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La guerre des gazoducs


En 2013 la chute des arrivées de gaz naturel liquéfié (GNL) dans les terminaux nord-européens, brusquement initiée deux ans plus tôt, s’est confirmée. D’où la forte reprise des ventes de gaz russe ; Gazprom ayant recouvré le premier rang de fournisseur des pays de l’Union européenne (UE) avec de fortes augmentations d’exportations vers l’Allemagne, l’Italie, le Royaume-Uni et divers pays de l’Est. Et puis l’abandon de Nabucco West, le projet sponsorisé par Bruxelles, battu par le modeste Trans Adriatic Pipeline (TAP), a redonné de l’élan au projet russe South Stream. Quelle est dans ce contexte la force de l’Algérie ?

L’Algérie est le premier producteur africain de gaz avec 50 % de la production. Les hydrocarbures représentent et de loin la principale source de revenus du pays. La Sonatrach est le groupement algérien chargé de la production, du transport et de la commercialisation des hydrocarbures, elle est classée 1e société en Afrique et 12e plus grand groupe pétrolier au monde. La crise ukrainienne ayant montré à quel point l’Europe a besoin de diversifier ses approvisionnements en gaz pour réduire sa dépendance russe, la question de la contribution de l’Algérie à cette volonté européenne de diversification se pose.



LES GAZODUCS ALGÉRIENS ET LE GRAND PROJET D’INTERCONNEXION GAZIÈRE


Les plus grands projets auxquels la Sonatrach a pris part ces dernières années sont Medgaz, Galsi et le Trans-Saharan Gas Pipeline (TSGP).

L’idée de relier directement l’Algérie et l’Espagne par un pipeline sous-marin avait été étudiée depuis les années 1970. Ensuite, les études de faisabilité furent menées, mais l’absence de maîtrise de technologie d’installation en eau profonde empêcha le projet de se concrétiser. Le gazoduc Medgaz, entre l’Algérie et l’Espagne, entra officiellement en service le 2 mars 2011, lors d’une cérémonie organisée en Algérie à laquelle participèrent le PDG de Sonatrach, Noureddine Cherouati, et le président du consortium de construction, Pedro Miró. Le lancement, initialement prévu pour la fin 2009 avait été retardé à plusieurs reprises.

Le gazoduc Medgaz relie la ville algérienne de Beni Saf dans la Wilaya d’Ain Temouchent et Almería du côté espagnol sur 1 050 km de canalisations dont 550 en territoire algérien. Avec une profondeur maximale en mer qui atteint les 2 160 mètres. Le gaz prend environ trois heures pour atteindre l’Espagne. Medgaz a une capacité totale de 11,4 milliards de m3/an dont 8 milliards seront destinés à l’exportation (rehaussement possible).

Sonatrach est l’actionnaire majoritaire de Medgaz, avec 43 % du capital, suivi par la Compañía Española de Petróleos S.A.U (Cepsa) avec 42 % et Gas Natural FENOSA avec 15 % . Le pipeline assure un approvisionnement fiable et répond à la demande croissante de gaz naturel. Medgaz a l’avantage de relier directement les gisements de gaz en Algérie avec l’Europe de la manière la plus économique possible.

Le projet de gazoduc Algérie-Sardaigne-Italie (Galsi) a été lancé par un consortium incluant plusieurs entreprises. Depuis 2008 et suite au retrait de l’allemand Wintershall du consortium, il est porté par Sonatrach avec 41,64 %, Edison 20,82 %, Enel Power 15,62 %, Società Finanziaria Industriale Rinascita Sardegna (Sfirs) 11,51 % et Hera Trading 10,41. En mai 2014, le Conseil régional de la Sardaigne a autorisé le retrait de la Sfirs du projet Galsi. Par la suite, aucune déclaration officielle n’a fourni de précisions sur les modalités de cession de la participation et la nouvelle répartition de l’actionnariat.

Galsi doit acheminer lui aussi jusqu’à 8 milliards de m3/an pour un coût initial de presque 3 milliards de dollars. Le parcours commencera par une section offshore reliant la côte algérienne et le sud de la Sardaigne à proximité de Cagliari. Viendront ensuite le tronçon onshore italien qui traversera la Sardaigne (jusqu’aux alentours d’Olbia) et un second tronçon offshore jusqu’au littoral toscan près de Piombino où devrait s’effectuer l’interconnexion avec le réseau national italien de transport. Le gazoduc se développera dans sa totalité sur quelque 900 kilomètres dont 600 en offshore. Posé sur le fond marin entre l’Algérie et la Sardaigne à près de 3 000 mètres dans certains endroits, Galsi sera le gazoduc le plus profond réalisé à ce jour. Un défi majeur au plan de l’ingénierie et qui va de pair avec une autre mission tout aussi ambitieuse : garantir une nouvelle source d’approvisionnement en gaz naturel pour les marchés italien et européen, l’objectif étant d’assurer la sécurité d’approvisionnement ainsi qu’une diversification des fournisseurs.

Le TSGP n’en est qu’aux phases préliminaires, à savoir l’étude de faisabilité et la promotion. Il sera financé par des institutions comme la Banque européenne d’investissement (BEI), la Banque mondiale, la Société financière internationale (SFI) et autres sponsors comme d’éventuels acheteurs et producteurs.

À long terme, si le projet d’interconnexion gazière euro-africain se réalisait, l’Algérie s’appréhenderait volontiers via la Sonatrach comme un hub gazier. L’entreprise prévoit qu’un volume minimum de 30 % de sa production devrait provenir de l’extérieur d’ici 2015, ceci étant en partie dû à la loi de libéralisation du secteur laquelle permet une plus grande agressivité dans l’accès aux marchés étrangers. L’ex-ministre de l’Énergie et des Mines Chekib Khelil a ainsi pu déclarer lors d’un entretien accordé à Oil and Gas Journal qu’à chaque fois qu’un bloc est attribué à l’Algérie, celle-ci aimerait comme le font toutes les sociétés étrangères tirer avantage de sa participation à l’extérieur.



ESPAGNE-ITALIE DEUX DESTINATIONS, DEUX DESTINS




L’ITALIE SOUTIENT, EN DÉFINITIVE, GAZPROM


Les Italiens importent près de 34 % de leur gaz d’Algérie, mais leur marché gazier connaît une sérieuse saturation sous l’effet combiné de la crise économique et du développement des énergies renouvelables ; les exportations algériennes avaient déjà enregistré une baisse consécutive aux négociations entre la Sonatrach et l’Ente nazionale idrocarburi (Eni) fin mai 2013 sur une réduction des volumes livrés ; en mars 2014 elles chutent de 66 % à 557 millions de m3.


La capacité du Trans-Mediterranean Pipeline (Transmed), construit en deux phases de 1978 à 1983 et de 1991 à 1994, qui relie Hassi R’Mel à Mazara del Vallo (Sicile), son point d’entrée en Italie à partir de la Tunisie, a été augmentée en 2012 pour atteindre les 33 milliards de m3. Toutefois, il en véhicule à peine un demi-milliard par mois ; le gazoduc risque donc d’acheminer la moitié seulement des volumes prévus. Le concurrent russe, lui, se frotte les mains.

Les responsables italiens tiennent alors des propos clairs qui dessinent et justifient les choix se profilant à l’horizon. Plus précisément : « Nous avons besoin de nouvelles sources d’approvisionnement », déclare Leonardo Senni, chef du Département de l’Énergie au ministère du Développement économique italien ; de même pour le gaz naturel liquéfié, comme s’en explique Fulvio Conti, le PDG d’Ente Nazionale per l’Energia Elettrica. Ils ciblent quatre points qui détermineront leurs choix :

► énergie : les futurs investissements seront fonction du volume des réserves prouvées en gaz des pays exportateurs ;
► politique : l’accent sera porté sur la nécessaire stabilité politique du fournisseur. Cela est contredit en grande partie par l’attaque contre le complexe de Tiguentourine (Illizi) qui assurait à lui seul près de 18 % des exportations algériennes de gaz en janvier 2013 ;
► géopolitique : sera privilégié la sécurisation géostratégique du parcours emprunté par les gazoducs, en évitant les zones de conflit ou de piratage ;
► finances : la nouvelle règle sera de transporter un volume maximal au moindre coût d’investissement ou de rester à la rigueur compétitif, ce qui n’est pas le cas de Galsi.

Ce dernier gazoduc, dont la mise en service était prévue en 2014, tarde à démarrer. Et nul ne sait s’il s’agit d’un report ou d’une annulation. L’Italie se retire peu à peu et l’Algérie a fait implicitement son oraison funèbre en décembre 2012 par la voix de Youcef Yousfi, son ministre de l’Energie et des Mines. Il risque en outre de connaître des surcoûts et des retards si les élus locaux de Sardaigne campent sur leurs positions : changer le tracé de la desserte pour des raisons environnementales, un tournant fortement appuyé par l’UE ; on s’exposerait sinon à un refus de la Région. C’est la ferme conviction du professeur Abderrahman Mebtoul qui a attiré l’attention de la partie algérienne il y a de cela près de deux ans. Son observation est d’autant plus pertinente que la Sardaigne, région autonome à statut spécial, est en mesure d’imposer son refus au pouvoir central à Rome. Les problèmes posés se situeraient donc plutôt côté italien. La Région Sardaigne et son président, Francesco Pigliaru, ont effectivement autorisé la Sfirs à se retirer du projet, ce qui n’est pas du goût de la Corse laquelle misait sur un raccord au gazoduc. Dès lors une guerre médiatique a pris le dessus. Chaque partenaire mettant en exergue son propre argumentaire. Dans un tout autre registre, le gazoduc s’éloigne toujours plus de la Sardaigne, car le « tube miraculeux » qui aurait finalement transporté dans la péninsule le premier gaz méthane sans marque Eni et permis aux Sardes d’avoir l’énergie pour un même coût que le reste de l’Italie mais à un prix moindre qu’actuellement (environ -35 %) risquait déjà fin 2012 d’être relégué aux pays des songes avec le scandale d’actes présumés de corruption impliquant non seulement la Saipem (recherche et forages pétroliers) et filiale de l’Eni, mais aussi la Sonatrach

Sur le plan financier, le changement de tracé ferait passer le coût à plus de 4 milliards d’euros sans compter une reprise des études techniques et des études d’impact qui aura elle aussi une incidence sur ce coût et le délai de réalisation. Or, l’Europe peine à sortir d’une crise qui a laissé des séquelles. Tout le continent européen ou presque fonctionne au régime d’austérité, à commencer par l’Italie. Les partenaires de ce projet stratégique pour l’Europe et l’Algérie qu’est Galsi veulent donc attendre de voir si la crise va durer avant de décider d’engager les gros investissements requis. Youcef Yousfi ne déclarait-il pas fin 2012 : « Nous ne ferons un investissement que si nous sommes sûrs du marché ». Et d’ajouter : « S’il n’y a pas de contrat avec des clauses fermes nous ne sommes pas prêts à lancer un projet d’ordre spéculatif ». Selon le ministre et ses proches collaborateurs, le dossier n’est pas enterré mais reporté de quelques mois voire de quelques années.

L’autre facteur de blocage qui concourt à la fatale mise à mort du projet, est l’éventuelle entrée en service du gazoduc russe South Stream qui deviendrait son concurrent direct. S’il se réalise, le facteur coût jouera en faveur de celui-ci, la rentabilité de Galsi étant de loin inférieure au projet russe. Si on indexe le coût d’investissement sur les quantités transportées des deux projets respectifs on obtient un ratio de 0,25 pour South Stream alors que celui de Galsi serait de 0,43 soit un surcoût de 17 %. Plus généralement le tube aurait-il été, comme le croient les Corses, coulé par les Russes et Gazprom ?

Avec un investissement coûteux et des prix bas, l’Algérie sera dans l’obligation d’abandonner le projet ou dans le meilleur des cas de le reporter. Mais, de toute façon, en attendant que Galsi voie ou non le jour, l’Algérie doit défendre ses parts de marché en Europe où les grands producteurs se livrent une bataille féroce accentuée par l’arrivée des nouveaux gazoducs comme South Stream ou le Trans Adriatic Pipeline (TAP). Pire : l’Italie a découvert dans le sous-sol de la Basilicate l’équivalent de 200 000 barils/jour de pétrole à exploiter par l’Eni et Total, de quoi transformer cette région « pauvre » en Texas de la péninsule ; autant de facteurs susceptibles de réduire la part du gaz importé d’Algérie.

Comme en atteste le cours des événements, du moment où la Commission européenne appelle South Stream au respect du Troisième paquet énergie de l’Union, le comité de défense du gazoduc ne tarde pas à se trouver un leader ; et c’est justement le Premier ministre italien Matteo Renzi qui propose aux dirigeants de l’Autriche, de la Bulgarie, de la Croatie, de la Grèce, de la Hongrie, de la Serbie et de la Slovénie de faire cause commune en écrivant à la Commission pour défendre le projet porté par Gazprom dont l’avenir reste incertain.



L’ESPAGNE S’ADAPTE


De l’indépendance de l’Algérie aux années 1980, la présence espagnole dans le secteur énergétique algérien fut limitée, voire même quasi inexistante. C’est seulement grâce à la persévérance de Pere Durán Farell, ingénieur et entrepreneur espagnol (catalan), visionnaire et novateur, que le premier méthanier algérien put faire son entrée en Espagne en 1969. La construction du gazoduc reliant l’Algérie et l’Andalousie par le Maroc lequel porte d’ailleurs son nom ou celui de Maghreb-Europe Gas Pipeline (MEG), débuta le 11 octobre 1994. Il court sur 1 620 km avec une capacité initiale de 8,6 milliards de m3/an rehaussée ensuite à 12 milliards. La Sonatrach est propriétaire et opérateur de la section algérienne du gazoduc (515 km) qui va de Hassi R’Mel à la frontière avec le Maroc ; la section marocaine (522 km) est propriété du Royaume chérifien, son opérateur étant Metragaz une joint-venture entre Sagane, une filiale de Gas Natural, Transgas (Portugal) et la Société nationale des produits pétroliers (SNPP, Maroc) ; la section qui transite en offshore par le détroit de Gibraltar (45 km) est propriété conjointe d’Enagás (Espagne), de Transgas et de l’État marocain ; la section andalouse (San Roque) fait 269 km de long tout comme celle de la section portugaise, sans compter la section de 270 km en territoire de la communauté autonome d’Estremadure.

En termes de capacité de regazéification et de cogénération, l’Espagne occupe la première place en Europe et le troisième rang mondial derrière le Japon et la Corée du Sud. Cette réalité n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une grande tradition dans le domaine gazier. Une forte activité qui a poussé les différentes entreprises espagnoles à diversifier leurs ressources, d’où l’émergence de l’option algérienne. Défendue par Catalana de Gas, alors présidée par Durán Farell, cette option allait justement en fin de compte aboutir à la réalisation du gazoduc Pedro Duran Farell. Cinq modèles allaient apparaître, clairement définis par Aurèlia Mane Estrada : dans le premier cas, il s’agit d’une « intégration limitée » unissant l’amont Sonatrach et associés à la commercialisation du gaz de Gas Natural Fenosa en Espagne ; dans le second cas très proche du premier, l’alliance associe le transport par gazoduc à la fourniture de GNL et à la génération d’électricité. Le troisième modèle est issu d’accords sur des projets de type Gassi-Touil (dont les entreprises espagnoles se sont retirées en 2006) et « associe l’extraction conjointe à la commercialisation conjointe », ce type d’alliance pouvant faire de l’Espagne « la voie de commercialisation du gaz provenant de l’Afrique du Nord vers l’Union européenne ». Quatrième modèle, celui de Sonatrach Gas Comercializadora, filiale de Sonatrach : ce n’est qu’après d’âpres négociations que la Commission nationale de l’énergie (CNE) espagnole lui donna son feu vert pour commercialiser 1 milliard de m3 en Espagne ; la première cargaison de 30 000 m3 étant arrivée à Barcelone le 7 avril 2009. Cinquième modèle : celui des investissements « que les entreprises espagnoles peuvent conclure dans l’aval et dans le domaine des infrastructures énergétiques algériennes » En mars 2014 l’Espagne était importatrice de gaz algérien à 57 % (cinq points de plus que durant les douze derniers mois alors que la tendance s’est élevée à 55 % de janvier à mars de la même année). L’attitude espagnole envers le gaz algérien montre bien à quel point l’Espagne se rassasie du gaz algérien à l’inverse de l’Europe qui reste à la merci de Gazprom.



CONCLUSION


Nonobstant son coût relativement élevé, Galsi reste de loin une option sérieuse pour un approvisionnement diversifié. Associé à Medgaz, ce gazoduc devrait contribuer au futur grand projet d’interconnexion gazière qui véhiculera en Europe non seulement du gaz algérien mais aussi celui du Nigeria et à long terme du Niger. Rappelons, par ailleurs, que l’Algérie se classe au troisième rang mondial en termes de réserves de gaz de schiste, la nouvelle loi sur les hydrocarbures de février 2013 ayant explicitement autorisé l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste et des gaz non conventionnels en général. Cette ouverture ne s’arrête d’ailleurs pas là puisque la même loi autorise l’exploration en offshore pour le gaz et le pétrole. Dans les pays du Middle East and North Africa (MENA), l’Algérie se présente d’ailleurs, avec sa forte tradition gazière et un réseau de transport performant, comme le pays le plus disposé à se reconvertir au gaz de schiste. Ce qui devrait pousser l’Union européenne à revoir sa stratégie énergétique et à se tourner vers des fournisseurs traditionnels tel que l’Algérie qui dispose des moyens et des réserves appropriés, d’autant qu’elle fait montre d’une volonté de rapprochement affichée. Il convient cependant pour faire bonne mesure de rappeler qu’en 2013 la capacité de regazéification espagnole est restée inutilisée à 80 % et que le transport n’aurait de toute façon pas été possible en l’absence de tubes, mis à part une connexion marginale avec la France. La faute à l’Europe ?


 

 

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