types d’accidents apparurent, liés cette fois à la taille et à la puissance des moissonneuses-batteuses, comme les chutes de travailleurs juchés à 4 m du sol sur des plates-formes ou des échelles, ou les travailleurs broyés par les rouages de la machine.

La mécanisation de la récolte du maïs a directement contribué à l’un des plus grands bouleversements qui aient marqué les populations rurales en Amérique du Nord. En effet, en moins de 75 ans, la population agricole est passée, après l’introduction des variétés hybrides de maïs et des machines, de 50% à moins de 5% de la population totale. Tout au long de cette période de grande productivité où la demande en main-d’œuvre a fortement diminué, les risques liés au travail agricole ont été considérablement réduits et le nombre d’accidents mortels a baissé de 14 000 en 1942 à moins de 900 en 1995 (NSC, 1995).




Les accidents liés aux opérations modernes de récolte sont souvent provoqués par les tracteurs, les machines, les matériels de manutention des grains et les structures de stockage. Depuis les années cinquante, les tracteurs étaient à l’origine de près de la moitié des accidents mortels dus, dans la plupart des cas, au renversement de ces véhicules. L’installation de structures de protection contre le risque de retournement (Rollover Protective Structures (ROPS)) s’est avérée la stratégie la plus efficace pour réduire le nombre d’accidents mortels associés aux tracteurs (Deere & Co., 1994). D’autres mesures de protection ont permis d’améliorer la sécurité et de protéger la santé des conducteurs: roues plus larges, améliorations permettant d’abaisser le centre de gravité afin d’accroître la stabilité de l’engin, installation de cabines conçues pour protéger des intempéries et des poussières, aménagement de sièges et de commandes ergonomiques, réduction des émissions sonores, etc.

Les accidents de tracteur sont cependant encore très nombreux et préoccupants dans les pays qui se mécanisent rapidement, comme la Chine ou l’Inde. Dans de nombreuses régions du monde, on voit souvent des tracteurs utilisés comme véhicules de transport sur les routes principales, ou dans les champs comme source d’énergie, au lieu d’être réservés aux fins pour lesquelles ils ont été conçus. Dans ces régions, les tracteurs sont généralement conduits par des personnes qui n’ont pratiquement aucune formation. Ils servent aussi souvent au transport de passagers, autre emploi auquel ils ne sont pas destinés; les passagers en surnombre peuvent être projetés au sol et se faire écraser, cette éventualité étant devenue la deuxième cause d’accidents mortels dus à l’utilisation de tracteurs. Si la tendance à équiper les tracteurs de structures de protection efficaces contre les risques de retournement et de renversement se perpétue, il se pourrait que le risque de chute suivie d’écrasement le remplace à l’échelle mondiale comme cause première des accidents mortels liés à l’utilisation de ces engins.

Bien qu’elles soient beaucoup moins nombreuses et moins utilisées que les tracteurs, les moissonneuses-batteuses sont responsables environ du double des accidents recensés par millier de machines (Etherton et coll., 1991). Ces accidents surviennent le plus souvent au cours de l’entretien, de la réparation ou des opérations de réglage, alors que le moteur est en marche (NSC, 1986). Des améliorations ont été apportées: dispositifs passifs ou actifs d’alerte, systèmes de verrouillage (dont des interrupteurs de sécurité placés au niveau du siège du conducteur qui coupent l’alimentation quand personne ne l’occupe), réduction du nombre des points d’entretien, etc. Ces nouveaux dispositifs de sécurité doivent, pour la plupart, être actionnés délibérément et ils sont souvent ignorés par les conducteurs. Ils ne sont pas non plus installés sur toutes les machines en service.

Les machines utilisées pour la fenaison exposent les travailleurs agricoles à des risques semblables à ceux auxquels ils sont en butte quand ils utilisent des moissonneuses-batteuses. Ces machines comportent des parties mobiles qui servent à couper, broyer, hacher et souffler les produits de récolte à très grande vitesse. Comme pour les moissons, la fenaison doit avoir lieu en temps opportun pour protéger les récoltes des intempéries. S’ajoutant aux risques inhérents à l’utilisation de ces machines, le stress engendré par la hâte de terminer est souvent la cause d’accidents (Murphy et Williams, 1983).

Les ramasseuses-presses sont considérées depuis longtemps comme la source de nombreux accidents graves. Ces machines sont utilisées dans des conditions qui sont souvent les plus difficiles que l’on puisse rencontrer; la chaleur, les accidents de terrain, les poussières et le besoin de procéder à des réglages fréquents contribuent à ce taux élevé d’accidents. La compression du foin en balles et la mécanisation des opérations de manutention ont généralement amélioré la sécurité; par contre, les premiers modèles de presses à balles cylindriques ont fait de nombreuses victimes. La compression très rapide des balles à l’avant de ces engins a été responsable d’un grand nombre d’amputations des mains ou des bras. Les plus récents sont équipés d’un système de ramassage moins agressif, ce qui a pratiquement éliminé le risque.

Le feu est un problème non négligeable pour de nombreux types de récoltes. Les produits récoltés, qui doivent être séchés pour que leur taux d’humidité soit inférieur à 15% et qu’ils puissent être entreposés dans de bonnes conditions, sont extrêmement combustibles. Les moissonneuses-batteuses et les récolteuses de coton sont particulièrement vulnérables au cours des récoltes. L’utilisation de moteurs diesel, de systèmes électriques protégés et d’un matériel bien entretenu, ainsi que des extincteurs à portée de main réduisent les risques d’accidents et l’ampleur des dommages causés par les incendies (Shutske et coll., 1991).

Le bruit et les poussières sont deux autres risques étroitement liés aux travaux de récolte et susceptibles d’exposer les travailleurs à des maladies graves à long terme. L’installation de cabines étanches sur les nouveaux modèles de moissonneuses a largement contribué à atténuer les niveaux de bruit et les concentrations de poussières. Toutefois, la plupart des cultivateurs n’ont pas encore accès à ce type d’amélioration et utilisent des équipements de protection individuelle (casque antibruit, masque antipoussières jetable) bien moins efficaces.

A mesure que la mécanisation progresse dans le monde, les accidents auparavant liés au milieu même, aux animaux de trait et aux outils à main sont progressivement remplacés par des accidents liés à l’utilisation des machines. L’expérience des agriculteurs et des fabricants de matériels de récolte ayant déjà vécu ce passage à la mécanisation devrait contribuer à limiter la durée de la période de transition et les risques d’accidents dus à la méconnaissance des nouveaux matériels. Toutefois, l’expérience montre que les agriculteurs qui utilisent un matériel très perfectionné ne sont pas totalement à l’abri des accidents; les erreurs humaines et les défauts de conception des engins seront toujours à l’origine d’accidents. Il n’en reste pas moins que la mécanisation a contribué non seulement à l’augmentation des rendements, mais aussi à une forte réduction des risques associés aux opérations de récolte.





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