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Ressources Naturelles   (1/9)

 

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La foresterie


  GÉNÉRALITÉS


  Définition


Pour les besoins du présent chapitre, la foresterie se définit comme l’ensemble des travaux effectués sur le terrain pour créer, renouveler, aménager et protéger les forêts et pour récolter leurs produits. La dernière étape de la chaîne de production étudiée ici est le transport des produits bruts de la forêt. Les transformations ultérieures — bois de sciage, meubles ou papier, par exemple — sont traitées dans les chapitres nos 71, 72 et 86 de l’Encyclopédie consacrés respectivement au bois d’œuvre, au travail du bois et aux pâtes et papiers et aux pâtes et papiers et dans la Partie 03 "Ressources industrielles", Rubrique 01 : "Agriculture", Chapitre 04 "Production forestière" de ce Web Site —.

Les forêts peuvent exister à l’état naturel, être aménagées ou être entièrement plantées par l’humain. Les produits forestiers dont il sera question ci-après ne se limitent pas au bois, mais on s’intéressera surtout à ce dernier en raison de son importance dans le contexte de la sécurité et de la santé.



  L’évolution des ressources forestières et du secteur forestier


L’exploitation et la gestion des forêts sont aussi anciennes que le monde. A l’origine, les forêts étaient presque exclusivement utilisées à des fins de subsistance: nourriture, bois de chauffage et matériaux de construction. Les premiers aménagements consistèrent essentiellement à brûler et à déboiser pour affecter la terre à d’autres usages, notamment l’agriculture, mais aussi, ultérieurement, le développement urbain et celui des infrastructures. La pression s’accentua avec les premières formes d’industrialisation. La transformation des forêts et leur surexploitation ont eu pour effet de réduire fortement les superficies boisées en Europe, au Proche-Orient, en Inde, en Chine et, plus tard, dans certaines parties de l’Amérique du Nord. Actuellement, les forêts couvrent environ un quart de la surface terrestre.

Le déboisement s’est arrêté dans les pays industriels où les forêts recommencent, en fait, à gagner lentement du terrain. Dans la plupart des pays tropicaux et subtropicaux, en revanche, les forêts se réduisent au rythme de 15 à 20 millions d’hectares, soit 0,8%, par an. Malgré la poursuite du déboisement, les pays en développement représentent encore approximativement 60% de la forêt mondiale, comme le montre le tableau 68.1. Les pays qui possèdent les plus grandes forêts sont, de loin, la Fédération de Russie, le Brésil, le Canada et les Etats-Unis. C’est en Asie que l’on observe la plus faible couverture forestière, tant par rapport à la superficie des terres qu’en nombre d’hectares par habitant.


Tableau 68.1 Surface boisée par région (1990)


   Région

Superficie (en millions d’hectares)

% du total

 
         
  Afrique 536 16  
  Amérique du Nord/Amérique centrale 531 16  
  Amérique du Sud 898 26  
  Asie 463 13  
  Europe 140 4  
  Ex-URSS 755 22  
  Océanie 88 3  
  Pays en développement (tous) 2 009 58  
  Pays industriels (tous) 1 432 42  
  Monde 3 442 100  
  Source: FAO, 1995.  
     
         

Les ressources forestières sont très différentes d’une région à l’autre du monde. Ces différences ont une incidence directe sur le cadre de travail, sur les techniques forestières employées et sur les risques qu’elles présentent. Les forêts boréales du nord de l’Europe, de la Russie et du Canada se composent principalement de conifères, avec une densité d’arbres assez faible à l’hectare. La majorité de ces forêts sont naturelles et peuplées d’arbres de petite taille. A cause des longs hivers, les arbres poussent lentement et l’accroissement en bois se situe entre moins de 0,5 et 3 m3 par hectare et par an.

Les forêts tempérées du sud du Canada, des Etats-Unis, de l’Europe centrale, du sud de la Russie, de la Chine et du Japon englobent un large éventail de conifères et de feuillus. Elles sont densément peuplées d’arbres qui peuvent atteindre une taille imposante, avec plus de 1 m de diamètre et 50 m de hauteur. Les forêts peuvent être naturelles ou d’origine humaine (dans ce cas, elles font l’objet d’une gestion intensive, la taille des arbres est plus uniforme et les espèces moins variées). Le volume sur pied par hectare et son accroissement sont importants: ce dernier varie en gros de 5 à plus de 20 m3 par hectare et par an.

Pour la plupart, les forêts tropicales et subtropicales sont peuplées de feuillus. La taille des arbres et les quantités sur pied sont très variables mais, pour les besoins de l’industrie, on abat le plus souvent de grands arbres dotés d’une grosse cime. La dimension moyenne des arbres coupés est particulièrement élevée sous les tropiques: en règle générale, on arrive à récolter plus de 2 m3 par grume. Avant d’être abattus et ébranchés, les arbres sur pied en possession de leur cime pèsent fréquemment plus de 20 tonnes. La présence d’un épais sous-bois et de plantes grimpantes rend le travail encore plus pénible et dangereux.

Les plantations forestières revêtent une importance croissante en matière de production de bois et d’emplois. On estime que les plantations tropicales couvrent environ 35 millions d’hectares et qu’elles grossissent d’environ 2 millions d’hectares par an (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 1995). Elles se composent habituellement d’une seule espèce à très forte croissance (de 15 à 30 m3 par hectare et par an le plus souvent). Les arbres les plus couramment utilisés dans l’industrie sont différentes espèces de pin (Pinus) et d’eucalyptus (Eucalyptus) . Les plantations sont soumises à une gestion intensive et à une rotation rapide (de 6 à 30 ans), alors qu’il faut dans la plupart des cas 80 ans et parfois jusqu’à 200 ans pour que les forêts tempérées atteignent leur maturité. Les arbres sont relativement uniformes, de petite ou de moyenne taille, et donnent environ 0,05 à 0,5 m3 par unité. Le sous-bois est généralement peu développé.

Compte tenu de la raréfaction du bois et des pertes causées par les catastrophes naturelles telles que glissements de terrains, inondations et avalanches, une proportion de plus en plus grande de forêts a été soumise à une forme ou une autre de gestion humaine au cours des cinq siècles qui se sont écoulés. La majorité des pays industriels applique le principe de l’exploitation viable, selon lequel les usages que l’on fait de la forêt ne doivent pas réduire son utilité potentielle pour les générations futures. Dans ces pays, le coefficient d’exploitation du bois est inférieur au taux de croissance. Par contre, cela ne s’applique pas dans beaucoup de pays tropicaux.



  L’importance économique


Le bois constitue incontestablement le produit forestier le plus important. La production mondiale de bois ronds atteint près de 3,5 milliards de m3 par an. La production de bois, qui a progressé de 1,6% par an dans les années soixante et soixante-dix et de 1,8% par an dans les années quatre-vingt, devrait augmenter de 2,1% par an pendant une bonne partie du XXIe siècle, avec des taux de croissance plus élevés dans les pays en développement que dans les pays industriels.

La part des pays industriels dans la production mondiale de bois ronds est de 42% (ce qui correspond à peu près à leur part de la couverture forestière). Cependant, les pays industriels se différencient sensiblement des pays en développement par la nature du bois exploité. Tandis que dans les premiers la récolte se compose à plus de 85% de bois ronds industriels destinés aux scieries et aux usines de panneaux et de pâte à papier, dans les seconds, elle est utilisée à 80% pour produire du bois de chauffage et du charbon de bois. C’est pourquoi seuls quatre pays en développement figurent sur la liste des dix principaux producteurs de bois ronds d’industrie (voir figure 68.1). Les produits forestiers autres que le bois continuent de jouer un rôle de premier plan dans la subsistance des populations de nombreux pays. Ils ne comptent certes que pour 1,5% des produits forestiers négociés sans transformation, mais quelques-uns d’entre eux comme le liège, le rotin, les résines, les noix et les gommes représentent une grande part des exportations de certains pays.


Figure 68.1 Les dix principaux pays producteurs de bois ronds d'industrie, 1993
(ex-URSS, 1991)



A l’échelle mondiale, la production forestière était évaluée à 96 milliards de dollars E.-U. en 1991, et celle des industries situées en aval à 322 milliards. A elle seule, la foresterie représentait 0,4% du produit intérieur brut (PIB) mondial. La place prise par la production forestière dans le PIB tend à être beaucoup plus importante dans les pays en développement (2,2% en moyenne) que dans les pays industriels (0,14% seulement). Dans plusieurs pays, elle dépasse de loin le taux moyen. Dans 51 pays, par exemple, la foresterie et les industries forestières ont représenté ensemble au moins 5% du PIB en 1991.

Dans plusieurs pays industriels et en développement, les produits forestiers sont un poste d’exportation important. Dans les pays en développement, la valeur totale des exportations de produits forestiers est passée de 7 milliards de dollars E.-U. en 1982 à plus de 19 milliards en 1993 (dollars de 1996). Parmi les pays industriels, les principaux exportateurs sont le Canada, les Etats-Unis, la Russie, la Suède, la Finlande et la Nouvelle-Zélande. Parmi les pays tropicaux, ce sont l’Indonésie (5 milliards de dollars), la Malaisie (4 milliards), le Chili et le Brésil (environ 2 milliards chacun).

Il est difficile d’exprimer en termes monétaires la valeur des biens et des avantages non commerciaux tirés des forêts, mais elle dépasse probablement de beaucoup leur valeur commerciale. On estime que quelque 140 à 300 millions de personnes vivent de la forêt ou en dépendent. Les forêts abritent aussi les trois quarts des espèces vivantes. Important dépôt de dioxyde de carbone, elles ont également une influence régulatrice sur le climat et le régime des eaux. Elles freinent l’érosion, les glissements de terrain et les avalanches et elles produisent une eau propre à la consommation. Enfin, elles contribuent aux activités récréatives et au tourisme.



  L’emploi


Il n’est pas facile d’obtenir des chiffres sur l’emploi salarié dans le secteur forestier et ceux dont on dispose ne sont pas toujours fiables, même dans les pays industriels. Cela s’explique par la forte proportion d’artisans et d’agriculteurs qui, souvent, ne sont pas pris en compte dans les statistiques et par le caractère saisonnier de nombreux emplois forestiers. La plupart des pays en développement englobent simplement la foresterie dans l’agriculture en général et ne tiennent pas de statistiques distinctes. Toutefois, le principal problème est dû au fait que le travail forestier ne correspond généralement pas à des emplois rémunérés, mais à des activités de subsistance. On pense ici surtout à la production de bois de chauffage, notamment dans les pays en développement. Compte tenu de ces limites, la figure 68.2 donne une estimation très prudente des effectifs du secteur forestier dans le monde.


Figure 68.2 Effectifs du secteur forestier (équivalents plein temps)



En gros, la foresterie représente 2,6 millions d’emplois salariés dans le monde, dont environ 1 million dans les pays industriels. C’est peu comparativement au nombre d’emplois recensés en aval. Les industries du bois et des pâtes et papiers comptent officiellement au moins 12 millions de travailleurs. Dans le secteur forestier, comme on l’a déjà dit, l’essentiel de l’emploi prend la forme de travaux de subsistance non rémunérés — quelque 12,8 millions d’équivalents plein temps dans les pays en développement et 0,3 million dans les pays industriels. On peut donc estimer à environ 16 millions d’années-personne l’emploi total dans la foresterie. Cela équivaut approximativement à 3% des emplois agricoles et à 1% de tous les emplois à l’échelle mondiale.

Dans la majorité des pays industriels, les effectifs forestiers sont en recul depuis que la main-d’œuvre saisonnière cède peu à peu la place à des travailleurs qualifiés employés à plein temps et que la mécanisation connaît un essor rapide, notamment pour la récolte du bois. La figure 68.3 illustre les énormes écarts de productivité observés entre les principaux pays producteurs de bois. Ces écarts sont dus dans une certaine mesure aux conditions naturelles, au régime de sylviculture ainsi qu’à des erreurs statistiques. Mais ces facteurs n’expliquent pas tout. La main-d’œuvre va probablement continuer de se transformer. La mécanisation s’étend à un nombre croissant de pays, et de nouvelles formes d’organisation du travail, notamment le travail en équipe, favorisent la productivité, tandis que la récolte demeure dans l’ensemble constante. Il est à noter que, dans beaucoup de pays, le travail saisonnier et à temps partiel dans le secteur de la foresterie n’est pas comptabilisé, alors qu’il reste très répandu chez les agriculteurs et les petits propriétaires forestiers. Dans plusieurs pays en développement, l’emploi salarié est appelé à s’accroître dans le secteur forestier du fait d’une intensification de la gestion des forêts et de la plantation d’arbres. Par contre, les emplois de subsistance vont sans doute perdre progressivement de leur importance au fur et à mesure que d’autres formes d’énergie se substitueront au bois de chauffage.


Figure 68.3 Pays employant le plus grand nombre de salariés dans le secteur de la foresterie et de la production de bois ronds
d'industrie (fin des années quatre-vingt-début des années quatre-vingt-dix)




  Les caractéristiques de la main-d’œuvre


Dans le secteur de la foresterie industrielle, les effectifs restent largement dominés par les hommes. La proportion de femmes dépasse rarement 10%. Toutefois, certaines activités sont surtout assurées par des femmes, comme la plantation et la culture des jeunes arbres ou l’entretien des semis dans les pépinières. Dans bien des pays en développement, les travaux de subsistance incombent en majorité aux femmes, car ce sont elles qui sont habituellement chargées du ramassage du bois de chauffage.

La plus grande part du travail forestier, quelle que soit sa vocation, est liée à la récolte des produits du bois. Même dans les forêts et les plantations d’origine humaine, où la sylviculture joue un rôle important, la récolte représente plus de la moitié des journées de travail par hectare. Dans les pays en développement, on compte 1 surveillant ou technicien pour 3 chefs d’équipe et 1 pour 40 travailleurs parmi le personnel de récolte. Le rapport est plus faible dans la plupart des pays industriels.

On distingue deux secteurs d’emploi forestier: la sylviculture et la récolte. Les principales tâches de la sylviculture comprennent la plantation d’arbres, la fertilisation, le désherbage et la lutte antiparasitaire, et l’élagage. La plantation d’arbres, saisonnière, est confiée dans certains pays à des travailleurs qui se consacrent uniquement à cette activité. En ce qui concerne la récolte, il s’agit surtout d’abattre des arbres à l’aide d’une scie à chaîne, souvent par équipe de deux dans les forêts tropicales; de fixer des câbles aux tracteurs ou d’installer des câbles-grues pour amener les grumes en bord de route; d’aider à mesurer, déplacer, charger ou ébrancher les grumes; et de conduire tracteurs, chargeuses, câbles aériens, abatteuses-tronçonneuses et grumiers.

Il existe de grandes différences dans les formes d’emploi des diverses catégories de main-d’œuvre forestière, et cela influe indirectement sur la sécurité et la santé des travailleurs. La proportion de travailleurs employés directement par les propriétaires forestiers ou par l’industrie est en déclin, y compris dans les pays où cette pratique était auparavant la règle. De plus en plus, le travail est confié à des sous-traitants (c’est-à-dire à des entreprises de services relativement petites et géographiquement mobiles employées pour une tâche particulière), qui peuvent être des propriétaires exploitants (entreprises individuelles ou familiales) ou des sociétés comptant plusieurs employés. Ces entrepreneurs, comme leurs employés, vivent souvent dans une situation très instable. Obligés de réduire leurs coûts sous la pression de la concurrence, ils recourent parfois à des pratiques illégales, comme le travail clandestin et l’embauche d’immigrants non déclarés. S’il est vrai qu’elle aide souvent à limiter les dépenses, à accélérer la mécanisation et la spécialisation et à adapter le personnel à l’évolution de la demande, la sous-traitance a aussi pour effet d’aggraver certains maux courants dans la profession, comme en témoigne la fréquence relativement élevée, dans les entreprises concernées, des accidents du travail et des problèmes de santé.

Le recours à la sous-traitance contribue aussi à augmenter le taux de rotation des effectifs. Dans certains pays, près de 50% des travailleurs forestiers changent d’employeur et plus de 10% abandonnent purement et simplement le secteur chaque année. Cela ne fait qu’aggraver le problème de la sous-qualification qui concerne déjà une bonne partie de la main-d’œuvre. La formation continue se fait le plus souvent par l’expérience, parfois au prix d’erreurs. L’absence de formation structurée et la brièveté des périodes de pratique, du fait de la rotation rapide des effectifs ou du caractère saisonnier des tâches à effectuer, contribuent largement à l’ampleur des problèmes de sécurité et de santé que connaît le secteur forestier (voir l’article «Les qualifications et la formation» dans ce chapitre).

Le travail forestier demeure généralement payé à la tâche (c’est-à-dire uniquement en fonction de la production). Ce mode de rémunération, qui tend à imposer un rythme de travail rapide, passe aux yeux de beaucoup pour augmenter le nombre d’accidents. Il n’existe cependant aucune preuve scientifique en ce sens. Ce que l’on ne peut pas contester, en revanche, c’est que les gains d’un travailleur diminuent au fur et à mesure que ses capacités physiques déclinent. Dans les pays où la mécanisation est très développée, la rémunération au temps prend une place croissante parce que le rythme de travail est fortement déterminé par la machine. Divers systèmes de primes viennent la compléter.

Les salaires pratiqués dans le secteur forestier sont globalement bien inférieurs à la moyenne de l’industrie à l’intérieur d’un même pays. De ce fait, les salariés, les travailleurs indépendants et les sous-traitants travaillent souvent cinquante, voire soixante heures par semaine pour essayer de compenser. Il s’ensuit une augmentation du stress physique et des risques d’accident par fatigue.

Les associations professionnelles et les syndicats sont assez peu représentés dans ce secteur. Aux problèmes classiques posés par l’organisation de travailleurs géographiquement dispersés, mobiles et parfois saisonniers, s’ajoute la fragmentation de la main-d’œuvre entre un grand nombre de petites entreprises indépendantes. Parallèlement, le nombre de travailleurs appartenant à des catégories généralement syndiquées, comme ceux qui sont directement employés par les grandes entreprises d’exploitation forestière, baisse régulièrement. Les inspections du travail qui s’intéressent au secteur forestier connaissent donc des problèmes comparables à ceux des dirigeants syndicaux, et leurs interventions sont en conséquence très rares dans la plupart des pays. Faute d’organismes pour les défendre, les travailleurs forestiers ne connaissent souvent pas leurs droits, y compris ceux qui découlent des réglementations en vigueur concernant la sécurité et la santé, et il leur est très difficile de s’en prévaloir.



  Les problèmes de sécurité et de santé


Dans de nombreux pays, le travail forestier est perçu comme étant malpropre, difficile et dangereux. Toute une série de facteurs naturels, techniques et organisationnels sont à l’origine de cette image. Le travail forestier s’effectue nécessairement à l’extérieur. Les travailleurs sont donc exposés à des conditions climatiques extrêmes: chaleur, froid, neige, pluie et rayons ultraviolets. Ils doivent souvent travailler même par mauvais temps et, de plus en plus, pendant la nuit lorsque l’exploitation est mécanisée. Ils sont aussi exposés à des dangers naturels divers: terrain accidenté, boue, végétation dense, agents biologiques, etc.

En outre, le lieu de travail est généralement éloigné des zones habitées et les communications sont mauvaises, ce qui rend difficiles les opérations de sauvetage et d’évacuation. Dans beaucoup de pays, il est encore fréquent que les travailleurs vivent dans des camps où ils sont longtemps coupés de leur famille et de leurs amis.

La nature du travail ajoute à ces difficultés — des arbres peuvent tomber inopinément, les travailleurs utilisent des outils dangereux et doivent souvent fournir un effort physique intense. D’autres facteurs comme l’organisation du travail, les formes d’emploi et la formation contribuent fortement à augmenter ou au contraire à réduire les risques associés au travail forestier. Dans la plupart des pays, le résultat net de tous ces facteurs est un environnement caractérisé par des risques d’accident élevés et de graves problèmes de santé.



  Les accidents liés au travail forestier


Dans la majorité des pays, le travail forestier est l’un des métiers les plus dangereux, entraînant d’importantes pertes humaines et financières. Aux Etats-Unis, les assurances contre les accidents représentent, en coût, jusqu’à 40% de la masse salariale.

Une analyse prudente des données existantes conduit à penser que le nombre d’accidents tend à augmenter plutôt qu’à diminuer. Il est toutefois encourageant de constater que certains pays réussissent, depuis longtemps déjà, à réduire la fréquence des accidents (Suède et Finlande, notamment). La Suisse illustre quant à elle le cas le plus courant de pays où le nombre d’accidents augmente ou, au mieux, se stabilise. Les rares données que l’on possède sur les pays en développement font ressortir peu d’amélioration et révèlent habituellement une fréquence excessive d’accidents. Ainsi, une étude sur la sécurité du bûcheronnage du bois à pâte dans les plantations du Nigéria a révélé que 1 travailleur était en moyenne exposé à 2 accidents par an, et que 1 accident grave frappait entre 1 travailleur sur 4 et 1 travailleur sur 10 selon l’année (Udo, 1987).

Un examen plus approfondi montre que la coupe du bois est beaucoup plus dangereuse que les autres opérations forestières (Bureau international du Travail (BIT), 1991). L’abattage des arbres et le façonnage sont les tâches qui provoquent le plus d’accidents, notamment des accidents graves ou mortels. Dans certains pays, comme ceux du pourtour méditerranéen, la lutte contre les incendies est aussi une cause importante d’accidents mortels: certaines années, on enregistre jusqu’à 13 décès dans ces circonstances en Espagne (Rodero, 1987). Le transport routier peut aussi être la cause d’une part importante des accidents graves, en particulier dans les pays tropicaux.

La scie à chaîne est manifestement l’outil le plus dangereux en foresterie, et son utilisateur le travailleur le plus exposé. La situation telle qu’elle est décrite à la figure 68.4 pour un territoire de la Malaisie s’observe aussi, avec de légères variations, dans la plupart des autres pays. Malgré les progrès de la mécanisation, il est probable que l’utilisation de la scie à chaîne restera la principale source d’accident dans les pays industriels. Dans les pays en développement, elle est appelée à s’étendre, étant donné l’importance croissante des plantations.


Figure 68.4 Répartition des accidents mortels par activité, Malasie (Sarawak), 1989



Le travail forestier peut entraîner des blessures sur presque toutes les parties du corps mais, en général, les jambes, les pieds, le dos et les mains sont les plus touchés, dans cet ordre. Les coupures et les plaies ouvertes sont les blessures les plus couramment associées à la manipulation de scies à chaîne, tandis que les contusions arrivent au premier rang lors des opérations de débardage. S’y ajoutent aussi fractures et luxations.

Au moment de la coupe, les risques d’accident grave, déjà élevés, peuvent être multipliés dans deux cas particuliers: en présence d’arbres encroués, ou d’arbres couchés par le vent (chablis). Ces derniers étant maintenus sous tension, ils exigent des techniques de coupe spéciales (pour plus de précisions, voir Grunenfelder, 1996; Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture/Bureau international du Travail (FAO/BIT), 1980; BIT, 1998). Les arbres encroués sont des arbres qui ont été coupés au pied mais qui ne sont pas tombés, leur branchage étant resté pris dans d’autres arbres. Ces arbres, extrêmement dangereux, sont appelés dans certains pays «faiseurs de veuves» à cause du grand nombre de décès qu’ils provoquent. Pour faire tomber ces arbres en toute sécurité, on doit s’aider d’outils tels que des tourne-billes et des treuils. Il ne faut en aucun cas abattre d’autres arbres sur eux dans l’espoir de les faire tomber. Cette technique est extrêmement périlleuse.

Les risques d’accident varient non seulement avec la technique appliquée et le degré d’exposition inhérents au travail, mais aussi avec d’autres facteurs. Dans tous les cas, ou presque, pour lesquels on dispose de données, on observe des écarts très marqués entre les catégories de main-d’œuvre. Les travailleurs forestiers professionnels employés à plein temps dans les entreprises d’exploitation sont beaucoup moins touchés que les agriculteurs, les travailleurs indépendants ou les sous-traitants. En Autriche, les agriculteurs employés de façon saisonnière comme bûcherons ont deux fois plus d’accidents que les travailleurs professionnels par million de m3 récoltés (Sozialversicherung der Bauern, 1990); la proportion passe à quatre fois plus en Suède. En Suisse, les travailleurs des forêts domaniales sont deux fois moins souvent victimes d’accidents que les travailleurs employés par les sous-traitants, notamment les saisonniers et les migrants (Wettmann, 1992).

La mécanisation accrue de la collecte du bois s’avère très bénéfique sur le plan de la sécurité. Les conducteurs d’engins mécaniques sont bien protégés dans des cabines renforcées et les risques d’accident sont en net recul. Pour la même quantité de bois récolté, l’utilisation de moyens mécanisés réduit les accidents de 15% par rapport à l’emploi de scies à chaîne. En Suède, les conducteurs d’engins ont quatre fois moins d’accidents que les opérateurs professionnels de scies à chaîne.



  La multiplication des maladies professionnelles


La mécanisation présente l’inconvénient de s’accompagner de problèmes au niveau du cou et des épaules chez les conducteurs de machines, problèmes qui peuvent être aussi invalidants qu’un accident grave.

Ces nouvelles pathologies viennent s’ajouter aux maux dont souffrent habituellement les opérateurs de scies à chaîne, à savoir les traumatismes du dos et les pertes d’audition. Les douleurs dorsales dues à l’intensité de l’effort physique et à de mauvaises postures sont très fréquentes chez ces travailleurs ainsi que chez ceux qui manipulent les billes de bois. En conséquence, on enregistre souvent chez les travailleurs forestiers une diminution prématurée de la capacité de travail et des départs à la retraite anticipés. Le symptôme du «doigt mort», trouble naguère très répandu chez les opérateurs de scies à chaîne à cause des vibrations du matériel, a en grande partie disparu aujourd’hui grâce à une meilleure conception des scies.

Les facteurs physiques, chimiques et biologiques à l’origine des problèmes de santé liés au travail forestier sont examinés dans les articles suivants de ce chapitre.



  Les risques particuliers encourus par les femmes


Les problèmes de sécurité sont dans une large mesure les mêmes pour les hommes et les femmes qui travaillent dans le secteur forestier. Les femmes sont souvent chargées de planter et d’entretenir les arbres et de répandre des pesticides. Toutefois, en raison de leur plus petite taille et de leur capacité pulmonaire, cardiaque et musculaire moindre, leur capacité de travail est en moyenne inférieure d’un tiers environ à celle des hommes. En conséquence, la législation dans beaucoup de pays limite à environ 20 kg (BIT, 1988) le poids qu’elles sont autorisées à lever et à transporter, même s’il est illégal dans de nombreux pays d’appliquer des limites d’exposition différentes entre les sexes. Ces limites sont en fait souvent dépassées par les femmes qui travaillent dans la filière bois. D’après des études réalisées en Colombie-Britannique, province canadienne qui n’applique pas de normes distinctes, les hommes et les femmes transportent des chargements de plants moyens de 30,5 kg, et cela souvent sur des terrains en pente couverts d’une épaisse végétation (Smith, 1987).

Dans de nombreux pays en développement, les femmes chargées de l’approvisionnement en bois de chauffage transportent aussi fréquemment des charges excessives. D’après une enquête menée à Addis-Abeba (Ethiopie), par exemple, quelque 10 000 femmes et enfants assurent leur subsistance en charriant du bois de chauffage sur leur dos jusqu’à la ville (voir figure 68.5). Le fardeau, qui pèse en moyenne 30 kg, est transporté sur une distance de 10 km. Ce travail, extrêmement pénible, est la cause de multiples problèmes de santé graves, y compris de fréquentes fausses couches (Haile, 1991).


Figure 68.5 Femme transportant du bois de chauffage, Addis-Abeba (Ethiopie)



Dans cet article d’introduction, il a été souvent question du rapport entre les conditions de travail propres à la foresterie, les caractéristiques de la main-d’œuvre, les formes d’emploi et la formation, notamment, et la sécurité et la santé. Dans le secteur forestier, moins encore que dans tout autre, on ne peut analyser et promouvoir la sécurité et la santé de façon isolée. Ce thème reviendra souvent dans la suite de ce chapitre.


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